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NORDEN – Chapitre 84

Chapitre 84 – Offrande du coeur

Il faisait déjà bien nuit lorsque la jeune femme pénétra dans le hall du manoir, après s’être attardée deux heures dans les jardins afin de prendre l’air et de réfléchir aux propos énigmatiques de la duchesse. Elle rejoignit sa chambre, une chandelle à la main, dont la faible flamme crépitait.

Une fois dans la pièce, elle se dévêtit et s’habilla confortablement pour la nuit, d’une chemise de nuit légère en lin blanc. Elle était en train de tresser ses cheveux en une longue natte lorsqu’elle aperçut un petit écrin blanc enveloppé d’un ruban doré posé sur sa table de chevet avec pour mention écrite :

Mademoiselle Ambre,

Je ne suis malheureusement pas parvenu à retrouver votre précieux médaillon. Cependant, remerciez votre sœur d’avoir eu la finesse d’esprit de garder une trace de votre bijou en l’ayant représenté lorsqu’il le fallait.

Amicalement, Votre hôte

Intriguée, elle l’ouvrit et remarqua qu’il s’agissait d’un médaillon. Elle le prit délicatement entre ses mains et l’examina avec soin.

À sa grande stupéfaction, elle reconnut une broche médaillon pratiquement identique à la sienne, bien que de plus noble facture. Le bijou mesurait deux centimètres de diamètre et semblait fait d’or pur, de teinte cuivrée, lustré et luisant. Il était légèrement bombé et était encerclé d’un simple anneau uni et lisse.

Le chat viverrin y était représenté à l’identique, un peu plus finement ciselé et détaillé. L’animal se tenait de profil, debout, la gueule ouverte, les oreilles en arrière, une patte avant tendue, toutes griffes sorties, et la queue fièrement dressée se terminant en panache.

Ambre frissonna, le cœur lourd et l’estomac noué. Avec lenteur, elle s’installa sur son lit, le bijou fermement tenu entre ses mains et ne put réprimer un sanglot, les yeux mouillés de larmes. Elle fit rouler l’objet entre ses doigts, palpant chaque recoin et l’admira sous toutes les coutures avec une grande fascination.

Elle répéta ce geste amoureusement, pendant un long moment. Elle ne pouvait refuser un tel cadeau, cette attention si bienveillante de la part de son hôte, cela lui était impossible. C’était, et de loin, la plus belle chose qui puisse lui être offerte.

Sans attendre et bien qu’encore fébrile de ses émotions, elle se releva et, sans conscience réelle de sa tenue vestimentaire, descendit les marches. Elle marchait à pas de velours, ses pieds nus effleurant le sol carrelé et froid du rez-de-chaussée. Après une brève hésitation, elle toqua à la porte du salon.

Elle patienta quelques instants dans la pénombre, se demandant si elle avait bien fait de venir le déranger à une heure aussi tardive. Puis, au bout d’un temps sans réponse, elle remonta, déçue, le médaillon plaqué contre sa poitrine, jalousement gardé dans le creux de sa main.

Arrivée en haut des escaliers, elle vit sa silhouette se dessiner dans le hall, devant les carreaux des vitres, plongée sous la pâle clarté émanant du halo de la lune d’argent.

Il était assis sur un fauteuil, à côté d’une fenêtre à demi ouverte de laquelle s’échappait un mince filet d’air frais. Il contemplait sereinement, la mine rêveuse, le paysage qui s’étendait devant lui, ses cheveux lisses et lâchés, descendant sur ses épaules. Il caressait avec la plus grande tendresse, la tête de sa chienne Désirée qui se tenait à côté de lui, la tête posée sur ses cuisses et le regardant amoureusement de ses grands yeux humides.

Ne voulant pas le déranger, Ambre marcha d’un pas discret, tentant de regagner sa chambre sans un bruit. Mais à peine eut-elle ouvert sa porte qu’elle entendit sa voix l’appeler.

— Le médaillon vous plaît-il ? murmura-t-il.

Elle se retourna et l’aperçut debout juste à côté d’elle, la dominant de toute sa hauteur, ayant une vue plongeante sur toute sa petite personne. Il paraissait détendu, le regard incroyablement doux, semblable à celui de l’autre soir dans la roseraie. En le voyant ainsi, elle le trouvait totalement différent d’ordinaire.

Pour toute réponse, elle hocha la tête, silencieusement. Il afficha un sourire satisfait puis tourna la tête en direction de sa chienne qui venait de presser sa truffe contre la main de son maître. Elle la lécha et descendit rejoindre sa niche, ses longues pattes tintant sur le parquet. Il la regarda s’éloigner, une pointe de tristesse dans le regard, puis porta à nouveau ses yeux sombres dans ceux de la jeune femme.

— Seriez-vous partante pour une session de danse demain soir ? Demanda-t-il dans le plus grand des calmes. Je souhaiterais évaluer votre niveau et reprendre avec vous les bases et corriger, éventuellement, vos pas. Je travaille jusqu’à dix-huit heures, avec le dîner, cela me ferait rendre disponible pour vingt heures. Cela vous conviendrait-il ?

