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NORDEN – Chapitre 77

Chapitre 77 – Les Féros et les Sensitifs

Quelques jours s’écoulèrent. Ambre avait considérablement réfléchi à la volonté de sa petite sœur de la ravoir auprès d’elle au manoir. Elle avait demandé à Stephan de l’aider à rédiger une lettre à l’intention du Baron, afin d’envisager un départ éventuel pour le dix-huit janvier, la veille de son anniversaire.

Pendant son séjour, l’homme avait logé son hôte dans une petite chambre, à l’étage. Le mobilier, comme tout le reste du cottage, était rudimentaire. Il n’y avait aucune fioriture hormis un réveil et une lampe de chevet. Les murs étaient tapissés d’un papier peint gris à rayures ivoire et égayés par des tableaux, souvent des esquisses ou des aquarelles, représentant divers paysages et animaux, exécutés en grande partie par Marie et Elizabeth.

Il s’agissait souvent de croquis préparatoires avant l’exécution de la version peinte de l’œuvre que Stephan trouvait fort intéressants. Il leur achetait à l’occasion dans le but de publier, un jour prochain, un ouvrage sur le peuple noréen et aranoréen, à l’instar de son célèbre ancêtre, et de pouvoir l’illustrer avec lesdits croquis.

Ambre buvait tranquillement une tisane, assise sur son lit, accoudée au rebord de la fenêtre grande ouverte de sa chambre. Anselme se tenait auprès d’elle, posé près de la tasse, le plumage ébouriffé.

L’air extérieur était glacial en cette matinée du mois de janvier. Dehors, il faisait à peine jour, une douce clarté orangée baignait la prairie en partie envahie par la brume et maculée de neige par endroits. Le petit lac, situé à quelques dizaines de mètres de la maison, scintillait légèrement.

Quelques oiseaux s’y abreuvaient ; un héron au milieu des roseaux, encore endormi, se tenait droit, la patte dressée tandis que des canards et des cygnes nageaient paisiblement à la surface de l’eau. Des lapins sautillaient dans les vastes prairies, se faufilant entre les brins d’herbe qui ondulaient à la brise, accompagnés par des furets et des pies.

Une odeur d’humus imprégnait l’air, lui rappelant son enfance, de même que les gazouillis des oiseaux, le sifflement du vent et le roucoulement du corbeau.

C’était son rituel matinal et cela avait le don de l’apaiser pour la journée. Ce paysage de campagne, si beau et serein, plongeait Ambre dans la nostalgie, ses souvenirs d’enfance lui revenant en mémoire. Elle se revoyait jouer pendant des heures avec son ami Anselme, dans toute l’insouciance et le bonheur de leur jeunesse.

Il était là, toujours auprès d’elle, toujours sous cette nouvelle forme et, malheureusement, incapable de parler. Pourtant, elle se persuadait qu’il l’aimait encore, elle était sûre de voir dans ses yeux noirs un étrange éclat brillant, une flamme presque invisible témoignant de son amour pour elle.

Il n’était pas qu’un simple corbeau. C’était impossible qu’il en soit autrement. D’autant qu’elle le savait ; il se comportait, à son grand ravissement, comme un amant, se pressant chaleureusement contre sa poitrine ou son cou. Dans un élan charmeur, il la pinçait délicatement de son long bec, qui, telle une caresse, venait la chatouiller et la faire frissonner.

Aucun corbeau ne ferait ça… n’est-ce pas mon Anselme ? Songeait-elle chaque fois qu’elle était avec lui et le caressait.

De même qu’il se laissait volontiers papouiller et tripoter sans jamais se lasser, les yeux mi-clos et roucoulant de plaisir.

Son anneau, qu’elle lustrait régulièrement, luisait toujours d’un bel éclat argenté et les inscriptions Madame Ambre von Tassle, ciselées avec soin, étaient fièrement visibles dessus. Elle tenait amoureusement contre sa poitrine les deux choses les plus chères qu’elle avait et qui lui procuraient une once de bonheur dans ce monde impitoyable.

Dès qu’elle eut terminé sa boisson, qu’elle avait sirotée avec une extrême lenteur, elle ferma la fenêtre, mit un pull et descendit. En bas, Stephan était en train de lire, confortablement installé dans son fauteuil, juste à côté de la cheminée où un feu crépitait dans le foyer, baignant la pièce dans une douce chaleur. Il était encore tôt et l’homme ne partait pas au travail avant une bonne demi-heure.

