KissWood

NORDEN – Chapitre 76

Chapitre 76 – Le déchirement

« Journal du 20 octobre 309 :

Cent trente-six morts et quatre cent vingt blessés, tel est le lourd bilan tragique du coup d’État ayant eu lieu hier, le dix-neuf octobre aux alentours de dix heures. L’acte, prémédité par le parti Élitiste et dirigé par le marquis Laurent de Malherbes ainsi que par ses plus grands partisans ; le marquis Dieter von Dorff et le Capitaine Armant Maspero-Gavard (…) Monsieur le marquis Lucius Desrosiers a quant à lui avoué ne pas avoir pris part à ces actions de rébellion dont il n’avait, selon ses dires, pas été tenu informé de cet acte de vendetta.

Quatre lieux symboliques ont été pris pour cible ce jour-là : la mairie, le palais de justice et la maison d’arrêt, situés à Iriden ainsi que la Taverne de l’Ours, situé à Varden… »

Cela faisait un bon mois qu’Ambre vivait chez Stephan, dans son cottage situé en pleine campagne, à cinq kilomètres de l’observatoire. Elle avait été le retrouver directement après son altercation avec le Baron. Lors de sa fuite, elle avait longuement réfléchi et cherché un coin où s’isoler quelque temps afin de surmonter sa crise et reprendre le contrôle d’elle-même.

L’image de Stephan lui était apparue, l’anthropologue semblait être l’homme tout indiqué pour s’occuper d’elle en cette période sombre et tourmentée. Il l’avait volontiers accueillie chez lui, sans rien lui demander en retour ; la jeune femme avait toujours les yeux luisants et le scientifique voulait en savoir plus sur cet étrange phénomène.

Pour ne pas la mettre mal à l’aise et l’abreuver de questions indiscrètes, il se contentait de l’écouter et, tel un psychologue, recueillait ses pensées et notait tout ce qu’elle lui révélait dans ses carnets. Il souhaitait comprendre si cet « état de fureur » n’avait pas un rapport avec le fameux « F » présent dans ses analyses.

Ambre lisait par la suite ses écrits et, se remémorant les paroles de Meredith, se rendait compte, à quel point elle pouvait être fort cruelle et impitoyable par moments.

Deux jours après son arrivée chez lui, Stephan avait envoyé une lettre au manoir von Tassle, afin d’avertir le Baron qu’il avait pris la jeune femme sous son toit et s’occupait d’elle afin qu’elle récupère quelque peu de sa santé mentale.

Ambre n’avait pas objecté à cette correspondance ; au moins, sa petite sœur avait été mise au courant. Le lendemain, le Baron avait envoyé Maxime afin de lui apporter ses affaires pour son séjour, loin du tumulte des villes. Celles-ci étaient méticuleusement emballées et contenaient même des livres et des dessins que sa petite sœur avait sûrement glissés en son attention.

Après la perte de son cher Beyrus, elle s’était rendue compte au fil des jours qu’elle recherchait en Stephan la même chose. Bien que très différents dans leur personnalité, ils reflétaient pour elle la figure paternelle solide ; c’étaient deux grands hommes assez bien portants, au visage carré et barbu, affichant une certaine bonhommie. Ils ne s’embarrassaient pas de superflu et menaient leur vie sobrement.

Elle avait fait part de cette révélation à l’anthropologue qui avait accepté volontiers ce statut. Il se sentait flatté et savait que cela lui permettait de faire son deuil autrement.

La jeune femme passait ses journées seule au cottage, à faire le ménage ; lavant le linge, nettoyant les meubles et les sols et rangeant le désordre. Car l’homme, à la différence d’Enguerrand ou du Baron, était sacrément désorganisé ; héritage sans doute, d’une vie en solitaire.

Son cottage était comme une grotte où tout était entreposé de manière anarchique, où tasses de thé vides côtoyaient piles de journaux, noyaux de fruits et miettes de pain.

Ambre prenait plaisir à effectuer ces tâches simples qu’elle pratiquait quotidiennement autrefois. Elle s’exécutait avec une lenteur, prenant le temps d’organiser le rangement, d’autant que le cottage, érigé sur un étage, n’était pas bien grand.

