KissWood

NORDEN – Chapitre 82

Chapitre 82 – Chamboulement

Le lendemain, alors qu’elles se trouvaient dans la chambre de l’aînée, Ambre avertit Adèle de la proposition de Wadruna et lui dévoila sa Sensitivité. Elle insista sur la volonté de la Shaman de prendre la petite sous son aile et de la former dans sa tribu, en terres noréennes.

La petite, qui était en train de la coiffer, s’arrêta net et la regarda avec un immense sourire aux lèvres.

— C’est vrai ? Tu m’autorises à y aller ? S’exclama-t-elle.

Elle trépignait, Ambre voyait ses yeux pétiller à travers le reflet du miroir tout en continuant sa tâche. Elle faisait parcourir ses doigts dans les longs cheveux ondulés de son aînée qu’elle tressait en deux grandes nattes de chaque côté du crâne.

— Oui ma Mouette, tu n’es pas obligée de rester ici. Et je me devais de t’en parler.

— Père en pense quoi lui ? S’enquit-elle, tout en remontant ses cheveux en un chignon qu’elle piquait de part en part à l’aide de fines épingles.

— Il ne voit pas d’objection à te laisser partir. Il serait même rassuré à l’idée de te savoir là-bas, protégée.

— Génial ! Gloussa-t-elle.

Elle tapa dans les mains pour dire qu’elle avait terminé et laissa Ambre se contempler sous toutes les coutures dans le miroir. La jeune femme appréciait cette nouvelle coiffure renforçant encore plus l’éclat de ses yeux et mettant en valeur son visage un peu plus joufflu depuis qu’elle était revenue.

— Ça ne te fait pas trop de peine de partir ? Demanda l’aînée, tu sais, c’est dur la vraie vie de noréen, j’en sais quelque chose maintenant.

Elle scruta attentivement son poignet et le massa.

— Oh ! Tu sais ça ne m’effraie pas beaucoup, en plus je serais dehors certainement toute la journée et je sais qu’ils habitent dans des petites maisons en bois près de la mer. Je ne devrais pas m’ennuyer. En plus, papa et maman ne seront pas loin ! Ils viendront peut-être même plus facilement dans cette partie du territoire maintenant. J’ai vu qu’il y avait un immense baleinier amarré au port de Varden, l’Albatros. D’après ce que m’a dit Ferdinand, il appartient au Capitaine Herbert Friedz, il s’est installé ici il y a six mois. J’ai pas tout compris, mais apparemment, il y a beaucoup de gens qui ont fui les terres Est, après l’annexion de leur territoire par les Hani.

La jeune femme fut soudainement prise d’un profond malaise. Son estomac se serra d’un seul coup avec une telle intensité qu’elle faillit en vomir.

Par Alfadir ! J’avais presque oublié ce détail… ça fait si longtemps qu’elle ne m’en a pas parlé, je pensais qu’elle avait deviné avec son fameux don ! Et pour son père ! Putain… C’est vrai qu’elle ne sait toujours pas pour maman et Ambroise ! Qu’est-ce que je peux faire ? Je vais quand même pas me résoudre à lui dire. Surtout pas là maintenant, je vais la briser !

— Ça va Ambre ? T’es toute blanche !

— Oui oui, chuchota-t-elle, ne t’inquiètes pas je suis juste triste à l’idée que tu partes si loin de moi.

Adèle la dévisagea, inquiète. Pour la réconforter, elle s’assit sur ses genoux. Elle lova sa tête contre son cou et l’embrassa.

— Mais je vais m’y faire, après tout d’habitude c’est moi qui t’abandonne, ricana-t-elle nerveusement, et puis tu seras plus en sécurité là-bas qu’ici. J’ai l’impression que cette période de troubles est encore loin d’être terminée.

Elle caressa la chevelure blanche de sa cadette puis passa une main dans son dos et la pressa fortement contre elle.

— Au moins, les noréens te protégeront, tu as un don très important et ils feront tout pour que tu te sentes bien, j’en suis sûre et certaine.

— Tu n’as pas peur de rester ici avec le danger toi ?

— J’ai l’habitude du danger ma Mouette et puis il faut quand même que je continue à soutenir le Baron dans sa lutte, car le combat semble loin d’être terminé.

Elle l’embrassa sur le front et eut un petit rire :

— Et comme tu le sais, je suis certainement la plus dangereuse créature de cette île ! Je ne mourrais pas si facilement.