Elle s’installa sur le fauteuil d’en face, au coin du feu et posa Anselme sur ses genoux. Contrairement à d’habitude, l’animal n’y resta pas et s’envola, allant se percher juste derrière la fenêtre et regardant avec intérêt au-dehors. Stephan et Ambre, interloqués, le regardèrent. Le corbeau trépignait, sautillant sur place, et effectuait des claquements étranges avec son bec.

Soudain, quelqu’un toqua à la porte. Le scientifique se leva et alla ouvrir. Ambre, restée en retrait, le vit troublé ; elle ne parvenait pas à reconnaître la voix de son interlocuteur. Il finit par s’écarter et laissa la personne entrer dans la cuisine. D’un geste de la main, il l’invita à s’asseoir. La jeune femme, intriguée par cette étrange dame, la dévisagea.

C’était une femme d’une soixantaine d’années, portant un épais manteau en peau de phoque tannée sur une tunique bleue en lin et en cuir, surmontée d’une collerette en fourrure de vison qui lui encerclait le cou. Elle avait la peau basanée, le visage ridé ainsi que deux yeux bleu azur en amande. Ses longs cheveux gris cendré étaient tressés, nattes sur lesquelles des plumes de toutes les couleurs étaient accrochées. Elle ressemblait, à s’y méprendre, à la vieille Ortenga de Meriden, quoique beaucoup plus jeune ; même son animal-totem, une chouette, était similaire.

Sur l’invitation de Stephan, la dame s’installa à table, posant délicatement sa canne, à pommeau en forme de tête d’oiseau, sur le rebord. Anselme s’envola et se posa sur son épaule. Le corbeau, surexcité, engouffra tendrement sa tête dans le cou de la Shaman et roucoula. Le scientifique, après lui avoir proposé une tisane, qu’elle accepta volontiers, monta en hâte à l’étage afin d’aller récupérer de quoi noter.

— Bonjour madame, fit Ambre, à la fois surprise par son physique atypique et par le comportement inhabituel de l’oiseau.

— Jeune vindyr, dit-elle d’un ton posé en caressant la tête de l’animal qui poussait des petits cris aigus très particuliers. Je me présente, je m’appelle Wadruna, je suis la Shaman de la tribu des Korkr, le peuple corbeau du Sud. Si vous me le permettez, je souhaiterais m’entretenir avec vous au sujet de votre petite sœur, Adèle.

— Vindyr ? Fit Ambre en levant un sourcil.

— Ce n’est pas une insulte, rassurez-vous. Vindyr est une désignation que nous, noréens des tribus du Sud, utilisons dans notre langue pour vous désigner. Cela peut se traduire par ami-animal si vous préférez.

Stephan, redescendu avec son matériel, lui servit une tasse de thé fumante et s’installa en face d’elle. Il était armé de son carnet et de son crayon finement aiguisé, prêt à l’emploi, ses lunettes venaient tout juste nettoyées. Ambre s’assit également, les bras et les jambes croisés, le visage trahissant une pointe d’appréhension.

— Que voulez-vous me demander concernant Adèle ?

Wadruna, après avoir longuement observé son interlocutrice, posa ses mains noueuses de chaque côté de la tasse afin de les réchauffer puis annonça calmement :

— Je dois vous faire part d’une grande nouvelle, jeune vindyr, et qui saura, je l’espère, vous ravir au plus haut point.

La Shaman avait l’œil vif et affichait un visage empli de bienveillance, accentué par un large sourire aux dents jaunes.

— De quoi s’agit-il ? Demanda tranquillement Stephan, devant le mutisme de sa collègue.

Elle but une gorgée, s’éclaircit la voix et déclara :

— Votre petite sœur est un don de la nature. J’ai l’honneur de vous annoncer qu’elle est une Sensitive et que par conséquent, son destin est entre mes mains !

— Mais de quoi parlez-vous ? Fit Ambre, sceptique, les sourcils froncés. Qu’est-ce que c’est qu’une Sensitive et pourquoi voulez-vous me prendre mon Adèle ?

