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NORDEN – Chapitre 80

Chapitre 80 – Apprivoisement

Ambre passait l’entièreté de ses journées au salon, ne sortant que pour manger, dormir ou jouer avec sa petite sœur qui, contrairement à elle, passait tout son temps libre en extérieur, dans les jardins, lorsqu’elle n’avait pas école.

Dès lors, Alexander n’eut alors plus l’occasion de se retrouver seul dans sa pièce. Pourtant, même lorsqu’il travaillait sur des dossiers épineux, il ne semblait pas agacé par l’omniprésence silencieuse de la jeune femme. Celle-ci se contentait de lire ouvrage sur ouvrage, prenant des notes et ne levant la tête que pour boire quelques gorgées de thé ou de café. Elle était étrangement calme et attentive.

Lorsqu’il écrivait, il ne manquait pas de jeter un œil en sa direction et se rendit compte, à sa grande stupéfaction, qu’il prenait de plus en plus plaisir à l’observer autrement que pour un but scientifique ou comme un simple fantasme.

Cette pensée de la savoir si près de lui le troubla. L’intuition qu’il avait eue à Meriden au sujet de sa petite proie se révélait juste, hélas ! Dorénavant, la demoiselle ne lui apparaissait plus seulement comme une simple créature à consommer. Il eut un arrière-goût, très amer, à l’idée même de penser qu’elle avait sur lui une influence tout autre qui pourrait totalement le décontenancer, voire le torturer, s’il ne parvenait pas à ses fins avec elle.

Était-ce de l’amour ? Non, impossible, l’homme dans son orgueil, s’était juré de ne plus retomber dans ses bassesses, trop de tourments étaient à déplorer. Il ne pouvait se résoudre à souffrir à nouveau, à suturer cette plaie purulente qui l’avait si longtemps rongée et qui, même encore aujourd’hui, ne cessait de le hanter.

D’autant que cette gamine là, cette petite noréenne de la moitié de son âge, une rustre farouche sans aucune convenance, ne saurait convenir à sa personne, ne serait-ce que par respect pour lui-même et ses valeurs si chères. Il serait fou de songer à l’avoir auprès de lui éternellement en tant qu’égale ; son égo et sa notoriété allaient une nouvelle fois sombrer s’il envisageait cela. C’était impossible, fichtrement inconcevable !

Néanmoins, à sa vision, il ressentait à chaque instant la chaleur de son corps se presser contre lui lorsqu’il l’avait ramenée deux mois auparavant. Il sentait davantage le désir lui monter lorsqu’il apercevait l’attitude de plus en plus naturelle et désinvolte dont elle faisait preuve avec le temps.

En effet, sans qu’elle s’en rende compte, cette dernière se tenait de plus en plus avachie sur la méridienne lorsqu’elle lisait. Sa robe noréenne, souvent blanche et légère, à col en V proéminent et s’arrêtant aux genoux, retombait nonchalamment le long de ses jambes. Elle laissait ainsi dévoiler une grande partie de ses cuisses blanches bardées de taches rousses, fièrement mises en valeur par les tissus d’assises en velours vert.

Son bras, dont les cicatrices des crocs étaient encore visibles, était presque guéri. Elle pouvait de nouveau agripper les livres de ses longs doigts effilés, qu’elle utilisait pour caresser, d’un geste machinal, les couvertures lors de la lecture.

De même que se moquant éperdument de sa toilette, elle attachait par elle-même ses cheveux roux qui ondulaient anarchiquement le long de son dos telle une crinière. Cette coiffure lui donnait un aspect sauvage et félin accentué par la ride du lion, le plissement de son nez ou son mordillement des lèvres lorsqu’elle était concentrée.

Pour égayer encore plus sa personne, d’intenses rayons lumineux, provenant de la fenêtre par ces jours de beaux temps semblaient se concentrer sur elle et la baigner d’une éblouissante clarté chaude.

Pour finir, étant donné sa présence quotidienne, elle embaumait la pièce de son parfum floral, aux notes de jasmin fortement prononcées, que son hôte trouvait fort agréables et distrayantes, un peu trop même.

Pour se changer les idées et éviter de s’attarder sur le magnifique tableau qu’elle lui offrait et dont il ne pouvait jouir présentement, Alexander se mit à lire et relire les récits et nombreux traités. Ces écrits, terriblement ennuyeux et rébarbatifs, traitaient des relations commerciales entre Norden et Providence ainsi qu’entre le territoire aranoréen et les Hani.

