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NORDEN – Chapitre 83

Chapitre 83 – Tension et mascarade

Quelques jours passèrent. Ambre, troublée par sa visite à Varden, voulait rejoindre la Taverne de l’Ours afin d’y déposer un hommage à son patron bien-aimé. Elle était partie seule, en plein milieu d’après-midi, marchant d’un pas lent et traînant sous un ciel voilé, d’un gris uni. Les deux villes paraissaient ternies, s’accordant parfaitement avec la mine maussade des habitants en ce jour morose.

En passant dans l’avenue, bien moins empruntée qu’habituellement, elle remarqua que bon nombre de restaurants et de boutiques étaient fermés. Des mots sur les portes étaient placardés, affichant des titres alarmants « Fermeture momentanée. Cause : problème de ravitaillement », « faillite » ou encore « décès du propriétaire ».

Au bout d’un quart d’heure, elle arriva devant son ancien travail. L’édifice, en colombage et en grande partie calciné, croulait sous les affiches ; des messages de soutien et de condoléances à l’intention des très nombreuses familles ayant perdu un proche. Elles s’accompagnaient de noms d’oiseaux et des propos haineux en tout genre, peints en rouge, de manière grossière.

Les carreaux étaient fissurés et l’intérieur intégralement brûlé, saccagé et pillé ; il ne restait plus rien hormis le parquet en bois strié et maculé d’un épais tapis de suie.

Pour ne pas effrayer davantage la population, des équipes de nettoyage avaient été missionnées après l’enlèvement des corps des victimes afin de masquer toute trace du drame. Quelques gerbes de fleurs avaient été déposées au pied de la devanture, certaines même encore récentes, accompagnées par un petit écriteau mentionnant le nom de chaque mort.

À la vue des noms de Thomas Lapointe et de Beyrus Ours, le cœur de la jeune femme se serra et elle fondit en larmes. Elle essayait de ne pas s’imaginer la scène atroce qu’ils avaient vécue. Elle avait eu l’occasion de lire les journaux sur le sujet et tous avaient relaté, pour une fois, la même version des faits.

Elle embrassa le bout de ses doigts et les plaqua contre la pancarte en guise d’hommage puis, les yeux embués de larmes, elle fit demi-tour et prit la direction de la grande place. Elle balayait la ville du regard, sans aucune conviction, survolant les regards insistants portés sur elle, tantôt réprobateurs, tantôt bienveillants. Mais elle en faisait fi, continuant sa route, mettant un pied devant l’autre et avançant machinalement, les oreilles bourdonnantes et les pensées confuses.

La grande place qui se déployait devant elle n’avait pas encore subi d’importants dégâts ; l’architecture était intacte et les boutiques, principalement des commerces de bouches, étaient toutes ouvertes.

Une devanture bleue attira son attention, Ambre passa sous les arcades et entra dans la Mésange Galante. La boulangerie était déserte, Bernadette, proche de son comptoir, disposait ses viennoiseries avec soin derrière la vitrine. La jeune femme vint vers elle et la salua.

À sa vue, le visage de la dame s’illumina et elle lui proposa de venir chez elle, afin de boire un verre en sa compagnie et de bavarder. Bernadette avait les traits tirés, le teint gris et affichait une expression encore plus sévère qu’à l’accoutumée.

Les pertes de Beyrus et du jeune Thomas l’avaient ébranlée. Elle connaissait le géant depuis plus de vingt ans, tous deux étaient des amis proches et se voyaient régulièrement. Quant à Thomas, le jeune aranéen, il avait travaillé à son service pendant près de deux ans avant de seconder le colosse.

La gérante ferma à clé la porte de la boutique et ouvrit celle du fond, située de derrière le comptoir, qui débouchait sur un couloir donnant accès à la cuisine, à gauche, au salon, à droite et à l’escalier, en face.

Elle l’installa à la table du salon et se proposa de lui servir un thé ainsi qu’une pâtisserie, qu’Ambre déclina poliment. Car, l’estomac noué, elle ne pouvait être en mesure d’avaler quoi que ce soit.

Pendant que son hôtesse lui préparait sa boisson, la jeune femme contemplait la pièce dans laquelle elle se trouvait.

C’était un joli salon spacieux, bien qu’obscur, avec une seule fenêtre, relativement étroite, donnant sur la grande place et dont les rideaux, plutôt épais, étaient tirés. La tapisserie qui recouvrait les murs était sombre, égayée seulement par quelques cadres et par le gros radiateur en fonte. Le mobilier était sobre, carré et de bonne facture.

