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NORDEN – Chapitre 79

Chapitre 79 – Le sauvetage

Énervé et trempé, Alexander descendit de cheval et inspecta les lieux. La cité était déserte et plongée dans la nuit la plus profonde où seul le faible scintillement des étoiles éclairait les habitations délabrées, faites de roches et de bois, recouvertes de lierre. La brume vaporeuse s’engouffrait sous les vêtements et, avec l’aide de la fine pluie persistante, imprégnait l’air glacial d’humidité.

Au bout d’un temps qui lui semblait interminable, il aperçut une lueur orangée émaner de l’une des bâtisses. Il accéléra le pas et regarda discrètement par la fenêtre. Il vit Anselme posé sur les genoux de sa petite proie. Vêtue de son long manteau rouge sang et emmitouflée sous une pile de vieilles couvertures en peau de bête, elle caressait l’oiseau, tout en lisant au coin d’un feu de cheminée, la lettre que venait de lui écrire sa mesquine enfant.

Révolté, il voulut entrer et se jeter sur elle, furieux de s’être donné tant de mal pour la retrouver, et lui faire payer pour ce mois de torture psychologique qu’elle venait de lui infliger sans une once de culpabilité. Or il se ravisa, sachant pertinemment que cette attitude ne ferait qu’empirer les choses. S’il voulait espérer l’avoir à nouveau entre ses doigts, il allait falloir la jouer fine ; la rassurer au mieux afin de la radoucir pour ensuite la charmer habilement, et enfin, espérer la capturer sans trop de réticence. La tâche semblait ardue ; la petite proie lui résisterait-il ?

Il ferma les yeux un instant, prit une profonde inspiration afin de calmer ses nerfs et entra aussi maîtrisé que possible.

À l’entente du bruit, Ambre décrocha de sa lecture et releva la tête. Le visage devenu blême, elle sentit son cœur s’accélérer en le voyant. Alertée, elle posa en hâte Anselme sur le rebord du foyer. Puis elle se leva péniblement, prête à riposter si l’homme tentait d’effectuer le moindre mouvement brusque en sa direction. Pourtant, elle remarqua que le Baron restait anormalement calme.

— Que me voulez-vous ? Cracha-t-elle, après un silence.

Alexander, frigorifié et trempé, esquissa quelques pas pour se rendre au coin du feu. Il ôta ses gants, les cala sur le rebord en pierre et approcha ses mains du foyer afin de les réchauffer. La sensation de chaleur provoquée par les flammes qui lui léchaient les doigts, engourdis et mordus de froid, était à la fois relaxante et terriblement douloureuse.

— Pourquoi avez-vous fui ? S’enquit-il, le regard aspiré par les flammes qui ondoyaient dans le foyer.

Ambre eut un rire nerveux.

— Pourquoi j’ai fui ? Feula-t-elle, menaçante. Tout simplement parce que nous ne parvenons toujours pas à nous supporter ! À quoi bon cette affreuse comédie que nous nous infligeons tous les deux ? Et puis de toute façon plus rien ne m’engage à rester à vos dépens. Vous avez obtenu ce que vous vouliez ; un dialogue avec les noréens et la promesse d’une alliance. Je ne vous sers donc plus à rien, c’est assez clair…

Elle fit la moue, baissa la tête et observa ses mains :

— Et puis surtout… vous avez bien vu…

Elle se mordit les lèvres, incapable de sortir ces derniers mots.

— Je ne parlais pas de cela, dit-il d’une voix posée, que faites-vous à Meriden ? L’hiver est glacial et vous êtes grelottante.

Ambre, les sourcils froncés, serra les poings.

— Je suppose que Stephan vous a mis au courant ? Ajouta-t-elle avec dédain. Alors vous savez pertinemment ce que je fais ici, à Meriden, seule, en plein hiver et isolée de tout !

Elle reposa son regard sur lui et le défia :

— Donc pas la peine de me sortir vos éternels serments « Oh ! vous êtes un monstre, mademoiselle ! Et vous êtes réellement folle, je vous l’avais dit depuis le début ! Vous êtes comme votre mère, une pourriture, une tarée enragée et incontrôlable, une menace pour tout le monde ! Et dire que vous êtes un danger pour votre sœur, voyez ce que vous lui avez fait ! Voyez ce que vous m’avez fait ! Oh ! je devrais vous enfermer immédiatement ou vous faire piquer ! J’ai les pleins pouvoirs, je suis intouchable ! Vous ne pouvez rien contre moi ! » C’est bon je le sais très bien maintenant, sachez-le !