C’était une petite maison comportant une entrée ouverte sur la cuisine. À droite se tenait le salon comportant un vieil escalier biscornu, aux marches hasardeuses ne tenant encore que par miracle qui donnait accès à l’étage supérieur où se trouvaient deux chambres sommaires, et à gauche ce qui se révélait être une salle d’eau.

La jeune femme aimait l’ambiance de ce cocon, le sol en parquet de bois grinçant et les craquements du bois le soir lui rappelaient son enfance et la plongeait dans une rêverie mélancolique. Elle passait de longues soirées au coin du feu, auprès de son hôte, un livre à la main et bercée par les flammes ardentes hypnotiques, provoquant un doux sentiment d’apaisement.

Les odeurs aussi traduisaient sa jeunesse, témoignage d’un temps aussi douloureux qu’agréable ; la suie dans la cheminée, cette senteur de bois calciné mélangé à l’humidité, le linge lessivé au lavoir dégageant un fin effluve de savon et rendant la texture rêche et rigide, le fumet de viande bouillie agrémenté d’une poignée de légumes et tubercules revenus dans du beurre rance.

En journée, elle sortait seule, marchant jusqu’au hameau des Clairières, où se tenait une dizaine d’habitations possédant une ferme, la seule du coin, une boulangerie ainsi qu’un apothicaire. Là-bas, elle récupérait des cagettes de légumes, des sachets de gros sel, de farine de seigle et de fruits secs afin de se ravitailler.

La vie dans cette partie de l’île était rude et spartiate, les habitants, presque tous aranoréens, ne vivaient qu’avec le strict minimum, sans pour autant se plaindre de leur condition. Leur mode de vie n’était pas si différent de celui d’autrefois et Ambre se rendit compte qu’elle avait eu la chance d’habiter non loin d’une grande ville et de pouvoir bénéficier de tous les services que Varden pouvait offrir ; ce qui n’était absolument plus le cas ici.

Dès que Stephan rentrait du travail, lui et la jeune femme passaient de longues heures à bavarder. Ses paroles lui faisaient du bien et elle parvenait progressivement à faire le point sur sa situation, à prendre du recul et à faire baisser sa fureur.

Le scientifique était passionné par l’histoire du grand loup gris qui était présent lors de l’attaque de la mairie. Il avait réuni un bon nombre de témoignages et de récits de spectateurs afin d’avoir un maximum d’informations là-dessus.

À sa grande stupéfaction, beaucoup divergeaient ; la bête mesurait entre les deux mètres et les six mètres de longueur, possédait jusqu’à deux voire trois rangées de crocs, des yeux rouges comme le sang, crachait même du feu et certains disaient même l’avoir entendu parlé.

Mais le pire était les une de journaux, dont il avait conservé avec soin les coupures d’exemplaires, où l’on pouvait clairement lire : « Le loup est revenu, la Bête rôde encore » pour le Pacifiste, « Les monstres Noréens et leur Bête sèment le trouble ! » pour le Légitimiste ou encore d’un journal partisan du Baron : « Tremblez Élite, le Loup protège le maire ! ».

Les deux collègues se baladaient souvent en extérieur, non loin des bosquets afin de prendre l’air et de profiter des dernières soirées encore ensoleillées. La brume dominait à nouveau l’espace. Les vents forts de l’automne balayaient l’île du matin au soir, faisant craquer les branches et agiter les dernières feuilles qui se trouvaient dessus.

La partie Nord de l’île se composait d’une faune relativement différente de là où elle habitait. Le paysage était principalement composé de prairies, de petits lacs et de landes. Il n’y avait que très peu d’habitations et presque pas de fermes d’élevage hormis de rares troupeaux de moutons. Les lièvres, renards et mustélidés régnaient en maîtres en ces lieux sauvages.

La nature était calme, seuls les bruits des vents permanents et des étranges machines de fer qui sévissaient au loin se faisaient entendre, résonnant comme un écho dans toute la clairière.

Ces immenses monstres noirs, lisses et luisants au soleil, martelaient le sol avec fracas et rejetaient au-dessus d’eux d’imposants nuages de fumée gris cendré.

