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NORDEN – Chapitre 91

Chapitre 91 – La demande

Ambre sortit en hâte du manoir et se précipita en bas des escaliers. Elle poursuivit sa route, sous le voile céleste bardé d’étoiles, jusque dans les jardins du domaine.

Dès qu’elle fut suffisamment éloignée, elle s’installa sur un banc en pierre, située au pied d’un arbre et tenta de reprendre son souffle, les yeux embués de larmes. Elle s’adossa au tronc, redressa sa nuque et ferma les yeux, faisant perler de larges gouttes le long de ses joues. Son souffle était court et l’air lui manquait. Elle entendit un bruit de pas se rapprocher et vit le Baron qui s’avançait vers elle, le pas rapide. Elle s’essuya les yeux d’un revers de la main et prit une grande inspiration afin de masquer son émoi. Arrivé à sa hauteur, il s’arrêta et la contempla longuement, sans un mot.

— Je suis quoi pour vous ? parvint-elle à articuler, en détournant le regard de sa personne, les mains fermement agrippées contre le rebord du banc.

Il ne dit rien, se contentant simplement de la regarder.

— Je suis quoi pour vous ? insista-t-elle, d’une voix plus forte. Une simple conquête, un sujet d’étude ? Une petite proie vulnérable qui vit à vos crochets… votre chienne dévouée ?

Elle eut un sanglot et déglutit.

— Qu’est-ce qui te met dans cet état ? dit-il le plus posément possible, tentant lui aussi de faire baisser ses nerfs.

— Vous voulez rire ? ricana-t-elle, nerveuse. Vous osez me demander ça ? J’ai tout entendu figurez-vous ! Tout !

Il s’installa sur le banc à côté d’elle et posa sa main sur la sienne. Mais à peine l’eut-elle effleuré qu’elle ôta sa main d’un geste vif.

— Ambre ! fit-il, agacé. Je t’avais prévenu que l’Élite cracherait son venin sur nous. Que tout ce qui pourrait sortir de la bouche de ces gens-là n’aurait uniquement pour but que la provocation !

— Ah oui ? Êtes-vous sûr de ça ? maugréa-t-elle, la voix à demi étranglée.

— À ton avis ? s’exclama-t-il sèchement. Tu es en terrain ennemi ? Que peux-tu attendre d’autre de leur part ?

Ambre ne dit rien et baissa la tête.

— Et cesses-donc d’être aussi paranoïaque, bon sang ! Ce n’est pas parce que certaines personnes te sortent leur vérité ou leur point de vue que c’est forcément vrai ! Quand parviendras-tu à faire confiance en ceux qui veulent t’aider ?

— Facile à dire pour quelqu’un qui m’a fortement malmenée par le passé et qui, il y a quelques heures à peine, m’a ouvertement menti à propos du déroulement de cette merveilleuse soirée !

Il leva les yeux au ciel et soupira.

— Je n’aurais pas dû te cacher les intentions de ce soir et je m’en excuse. Bien que je ne vois pas pourquoi tu te sens autant impactée par ces paroles !

— Mais parce que je vous aime, putain ! lâcha-t-elle tout de go.

Son cœur se serra instantanément lorsqu’elle comprit ce qu’elle venait de lui annoncer sans aucune maîtrise. Gênée de lui avoir dévoilé cela, elle se mordilla les lèvres et regarda devant elle, les sourcils froncés.

Alexander, à la fois surpris et étrangement satisfait par cette révélation, s’avança vers elle pour la faire venir à lui.

— Ne me touchez pas ! fit-elle en lui dégageant son bras.

Elle se redressa en hâte et lui fit face. Comprenant qu’il ne pourrait pas la raisonner de suite, l’avertit que Pieter les attendait à l’entrée. Elle lui adressa un œil noir et partit en direction du fiacre. Puis elle s’installa à bord et s’emmitoufla sous la couverture tandis qu’il entra à son tour.

Pieter fit partir les chevaux au galop s’enfonçant progressivement dans l’allée obscure. Le trajet du retour se fit en silence où seuls les bruits des sabots martelant le sol et les cahots des roues résonnaient.