— Je ne pense pas avoir vraiment le choix ? Lui répondit-elle, après un petit rire.

— Alors c’est entendu, dit-il en l’observant de pied en cap avec un certain ravissement.

Les formes de sa petite proie se dessinaient nettement sous cette mince étoffe mettant en valeur la moindre courbure de son corps de jeunette, dévoilant impudiquement et en toute innocence, ses minces épaules et une grande partie de ses cuisses dénudées. Sa natte rousse flamboyante effleurait sa peau duveteuse, caressant sa joue pour aller s’achever à l’orée de son décolleté.

Cette vision d’elle le ravit en même temps qu’elle le troubla, lui rappelant cette nuit du 17 janvier 307 ; cette nuit si infâme où il s’apprêtait à la posséder. Il voulait, avec une bestialité coupable, souiller cette traîtresse, cette gamine indomptable et revêche qui n’avait eu de cesse de l’aguicher et de l’obséder, se jouant de lui en pervertissant son fils et en lui tenant tête.

Grisé par son corps, il avait totalement perdu le contrôle de lui-même. Il avait voulu la marquer à jamais dans sa chair, s’engouffrer au plus profond d’elle, la maîtriser, la faire taire une bonne fois pour toutes, tant elle l’avait fait souffrir par le simple fait de son existence.

À ce souvenir, il fut aussitôt envahi d’un intense sentiment de culpabilité, dégoûté de lui-même. Il éprouva par la même, le plaisir brûlant de serrer contre lui ce corps, si ardemment convoité et qui commençait à le rendre fou, où chaque jour la faisait se rapprocher de lui, inconsciemment.

Il n’était plus qu’à deux doigts de pouvoir la capturer, de la toucher. Demain se jouera pour lui un moment crucial, décisif, espérant que le verdict sera en sa faveur et que cette douce créature puisse par la suite éprouver en retour tout ce qu’il ressentait pour elle sans oser lui avouer.

Aujourd’hui, il avait joué un coup de maître et s’en félicita, en lui offrant ce bijou qui lui coûta fort cher, à défaut d’avoir pu retrouver l’original, qu’il n’avait eu de cesse de chercher, se donnant tant de mal lors de ses recherches infructueuses.

Deux jours durant, il avait fouillé les lieux, aux abords de Meriden, accompagné de sa fidèle Désirée ; quadrillant chaque parcelle de forêt, scrutant le moindre carré d’herbes et les buissons épineux allant jusqu’à fouiller les flaques d’eau boueuses. Il était rentré le soir, si las, épuisé et furieux de ne pas être parvenu à mettre la main dessus.

Fort heureusement, Adèle avait volé à son secours, lorsqu’en allant dans sa chambre, son regard s’était posé sur le dessin plus que réaliste de cet objet tant précieux qu’il lui fallait reproduire à défaut de pouvoir le retrouver.

— Je vous demanderai juste d’enfiler une robe et des souliers à talons, annonça-t-il avec le plus de maîtrise que possible, il faudrait que vous soyez à l’aise dans vos mouvements le moment venu.

Il eut un petit rire et poursuivit de manière plus mesquine :

— À moins que vous ne comptiez danser dans cet accoutrement, se risqua-t-il à dire avec un air charmeur.

Ambre, confuse, devint soudainement rouge. Dans son trouble, elle n’avait pas réalisé qu’elle était en chemise de nuit, postée devant lui de manière naturelle, sans aucune gêne ni pudeur.

Elle toussota et couvrit le haut de son corps à l’aide de son bras et de sa natte. Puis elle baissa la tête, déglutit et, après un tressaillement, se mordilla la lèvre.

— Tâchez d’être à l’heure ! Dit-il sèchement, satisfait de l’embarras qu’elle éprouvait à son égard, lui donnant un air mignon de petite vierge effarouchée.

Sur ce, il la salua et regagna ses appartements.

Le lendemain soir, Ambre mit un certain temps à se décider sur sa tenue. Elle resta de longues minutes devant sa penderie, faisant défiler les robes une à une afin de trouver la plus adéquate.

Elle porta son choix sur une robe de velours noir, de style noréen, sans manches, cintrée à la taille par un ruban doré et attachée par de fines agrafes dans le haut du dos. Elle s’arrêtait à mi-cuisse et présentait quelques broderies dorées sur le plastron.

Il s’agissait de la fameuse robe qu’il lui avait offerte pour célébrer sa majorité et qu’elle n’avait encore jamais eu l’occasion de porter. Elle l’enfila et y épingla son médaillon, le bijou fièrement mis en valeur sur cette étoffe aux couleurs de la nuit. Puis elle attacha ses cheveux roux en queue de cheval haute de laquelle s’échappait une éternelle mèche rebelle lui donnant un air sauvage et désinvolte. En guise de chaussures, elle enfila une paire de souliers noirs à bout rond, à talons hauts et épais.

Une fois prête, elle descendit les escaliers et alla rejoindre le salon. Elle frappa, le cœur battant vaillamment, appréhendant cet instant qu’elle avait jusque-là toujours redouté. Puis, après une réponse de sa part, elle soupira et entra.

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