Wadruna eut un petit rire en voyant la réaction de la jeune femme si représentative des Féros et qui, en à peine quelques secondes, avait décroisé les bras et dressé ses mains juste devant elle en signe de défense.

— Votre sœur a été élue par Norden afin d’incarner une future Shaman, poursuivit-elle le plus calmement possible. Je l’ai vu l’autre mois, lors de notre réunion à la mairie. Elle possède en elle toutes les caractéristiques pour pouvoir endosser cette précieuse responsabilité et je me dois de la former afin qu’elle puisse comprendre au mieux ce qu’elle est et nous aider par la suite.

— Mais… comment se fait-il qu’elle soit… balbutia Ambre, grimaçante, après un long silence. Et depuis quand d’abord…

— C’est une faculté accordée à la naissance. Nous les Shamans avons la possibilité de déceler cela dès le plus jeune âge. C’est une très vieille amie du nom d’Ortenga qui m’a mise au courant du potentiel de cette enfant lorsqu’elle vous a croisée à Meriden. Car vous ne le saviez certainement pas, mais Ortenga était en réalité Medreva, la Shaman de votre territoire.

La jeune femme fit la moue et la regarda avec stupéfaction.

— Ainsi donc, cette vieille dame était la Shaman ? S’étonna-t-elle après un léger tressaillement, mais pourquoi…

— Ça, jeune vindyr je ne pourrais vous le dévoiler, mais c’est bel et bien elle que vous avez eu l’honneur de rencontrer.

Ambre, mal à l’aise à l’entente de cette nouvelle, but une gorgée se pinça les lèvres.

— Où est-elle à présent ? Je suis retournée deux fois à Meriden depuis le temps et je ne l’ai pas aperçu.

— Elle est morte, chère vindyr, en tentant de vous sauver de ces hommes, répondit la Shaman d’une voix faible.

Ambre se mordit les lèvres et se frotta nerveusement les mains. Elle se sentait désolée pour cette très vieille dame qui avait mis sa vie en jeu afin de les secourir.

— Je suis désolée de l’apprendre, murmura-t-elle, la tête basse, sincèrement peinée.

Elles restèrent un long moment silencieuses. Le cottage devint soudainement extrêmement calme, où seuls le crépitement du foyer, le grattement frénétique du crayon sur le papier et le roucoulement incessant d’Anselme se faisaient entendre.

— Votre sœur est spéciale, reprit Wadruna, je me dois d’insister, mais il me faut l’éduquer pour qu’elle puisse à l’avenir guider notre peuple. C’est vraiment important pour nous tous, je vous l’assure et…

Ambre se leva en hâte, les yeux embrasés, et tapa du poing sur la table, cela fit croasser le corbeau et sursauter Stephan qui manqua de renverser sa tasse et de casser sa mine.

— Mais c’est hors de question, madame ! Cria la jeune femme, les yeux brillants et embués. Jamais je ne vous laisserais enlever ma petite sœur, future Shaman ou non ! Ce n’est pas à vous de décider de son avenir ! J’ai déjà tellement souffert de sa séparation et j’en souffre encore aujourd’hui d’être loin d’elle, je ne pourrais pas supporter l’idée de m’en éloigner davantage ! Et je ne vais pas me résigner à vous la confier alors que je ne vous connais même pas !

La Shaman ne bougea pas et soutint son regard.

— Je ressens beaucoup de colère en vous, jeune Vindyr. Si cela peut vous rassurer, il est évident que je ne vais pas la prendre en charge de suite si cela ne vous arrange pas. Mais je souhaiterais pouvoir être à ses côtés de temps en temps afin de lui enseigner certains principes. Lorsqu’elle sera majeure, dans neuf longues années, cette jeune fille décidera par la suite de son destin.

Pendant qu’elle se justifiait, Wadruna étudia attentivement la posture menaçante ainsi que le médaillon en forme de chat viverrin de son interlocutrice.

— Par Alfadir, je ne vous veux aucun mal jeune Vindyr, vous pouvez rentrer vos griffes et ranger vos crocs.

Ambre, stupéfaite, scruta ses mains crispées et tremblantes et se rendit compte de son propre emportement. Elle prit une profonde inspiration, se pinça les lèvres et se rassit lentement avant de s’excuser platement.

Elles discutèrent pendant des heures, sous l’œil attentif de Stephan qui notait absolument tout, ne prenant aucune pause hormis pour masser son poignet douloureux.

Au bout d’un moment, la jeune femme finit par accepter les sages paroles de Wadruna ; son ton calme avait eu le don de l’apaiser au fil de la discussion. En parlant avec elle, Ambre, sans trop savoir pourquoi, avait fini par se sentir étrangement détendue, presque cotonneuse, envahie d’une fatigue latente.

Elle apprit que les Sensitifs étaient des êtres à part, des noréens disposant de facultés extrasensorielles qui leur permettent de capter les fréquences vibratoires de tout individu vivant autour d’eux et ayant la possibilité d’interagir entre eux par télépathie. L’île comptait actuellement cinq Sensitifs, trois confirmés et deux jeunes, dont le but premier était de servir Alfadir et d’être les messagers entre lui et les habitants. Ces êtres aux yeux bleus possédaient également un grand pouvoir de persuasion permettant de raisonner, dans la majorité des cas, le moindre individu agressif ou tourmenté afin de le radoucir et de le maîtriser.

Alors qu’il commençait à se faire tard et que Wadruna s’apprêtait à partir, après avoir déjeuné frugalement en leur compagnie, Stephan lui demanda :

— Excusez-moi de vous déranger, mais avant que vous ne partiez, puis-je vous montrer quelque chose ?

La Shaman acquiesça et observa la copie des écrits qu’il lui tendit à propos des analyses d’Ambre, des jumeaux, ainsi que celles de la louve dont il conservait un double d’exemplaire chez lui afin d’y rajouter des annotations au vu du comportement particulier de son hôte. Il lui expliqua en détail les données et lui relata les faits de la louve.

La vieille dame déchiffra du mieux qu’elle put les notes griffonnées, n’étant pas habituée au langage scientifique ni à l’écriture plus que brouillon de l’anthropologue.

Dès qu’il eut terminé, elle regarda Ambre, songeuse et impassible. Celle-ci paraissait angoissée d’être dévisagée ainsi.

— Jeune vindyr, je me dois de vous l’avouer au vu de votre état, mais vous possédez en vous la capacité Féros. Voilà pourquoi vous êtes encline à vous emporter aussi facilement.

— Que voulez-vous dire ? Demandèrent-ils en cœur.

Stephan s’arma de son stylo, prêt à écrire le moindre mot qu’elle allait prononcer.

— Je vois bien que vous n’avez pas grandi parmi vos semblables, dit-elle avec bienveillance, mais ne vous inquiétez pas concernant le Féros. Il est vrai que c’est une capacité relativement peu répandue puisqu’elle toucherait actuellement entre sept cents et mille trois cents noréens sur l’île. Elle se décline en deux catégories ; le Féros Latent, dans la très grande majorité des cas, ne présentant aucun signe distinctif, et le Féros Dominal, impactant sur la personnalité. Ce dernier est identifiable de par la couleur d’yeux si particulière de l’individu porteur. Vous êtes dotée de la forme Dominale, cela ne fait aucun doute et, avant que vous ne me le demandiez, elle n’est pas anodine.

— Que voulez-vous dire par là ? S’inquiéta-t-elle, en empoignant avec force son médaillon.

Ne voulant pas l’affoler, Wadruna prit un temps pour réfléchir à ce qu’elle allait lui dire, elle ressentait la jeune femme troublée et prête à s’emporter une nouvelle fois.

— Le Féros, comme son nom l’indique, accentue l’agressivité chez l’hôte, surtout lors de la métamorphose : pouvant alors déclencher une forme de transformation très particulière appelée la forme Berserk, expliqua-t-elle posément, celle-ci se décline ensuite en plusieurs degrés de dangerosité.

— Et je suis censée ne pas m’en inquiéter ? Répliqua Ambre, outrée, le souffle court.

— Non, jeune vindyr. Le Berserk est une forme plutôt rare et n’ayant été acquise que par peu de noréens. Surtout que celle-ci se déclenche souvent sous forme bénigne. Les noréens Féros Dominaux sont exactement comme vous ; vous êtes aussi intimidants qu’attirants et vous ne laissez personne indifférent à votre égard, en bien comme en mal. Vous êtes davantage soumis aux sentiments négatifs tels que la peur, la tristesse ou la colère. Vous êtes des êtres instinctifs, à l’instar des animaux. Vous vous sentez rongés de l’intérieur, persécutés par une force que vous ne parvenez pas à identifier et toujours repliés sur vous-même. C’est un lourd fardeau je le reconnais, mais il ne tient alors qu’à vous de vous en détacher en faisant la paix avec vous-mêmes.