Les lieux étaient propres et sentaient une odeur particulière ; mélange de renfermé et de pâtisserie. Aucune fleur, vase ni aucun autre élément superflu ne décoraient la pièce. Seuls étaient présents une simple horloge joliment travaillée, un tricorne et un sabre de la marine, qui trônaient fièrement au-dessus de la cheminée, ainsi que de rares photos en argentique et une en couleur.

Ambre se leva et regarda avec intérêt les personnes photographiées. Elles représentaient toutes la même jeune femme, capturée à différents âges de sa vie, souvent prise en pantalon, en plein air. Sur la dernière en date, la seule en couleur, la demoiselle semblait avoir à peine vingt ans.

C’était une grande femme aux cheveux auburn et aux yeux verts, vêtue d’une chemise bouffante sous un bustier, rentrée dans un pantalon noir lui montant jusqu’à la taille et portant une paire de bottes la couvrant jusqu’aux genoux. Le port droit, la tête haute, elle affichait un regard à l’expression indiscernable.

En la scrutant, Ambre nota que son visage lui était familier, bien qu’elle ne sache pas du tout à qui elle lui faisait penser.

Bernadette revint dans la pièce, un plateau à la main contenant deux tasses de thé qu’elle posa sur la table.

La voyant intéressée par les photographies, elle lui raconta que la personne représentée était sa fille Ann, âgée maintenant de vingt-sept ans, ayant quitté le logis quatre ans auparavant pour le travail.

Ne voulant pas être indiscrète, Ambre n’osa pas demander qui était son père, se doutant qu’il puisse s’agir d’un marin militaire au vu du sabre et du chapeau exposé sur le mur et de l’austérité des lieux. Bernadette avait toujours été une femme très discrète, une noréenne, portant un fin médaillon en forme de mésange, éduquée avec les principes de la haute société et ayant fait ses classes à l’Allégeance.

Ambre savait de par Beyrus qu’elle avait travaillé en tant que cuisinière pour le Duc pendant de nombreuses années avant de quitter son service afin d’emménager à Varden et d’y élever sa fille.

Elles discutèrent près de trois heures, la gérante lui faisant part de son appréhension quant aux tensions latentes actuelles. La commerçante avait énormément de connaissances et savait, grâce aux ragots colportés, que la sécurité des villes était encore menacée, et ce, malgré l’arrivée de quelques troupes de soldats provenant de chez les Hani. Sous la direction de Rufùs, ils patrouillaient les rues le soir venu afin de s’assurer de la protection des civiles.

Ces étrangers étaient vus d’un très mauvais œil par bon nombre de citoyens, peu habitués à voir autant d’hommes, potentiellement ennemis, arpenter leurs villes de long en large. Il en allait de même pour les hommes au service de l’Élite, notamment les troupes de la Goélette, restées à quai, dirigées par le Capitaine Armant Maspero-Gavard.

Le Capitaine avait pourtant été arrêté pour le meurtre de six hommes lors de la fête de l’Alliance. Puis, au grand désarroi du maire, il avait été par la suite relâché par le tribunal, faute de preuves tangibles, malgré les nombreux témoignages et écrits de la presse révélant le contraire.

Ils étaient accompagnés par l’équipage de l’Albatros, appartenant au Comte de Laflégère et sous la direction du Capitaine Herbert Friedz, anciennement capitaine de l’Alouette, quinze ans auparavant, avant d’être expulsé à l’autre versant du territoire pour conduite outrageante.

Il était pas loin de vingt heures lorsqu’Ambre passa la grande place d’Iriden et longea le parc qui se tenait à sa droite. Dehors, malgré le jour encore présent, les rues étaient désertes, seuls quelques rares passants et attelages parcouraient l’avenue.

Elle décida de profiter de ce moment de calme pour aller fumer dans le parc, rarement vide de monde en journée. Elle avait pris soin d’avertir son hôte de sa non-présence éventuelle au dîner, ne sachant ce que l’effet de la vue des lieux du drame allait lui provoquer. Cependant, elle lui promit de rentrer avant la tombée de la nuit afin de ne pas avoir à l’inquiéter.

Elle s’installa sur le rebord de la fontaine où, trois ans plus tôt, elle s’était posée avec Anselme et s’alluma une cigarette qu’elle avait payée à un prix fort indécent. Elle porta l’objet à ses lèvres et prit une profonde inspiration, laissant la fumée pénétrer ses poumons. Ce geste, devenu si rare, eut le don de la relaxer, bien que son instinct la maintenait en alerte de tout bruit suspect éventuel.