Alexander, las de parler tant la soirée avait été éprouvante pour lui aussi, ne dit rien. Il tentait de faire baisser sa fureur, tout aussi puissante que celle de sa partenaire. Elle avait fini par achever son état, oubliant presque le contenu de la discussion qu’il avait entretenu avec son oncle, tant elle se révélait être le cadet de ses soucis à l’heure actuelle.

— Putain, mais que je suis naïve ! fit-elle en regardant d’un œil vague la mairie d’Iriden se dessiner au travers de la fenêtre, la tête posée contre le carreau.

Elle demeurait immobile, les bras croisés, regardant par la fenêtre le paysage défiler sous ses yeux tout en essuyant une larme qui vint glisser sur sa joue.

— J’ai été terriblement stupide de penser que vous vous intéressiez à moi autrement que pour mon influence ou le fait que je sois spéciale. Et dire que j’ai fini par succomber à vos charmes, que je me suis donnée à vous toute entière… deux fois même ! Ça me dégoûte rien que d’y penser. Finalement, vous avez eu ce que vous vouliez et avez toujours voulu à mon égard, et ce depuis le début !

Elle hoqueta, la gorge serrée et l’estomac noué. Puis elle passa une main sur son ventre et se massa.

— Vous avez tellement dû jubiler lorsque vous vous êtes engouffré profondément en moi et m’avez pénétré avec toute l’ardeur dont vous étiez capable ! Vous rêviez de cet instant, je présume, jouir de mon corps de jeunette ! Et putain que j’ai été assez conne pour vous avoir laissé me prendre !

Sa voix s’étrangla, elle tremblait et respirait péniblement.

— J’ai toujours su qu’il fallait que je me méfie de vous, et ce, malgré tous les dires et éloges de vos partisans à votre égard. Vous représentiez pour moi un danger, et ce, dès l’instant où vous avez failli m’écraser. J’ai été si stupide de croire que vous m’aviez récupérée dans le but de me protéger et de penser que vous vous soucier, enfin de moi. Et vous avez été assez sournois pour avoir osé utiliser et corrompre mon Adèle afin qu’elle me soudoie et finisse par faire baisser toutes les craintes que j’éprouvais à votre égard. Dans quel but dites-moi ? Hein ? Faire de moi un pion… comme toujours… un putain de pion facilement manipulable et juste utile à amadouer le peuple !

Elle prit son médaillon entre ses mains, l’agrippa avec force afin de l’arracher et le jeta au sol avec violence.

— Et je suppose que ça aussi s’était prévu ! Que vous n’avez même pas pris la peine de le chercher… putain, mais comment ai-je fait pour me faire manipuler de la sorte ? Comment ai-je pu être aussi conne ? Je me suis laissée avoir, j’ai été si aveugle ! J’ai baissé ma garde et à cause de votre putain de patience, vous êtes parvenu à me faire courber l’échine face à vous, et ce de mon plein gré ! Vous êtes le prédateur le plus impitoyable de l’île…

Sa voix s’étrangla. Elle prit une grande inspiration et redressa sa tête vers l’arrière afin de faire pénétrer l’air glacial dans ses poumons.

Alexander, de nouveau maître de lui-même, tourna la tête et la dévisagea.

— Me laisserais-tu parler ? dit-il sèchement.

La jeune femme ne dit rien et se contenta de regarder le paysage, les bras croisés.

— Crois-tu seulement, que je me donnerais tout ce mal, que je t’accorderais autant de temps et d’attention si je ne considérais pas un minimum ta personne ?

Il la toisa, les yeux mi-clos et un rictus au coin des lèvres.

— Je te signale que je t’ai sauvée et relevée un nombre incalculable de fois ! Je t’ai cherchée, sauvée, soignée, éduquée, nourrie, logée… et ce sans jamais rien te demander en retour ! Alors, crois-tu que, au vu du statut qui m’incombe, je n’aurais pas autre chose de beaucoup plus important à faire que de tourmenter une pauvre petite noréenne mal élevée, si ce n’est parce que j’éprouve quelque chose à ton égard ?