Ambre déglutit péniblement et sentit des larmes de frustration lui monter. Elle se retrouvait parfaitement dans cette description.

Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur moi !

— Beaucoup de Féros Dominaux se suicident ou se mettent sciemment en danger, à mon grand regret, poursuivit la Shaman, mais vous êtes des individus impulsifs, soumis à des besoins primaires hautement supérieurs à des individus normaux. Et vous ne prenez jamais le temps de prendre du recul face à votre situation qui n’est jamais aussi catastrophique que vous ne le pensez.

— Je vous avoue, madame, que vos paroles ne me rassurent guère ! Avoua Ambre en se frottant le visage, le coude fortement appuyé sur la table.

— Et qu’elle est donc cette forme Berserk qui est tant à redouter ? S’enquit Stephan, l’œil vif.

— Le Berserk est la forme de transformation ultime. C’est une force bestiale brute, un fléau qui représente une grande menace pour la sécurité de l’île s’il n’est pas maîtrisé. Voyez-vous, Norden a doté certains individus de cette capacité afin d’en faire une arme redoutable et d’assurer la protection de l’île. L’individu Féros a pour but initial de protéger l’île et ses habitants. Pourtant, tous les noréens Féros, surtout ceux portant la forme Dominale, n’arrivent pas à dompter cette force puissante et dévastatrice qu’ils contiennent en eux. Et ce qui se révélait être un avantage considérable pour la défense de l’île, peut tout aussi bien se retourner contre elle. Parmi les trois stades de transformations, seul le stade mineur, décliné en deux catégories également ; les formes Volontaire et Ardente, ont été notées sur l’île ces sept cents dernières années et votre louve Judith est de ceux-là. Sachant que le second degré, le Berserk Majeur, n’a été possédé que par trois individus seulement ; Ulfarks, Svingars et Hrafn. Et que le plus haut degré, le Berserk Alpha, quant à lui, n’est compté que pour deux entités qui ne sont autres que Jörmungand, le serpent marin, et Alfadir lui-même.

— Et votre Loup, celui qui était venu avec vous lors de l’Alliance ? Quel est-il ? Demanda Stephan, émerveillé par ses explications.

Le scientifique, l’œil vif, était fasciné par son discours, dans son grand souci de soif de connaissances. Il savait pertinemment que ces découvertes le maintiendraient éveillé des jours entiers, telle une obsession permanente.

— Saùr ? C’est un cas s’apparentant à celui de votre louve.

— Racontez-moi, je vous prie !

Wadruna regarda Ambre qui, avachie sur la table, gardait les yeux fermés et la tête masquée sous ses mains. Elle lui fit un bref signe de la main afin qu’elle poursuive son récit.

La Shaman raconta que Saùr était un ancien chef Ulfarks, un Féros Dominal, âgé de près de deux cent cinquante ans. Comme tout Berserk, les lois de la longévité ne s’appliquent pas de la même manière que sur un individu lambda et plus le degré de transformation est élevé, plus l’être dispose d’un nombre d’années incroyables.

Saùr était jadis un grand homme honorable et fier qui régnait sur les carrières Nord avec son peuple. Or, lors de l’arrivée des aranéens sur sa partie de l’île et de l’annexion de leur territoire, cédé par Alfadir lui-même en contrepartie de la récupération de Hrafn, Saùr devint fou, ne voulant absolument pas bouger sa tribu et quitter sa terre pour s’installer dans les carrières du Sud. Il fut tellement submergé par la rage et la haine qu’il se transforma en Berserk Volontaire, prenant sa forme de grand loup, et se rebella contre Alfadir.

Il mena, pendant de nombreuses années des assauts contre son entité protectrice, qui le repoussa à chaque fois sans la moindre peine, jusqu’au jour où, las de poursuivre et totalement affaibli, le loup devint docile et nettement moins agressif. Seule sa forme imposante demeurait encore impressionnante. Et il était considéré aujourd’hui comme un chef Ulfarks à part entière, à l’instar de Fenri.