Elle observait le paysage, l’œil vague. Quelques passants promenaient leur chien tandis que d’autres lisaient leur journal, assis sur un banc et profitant des derniers rayons de soleil de la journée. Les riverains étaient souvent en groupe, mieux valait éviter de sortir seul désormais. Tous portaient un revolver ou étaient munis d’un couteau qui ballottait à leur ceinture. Ce soir-là, les chiens paraissaient sereins et avaient leurs oreilles dirigées vers l’avant.

Une conversation étrange, non loin derrière elle, la fit se retourner. Elle plissa les yeux et scruta avec intérêt les protagonistes ; il s’agissait de deux personnes bavardant au pied d’un arbre.

La première était un grand homme d’une bonne cinquantaine d’années, aux cheveux poivre et sel, portant un grand tricorne ainsi qu’un uniforme militaire outremer à galon doré, cintré par une ceinture de laquelle pendaient un sabre et un revolver. L’homme faisait de grands gestes et parlait avec passion. Il avait les yeux brillants et affichait un sourire rayonnant.

En face de lui se tenait une silhouette nettement plus petite, plus fine et plus jeune. C’était une femme aux cheveux blonds attachés en chignon et portant une robe extrêmement longue qui épousait les formes de son corps de nymphe.

À sa grande stupéfaction, Ambre reconnut Blanche. Celle-ci, dans sa droiture impeccable, ne bougeait pas et contemplait droit devant elle, sans porter un seul regard à l’homme qui se tenait à ses côtés et la dominait de tout son être. Il la dévorait des yeux, avec avidité, de la même manière qu’un rapace envers une proie fort appétissante.

En tendant l’oreille, Ambre pouvait distinguer certaines de ses paroles déversées avec fougue :

« Oh ! Ma douce Blanche ! Ma chère et tendre Blanche ! Si vous saviez à quel point vous m’avez manqué (…) après toutes ces années (…) si loin de vous (…) effleurer votre peau si douce… »

Ambre eut un haut-le-cœur en entendant cela, le malaise s’accentua lorsqu’elle vit la réaction impassible de la belle duchesse qui semblait ignorer ces propos enflammés. Trouvant cela fortement indécent, la jeune femme alla les rejoindre.

Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, Blanche, toujours droite et la tête haute, l’aperçut. La duchesse s’avança dignement vers elle et enlaça son bras dans le sien sans un mot.

L’homme, surpris, dévisagea la nouvelle venue. Un rictus se dessina sur son visage lorsqu’il remarqua la personne qui venait de faire l’affront de sa présence et lui voler son trésor.

— Mademoiselle Ambre, déclara-t-il d’un ton solennel et en plantant ses yeux sombres dans les siens.

Il lui prit la main et y déposa un baiser langoureux. Ambre, dégoûtée par cette attitude, reprit aussitôt sa main et la frotta vivement à sa paume.

— Capitaine Herbert Friedz, sur l’Albatros, enchanté de vous connaître, déclara-t-il d’une voix suave, en s’inclinant.

— Enchantée de même, répliqua-t-elle d’un ton sec.

— Dites-moi, cher enfant, êtes-vous une amie de Blanche ? Demanda-t-il, l’œil lubrique, les lèvres légèrement humides. Je serais ravi de vous escorter toutes les deux, charmantes jeunes demoiselles que vous êtes, en ma demeure. Je n’habite guère loin d’ici et je pourrais vous loger et vous protéger pour la nuit. Je saurais prendre soin de vous, n’ayez crainte.

Ambre sentit son échine se hérisser comme jamais, outrée par son comportement.

Blanche porta le dos de sa main à sa bouche et toussota.

— Monsieur, dit-elle d’une voix sans timbre, mademoiselle Ambre va me servir d’escorte pour me raccompagner chez moi. Je n’ai donc pas besoin de vos services.

— Ma belle Blanche, il serait dangereux de vous laisser rentrer seule, qui sait quel fâcheux incident il pourrait vous arriver. Le soleil décline à une vitesse folle, il va bientôt faire nuit et vous habitez encore si loin ! Et bien que la demoiselle en votre compagnie me semble vaillante, je doute fort que vous soyez en mesure de faire face à un potentiel agresseur.

— Monsieur le capitaine, je ne vois pas qui serait assez malsain pour oser nous attaquer de la sorte, railla Ambre, une main sur le cœur. Il faudrait être atrocement pervers pour se jeter sans aucune pitié sur deux jeunes femmes. En particulier lorsque celles-ci influent d’une certaine manière sur la politique de l’île. Vous ne croyez pas ?