— Oh ! Je suis sûre qu’il y a plus dangereux que toi ! Rétorqua Adèle avec vigueur et amusement. N’oublie pas que j’ai vu Saùr ! Lui c’est un gros loup bien méchant… même s’il aime bien les caresses.

— Ah ! C’est sûr que si tu me compares à tous les noréens des tribus je ne vaux pas grand-chose ! Rit Ambre.

— Oh bah tu vois que t’as pas à t’inquiéter ! Et puis j’en verrai peut-être des comme toi là où je vais. Je pourrais leur demander des conseils, si tu veux ?

— Avec plaisir ma Mouette ! Fit-elle, amusée.

***

Un matin de la semaine suivante, alors qu’il lisait son courrier, Alexander aperçut une lettre de la part du marquis Wolfgang von Eyre, l’invitant à se rendre à son mariage avec la duchesse Irène von Hauzen. L’évènement devait avoir lieu dans deux mois, en sa demeure et en comité restreint. Le Baron y était invité en tant que maire afin de les unir officiellement.

Il savait par le nom des témoins que le marquis Léopold de Lussac et William seraient présents, ainsi qu’une dizaine d’autres invités, notamment Meredith et son fils né.

Comme les deux amies s’appréciaient, il eut l’idée folle de proposer à Ambre de l’accompagner et d’être sa cavalière pour la soirée ; cela faisait des mois qu’il ne s’était pas rendu en soirée mondaine. Depuis son élection et la période d’insurrection qui s’en était suivie, il n’avait guère eu le temps de s’y rendre et de s’adonner à la danse, encore moins de danser à nouveau auprès de la jeune femme.

Ambre fut stupéfaite par sa proposition. Elle appréhendait le fait de se retrouver enchaînée dans les bras de cet homme qui la troublait tant elle n’arrivait plus à trouver ce qu’elle ressentait pour lui. Ses pensées alternaient souvent entre la colère de l’avoir maltraité plus d’une fois, la peur de le voir s’emporter contre elle et de la pousser à devenir violente. Et enfin, très récemment, son envie irrésistible et persistante de rester auprès de lui, lovée dans ses bras.

Elle réfléchit et accepta. Après tout, elle serait en compagnie des partisans de l’Alliance et n’aurait rien à craindre leur part. Seules les présences d’Antonin et de Théodore l’agaçaient.

Cependant, elle était heureuse à l’idée de revoir son amie Meredith, qu’elle n’avait pas eu l’opportunité de revoir depuis son pot de départ, il y a un an de cela. D’autant que la duchesse venait tout juste d’accoucher et s’occupait de son nouveau-né ; un petit garçon au visage d’ange que les parents avaient baptisé du doux prénom de Modeste.

En contrepartie de cette invitation, Alexander lui ordonna gentiment de reprendre quelques leçons de danse en sa compagnie. Car rien ne l’importunait plus que le fait de se retrouver avec une cavalière des plus maladroites. Surtout que sa petite proie, bien que sensuelle dans sa démarche, n’était pas réputée pour sa grâce et sa légèreté. Elle n’avait pas dansé depuis des lustres et il allait devoir la remettre à la page ; chose plus que délicate compte tenu de leurs rapports.

Le lendemain, il proposa aux deux sœurs de l’accompagner à Varden afin d’effectuer quelques achats pour le départ de sa fille, veillant ainsi à ce qu’elle ne manque de rien lors de son séjour en terres noréennes. La petite se faisait une immense joie à l’idée de profiter une dernière fois de l’ambiance si particulière de Varden et d’Iriden ; surtout depuis qu’elle était cloîtrée au manoir.

L’air était doux en cette matinée, le ciel d’un bleu intense était en partie dégagé, seuls quelques rares nuages venaient le parsemer de leur léger voile blanc. Norden était plongée sous une clarté dorée, les reflets du soleil venaient se plaquer contre les carreaux des fenêtres et des vitrines, provoquant de vifs scintillements multicolores se reflétant sur le pavement de la chaussée cabossée.

La haute-ville était animée en ce jour de marché, sur cette grande place ravagée et en pleine reconstruction où se tenait une multitude d’étals foisonnants de fruits et de légumes de saison. Ces derniers étaient rangés et bien mis en valeur dans leurs cagettes de bois, alternant avec les somptueux bouquets de fleurs confectionnés par les fleuristes. Ainsi lys, roses et plantes aux formes voluptueuses côtoyaient l’aspect brut et sale des légumes, aux couleurs chatoyantes mouchetées de brun, tout juste récoltés.