Stephan lui expliqua que les machines, pourtant intimidantes, étaient nécessaires sur l’île et largement plus anciennes que ce qu’il y paraissait. Elles étaient là bien avant l’arrivée des aranéens sur Norden et appartenaient à la famille des Hani, des noréens descendants du peuple Ulfarks et gérants des villages miniers d’Eroden et de Forden.

Comme leurs confrères, ils avaient la peau, les cheveux et les yeux noirs et étaient pour la plupart grands de taille et musclés, hommes comme femmes. Leur emblème était le Coq flamboyant, symbole de bravoure et de fraternité.

Forden, leur fief, était une cité presque aussi grande que l’était Varden, que cela soit en termes de population que de superficie. Cette cité fortifiée, faite de roche et de fer, entièrement grise et noire, était gérée par le membre le plus âgé de la famille Hani, Hangàr le Téméraire.

C’était un lieu prospère et indépendant, où aranéens comme noréens habitaient en symbiose depuis le lègue de ce territoire par Alfadir deux cents ans auparavant.

Depuis, les carrières Nord étaient considérées comme un territoire autonome et indépendant. Les Hani pratiquaient le commerce avec le reste de l’île. Ainsi, ils léguaient l’or, la roche, le fer et le minerai contre des denrées et matières premières essentielles tels que le bois, les céréales ou encore les légumes, qu’ils ne pouvaient obtenir faute d’un sol rocheux, d’une luminosité faible et de la pollution provoquée par les nuages de cendres qui recouvraient les cultures.

Stephan expliqua à sa protégée qu’il s’était rendu plusieurs fois là-bas afin de les étudier. D’abord méfiants, ils s’étaient laissés convaincre de l’héberger quelques mois, ce qui ne pouvait plus être possible à l’heure actuelle ; depuis que Imperà Hani, la petite fille du chef, avait été enlevée par le groupe d’Enguerrand et emmenée à Charité deux ans plus tôt.

Hangàr, furieux, voulait rendre des comptes et avait souhaité assaillir Iriden en guise de représailles. Mais Rufùs Hani, son fils cadet s’était formellement opposé à l’assaut et s’était porté volontaire pour retrouver sa nièce, épargnant un carnage.

Les Hani, fort d’honneur, avaient accepté son engagement. Cependant, Hangàr avait exigé l’agrandissement de son territoire, en contrepartie. L’homme désirait depuis de nombreuses années, annexer la partie Nord-Est de Norden, comprenant les grandes villes d’Exaden et Wolden, afin d’étendre son emprise sur toute la côte Est jusqu’au territoire Korpr.

Le maire Alexander, tout juste élu et déjà fort occupé par le chaos régnant dans sa ville et par ses nouvelles fonctions, ne put s’opposer à cette annexion. D’autant que les Hani disposaient de guerriers infiniment plus nombreux que ceux de son territoire et que leur chef pouvait, sans aucune gêne, briser l’accord commercial avec les aranoréens, ce qui se révèlerait dramatique au vu de l’importance de ces denrées.

Néanmoins, il savait que Hangàr était respecté par sa population et les conditions de vie des habitants des carrières Nord avaient toujours suscité la convoitise chez les villages alentour. De plus, il était noréen et lui assurait un allié de choix ; le vieil homme entretenait des échanges maritimes avec les Korpr et les Ulfarks des carrières Sud.

Un traité fut rapidement signé entre les deux hommes qui s’engagèrent mutuellement à honorer leur part : Hangàr Hani devant protéger et laisser vivre dignement ses nouveaux concitoyens tandis qu’Alexander devait tout faire pour retrouver la jeune Imperà Hani.

Après leurs balades Ambre s’affairait en cuisine, prenant plaisir à cuisiner des repas simples, composés majoritairement de légumes rôtis au beurre rance, rehaussé d’épices qu’elle accompagnait de pain de seigle tout juste sorti du four.

Elle cuisinait également du lapin, attrapé par les collets qu’elle cachait par endroits. Puis qu’elle tuait et dépeçait par la suite sans aucune gêne. Elle le préparait en cocotte, l’agrémentait de champignons, de carottes, d’oignons et de pommes de terre et le laissait mariner des heures durant afin de rendre la viande tendre. La saveur des mets embaumait la pièce du matin au soir.