Malheureusement, il s’aperçut que peu d’éléments relataient de la caste des espions, qu’il n’avait jusque-là jamais encore rencontrés. À son grand regret, aucun n’était revenu à bord de l’une des navettes ou ne s’était manifesté à lui et personne ne semblait connaître le nombre exact de sentinelles envoyées sur place au fil des ans. Ils étaient un mystère, au point qu’il se mit à douter de leur existence.

Cependant, William était formel et le rassura sur ce point. Les espions existaient bel et bien. Au vu de son statut de maire, le vieil homme lui avoua avoir envoyé deux de ses enfants ainsi que deux de ses neveux sur la Grande-terre ; comme il était de coutume dans leur famille engagée à la Cause et à la devise : Espoir, Honneur et Persévérance. Et leur fonction était très clairement mentionnée en première page du traité commercial.

« Alfadir, entité suprême, s’engage à nous céder à ce jour plus de terres, soit tout le territoire Nord de Norden, contre notre engagement à envoyer sur Pandreden des émissaires, que nous appellerons dorénavant espions, afin de récupérer Hrafn, son fils premier, perdu ou capturé. En contrepartie de notre dévouement, cette noble Cause, nous sommes également autorisés à commercer avec l’empire de Providence afin de rendre notre vie sur Norden encore plus agréable. »

En plus de cela, le maire étudiait les travaux de Stephan sur le Féros ainsi que les chapitres de Serignac traitant des Titans Berserk et des Noréens spéciaux. Il constata qu’en plus de la désignation des spécimens Berserk, les spécimens Sensitifs étaient mentionnés sous le terme de Shaman.

« … Ainsi il existe des êtres spéciaux doués d’une étrange sensibilité, des bizarreries plus rares que n’importe quelle créature de ce monde, qu’ils aiment appeler Shamans. Êtres supérieurs de par une sagesse infinie, en accord avec le monde alentour et ne portant sur lui et sur tous ceux qui l’entoure, ni jugement ni haine. Ô êtres semi-divins aux yeux bleus, fidèles adeptes du grand et puissant Alfadir, qui savent parler à toutes les autres créatures de cette île magnifique qu’est notre chère Norden, et qui, par le plus grand miracle, savent apaiser les cœurs meurtris. Prosternons-nous devant votre noble aura divine… »

Alexander ne put s’empêcher d’afficher un sourire satisfait. Il était ravi de posséder deux spécimens aussi rares sous son toit ; son côté collectionneur et scientifique revenait de plus en plus au galop et il ne pouvait le nier. Surtout que les deux filles, aux personnalités opposées, évoquaient clairement la spécificité de leur désignation, tant par le physique que par leur caractère diamétralement opposé.

Pour approfondir et comme il l’avait fait pour Ambre, il demanda à Stephan de faire des analyses avec le sang de sa fille. Lorsqu’il reçut les résultats, il fut déçu de s’apercevoir que les siens n’étaient pas différents de ceux d’autres enfants. À peine eut-elle été plus sage et clairvoyante que les autres.

En revanche, il était encore incapable de comprendre ce que le terme « spécimen H » pouvait bien désigner et surtout, combien étaient-ils ? La seconde hypothèse qu’il avait émise : celle de voir les deux sœurs issues d’espionnes travaillant pour Alfadir était celle qui semblait la plus probante, encore à ce jour. Puisque le seul point qui la réfutait était la peur panique qu’avait eue le Duc vis-à-vis de l’aînée. Or, comme Friedrich la savait Féros, cette théorie devenait tangible et la personne la plus favorable pour la valider se révélait être la future madame Irène von Eyre.

***

Un soir, alors qu’il lisait tranquillement, Alexander vit sa protégée se lever et se diriger vers l’une des bibliothèques, sa pile de livres fraîchement terminée à la main. Il l’observa discrètement, du coin de l’œil, amusé de la voir autant assidue.

Méticuleuse, elle les replaçait à leur emplacement exact. Puis elle balaya du bout des doigts les étagères, espérant trouver de nouveaux ouvrages intéressants. Son regard se posa sur l’un d’eux en particulier, le Noréeden gentem unitum, rangé au sommet de l’une d’elles.

Ambre reconnut le titre ; il s’agissait du livre représenté sur le portrait officiel de son hôte. Intriguée, elle leva le bras et se mit sur la pointe des pieds pour l’attraper. Or, après plusieurs vaines tentatives, elle fut forcée d’avouer que le livre était inaccessible.

Déçue et résignée, elle abandonna, affichant une mine renfrognée. Puis elle jeta un bref regard en direction de son hôte, espérant ne pas avoir été remarquée dans sa démarche, et décida de sortir prendre l’air.

Une fois seul dans la pièce, Alexander laissa échapper un petit rire. Il se leva et prit le livre qu’il posa sur la table basse. Puis il sortit à son tour, rejoignant ses appartements.