Les crèmeries venaient rompre se tapis coloré pour y exposer leurs produits d’un blanc laiteux allant jusqu’au jaune ; leurs victuailles disposées fièrement sur de grands plateaux d’argenterie sur lesquels, fromages, œufs, lait et crème se dressaient.

Boucheries et rôtisseries faisaient rôtir leur volaille sur le trottoir, provoquant un parfum enivrant qui se confondait avec l’agréable fumet de viennoiseries et de pain frais tout juste sorti du four des boulangeries annexes.

Le paysage avait le charme d’une nature morte savamment organisée, Iriden semblait tout droit sortie d’un tableau ou d’un décor de théâtre. Cependant, une odeur âcre de fumée et de poussière, s’échappant des bâtisses en cours de rénovations, imprégnait l’air ambiant et laissait à ce paysage une désolante sensation d’amertume.

Iriden avait souffert de cette année d’insurrection, aucun autre acte d’attentat ou d’assaut n’avait été reporté depuis l’intervention des noréens, huit mois plus tôt.

Bon nombre de chantiers étaient en cours afin de réparer les dégâts causés. La mairie, le dernier monument saccagé, était actuellement en cours de rénovation et le jardin de la bibliothèque comptait pour la troisième année consécutive quelques rares pommiers aux fruits véreux.

Pour contre-balancer ce chaos architectural, les gens étaient élégamment habillés, vêtus de leur costume ou robe d’apparats hauts en couleur. Les motifs et tissus variés, tranchaient devant la sobriété des habits noirs et blancs des domestiques de bonne famille.

Le comportement jovial et serein des habitants laissait paraître la fin du conflit qui avait sévi. La grande majorité, partisans comme opposants, semblait réjouie de la fin apparente de ce conflit, couronné par cette journée sanglante, gravée dans les mémoires et ayant laissé pour bon nombre d’entre eux, la trace d’un traumatisme latent. Cependant, de subtils détails inquiétants persistaient :

En premier lieu, il y avait encore et toujours les articles haineux du Légitimiste. Muffart, toujours fidèle au parti élitiste et dans son grand souci de provocation, n’avait de cesse d’interroger les nouveaux arrivants à Varden : les très nombreuses familles déserteuses, plutôt aisées, ayant fui la partie Est de l’île, les villes côtières d’Exaden et Wolden après l’annexion du territoire par les Hani.

Ses familles, furieuses d’avoir vu leur partie du territoire occupée et leurs maisons réquisitionnées, sans avoir pu parlementer ou objecter les ordres du maire actuel, voulaient le voir tomber et retrouver à nouveau leur suprématie sur leur territoire. Elles représentaient un poids considérable, comptant plusieurs milliers de membres et une flotte d’une centaine de navires, notamment l’Albatros.

L’Albatros était un navire spécialisé dans la chasse à la baleine, beaucoup plus imposant que ne l’étaient la Goélette et l’Alouette réunies. Les tensions au port demeuraient et depuis l’arrivée de cette nouvelle flotte, les partisans de l’Élite étaient devenus très largement majoritaires dans ces quartiers.

En deuxième lieu, les conséquences de l’embargo commençaient à se faire lourdement ressentir. Les prix des denrées avaient encore augmenté et de nombreuses familles aisées, impactées par l’inflation et par la rareté des denrées approvisionnées, se résolvaient à revendre leurs biens afin de pouvoir continuer leur train de vie d’opulence.

Les domestiques des familles bourgeoises et les commerçants de la haute-ville, qui jusque-là n’avaient rien à craindre pour leurs emplois, commençaient à grincer des dents et à retourner leur veste afin de rallier l’Élite et de garder leur stabilité. Il en allait de même pour les commerçants de Varden dont les pénuries d’alcool, de tissu et de matériaux impactaient cruellement leur chiffre d’affaires, les faisant basculer peu à peu dans la précarité.

Ambre et Adèle, vêtues sobrement et de tenue légère adaptée à cette belle journée ensoleillée du mois de juin, avançaient tranquillement jusqu’à la basse-ville, accompagnées de leur hôte. L’homme, vêtu de son veston broché au sigle reluisant fièrement au soleil, demeurait fortement reconnaissable parmi la foule.

Ils quittaient progressivement Iriden par la grande avenue descendante afin de gagner l’Est de Varden. Adèle avançait joyeusement, sautillant sur la pointe des pieds, faisant balancer ses bras et chantonnant tandis qu’Ambre regardait dignement devant elle. La tête dressée, elle tenait le bras du Baron dont la démarche déterminée et impeccable semblait calculée.

C’était l’une des premières fois qu’elle l’accompagnait en ville, en tant que civile, au milieu de la foule. Elle se doutait que cette escapade en ville était davantage centrée sur volonté d’appuyer la force de son binôme ; une alliance aranoréenne solide et inébranlable, plutôt que d’effectuer de vagues emplettes à sa chère fille déjà gâtée à outrance.

Cela faisait plusieurs mois qu’elle n’avait pas remis les pieds à Varden et elle fut prise d’un profond malaise en songeant aux incidents ayant eu lieu à la Taverne de l’Ours et à la mort de son cher Beyrus, qu’elle pleurait encore souvent.

Elle avait une certaine appréhension au fait de se retrouver en ville, vulnérable et à la merci d’un prédateur éventuel, pas tant pour elle, mais pour sa sœur. Son estomac était noué et elle tentait de ne pas crisper sa main sur le bras de son hôte qui ne paraissait nullement inquiet et affichait une démarche au pas assuré et au port noble.

Adèle s’arrêta et, les yeux pétillants, vint aborder un couple de passants aranéens promenant leur chien. L’animal était un grand canidé au pelage fauve et ayant les yeux, les oreilles et les babines noires. Il avait les poils courts sur la tête, mais démesurément longs et abondants au niveau du cou et du poitrail. Sa tête était ciselée, sèche, aux lèvres fines et serrées et à la mâchoire remplies de crocs blancs parfaitement alignés.

La petite, fascinée, regarda tour à tour Alexander et ce chien d’une rare majesté :

— Oh, regarde père, comme il te ressemble ! Assura-t-elle avec entrain.

À cette annonce, le couple et Ambre ne purent réprimer un rire tandis que son père la gratifia d’un regard réprobateur, un léger rictus maîtrisé sur le bord des lèvres.

Adèle leur demanda sans aucune gêne de quelle race était le magnifique spécimen et si elle pouvait le caresser. Les passants, amusés, acceptèrent volontiers et lui expliquèrent qu’il s’agissait d’un chien de berger de type Tervueren ; un chien intelligent, réfléchi, joueur et bon chien de garde.

Ravie, la petite le caressa avec enthousiasme, comme elle l’avait fait pour Saùr. L’animal, docile, se laissa faire, la gueule pendante et les oreilles dressées vers l’avant.

Alexander soupira et leva les yeux au ciel devant cette attitude peu conventionnelle et puérile. Il s’éclaircit la voix avant de saluer le couple et de poursuivre sa route.

Le trio arriva à Varden, encore en grande majorité épargnée, et prit la première avenue à gauche afin de rejoindre l’allée des tisserands, la plus belle et luxueuse de la ville.

Ils passèrent devant les très nombreuses vitrines où tapisseries d’ameublements, tapis de velours et autres objets d’orfèvrerie ornaient les devantures, leurs prix démesurément élevés affichés très nettement sur des petits cartouches en cuir. Il en valait de même pour les tissus, les souliers et les vêtements.

Alexander ralentit le pas, laissant le temps à Adèle d’apprécier les vitrines qu’elle lorgnait, les yeux brillants, comme s’il s’agissait de la dernière fois qu’elle se rendait ici. La petite était tellement émerveillée par le foisonnement d’objets qu’elle s’arrêtait à chaque boutique afin d’étudier le moindre détail de leur devanture, les regardant avec envie et les montrant du doigt un à un : « Ça c’est beau, ça je veux bien, ça c’est très cher, ça c’est très bien, mais ça ne me servira pas là-bas… »

Chez Francine se tenait à leur droite. La boutique far du marquis von Eyre était encore et toujours reconnue pour être le fleuron de la mode aranéenne et noréenne. Adèle regardait avec une avidité non dissimulée les somptueuses robes et étoffes situées derrière la grande verrière.

Elle posa ses mains sur la vitre, poussa un soupire et regarda son père :

— Oh père ! Fit-elle, les yeux brillants. Est-ce qu’on peut y entrer, s’il te plaît ?

Alexander acquiesça d’un bref signe de tête et Adèle entra dans la boutique, entraînant sa grande sœur avec elle en la tenant par le bras.

L’intérieur était spacieux et l’architecture des plus majestueuses. Le sol était fait d’un dallage blanc. De larges miroirs en pied ou disposés sur des consoles en marbre, égayant les murs d’une délicate couleur rose poudré et entrecoupés de colonnes en marbre blanc, agrandissaient la pièce. Fauteuils et canapés de velours mauves étaient disposés ici et là, juste à côté de grands vases en porcelaine garnis de bouquets de lys blanc et de jasmin dont les effluves enivrants embaumaient la pièce. Des lustres dorés en cristal pendaient du plafond mouluré, provoquant de légers scintillements à la manière de pierres précieuses.

La boutique était savamment organisée ; les étoffes, les drapés et les tissus étaient soigneusement rangés et triés par couleurs et motifs. Velours, soieries, coton, laines et lin se superposaient, pliés dans des petits écrins et disposés sur des étagères en papier peint fleuri. Les robes pour femmes et jeunes filles étaient disposées sur tout un pan et répertoriées par modèles. Tandis que souliers, parures et objets d’apparat étaient exposés un peu partout dans des vitrines transparentes, nettoyées à la perfection.

Chez Francine devait rester l’une des rares boutiques à n’avoir pas encore été impactée par l’embargo, que ce soit en termes de ravitaillement en matières premières, de personnel ou en prix ; chose plus qu’étrange pour une institution aussi luxueuse. Surtout lorsque, au vu de l’orientation politique du marquis von Eyre, une grande partie de l’Élite aurait dû finir par éviter les lieux ; peu encline à donner du pouvoir et du crédit à l’un de leur plus farouche et influent opposant actuel.

Ambre observait les robes sans aucune conviction, repensant à son Anselme pour qui, par souci de coquetterie, elle en aurait volontiers porté certaines. Elle entendit sa sœur l’appeler à l’autre bout de la boutique, au rayon enfants. Perdue dans ses pensées, elle la rejoignit, suivie de loin par Alexander qui contemplait les lieux d’un air tout aussi songeur.

— Regarde ça ! Fit la cadette avec ravissement.

La petite tenait entre ses mains une robe entièrement blanche à froufrou couverte de broderies.

— Regarde comme elle est belle ! Renchérit-elle.

Ambre l’examina sous toutes les coutures avec intérêt. La robe était de très bonne facture, en coton blanc et jouant sur les superpositions de matières. Elle s’arrêtait aux genoux et avait des motifs floraux brodés à chaque extrémité ainsi qu’un petit oiseau, très certainement une colombe, finement cousue au niveau de la poitrine.

— Tu ne peux pas mettre ça Adèle, voyons ! Dit Ambre au bout d’un moment. C’est une robe de demoiselle d’honneur.

— Oh ! murmura-t-elle en faisant la moue, déçue. Mais je peux la mettre quand même non ? En plus, je pourrais l’utiliser pour ton mariage avec père ! Je serais toute belle quand je t’apporterai ton alliance.

— Quoi ! Cria Ambre, d’une voix suraiguë.

Son visage s’empourpra instantanément tant elle était outrée par ses propos.

Elle regarda sa sœur, les yeux écarquillés :

— Mais… mais qu’est-ce que tu racontes, toi ! Balbutia-t-elle, totalement embarrassée.

— Bah oui ! Appuya Adèle en toute franchise. Tu l’aimes bien maintenant, ça se voit ! T’arrêtes pas de le dévorer des yeux et puis tu souris bêtement lorsque tu le regardes à la maison.

— Mais non ! Objecta-t-elle, la voix tremblante.

— Mais si ! Insista-t-elle en s’entortillant une mèche de cheveux. Et puis quand on dort ensemble je t’entends marmonner son nom dans ton sommeil !

— Ne dis pas n’importe quoi ! S’offusqua-t-elle.

— Mais c’est la vérité Ambre ! Et en plus je te sens tellement vibrer lorsque tu me parles de lui. Jamais je n’ai ressenti autant de chaleur émaner de ta part pas même lorsque tu me parles d’Anselme !

— Mais tu dis n’importe quoi ! S’emporta l’aînée, indignée. Comment oses-tu dire de telles choses, Adèle !

Cette phrase venait de l’achever, elle commençait à trembler et n’osait même pas détourner son regard de celui de sa sœur de peur de croiser, éventuellement, celui du Baron qui devait se tenir non loin de là et avait, possiblement, entendu leur échange.

— Oh pardon… murmura Adèle, penaude, en baissant la tête, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise.

Voyant que sa sœur affichait une mine déconfite et s’apprêtait à pleurer, gênée d’avoir tant troublé son aînée, Ambre soupira et ajouta plus calmement :

— Allez-va, n’y penses plus.

Elle admira à nouveau la robe et la lui tendit.

— Va donc essayer ta robe ! Lui annonça-t-elle. C’est vrai qu’elle est jolie, je vais te la prendre.

Le visage de la petite s’illumina à nouveau. Elle la remercia vivement et partit en hâte rejoindre les cabines d’essayage.

La jeune femme, tressaillante, se releva et s’adossa sur une colonne pour patienter. Elle s’y appuya avec désinvolture et croisa les bras, nerveuse devant ce qu’elle venait d’entendre.

Non, mais elle dit n’importe quoi ! D’où est-ce que je le regarde d’ailleurs ! Et je ne rêve absolument pas de lui… Je ne rêve jamais de toute façon ! Et je n’ai pas l’impression de parler de lui… bon, peut-être un peu parfois… mais normal, je vis chez lui depuis longtemps et je le côtoie tous les jours ! Et puis elle n’arrête pas de me mettre des idées dans la tête à son sujet elle aussi, normal que je m’interroge, non ?

Elle leva les yeux au ciel et se pinça les lèvres, passant une main au niveau de son ventre noué.

Et surtout, d’où est-ce que je vibre pour lui ? C’est quoi cette expression ? Un truc de Sensitif ?

En se disant cela, elle s’aperçut qu’elle dévisageait ouvertement le Baron qui se tenait juste à côté d’elle, en train d’observer avec une curieuse intensité les vitrines. Il tourna discrètement la tête lorsqu’il vit qu’elle portait son attention sur lui et lui adressa un léger sourire du coin des lèvres.

Surprise par son propre comportement, elle reprit ses esprits, fronça les sourcils et détourna le regard, dédaigneuse.

Pitié, j’espère qu’il n’a rien entendu ! Supplia-t-elle.

Adèle était heureuse de la robe qu’elle avait choisie et, après l’avoir essayée, trouvait qu’elle lui allait fort bien. Alexander paya, repoussant délicatement la main de sa partenaire lorsque celle-ci s’apprêtait à sortir sa bourse.

Ils sortirent de la boutique quelques instants plus tard. La petite exprimait sa joie de vivre et chantait à tue-tête sous le regard amusé des passants et le regard médusé de son père adoptif.

Ambre tenait machinalement le bras de son hôte, les yeux perdus dans le vide, tentant chasser de son esprit les folles paroles de sa petite sœur. Elle survolait le paysage, l’air cotonneux.

Puis, son regard se posa sur une petite devanture où de nombreux médaillons animaliers étaient exposés. Attirée, elle lui lâcha le bras et alla observer avec curiosité les différents bijoux tout aussi sublimes les uns que les autres.

Il y avait des médaillons de toutes sortes et de toutes tailles ; des broches, des bijoux, des bracelets, des bagues et même des carrés brodés. Les matières étaient variées, du cuivre, de l’argent, de l’or voire même du marbre. Certains étaient justes finement ciselés, sans fioritures, d’autres étaient égayés de pierres précieuses ou d’un support.

En les scrutant, happée, elle passa sa main au niveau de la poitrine et s’aperçut, pour la énième fois encore, qu’elle ne possédait plus son précieux médaillon, ni même son alliance. Envahie d’un intense sentiment de tristesse, elle poussa un soupire, le cœur lourd.

Alexander, la voyant peinée, voulut l’aborder, mais Adèle, sentant le désarroi de sa sœur, le coupa dans son élan. La cadette accourut vers elle et l’enlaça.

L’étreinte dura un moment, l’aînée, désemparée, parvenait difficilement à contenir ses sanglots. Elle prit une profonde inspiration et balaya ses larmes d’un revers de la main. Timidement, elle reprit le bras de son hôte qui la gratifia d’un subtil geste du pouce, une infime caresse sur le dos de sa main, en guise de réconfort. Puis elle continua sa route, les yeux embués et le cœur serré.

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