Le scientifique invitait régulièrement Marie à se joindre à eux. La dessinatrice n’était pas au mieux de sa forme ; elle venait de rompre sa relation avec Philippe, qui avait duré près de quatre ans, devenue trop envahissante et embarrassante pour lui.

Tous trois passaient leurs soirées entières dans la salle à manger, autour d’un verre, jouant aux cartes ou racontant leurs anecdotes à la lueur des chandelles. À cette occasion, Marie avait dévoilé à son collègue sa nature aranoréenne et l’homme, troublé de cette annonce, ne manqua pas de l’interroger à son tour.

Lorsqu’elle vit son état s’améliorer au bout d’un mois et demi qu’elle était là, Ambre fit part à Stephan de son intention d’inviter Adèle ici lors des fins de semaine.

Le scientifique n’objecta pas et était au contraire enchanté ; la petite albinos l’intriguait et cela fit sourire la jeune femme qui savait pertinemment ses motivations. Le plus difficile, et ce qu’elle appréhendait le plus, était de convaincre le Baron de la lui céder. Mais elle fut stupéfaite de le voir répondre rapidement et favorablement à sa demande sans rien exiger en retour.

Adèle arriva au cottage le samedi matin, déposée par Maxime. La petite était accompagnée d’Anselme qui resterait dorénavant auprès de son éternelle fiancée afin de la veiller.

Elle était tout heureuse de retrouver sa grande sœur après ces sept semaines de séparation douloureuse. Son père lui avait expliqué, sans entrer dans les détails, que l’état de son aînée était instable et qu’il lui fallait, comme par le passé, qu’elle s’isole afin de récupérer au mieux.

Adèle commençait à s’assagir et à gagner en maturité. La petite, à l’aube de ses neuf ans, affichait une certaine maturité, mais conservait malgré tout son éternelle étincelle enfantine. Elle comprenait de mieux en mieux le fonctionnement très particulier de son aînée, en oscillation émotionnelle permanente. Elle parvenait, non sans peine, à prendre du recul face à cela, et à accepter son besoin de s’isoler. Même si elle éprouvait une profonde tristesse à la savoir malheureuse et prisonnière de ses pulsions qui étaient clairement apparentes malgré son apaisement actuel.

Les deux sœurs passaient donc leurs fins de semaine à se promener, allant parfois jusqu’à la plage située à une demi-douzaine de kilomètres où frégates et pingouins nichaient en creux de falaise. Le soir, elles restaient des heures auprès de Stephan qui racontait à la petite de nombreuses histoires vécues par son aïeul qui, de peur que la culture noréenne ne disparaisse, avait entrepris un voyage sur tout le territoire aranoréen afin de récolter des témoignages et des objets relatifs à la culture du peuple Hrafn.

Marie les rejoignait et apprenait à Adèle les bases du dessin. La cadette s’était découvert une passion pour les illustrations d’animaux et de médaillons noréens. Elle avait déjà dessiné grossièrement, tous ceux du personnel du manoir ; le lapin d’Émilie, le blaireau de Maxime, le cardinal d’Arthur ou encore le cheval de Pieter. Chez Stephan, elle entreprit de réaliser, avec le plus grand soin et l’aide de Marie, celui de son aînée.

***

Un matin, les deux sœurs, habillées chaudement de longs manteaux de laine, d’une épaisse paire de gants et d’une grande écharpe leur enlaçant le cou, partirent se balader dans la campagne enneigée, baignée par les vapeurs brumeuses. Marchant main dans la main, elles allèrent se poser au bord de l’étang afin de profiter des premières lueurs de l’aube et des gazouillis mélodieux des rares oiseaux encore présents.

Elles contemplèrent en silence le paysage idyllique, cette nature encore endormie, se laissant bercer par cette harmonie. Un vent froid et vivifiant venant leur chatouiller les narines et faire s’envoler leurs cheveux.

Adèle enleva ses chaussures et ses chaussettes puis plongea ses pieds nus dans l’eau glacée, sur le sol tapissé d’algue et de galets, où seuls les canards osaient s’y risquer. Elle sortit son pipeau, le porta à ses lèvres et souffla. Elle entonna une douce mélodie, résonnant tristement, qui fit croasser Anselme, perché sur une branche.