Le Capitaine afficha une expression dédaigneuse et serra légèrement les poings, courroucé. Puis, peiné, il porta ses yeux obscurs, étrangement luisants, sur sa Blanche adorée.

— Êtes-vous sûre que tout ira bien pour vous ma divine Blanche ? S’enquit-il en lui prenant la main, palpant le bout de ses doigts.

— Soyez rassuré, je suis sous bonne garde dorénavant, dit-elle d’une voix calme tout en faisant glisser ses doigts afin de se libérer du contact de cet homme.

Puis la duchesse guida Ambre en direction de la sortie du parc afin de regagner son logis, marchant de son allure noble, étirant ses membres fins de toute leur longueur et contemplant la route devant elle, le regard fixe et droit.

Dans un premier temps, elles marchèrent en silence, aux abois, leurs yeux balayant frénétiquement l’avenue à la recherche d’un potentiel danger. Puis Blanche soupira. Elle eut un petit rire nerveux et tapota la main de son sauveur.

— Tu m’as bien sauvé la mise, je te dois beaucoup sur ce coup-là ! Fit-elle en lui adressant un sourire.

Ambre fut choquée de la voir ainsi, affichant un visage aussi expressif et lui parlant avec autant de familiarité.

— Il n’y a pas de quoi, la solidarité féminine, c’est cela que ça sert non ? Répondit-elle chaleureusement.

La duchesse eut un petit rire.

— Je croirais entendre Meredith !

— Ce sont ses paroles en effet ! Avoua Ambre, elles me les avaient sorties alors qu’Isaac et sa bande me harcelaient.

Blanche ralentit le pas et se mit à contempler le paysage autour d’elle beaucoup plus sereinement. Elle avait l’œil vif et les traits détendus.

— C’est étrange de te voir aussi démonstrative, nota la jeune femme, tu es loin d’être aussi froide qu’il n’y paraît ou comme Meredith ne cesse de me le dire te concernant.

Blanche l’observa du coin de l’œil et esquissa un sourire.

— Ah ! Meredith, si seulement elle savait !

— Pourquoi te comportes-tu ainsi ?

— Tu veux vraiment le savoir ?

La jeune femme acquiesça, interloquée.

Il y eut un silence. Elles continuaient leur avancée sur la longue et interminable avenue, déserte.

Soudain, un rouge-gorge fondit sur elles, battant vigoureusement des ailes à la manière d’un colibri. Il se posa sur l’épaule de la duchesse et poussa deux petits cris aigus. Elle le gratifia d’une caresse sous le cou puis l’oiseau repartit dans les airs, à une vitesse incroyablement rapide, dans la même direction qu’il était venu.

Ambre, intriguée par la scène, ne dit rien, attendant sagement la réponse à sa question.

Elles passèrent devant l’université, plongée sous la lueur orangée du crépuscule et dont les jardins étaient envahis de corbeaux et de pies.

— Anselme ou monsieur le Baron ont déjà dû te le dire, tout le monde joue un rôle ici, finit-elle par annoncer posément. Il n’y a pas de place pour les gens honnêtes. Montre une seule fois ta personnalité ou tes sentiments et tu te feras manger.

— Mais pourquoi te caches-tu aux yeux de ta famille ? Riposta Ambre, stupéfaite. Ta sœur te croit impitoyable et froide.

— Je suis impitoyable et froide ! Répliqua-t-elle avec vigueur. Il le faut et même si Meredith est ma sœur, elle n’a pas à savoir qui je suis réellement et ce que je pense.

— Meredith est certainement la personne la plus vraie de cette Élite et même malgré les nombreux problèmes qu’elle essuie à cause de cela, elle parvient à mener sa barque. Pourquoi ne fais-tu pas de même ?

Blanche, souriante, lui tapota la main.

— Tout simplement parce que je n’ai pas le même rôle à jouer qu’elle ! La tâche m’incombe de protéger ma famille. Je veux être comme mère, lui ressembler en tout point, car elle seule est assez forte pour tous nous porter et nous aider. Et je veux être là pour l’épauler.

— Pourquoi fais-tu cela ? S’enquit Ambre, troublée. Qui voulez-vous protéger et épauler ?

— Tous ceux qui méritent de l’être.

Ambre arrêta la marche, lui tint fermement le bras et planta son regard dans le sien, les sourcils froncés. Blanche tourna la tête vers elle et la soutint sans aucune expression.

— Blanche, qui est réellement ta mère ?

La duchesse laissa un temps puis esquissa un sourire.

— Une enfant d’Alfadir, tout comme toi ou moi ou n’importe quel noréen ici. Une femme dévouée à la protection des siens, impitoyable et même cruelle. Dont le seul but est de s’engager corps et âme à la Cause qui lui est chère.