Alexander ne dit rien, riant intérieurement de son audace, et se contenta de l’écouter sans même la regarder. Il savait qu’elle avait besoin de cracher son venin sur sa personne, de vomir ce qu’elle avait sur le cœur et la sensation de récupérer la mobilité de ses doigts comptait, présentement, plus que tous les jurons et provocations dont elle faisait preuve à son égard.

Ambre, échaudée, poursuivit son discours d’une voix plus forte et distincte :

— Et quant à m’excuser pour votre blessure, sachez que je ne le ferai pas ! Car j’en ai littéralement plus rien à foutre à présent. Depuis le début, vous me provoquez sans arrêt, vous n’êtes là que pour me tourmenter, ce n’était qu’un juste retour des choses ! Et c’est une chance que je sois parvenue à me maîtriser sinon, croyez-moi que je me serai fait un plaisir de me défouler sur votre personne !

À ces mots, il laissa échapper un petit rire incontrôlable.

— Qu’est-ce qui vous faire rire ? S’écria-t-elle, furieuse.

— S’il y a bien une chose pour laquelle je ne demanderais pas de vos excuses, mademoiselle, c’est bien pour cela ! Répondit-il calmement.

— Je vous demande pardon ? Maugréa-t-elle.

— Ce n’est qu’un juste retour des choses, comme vous dites, au vu de ce que je vous avais fait subir chez vous quelques années plus tôt. Sachez que jamais je ne vous en ai voulu pour votre accès de colère ce jour-là. Vous avez fui toute seule. À aucun moment je ne vous ai chassé de chez moi.

Il fut satisfait de cette réplique sincère qui lui vint si aisément, surtout qu’il s’agissait bien la première fois qu’il ne portât pas rancune à quelqu’un.

Ambre eut un rire nerveux, choquée par cette réponse, d’autant que l’homme paraissait sérieux. Intriguée, elle l’observa intensément et nota qu’il était amaigri, son allure d’habitude soignée était à présent négligée.

— Cessez de me mentir ! Cracha-t-elle, méfiante et ne voulant pas se laisser apitoyer par ce prédateur. Maintenant, dites-moi clairement ce que vous faites ici ? Vous n’avez rien de mieux à faire que de me harceler ? À moins que comme tout le monde, vous ne vouliez continuer à m’étudier, comme vous l’avez fait jusque-là en me dévisageant comme le monstre et la bizarrerie que je suis ! Vous pourrez donner plus de corps à vos théories à mon sujet ! Parce que j’ai l’impression qu’à part mon putain de regard et ce foutu Féros, personne ne s’intéresse à ce que je suis. Tout le monde se fout complètement de mes états d’âme ! Vous ne me voyez tous que comme un objet de curiosité ou une bête sauvage, alors comment voulez-vous que je me comporte autrement que comme tel !

Elle toussa, jura, puis s’éclaircit la voix :

— Et quoi que je fasse de toute façon, vous n’êtes tous là que pour me rabaisser, me juger ou à l’inverse m’admirer totalement. Mais putain, je vaux tellement mieux que ça !

Alexander ne put réprimer un rictus à cette annonce, la jeune femme était rarement encline à se rabaisser ; comme lui, elle faisait preuve d’une grande estime et de fierté envers sa personne.

Il tourna enfin la tête afin de l’observer. Ambre, inarrêtable, poursuivait ses explications :

— Et pour votre plus grand bonheur, j’ai fait ce que vous désiriez le plus, je ne suis plus sous votre toit ! Vous avez Adèle pour vous et je ne m’acharnerais pas pour la récupérer cette fois-ci, soyez-en certain ! J’ai vu comment vous la traitiez, vous et vos domestiques. Je sais qu’elle se sent bien chez vous et qu’elle vous aime beaucoup. Et c’est tout ce qui compte soyez-en sûr. Et je sais que je vais lui faire énormément de peine si je ne rentre pas, mais je ne peux pas la revoir…

Sa voix s’étrangla, son ton était devenu plaintif.

— Juste, s’il vous plaît, laissez-moi maintenant ! Je suis lasse de vous tenir tête, je n’en peux plus. Donc, pour votre bien, celui de ma tendre Adèle, ne m’approchez plus et partez !