— Ce n’est pas très joyeux ce que tu nous joues là, ma Mouette ! Dit Ambre à mi-voix.

La petite s’arrêta de jouer, fit la moue et plongea son regard bleu intense dans celui de son aînée.

— C’est parce que je suis vraiment triste maintenant que tu n’es plus là, auprès de moi ! Se plaignit-elle, les yeux embués. D’ailleurs, toute la maison est morose en ce moment. Et tu manques cruellement à père…

Ambre fronça les sourcils et croisa les bras.

— Ne dis pas n’importe quoi ! La coupa-t-elle sèchement. Je sais que c’est très dur pour toi, mais ne me mens pas au sujet du Baron. C’est juste qu’il veut te rassurer, mais tu sais très bien qu’on ne s’apprécie pas du tout tous les deux.

— Non, c’est faux ! Et il ne m’a jamais rien dit à ton sujet, c’est juste que ça se voit ! Objecta-t-elle d’une voix aiguë. En plus, il ne va pas bien, il est épuisé et à énormément de travail. Sa blessure le fait beaucoup souffrir et il est continuellement nerveux et colérique.

— Et alors ? C’est lui qui a choisi de devenir maire, non ? Alors qu’il assume ! Répliqua-t-elle avec mépris. Il aurait moins de problèmes à m’avoir écouté plutôt que d’avoir confiance en sa soi-disant justice !

Adèle sortit les pieds de l’eau et rejoignit sa sœur. Elle se serra fortement contre elle, glissa sa tête contre son cou et commença à pleurer à chaudes larmes.

— Je t’en prie, reviens à la maison ! Tu me manques énormément. Je n’en peux plus de te savoir si loin et malheureuse.

Ambre, peinée, la serra dans ses bras et posa sa tête sur son crâne. Elle passa une main dans ses longs cheveux blancs et la caressa tendrement.

— Tu fais comme si tout allait mieux, poursuivit-elle, mais c’est faux. Tu ne vas pas bien toi non plus. Et tu me fais de la peine, car tu ne veux même pas que je t’aide ! Je sais que t’as toujours tout fait pour me préserver et que la vie est dure pour toi. Mais s’il te plaît, je suis grande maintenant, je comprends les choses et je vois que t’as besoin de soutien !

L’aînée, les yeux larmoyants, déposa un baiser sur son front.

— Je ne peux pas rentrer Adèle. Tu as bien entendu ce qui s’est passé lorsque je me suis enfuie. Les domestiques ou le Baron ont très certainement dû t’en parler. Jamais je ne pourrais revenir là-bas. Tu le sais très bien !

— C’est faux Ambre, fit-elle après un sanglot, père t’aime beaucoup, mais tu refuses de le voir ! Si tu savais comme je ressens toutes vos émotions à présent !

Ambre soupira, agacée :

— Adèle, ne te persuade pas de choses de ce genre. Je sais que ça te ferait extrêmement plaisir que je m’entende bien avec lui, que tu aimerais même que l’on soit ami. Mais c’est impossible ! J’ai trop souffert avec lui et ni lui ni moi ne pourrons nous entendre…

— C’est là que tu te trompes, sanglota-t-elle, vous êtes exactement pareils, ça aussi tu refuses de le voir. Vous êtes les mêmes et je ne comprends même pas comment tu fais pour ne pas t’en rendre compte alors que lui a très justement fini par le remarquer. En plus, vous vibrez de la même manière…

Ambre prit délicatement la tête de sa petite sœur entre ses mains et la contempla. Adèle avait les yeux rougis. D’un geste doux et lent, la jeune femme passa son doigt sur sa joue et lui ôta une larme.

— Que veux-tu dire par là, ma petite Mouette ? fit-elle dans un murmure presque indistinct.

Adèle renifla et passa une main sous son nez. Puis elle détourna le regard de sa sœur et contempla, de ses yeux bleus mouillés de larmes, la nature sauvage éclairée par les pâles rayons du soleil d’hiver.

À leur gauche, un renard assoiffé s’avança vers elle afin de s’abreuver, laissant derrière lui des empreintes de coussinets bien visibles, sa toison rousse se distinguant nettement dans le paysage à la blancheur immaculée.