Quand la jeune femme regagna le salon le lendemain matin, elle aperçut le livre tant convoité et remarqua qu’un petit tabouret en bois avait été mis à disposition au bas de la bibliothèque. Agréablement surprise, elle esquissa un léger sourire à l’attention de son hôte qui fit comme si de rien n’était et continuait de feuilleter son journal, totalement impassible. Elle s’installa confortablement sur son fauteuil et entreprit la lecture.

***

Quelques jours plus tard, alors qu’il se trouvait dans son salon et qu’il venait de finir d’écrire ses rapports, Alexander entendit un léger cri étouffé. Il leva les yeux et vit que la jeune femme venait de terminer son livre.

Cette dernière s’étirait de tout son long, de sa grâce féline si caractéristique, ce qui releva encore une fois quelque peu l’étoffe qui la recouvrait et mettait en avant sa poitrine ayant repris en vigueur. Elle soupira, s’apprêtant à reposer l’ouvrage afin d’en démarrer un autre, posé sur une nouvelle pile qu’elle avait classée par ordre d’importance.

En la voyant ainsi, il déglutit et se mordilla la lèvre, enivré par cette douce vision. Voulant faire preuve de sympathie à son égard et jugeant le moment opportun pour l’attirer dans ses filets, il n’hésita pas à l’aborder ; la petite proie devait être mise en confiance de manière lente et insidieuse.

— Comment était votre livre ? Demanda-t-il d’un ton posé.

Elle redressa la tête et le regarda avec des yeux ronds, surprise par sa question ; ils n’avaient échangé que rarement depuis la nuit où il était allé la récupérer. Pas même lors des dîners où aucun d’eux n’osait parler de peur d’embarrasser l’autre ou de l’énerver.

— Ma foi, ce n’était pas extraordinaire, c’était même chiant à lire ! Avoua-t-elle en toute franchise.

Elle s’affala à nouveau sur la banquette, les bras croisés sur le ventre et contempla le plafond d’un air revêche.

— Le style est pompeux et les mots utilisés sont souvent compliqués à comprendre. Et il a la fâcheuse manie de se croire supérieur à tous ses opposants, surtout aux femmes et aux noréens ! Je déteste ce genre de spécimen. Noréeden gentem unitum, je ne comprends pas pourquoi vous avez choisi ce livre pour le représenter sur votre portrait officiel, ça décrédibilise fortement votre image.

Il eut un petit rire, joignit ses mains et répondit posément :

— Je peux vous conseiller si jamais il vous prenait l’envie de lire autre chose que des ouvrages « pompeux » et « chiants » comme vous dites. Car celui-ci, bien qu’en effet abominable à lire, n’est fait que pour intéresser les vieux rustres dépourvus de moral, comme moi.

Ambre, amusée, esquissa un sourire.

Un dialogue commença à s’établir entre eux. Alexander savait qu’elle se plongeait encore dans l’étude du comportement animal et humain ainsi que dans les récits relatant la mythologie noréenne, allant jusqu’à décortiquer chaque phrase de chaque livre traitant du sujet. Cela le faisait rire puisqu’il savait très bien qu’elle désirait en apprendre davantage sur ses origines ainsi que sur la folie possiblement héréditaire de sa mère et de son mal.

Les dîners commencèrent à devenir de plus en plus animés. L’homme, habile, fit preuve de patiente et enclencha les discussions sur des terrains anodins et formels cherchant à l’apprivoiser autrement que par sa simple présence, souhaitant ainsi trouver des indices afin de l’amadouer.

Ainsi, les longs moments de silence avaient laissé place à des échanges sur des sujets d’abord banals ; météo, travail, cuisine, lecture… pour aller progressivement vers des sujets plus personnels ; philosophie, politique, ambition, perspective d’avenir…

Pour obtenir une plus grande satisfaction, il n’hésita pas à mettre en scène sa chère fille, qui espérait secrètement voir son père et sa sœur s’unir un jour. Selon elle, ils se devaient d’être ensemble, il ne pouvait en être autrement. La petite faisait alors office de messager, soudoyant volontairement sa grande sœur par le biais de sa faculté.

Il était à la foi fier et dégoûté de lui-même à user de ce perfide stratagème, mais c’était plus fort que lui, sa nature de conquérant le dominait, il ne pouvait y résister, qu’importe l’éthique. Après tout, elles étaient sous son toit, il était maire et magistrat. Un homme comme lui avait le pouvoir de faire fi de toute convenance lorsque l’enjeu était important. Il savait pertinemment que le pouvoir et l’influence ne pouvaient s’obtenir sans quelques écarts de conduite, si subtils et infimes soient-ils.

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