Ambre, tressaillante, lui agrippa plus fermement le bras.

— Est-elle une de Rochester ? Une espionne ? Sais-tu si elle connaissait une certaine Hélène Hermine ?

Blanche ne répondit rien, planta fixement son œil bleu et son œil marron clair dans les yeux ambrés de son interlocutrice. Puis elle détourna la tête en entendant un bruit de sabot se rapprochant.

Un cabriolet aux armoiries des de Lussac, arrivant d’en face au grand trot, s’arrêta à leur hauteur. Il était tiré par un palefroi de noble allure et conduit par un homme d’un certain âge, aux cheveux et à la barbe blanche, possédant des yeux bleus emplis de douceur.

Ambre reconnut le marquis Léopold de Lussac.

— Mademoiselle Blanche, dit-il, il se fait tard, nous commencions à nous inquiéter, montez donc.

Il porta son regard sur Ambre et lui adressa un sourire :

— Montez aussi mademoiselle, je vais vous déposer devant chez vous. Nous serons un peu à l’étroit, mais si l’on se sert bien on devrait pouvoir tous rentrer.

La jeune femme hocha la tête. Léopold descendit et, avec sa galanterie coutumière, les aida à monter. Une fois installé, il reprit les rênes, fit partir son cheval au trot et, bavard, s’engagea en pleine conversation.

Le marquis de Lussac et sa femme Anne-Louise étaient réputés pour être parmi les personnalités les plus courtoises et les plus tranquilles de toute l’Élite.

C’était un couple aimant, vivant ensemble depuis une quarantaine d’années, profitant des plaisirs simples et ne se souciant guère de leur fortune. Léopold, passionné de marine, se rendait régulièrement au port de Varden, au contact de ses gens. Il était haut magistrat et exerçait son métier sans en train particulier.

De nature plaisantin, grand épicurien et très porté sur la bouteille, il était très apprécié pour les soirées qu’il organisait ; ne lésinant pas à la dépense, organisant de fastes dîners foisonnants de mets, parfois même aux saveurs improbables, confectionnés par son épouse.

Anne-Louise, elle, était la plus jeune fille issue d’une famille cousine des von Dorff. C’était une femme bien portante, au visage jovial, prenant soin de sa toilette et très à cheval sur les manières. Le couple avait eu trois enfants :

Félicité, la sœur aînée, une femme jalouse et possessive, mère de deux enfants Célestin et Apolline, était partie faire sa vie à la campagne pour suivre son mari, le très respectable Philippe Deslauriers, un scientifique travaillant à l’observatoire.

La sœur cadette, Myriam, une jeune peste hautaine, passionnée de ragots, n’ayant de cesse de rabaisser son petit frère et se sentant sans arrêt injustement victimisée dans cette société ou personne ne semblait vouloir d’elle.

Et pour finir Antonin, le petit dernier, destiné à épouser la magistrature, à l’instar de son père. Le jeune marquis, prêt à délaisser son nom et à revêtir le statut de duc, était un garçon au visage ingrat, nettement moins couvert de boutons depuis sa rencontre avec la jeune duchesse.

Le cabriolet avançait à allure soutenue. Le cheval, engagé au petit trop, faisait claquer ses sabots ferrés sur le sol pavé endommagé.

Ambre, assise juste à côté de Blanche, contemplait le paysage, les sourcils froncés. Elle était contrariée d’avoir vu sa conversation coupée court, mais ne voulait pas la reprendre ; Léopold était juste à côté et bavardait avec entrain. Elle tenta un discret regard du coin de l’œil, en direction la jeune duchesse.

Celle-ci regardait devant elle, parfaitement impassible.

Quelle femme étrange ! Je me demande bien qui elles sont réellement et si effectivement maman est de leur famille. Ce serait étrange de m’avoir caché quelque chose d’aussi gros ! Et dans quel but ? La piste des espions se tient de plus en plus, mais dans ce cas, pourquoi Irène ne vient pas m’en parler ? On est dans le même camp ! À moins qu’elle ne fasse comme Blanche avec sa sœur et qu’elle nous préserve d’un rôle qui n’est pas le nôtre… Je trouve ça dommage, elles ont l’air d’en savoir beaucoup.

Le jour était encore présent lorsque Léopold la déposa devant les grilles du manoir. La jeune femme le remercia et les salua. Puis, dès qu’Arthur lui ouvrit le portail, elle entra dans le vaste domaine, silencieux, éclairé par la lumière rasante d’un soleil pourpre.

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