Elle fit la moue et pesta. Il lui jeta un regard hautain et martelait ses mots sévèrement.

— Car oui ma chère, au risque de te décevoir, et bien que tu sois pour le moins convoitée par ce je-ne-sais-qui, tu es une personne d’une banalité affligeante si l’on exclut ton tempérament ardent et ton obstination à vouloir sans arrêt défier la moindre autorité, dont je crois aisément que tu es la reine en la matière ! Et je ne parle pas de ton physique, tu n’as pour toi que tes beaux yeux de braise, le reste n’est dû qu’à ta jeunesse.

— Allez vous faire foutre ! Ça ne vous a pas empêché de me prendre deux fois !

— Au risque de te décevoir, ma chère, ajouta-t-il, cinglant. J’ai eu l’honneur d’avoir une multitude de femmes beaucoup plus charmantes et habiles que toi entre mes mains.

Ambre, outrée, le gifla avec force.

— Mais quel putain de pervers et de goujat vous êtes ! cracha-t-elle, en le défiant. Vous voulez attiser mon désir de vous mettre en charpie ? Croyez-vous seulement que sous prétexte que vous êtes un baron et maire de surcroît je ne me défoulerais pas sur vous une nouvelle fois ? Me croyez-vous capable de reployer l’échine devant vous après tout ce que vous venez de me dire et ce que je viens d’entendre de vos chers amis élitistes ?

Il passa la main sur sa joue endolorie par la gifle.

— En effet, je ne le pense pas justement et tu es bien la première à me le signifier très clairement, dit-il en se massant la joue. Mais tu es tellement aveuglée par ta colère et ton esprit est bien trop limité pour comprendre que ce que je viens de t’annoncer n’était autre qu’un compliment !

Ambre fut prise d’un rire effroyable.

— Mais que me dites-vous là ! Où dois-je comprendre qu’il y a le moindre compliment dans vos paroles acerbes.  Vous n’avez fait que me rabaisser, comme vous l’avez toujours fait ! De toute façon, je me demande de quoi d’autre vous pourrez être capable tant votre personne est à ce point obnubilée et obsédée par elle-même !

— Tout simplement parce que, ma chère, tu ne sembles pas réaliser que parmi tous les noréens et noréennes potentiels que j’avais sous la main, et ils étaient nombreux et nettement plus que qualifiés au poste, c’est malgré tout auprès de toi que j’ai posé mon dévolu pour me seconder et te dévoiler l’entièreté de mes projets !

Exaspéré, il ajouta d’un ton cinglant :

— Sache que je me suis abaissé à me montrer sciemment en société, sur les marches du pouvoir, avec une noréenne de la moitié de mon âge, sans la moindre manière et sans aucune décence ni culture ! Et qui aurait pu également devenir ma belle-fille si le destin en avait décidé autrement !

— Laissez Anselme tranquille ! ragea-t-elle. Il valait tellement mieux que vous !

Il frappa dans ses mains et soupira.

— Je ne savais que trop bien les réactions virulentes que cela provoquerait, surtout au sein de l’Élite dont mon image est déjà plus qu’entachée par les scandales et pourtant j’ai tenté le coup, et ce, en ayant que faire du regard méprisant des autres à mon égard !

Ambre jura et s’apprêta à le gifler à nouveau, mais Alexander, plus rapide, lui paralysa les poignets et les serra avec force. Elle gigotait afin de défaire son étreinte, furieuse.

— Modère tes ardeurs ! dit-il en approchant sa tête de la sienne.

— Pourquoi vous comportez-vous ainsi avec moi ! Pourquoi faut-il toujours que vous ne cessiez de m’infliger votre compagnie alors que vous ne faites que jouer avec moi ? Vous voulez quoi ? Me faire me transformer ? Ça vous amuserait que je fasse un carnage sur l’île rien que pour satisfaire vos idées morbides ?