— Et que fait le Berserk exactement ? S’enquit le scientifique, comment attaque-t-il ? A-t-il des capacités spéciales ?

— Cela dépend du stade de transformation, car tous ne se valent pas et n’ont pas les mêmes enjeux. Par exemple, le stade mineur concerne deux cas distincts ; le premier, le Ardent, intervient sur un individu tellement persécuté qu’il ne parvient plus à garder le contrôle sur lui : à tel point que la forme bestiale qui en découle devient redoutable et n’hésite pas à tuer tous ceux qui se trouvent sur son chemin et lui font face. Ils tuent sans la moindre pitié, de manière extrêmement sanglante et violente notamment les…

Wadruna ne termina pas son discours, devant elle, Ambre tremblait de rage et avait du mal à retenir les larmes.Elle qui était tout juste parvenue à se calmer, commençait à avoir de nouveau peur d’elle-même.

Putain, mais c’est pas possible ! Mais je suis un monstre !

Furieuse, elle éclata en sanglots. Elle se redressa et, telle une hystérique, s’emporta et ordonna à la Shaman de partir sur-le-champ. La vieille dame, qui ne connaissait que trop bien ce genre de réaction, ne s’en formalisa pas. Elle se leva lentement et sortit sans un mot. Puis elle monta sur son cheval, les salua et partit dans la campagne couchante.

Après son départ, Stephan prit Ambre dans ses bras et la serra fortement, lui chuchotant quelques mots à l’oreille pour la réconforter. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes. La jeune femme, tremblante, ne parvenait pas à stopper sa colère et son angoisse. Elle était totalement désemparée et plus le temps passait, plus elle remarquait, avec effroi, la haine grandissante qui germait en elle et qu’elle ne parvenait plus à réfréner.

— S’il te plaît Stephan, ne dit rien au Baron là-dessus ! marmonna-t-elle dès qu’elle eut fini de pleurer.

Le scientifique défit son étreinte et la regarda, à la fois gêné et peiné :

— Tu sais bien que je ne peux pas…

Ambre jura et le repoussa violemment. Elle prit son manteau et sortit prendre l’air, Anselme à sa suite.

Elle marcha dans la campagne enneigée, seule, en plein milieu de cette étendue de poudre blanche et plongée dans les vapeurs nébuleuses, l’esprit tout aussi embué.

Le ciel était d’un gris uni et rien ne semblait égayer cette nature monochrome à part son long manteau rouge vif, une tache de sang parmi cette vaste étendue de blanc pur et immaculé. Elle avança jusqu’à l’étang, puis continua sa route jusqu’au lac, marchant d’un pas lent et chancelant, les oreilles bourdonnantes, prête à vaciller à chaque instant. Elle s’assit sur un rocher, auprès d’un arbre et s’adossa. Puis elle contempla devant elle, le regard vide, les yeux rougis par les larmes, désespérée et totalement perdue.

Le corbeau s’installa sur ses genoux et lui donnait des coups de tête, semblables à des caresses.

— C’est donc ça que le Duc et Enguerrand savaient à mon sujet ? Le foutu « F » ! Murmura-t-elle à l’animal. Et si jamais je devenais violente ? Et si mon mal empire encore avec le temps ? Ta maman était-elle comme ça également ?

Elle caressa Anselme de ses mains engourdies par le froid mordant et planta son regard dans ses pupilles noires sans fond ; le corps du corbeau était chaud et doux, semblable à une petite bouillotte. Lui, au moins, n’avait pas peur d’elle.

— Peut-être devrais-je fuir, tu ne crois pas ? Mais pour aller où ? Il n’y a pas de place pour quelqu’un comme moi ici…

Le cordeau lui mordilla le doigt puis s’envola, allant se poser quelques mètres plus haut sur la branche d’un arbre, juste à côté d’une cachette d’écureuil.

À cette vision, Ambre eut une idée, Anselme venait de lui envoyer un signe. Puis, elle songea à sa petite sœur et soupira.

Ma pauvre Adèle, je suis désolée, mais je crois que je vais devoir t’abandonner à nouveau… Je ne voudrais pas te blesser, je m’en voudrais tellement ! Tu seras finalement beaucoup plus en sécurité auprès de cet homme qu’auprès de moi…

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