Au loin, une biche et un cerf marchaient paisiblement, s’arrêtant par moments pour brouter quelques carrés d’herbe enfouis sous la neige. Une souris, étourdie, serpentait entre les cailloux tandis qu’un mulot, tapis dans sa cachette, n’osait mettre un museau dehors et guettait d’un œil mauvais le prédateur roux qui se tenait non loin de lui.

Enfin, quelques oiseaux marins volaient haut dans le ciel nuageux, déployant en grand leurs ailes et se laissant porter par les vents qui rapportaient une délicieuse odeur d’eau iodée.

— Eh bien… commença-t-elle, l’air rêveur. Je ne sais pas vraiment ce que j’ai, mais je me sens différente des autres enfants, même des autres adultes en règle générale et je m’aperçois que ça a toujours été le cas. Cela n’a rien à voir avec mon physique qui bien sûr est très particulier, mais plus avec la manière dont je perçois le monde.

Ambre rapprocha ses jambes et les encercla avec ses bras pour se tenir chaud afin de l’écouter avec la plus grande attention. Elle avait toujours compris que sa petite sœur avait une manière bien étrange de voir les choses et de les comprendre, sans être pour autant spéciale. La petite avait toujours fait preuve de détachement et de philosophie et disposait d’énormément d’imagination.

— Raconte-moi, ma Mouette, dit-elle d’une voix douce.

Adèle lui raconta qu’elle était capable de percevoir les éléments autrement que par ses yeux, qu’elle pouvait sentir chaque être vivant, à proximité, vibrer et ressentir par moments leurs émotions et que plus elle était proche d’une personne et plus cette sensation s’amplifiait. Elle était capable de savoir où étaient exactement Anselme, Ambre ou Alexander lorsqu’elle n’était pas trop éloignée d’eux et même, pouvait deviner leur émotion rien qu’à la fréquence vibratoire qu’ils émettaient.

Ambre, sceptique, n’objecta pas, ne voulant pas la contredire sur ce sujet. Mais la cadette était tellement sincère là-dessus qu’elle se mit à se persuader qu’elle n’avait peut-être pas tout à fait tort. Après tout, la vieille Ortenga lui avait clairement annoncé qu’elle devait faire confiance au jugement de sa sœur et que de nombreux éléments étaient encore inexpliqués.

Adèle appuya davantage ses dires lorsqu’elle annonça avoir croisé deux êtres exactement comme elle lors de l’attaque de la mairie et que tous les deux, des Shamans, avec les mêmes yeux qu’elle.

— Ce que tu me dis me laisse perplexe ma Mouette, je te l’avoue ! Conclut Ambre, mais vu comment tu me regardes et comment tu sembles si sincère, j’ai décidé de te croire.

— Tu vas donc voir avec père pour rentrer au manoir ? Demanda-t-elle, les yeux pétillants.

Ambre fit la moue et se pinça les lèvres, embarrassée.

— Ma foi, je pourrais toujours lui envoyer une lettre et lui demander, soupira-t-elle, résignée. Laisse-moi un peu de temps pour savoir comment rédiger cela et promis avant ton anniversaire je lui envoie une réponse. Ça te va ?

Adèle lui gratifia un sourire lumineux et l’embrassa avec force sur la joue.Puis elle retourna au bord de l’eau, s’éclaircit la voix et commença à chanter une mélodie qu’Ambre reconnut comme étant le chant d’Appel, la berceuse de Jörmungand, que leur père leur chantait autrefois. C’était un son à la fois plaintif et mélodieux qui l’envoûtait du plus profond de son être.

« À travers le bruit des vagues déchaînées

Sa voix m’appelle et me transperce

J’ai besoin d’être auprès de lui

Car il a l’air si triste

Je ne peux le laisser seul

Dans les profondeurs de l’océan

Détends-toi et viens nager avec moi

Laisse-toi séduire et adonne-toi

Oh ma charmante reine des mers,

Suis ma voix

Écoute cette douce mélodie

Au cœur de l’océan

Rejoins-moi, ma promise »

Dès qu’elle eut terminé, Adèle rejoignit les bras de sa sœur et s’y lova. Aucune des deux ne parla ; les paroles et la mélopée résonnant encore en elles, les plongeant dans la torpeur, submergées par un intense sentiment mélancolique.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :