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NORDEN – Chapitre 78

Chapitre 78 – La fugue

Le lendemain, Stephan remarqua qu’Ambre n’était pas rentrée, ses affaires n’avaient pas bougé et Anselme n’était pas non plus présent. Il décida de patienter encore quelques jours, pensant qu’elle était peut-être retournée au manoir von Tassle afin d’aller retrouver sa petite sœur. Pourtant, au bout d’une semaine, il n’avait toujours aucune nouvelle d’elle, ni même du Baron. Angoissé et comprenant qu’elle avait possiblement fui, il se rendit aussitôt à l’observatoire et emprunta un cheval à l’un de ses collègues afin d’avertir le Baron de son absence.

Alexander, qui s’apprêtait à se rendre à la mairie, fut surpris de voir le scientifique arriver dans la cour, engagé en plein galop, totalement essoufflé et débraillé. L’homme descendit en hâte et lui fit part de la nouvelle.

Le Baron fulmina et décida d’attendre la fin de soirée pour s’en inquiéter ; il était beaucoup trop préoccupé par ses affaires personnelles et ne voulait pas troubler davantage son esprit par la fugue éventuelle de son ancienne acolyte.

Avant qu’il ne parte au travail, Stephan lui donna son carnet de notes relatant la conversation avec la Shaman Wadruna ainsi que les observations détaillées de son séjour chez lui puis lui dévoila la cause de sa possible escapade. Intrigué, mais néanmoins pris par le temps, Alexander lui prit le carnet et alla rejoindre son poste.

Lorsqu’il rentra le soir, harassé et énervé, il s’enquit auprès de son personnel afin de savoir si la jeune femme était, par le plus grand des hasards, revenue au manoir. Or personne ne l’avait aperçu. Il décida alors d’aller interroger sa chère petite Adèle, espérant obtenir plus d’informations auprès d’elle.

Après le dîner, qu’il peina à avaler tant la situation le troublait, il monta la voir dans sa chambre. Lorsqu’il arriva, elle était en train de lire une histoire à la lueur de sa lanterne posée sur la table de chevet. Elle était allongée dans son lit, la mine rêveuse.

Du haut de ses neuf ans, son physique quittait progressivement les formes de l’enfance ; son visage s’était allongé et ses traits devenaient de plus en plus anguleux. Elle grandissait à vue d’œil et sa carrure se développait, dévoilant de fins muscles dessinés.

Elle avait brossé et attaché ses longs cheveux blancs en une longue natte qui lui parcourait la nuque, descendant jusqu’à la taille. Une plume d’Anselme, d’un noir de jais luisant, y était accrochée, contrastant significativement avec sa peau laiteuse. Elle portait une fine robe en mousseline blanche, ornée de dentelles, trop ample pour elle. Au vu de la taille et du fort parfum de jasmin que l’étoffe dégageait, celle-ci appartenait à sa grande sœur.

— Puis-je te parler ? Demanda-t-il d’une voix posée.

— Oui, père, tu veux savoir quoi ? Répondit-elle tout en continuant de lire son ouvrage.

Il s’avança lentement, s’assit sur le rebord du lit et la regarda avec autant de douceur que possible afin de ne pas la brusquer ou de la faire paniquer, ce qui, contrairement à son aînée, n’arrivait presque jamais chez elle.

Adèle, le devinant troublé, ferma lentement son livre, La Bête du Haut Valodor. Elle le posa sur la table de chevet et plongea ses grands yeux bleus perçants dans les siens.

— Sais-tu où se trouve ta sœur ? Apparemment, elle se serait enfuie de chez Stephan et personne ne sait où elle est allée. J’ose espérer que tu aurais une réponse à m’apporter.

Adèle fit une grimace et le regarda avec stupeur.

— Non, père, je ne sais pas où elle est ! Elle est peut-être allée à nouveau là-bas, à l’observatoire.

— Stephan y a été avant de venir me rejoindre, elle n’y était pas et ses collègues ne semblent pas savoir non plus.

— Ah ? Lâcha-t-elle en faisant la moue.

Alexander fut surpris de voir sa fille autant tracassée ; Adèle se mordillait les lèvres et commençait à se gratter les mains.

— Je pense qu’elle m’aurait avertie si elle avait voulu partir plus longtemps, ajouta-t-elle anxieuse, tu as vu Anselme ?

— Non, il n’est pas ici et Stephan ne m’a rien dit à son sujet.

— Il doit être parti avec elle dans ce cas… marmonna-t-elle, la tête basse. Je pensais justement qu’elle t’enverrait une lettre pour te demander si elle pouvait être autorisée à rentrer ici. J’ai essayé de la convaincre que tu n’étais pas tant fâché contre elle. Car elle me manque énormément et je sais aussi qu’elle te manque même si tu ne me l’avoueras jamais.

Il eut un petit rire nerveux devant sa clairvoyance d’esprit que devenait chaque jour plus apparente.

— Ambre a peur d’elle, si tu savais père comme elle ne va pas bien ! Dit-elle d’une voix chevrotante, elle tente de me dire le contraire, de me rassurer, mais ça ne marche plus. Elle est tellement troublée, elle se hait profondément et ne se voit que comme un monstre ! J’ai peur qu’elle se fasse du mal en tentant de me protéger une nouvelle fois.

Elle fut secouée par un sanglot. Peiné, Alexander lui prit la main et la tapota en guise de soutien.

— Ne t’en fais pas ma fille, dit-il avec douceur, elle ne doit pas être bien loin. Je vais laisser patienter quelques jours et tenter de la retrouver si elle ne rentre pas d’ici là.

— À moins que vous ne vous soyez disputés, et qu’elle parte chercher du réconfort chez Marie ou Meredith, sans vouloir être dérangée ? Demanda-t-elle d’une demi-voix.

— Hélas, je n’y suis pour rien cette fois.

Adèle, tressaillante, fit la moue et regarda tristement son père, ses grands yeux bleus mouillés de larmes.

— Je tâcherais de ramener ta sœur, la rassura-t-il, en attendant, si jamais tu la croises en allant à Varden, s’il te plaît dis-le-moi, que je ne sois pas obligé de la chercher partout !

— Oui, père… répondit-elle d’une voix tremblante, les yeux rougis, une larme perlant sur sa joue. Je te le promets.

Il l’embrassa sur la main, se leva et regarda par la fenêtre. Dehors, le ciel était d’un noir d’encre, sans étoiles, illuminé par le faible halo d’un timide croissant de lune. La neige tombait en abondance, couvrant le sol d’une épaisse couche cotonneuse d’un blanc immaculé tandis qu’un vent fort soufflait, faisant onduler les branches nues et cassantes des arbustes.

— Surtout, tâche de dormir, déclara-t-il après un temps, les mains crispées contre le radiateur en fonte, je ne pense pas qu’elle soit dehors avec un temps pareil. Je missionnerai Maxime dès demain afin qu’il fasse un tour à Varden et se renseigne.

— Merci père, chuchota-t-elle, les yeux perdus dans le vide.

***

Alexander patienta encore trois jours avant de partir à sa recherche personnellement. En attendant, il s’était penché, lors de son faible temps libre, sur les écrits de Stephan et étudia en détail tout ce qui concernait le Féros. Dans son grand professionnalisme, le scientifique avait noté toutes les réactions, autant physiques que verbales, de la jeune femme.

Il observa qu’elle devenait de plus en plus virulente, incontrôlable, comme l’avait témoigné son agression, due à un accès de rage, trois mois auparavant. Elle ne parvenait plus à se maîtriser, cela devenait une évidence.

Il fut choqué de lire ces notes qui, bien qu’écrites en abrégé et parfois même indéchiffrables, étaient d’une précision chirurgicale. Il nota, au vu des éléments, que le Féros possédait Ambre, la rendant extrêmement instable et redoutable, prise au piège de ces pulsions dévastatrices dont elle était l’esclave.

Il fut néanmoins troublé de voir que Judith, pourtant elle aussi atteinte de la même capacité, ne possédait absolument aucune trace de cette fragilité émotionnelle apparente ; c’était une femme tranquille, parfaitement calme, ne s’emportant que très rarement, l’exact inverse de sa fieffe sauvageonne d’acolyte.

Il fut déçu de ne pas en avoir appris davantage sur les diverses formes du Berserk, que la Shaman avait tout juste commencé à évoquer.

Pourtant, malgré toutes les révélations pour le moins terrifiantes sur le Féros, il était plus que jamais motivé à l’idée de retrouver son ancienne partenaire. Que ce soit pour sa fille, comme pour lui-même ; cela se traduisait comme une véritable obsession qui ne cesserait de s’emparer de lui tant qu’il ne l’aura pas retrouvé.

Il l’avait alors cherché dans tout Iriden et tout Varden, interrogeant Bernadette, madame Gènevoise et Meredith… allant même jusqu’à son ancien cottage. Le constat était implacable : personne ne savait où elle était. Il n’y avait aucune trace d’elle.

Près de trois semaines s’écoulèrent sans aucune nouvelle d’elle et l’hiver, froid et humide, était déjà bien établi.

En cette période, Alexander, déjà bien tourmenté par son travail et toutes les nouvelles tâches qu’il se devait d’exécuter au plus vite ; les procès des assaillants, la réparation des dommages causés, les discours publics afin de rassurer sa population, les documents concernant la mise en place les traités de paix à venir, les interminables heures de dialogues avec ses partisans et la menace persistante de rares assauts de sabotages. Il fallait ajouter à cela la disparition de sa petite proie qui ne cessait, sans qu’il ne sache réellement pourquoi, de le hanter le soir venu et de le maintenir éveillé jusqu’à l’aube sans qu’il ne pût trouver parfois une heure de sommeil dans la nuit.

Il en devint aigri, irritable, grognant souvent comme un vieux chien, au point que les domestiques n’osaient lui décrocher le moindre mot, hormis Séverine qui ne le connaissait que trop bien et qui savait s’y prendre avec lui.

Le soir, il ne mangeait que très peu et digérait mal le moindre morceau de nourriture qu’il parvenait à avaler. La douleur à l’épaule continuait de le lancer et, tout aussi fier qu’il fût, dissimulait sa souffrance aux autres, passant de longues minutes à désinfecter sa plaie, seul dans sa chambre, à l’abri des regards.

Son physique commençait à changer, son teint devint blême et ses joues se creusaient. Ses cheveux, d’ordinaires attachés à la perfection, laissaient souvent paraître de fines mèches noires rebelles et une barbe naissante venait lui parcourir le menton. Quant à ses yeux sombres, ils étaient continuellement cernés.

L’homme dans tout son orgueil, ne supportait pas de se voir ainsi diminué, ce qui accentuait encore plus sa mauvaise humeur, le rendant colérique, furieux de se laisser ainsi aller, tout cela à cause de la fuite désespérée de cette femme.

Une irritation d’autant plus accentuée par le fait qu’il ne l’avait pas revu depuis un temps, qu’il jugeait déjà trop long et inacceptable, pensant avoir tout fait pour la faire revenir à lui au plus vite, entre ses griffes, et dans la plus grande discrétion, allant même jusqu’à envoyer gracieusement sa fille, sans aucune négociation, lorsqu’elle lui avait demandé.

Cette sensation de malaise empira lorsqu’il comprit que, finalement, il ne pouvait se passer d’elle et qu’il s’aperçut, à son grand désarroi, qu’elle lui manquait et qu’il s’inquiétait pour elle, la sachant possiblement en danger. Avait-elle quitté le territoire ? Était-elle captive de l’ennemi… morte ? Que de questions néfastes venant tourmenter son esprit d’ordinaire si serein et imperturbable.

Son seul réconfort provenait de sa chère chienne Désirée avec qui il passait l’entièreté de ses soirées, dans son bureau ou dans les couloirs. Il la caressait des heures durant. La chienne, très calme, ne disait rien, se contentant de poser sa tête sur les cuisses de son maître. Elle reniflait de sa petite truffe noire et humide, au bout de son long museau fin de bâtarde, le regardant amoureusement de ses grands yeux marron bordés de longs cils, les oreilles tombantes.

Cependant, après cet interminable mois de tourmente, un détail intrigant attira son attention. En effet, Adèle qui, il y a encore une semaine de cela, était perturbée et abattue, devint à nouveau joyeuse et ne paraissait plus inquiète de la disparition de son aînée ; chose troublante venant d’une petite fille n’ayant pour seule famille que sa grande sœur adorée.