Alexander sentit une sensation étrange l’envahir à l’entente de ces propos. Comme l’avait noté Stephan, la jeune femme était submergée par ses angoisses et sa paranoïa, dénuée de toute raison. Elle semblait épuisée, malade et totalement abattue. Pourtant, il fut quelque peu ému devant sa ténacité désespérée à se démener corps et âme pour protéger son seul et unique être cher.

Voyant qu’il n’allait pas l’agresser, Ambre se laissa choir sur le sol glacé, s’appuyant sur le rebord de la cheminée. Elle empoigna d’une main frêle une des couvertures qui se trouvait à côté et la glissa sur elle. Elle grelottait et regardait devant elle, les yeux larmoyants perdus dans le vide. Puis elle fut prise d’une intense quinte de toux sèche, qu’elle parvenait difficilement à maîtriser, lui brûlant les poumons et la trachée.

Pour l’apaiser, Anselme se lova contre elle et ébouriffa son plumage. Elle pianota machinalement ses doigts engourdis et écorchés sous le cou de l’animal. Puis elle essuya ses yeux embués d’un revers de la main.

La manche de son manteau était déchirée et tachée de sang, semblant dévoiler des traces de morsure et un fin bandage en tissu lui parcourait le poignet et la main couverte d’engelures.

— Que vous est-il arrivé ? Demanda-t-il avec une pointe d’inquiétude en apercevant la blessure.

Elle examina sa main qu’elle parvenait difficilement à bouger, celle-ci pendait mollement au bout de son poignet.

— Je me suis fait attaquer par un coyote alors que je tentais de chasser, finit-elle par dire faiblement, cet abruti m’a surpris et s’est jeté sur moi. Il m’a agrippé le bras. Je me suis protégée du mieux que j’ai pu… je me suis défendue… et j’ai fui.

L’homme l’étudia attentivement à son tour et vit qu’elle avait maigri. Sa petite proie, comme lui, affichait un teint extrêmement pâle, ses yeux étaient cernés et ses lèvres gercées. La cicatrice qui lui entaillait la joue se dessinait très nettement.

À son grand étonnement, ses yeux n’étaient pas luisants, comme si toute envie de vivre s’était échappée d’elle ; elle paraissait éteinte.

— Depuis combien de temps n’avez-vous pas mangé ? Demanda-t-il en masquant au mieux son émoi.

Ambre le dévisagea, l’œil mauvais, puis tourna la tête, honteuse de paraître aussi vulnérable face à lui.

— Un jour, peut-être deux… Je ne pensais pas que ce serait si compliqué de vivre comme ça…

En l’observant plus en détail, il découvrit que sa broche médaillon et l’anneau n’étaient plus présents sur sa poitrine.

— Et votre médaillon ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ! Cracha-t-elle, offusquée, les larmes aux yeux.

Elle commençait à trembler, à la fois de froid, de tristesse et de rancœur. Puis, voyant que l’homme ne répondait rien ni ne bougeait, elle renchérit en le défiant :

— Je l’ai perdu lors de ma fuite contre ce foutu coyote et je ne sais pas où… vous êtes content ?

Elle détourna une nouvelle fois le regard, plaqua ses jambes contre son corps et les encercla de ses bras afin de garder au mieux sa chaleur. Puis, à bout de nerfs, elle craqua et se mit à pleurer ; c’en était trop pour elle, son esprit lâchait.

— Putain… Je n’en peux plus de cette vie ! S’écria-t-elle en un sanglot déchirant.

Elle se tut et laissa derrière elle un long silence, rythmé par ses sanglots inarrêtables. Alexander fut stupéfait par son désarroi ; il ne l’avait jamais dans un état aussi lamentable et dévoiler devant lui toute sa faiblesse. Atteinte d’une détresse psychologique, il ne serait guère aisé de la remettre sur pied et le fait de la voir si faible et perdue lui arracha, sans qu’il ne pût l’expliquer, un pincement au cœur aussi douloureux qu’un coup de poignard.

Ambre, le voyant encore présent, lui adressa un regard noir.

— Qu’est-ce que vous faites encore là ? S’indigna-t-elle d’une voix faible, trahissant un profond mépris. Ça vous amuse de me voir aussi pathétique ? De voir ô combien je suis impuissante et misérable ?

Elle toussa, grelottante, essuyant les larmes qui ne cessaient de couler de ses yeux rougis.

— Vous devez jubiler, je parie ! Marmonna-t-elle, après une lourde et pénible inspiration.

Trop affaiblie pour garder la tête haute, elle posa son menton sur son coude. Puis, épuisée, les oreilles bourdonnantes, elle se sentait défaillir, peinant à garder les yeux ouverts.

Alexander, embarrassé, demeura muet et ne bougea pas.

Le lieu devint silencieux, plongé dans une semi-pénombre où la seule lueur provenait de la faible clarté dorée émanant du foyer faisant écho aux cheveux de la jeune femme. Dehors, la pluie battait son plein, clapotant avec force sur le toit où quelques gouttes s’échappaient, venant choir dans la pièce et faisant ressortir les odeurs de terre et de pierre mouillée.

Ambre ferma les yeux, la joue appuyée sur son bras.

Voyant une ouverture pour s’approcher et l’aider, il s’avança lentement. Il s’agenouilla à sa hauteur et prit le corbeau qu’il déposa sur le rebord. Puis, après une hésitation, il posa calmement sa main sur son bras et l’attira vers lui.

La jeune femme, dans un réflexe défensif, fut prise d’un frisson et eut un brusque mouvement de recul.

— Qu’est-ce que vous faites ? Cracha-t-elle, les dents serrées.

— Ne t’inquiète pas, chuchota-t-il, je ne te ferai rien.

Elle ne bougea pas et l’observa, éperdue.

— Allez… Viens vers moi, je vais te réchauffer ! Lança-t-il en lui tirant le bras plus rudement.

Stupéfaite par ce changement de ton et de désignation de sa part, elle fronça les sourcils, sceptique. Elle était comme une de ces bêtes craintives qui, par souci de maltraitance quotidienne, rechignait à se laisser approcher ou apprivoiser et montrait les crocs de manière intimidante.

— Allez, laisse-toi faire ! Insista-t-il.

Elle finit par céder, incapable de lui résister.

Il plaça son bras autour de sa taille et, avec lenteur, la pressa délicatement contre lui afin de la baigner de sa chaleur. Il cala sa tête contre son torse, prit une couverture et, sous l’œil attentif du corbeau qui veillait au grain, la fit glisser sur elle et l’emmitoufla. Une fois installés, il esquissa un sourire, savourant pleinement cette première victoire, fier de lui.

La jeune femme, totalement épuisée et bercée par la chaleur, l’odeur et l’étreinte virile de l’homme, lâcha prise. Elle ferma les yeux et se laissa emporter par le sommeil.

Pour la tenir plus confortablement, il garda une main sur sa taille et posa l’autre sous sa nuque. Il sentit son pouls faible mais régulier battre lentement contre la paume de ses mains ; elle était glacée, le visage de la pâleur d’un mort, en hypothermie.

D’un geste machinal, il caressa la peau ferme et duveteuse de sa nuque ; un geste tendre qu’il n’avait pas pratiqué depuis de nombreuses années et qui le plongea dans un grand ravissement. Il repoussa une mèche de sa toison rousse afin de profiter pleinement de son visage doux et juvénile, d’ordinaire si rude et crispé. Puis il la dévisagea longuement.

La voyant ainsi les yeux clos, les muscles détendus, les cheveux sales, le visage entaillé et tacheté, elle semblait une chose fragile, inoffensive ; une fille à peine mûre que la vie, avec acharnement, n’avait manqué d’épargner. Un soupire de sa part acheva de le charmer et il aurait souhaité ne jamais avoir eu à la brusquer.

Il se servit de cet instant particulier pour réfléchir et faire le point sur sa vie. Il s’en voulut d’avoir été aussi impitoyable et violent envers elle, de l’avoir malmené pendant de longs mois, par souci d’égo et de frustration. Elle, qui n’était finalement qu’une gamine qu’il aurait voulu, par souci de conquête, posséder l’espace d’une nuit, comme il l’avait fait avec bon nombre de femmes, avant d’être marié.

Cette sauvageonne qu’il avait utilisée, manipulée sans le moindre scrupule, telle un pion, afin d’assouvir sa soif de connaissances et d’obtenir les réponses espérées aux énigmes de son rival. Il s’était servi d’elle pour amadouer la population et la rallier à sa cause, montrant ainsi son incroyable magnanimité aux yeux du peuple, dans le but d’imposer son pouvoir sur l’île et vaincre cette Élite qu’il haïssait plus que n’importe qui.

Pour finir, il s’était trouvé l’excuse inavouable de la prendre sous son toit afin de se faire pardonner. Il avait souhaité conquérir cette petite proie récalcitrante qui n’avait eu de cesse de lui tenir tête et de le tourmenter au point qu’elle en soit devenue pour lui une véritable obsession.

Or, depuis qu’il l’avait entre les doigts, si proche de lui, elle se révéla être devenue plus que cela à ses yeux et, à son grand désarroi, il ne put plus le nier. La chétive créature renvoyait en lui des images aussi belles que douloureuses ; des souvenirs, empreints de nostalgie, issus de son passé meurtri qu’il avait depuis longtemps renié, les enfouissant au plus profond de son être afin de maintenir le cap.

Lui qui, il y a vingt ans de cela, avait connu auprès d’une femme tant désirée, les joies et les peines d’un amour aussi puissant qu’interdit. Cette relation dite impure qui, en l’espace d’une poignée de jours, s’était effondrée, le laissant ôté de toute espérance, totalement vide et désemparé.

Alexander resta deux longues heures auprès d’elle, attendant que la pluie cesse afin de rentrer au manoir dans les meilleures conditions. Il sentait peu à peu le corps de sa petite proie se réchauffer et reprendre vie, sentant son cœur battre normalement contre sa poitrine.

Il prit délicatement sa main meurtrie retroussa la manche et examina la blessure ; la plaie était infectée, suintante et arborant encore quelques gouttes de sang frais, d’un rouge vif, l’empreinte des crocs bien marquée. Il palpa, avec le plus grand soin, ses doigts effilés, aux ongles cassés, mordus par le froid. Puis il la reposa et porta son regard sur le corbeau qui le scrutait de ses yeux noirs desquels émanait une lueur malfaisante ; comme si Anselme eut été attristé de voir son père être en contact aussi rapproché avec son éternelle fiancée.

Dès que la pluie eut cessé, il la réveilla calmement, lui murmurant quelques mots à l’oreille. La jeune femme, groggy, mit un certain temps à récupérer ses esprits. Puis, se rendant compte de la situation, elle fut parcourue d’un frisson, affichant des yeux ronds, muette, et la bouche entrouverte. Il esquissa un léger sourire et l’aida à se relever.

Ils sortirent de la maison, Ambre, grelottante et la démarche chancelante, peinait à se déplacer. Pour l’aider, il lui tendit discrètement son bras. Timidement, elle passa ses doigts autour, l’agrippa le plus fermement possible et s’appuya sur lui à la manière d’une béquille.

Une fois devant Montaigne, le Baron la prit par la taille et l’aida à monter en selle puis se hissa à son tour, juste derrière elle. Il la pressa contre lui afin de la baigner à nouveau de sa chaleur et lui donna sa paire de gants ainsi que son écharpe, qu’il enroula avec soin et lenteur autour de son cou, l’enveloppant ainsi de son odeur.

Ambre eut un petit rire en repensant à cette scène si familière, ce qui n’échappa pas au cavalier, affichant un sourire satisfait ; jubilant intérieurement à l’idée d’avoir à nouveau sa petite noréenne, bien que faible et tremblante, entre les mains.

Dès qu’ils furent installés, il cravacha son cheval et rentrèrent au domaine, Anselme voletant au-dessus d’eux.

Arrivés au manoir sous une pluie battante, Alexander prit Ambre, inconsciente, dans ses bras et l’emmena au plus vite dans sa chambre ; elle n’était plus bien lourde, d’une légèreté inquiétante, le corps glacé et inerte semblant ôté de toute vie. Il missionna Pieter d’aller quérir le docteur Aurel Hermann pour la prendre en charge au plus vite.

Il appela par la suite Émilie et Séverine afin de s’occuper d’elle et d’éviter que son cas ne s’aggrave. Elles lui firent couler un bain, la déshabillèrent et allèrent chercher du matériel de soin. Pendant qu’elles s’affairaient, il resta auprès d’elles, nerveux. Lorsque la jeune femme fut totalement dévêtue, il la prit délicatement pour la glisser dans la baignoire tout en prenant soin de placer sa main meurtrie sur le rebord afin de ne pas la mouiller.

Dès qu’elle fut installée confortablement, le corps intégralement enveloppé par les vapeurs chaudes, et prise en charge par ses domestiques, il décida qu’il était temps pour lui de quitter les lieux et de s’occuper de sa propre personne qui était également trempée et épuisée.

Alors qu’il regagnait sa chambre, Adèle, décoiffée, pieds nus et en nuisette, sortit la tête de sa porte, Anselme dans les bras. Sans un mot, elle lui adressa un immense sourire, qui acheva de le séduire, balayant tous ces mois de souffrance et lui redonnant, en un instant, toute la joie d’être vivant.

***

Les semaines d’après furent moroses pour Ambre qui peinait à se remettre de son long mois d’escapade ; son bras bougeait difficilement et sa respiration demeurait sifflante par moments. Elle toussait énormément et il lui était impossible de rester plusieurs heures debout d’affilée tant ses jambes étaient flageolantes. Ses oreilles bourdonnantes lui donnaient le tournis, manquant de la faire vaciller, et la lumière du soleil, éblouissant ses yeux fatigués, la gênait.

Elle restait en permanence dans sa chambre et ne prenait du plaisir qu’à recevoir Adèle et Émilie qui, de par leur gentillesse et leur bienveillance, l’aidaient à remettre ses idées au clair et à la faire sortir progressivement de son état de détresse.

Au grand soulagement de son hôte, la jeune femme, sans cesse affamée, mangeait avec appétit et récupérait peu à peu de sa santé et de ses formes.

Adèle, qui était tout heureuse de revoir sa grande sœur et de pouvoir rester auprès d’elle, ne la quittait plus. Pour apaiser son aînée, elle lui racontait des histoires et jouait les infirmières. C’était elle qui lui apportait ses repas, lui lisait les histoires et qui la coiffait.

Ambre était ravie de l’engagement dont sa petite sœur faisait preuve. Pour lui faire plaisir, elle se risquait même à passer ses nuits avec elle, dans le même lit, comme autrefois. Elle prenait grand soin d’enfiler une paire de gants et de limer ses ongles afin de ne pas la griffer ou de lui infliger la moindre entaille lors de son sommeil.

Néanmoins, malgré les nombreux actes de tendresses à son égard, elle se sentait toujours aussi mal quant à sa nature et à son mal. Elle ne parlait que très peu en journée lorsque sa sœur allait à l’école et angoissait à l’idée de reprendre le travail. Pourtant, elle ne pouvait presque plus compter sur ces économies pour payer le Baron si jamais l’homme voulait lui demander des comptes. De ce fait, elle passait de nombreuses heures à tenter de trouver le sommeil et de penser à autre chose que le Féros ou le Berserk.

Toujours instable psychologiquement, elle oscillait en permanence entre les sentiments de joie, de tristesse, de colère et de peur. Les souvenirs de son enlèvement la hantaient, devenant chaque jour plus traumatisants que les humiliations et blessures infligées par le Baron envers qui, elle ne savait trop pourquoi, la colère s’était dissipée.

Pour lui changer les idées, Alexander, ne pouvant supporter de la savoir si mal en point en sa demeure, vint toquer à sa porte un matin et l’emmena en direction de son salon privé.

— Comme vous le savez, mademoiselle, commença-t-il une fois dans la pièce, j’ai ici une impressionnante collection d’ouvrages et de manuels sur des sujets en tout genre. Et comme je ne supporte plus le fait de vous voir vous morfondre et de perdre inutilement votre vie à ne rien faire, je vous propose l’accès à cet endroit. Au vu de tous ces livres, je suppose que vous trouverez de quoi vous enthousiasmer. Au moins, la lecture vous permettra de vous enrichir intellectuellement et de vous évader quelque peu.

Intriguée par cet élan gentillesse, Ambre, muette, contempla les livres et fit parcourir ses doigts sur les couvertures.

— Bien entendu, précisa-t-il, sachez que vous devrez me supporter le soir et les fins de semaine si vous y venez ; cela reste mon bureau avant tout, mais je peux vous y laisser l’accès même lorsque je suis absent.

Il lui prit la main et y déposa un double des clés.

— Je vous fais confiance pour ne pas tout saccager, ajouta-t-il, le sourire en coin.

Ambre eut un petit rire puis, après un long silence, acquiesça et le remercia.

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