L’homme, voyant que ce changement d’humeur, plus que brutal et soudain, ne pouvait pas être dû à une quelconque intervention divine, s’interrogea sur ce qu’elle lui pouvait cacher au sujet de sa sœur.

Il l’avait alors interrogé de nombreuses fois, sans réel succès. Chaque fois Adèle faisait mine de hausser les épaules ou d’éluder la question. Elle détournait le regard, faisant la moue et entortillait ses mèches de cheveux autour du doigt, choses qu’elle faisait régulièrement lorsqu’elle n’était pas à l’aise ou se risquait à mentir.

Pire, pour éluder sa question, elle esquivait le sujet en lui racontant de longs discours sur ses rêves ainsi que sur ses histoires… ce qui l’agaçait au plus haut point, car elle avait le don d’être encore plus manipulatrice que son aînée, mais à sa manière. Cela était d’autant plus irritant qu’il ne pouvait rien lui dire de malveillant puisque la petite se montrait adorable envers lui. Elle lui adressait des sourires francs ou le prenait dans ses bras, chose qu’elle était la seule à être autorisée à faire, que l’homme en était presque totalement désarmé.

Un soir, il se résolut à l’observer discrètement à entrebâillement de sa fenêtre et remarqua qu’elle était en train d’écrire une lettre en compagnie d’Anselme. Il fut alors plus que stupéfait de voir le corbeau ici, au manoir.

Dès qu’elle eut terminé, la jeune fille plia le papier et l’enroula avec un ruban sur la patte de l’oiseau qui s’envola immédiatement par la fenêtre. Un sentiment de rage le submergea et, se sentant trahi par cette enfant se révélant aussi fourbe que lui, il décida de l’espionner et de se tenir prêt à suivre ce satané corbeau la prochaine fois venue.

L’occasion ne tarda pas à se présenter puisque trois jours après, en toute discrétion, l’oiseau noir rentra au manoir et s’engouffra par la fenêtre de la fillette.

En attendant, Alexander, posté sur son destrier, patientait sagement chaque soir que l’animal daigne pointer le bout de son bec au-dehors, dans l’espoir de le suivre et de parvenir à mettre, enfin, la main sur sa proie tant convoitée. Il était vêtu chaudement de pied en cap tant les vents étaient glacials, portant gants, écharpe et bottes hautes fourrées. Il campait en plein milieu de la cour, dans son jardin enneigé, sous le faible crachin quotidien, auprès de son fidèle palefrenier Pieter, tout aussi grelottant.

L’homme lui tenait gentiment compagnie, bien qu’il ne comprenne pas du tout les intentions énigmatiques de son maître qui restait fortement évasif sur ses obscures motivations.

Lorsque le corbeau s’échappa par la fenêtre d’Adèle, s’envolant avec légèreté au beau milieu de la seconde nuit, Alexander fouetta avec force son cheval qui partit au galop à sa suite. Il galopa pendant près d’une heure, quittant Iriden et parcourant la campagne brumeuse et pluvieuse sur plusieurs kilomètres dans le noir semi-complet, où l’animal tout aussi sombre se confondait avec le ciel, le rendant presque invisible.

Heureusement pour l’homme, qui espérait ne pas perdre sa trace en pleine route, l’oiseau continuait à voler en ligne droite et, par malheur pour lui, il dut se résoudre à quitter la route pour foncer à travers champs.

Il arpentait les terrains hasardeux et glissants ; jonchés de boue, d’amas de terres et de cailloux, sautant les haies et les buissons. Il traversa un fin ruisseau qui l’aspergea en partie, mouillant tout son pantalon. L’eau s’engouffra dans ses bottes ainsi que dans ses gants. Ses mains et ses pieds étaient gelés et Montaigne, son cheval, soufflait comme une locomotive à vapeur, la bave aux lèvres.

Il s’enfonça à travers la forêt particulièrement sombre et silencieuse, manquant de trébucher par endroits tant l’obscurité dominait les lieux et masquait le chemin. Après plus d’une vingtaine de minutes à galoper sous la pluie, entre les ronces et les orties, il arriva enfin à destination ; le corbeau venait d’atterrir dans l’ancienne cité noréenne de Meriden.

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