— Je pense que la réponse est plus simple à trouver, fit-il en se rapprochant encore, son visage n’étant plus qu’à quelques centimètres du sien.

— Dites-le-moi ! grogna-t-elle. Car au risque de vous décevoir une énième fois je ne comprends toujours pas !

— Je ne dirais rien qui ne soit autant évident !

D’un geste vif, il se pencha vers elle et pressa ses lèvres contre les siennes. Puis il lâcha son poignet et se servit de sa main pour attraper l’arrière de son crâne et la maintenir à lui fermement.

Le fiacre pénétra dans la cour et s’arrêta. Une fois le véhicule immobile, Ambre repoussa l’homme avec violence et s’extirpa en hâte, rejoignant d’un pas rapide l’intérieur du manoir. Elle galopait dans la nuit, les jambes tremblantes et la démarche gauche, manquant de tomber à chaque pas du haut de ses talons. Elle monta deux à deux les marches et arriva à l’étage, chamboulée et perdue.

À peine fut-elle devant la porte de sa chambre que le Baron la rattrapa et vint la plaquer brusquement contre le mur de sa grande masse vêtue de noire, presque deux fois plus imposant qu’elle. Hébétée, elle manqua de hurler devant cette action si soudaine.

— Si vous me faites quoi que ce soit, je hurle et je vous broie ! grogna-t-elle en montrant les dents.

Le souffle court, elle soutint son regard et le défia, parée à se jeter sur lui si jamais il osait tenter le moindre mouvement suspect à son encontre. Avec des gestes d’une extrême lenteur, Alexander posa une main sur sa nuque et la caressa, sentant son pouls rapide pulser à travers sa carotide. Puis il vint placer l’autre sur sa taille et la pressa légèrement. Il la regarda intensément et approcha son visage du sien.

— Dis clairement que tu veux de moi et je ferai de toi la future madame von Tassle, lui murmura-t-il.

Abasourdie, elle sentit son cœur s’accélérer dangereusement à cette annonce. Elle peinait à respirer, submergée par un trop-plein d’émotions. La voyant ainsi interdite, il réitéra sa demande. Comprenant qu’elle avait bien entendu et comprit sa proposition. Elle redressa la tête et l’étudia d’un œil inquisiteur. Puis, le souffle court, elle fronça les sourcils et déglutit. Elle s’apprêtait à lui répondre lorsqu’une petite voix, juste derrière eux, les interrompit subitement.

— Père ? s’étonna Adèle qui venait d’ouvrir la porte de sa chambre.

Dans les vapes, la petite avait les cheveux en bataille, les pieds nus et revêtait une simple chemise de nuit.

— Adèle ! fit-il, stupéfait de la voir réveillée.

— Adèle ? s’écria Ambre, confuse d’être ainsi surprise par sa petite sœur.

La cadette s’essuya les yeux et remarqua son aînée.

— Ambre, tu es là aussi ? demanda la petite, les yeux entièrement ouverts, affichant sa totale stupéfaction.

— Mais que fais-tu encore debout à cette heure ? pesta Alexander ! Va donc te recoucher ! Immédiatement !

— Mais je dormais, c’est juste que j’ai senti des vibrations d’une telle intensité que ça m’a réveillée en sursaut ! Je n’ai jamais ressenti un sentiment d’une telle puissance avant ! Et c’est vous qui l’avez provoqué ! s’exclama-t-elle.

Anselme, qui dormait jusque-là sur son perchoir, rejoignit Adèle et se posa sur son épaule puis, remarquant la scène qui se tenait devant lui, se mit à hurler. L’animal croassait avec force, provoquant des cris stridents, ininterrompus, toisant les deux amants avec une férocité et une rage inouïe, son plumage noir ébouriffé comme jamais.

— Adèle ! pesta Alexander. Fais taire cet oiseau de malheur et retourne dormir !

La petite attrapa Anselme au vol, l’animal venait tout juste de déployer ses ailes pour se ruer sur son père. Puis elle posa sa main sur les yeux et le bec du corbeau qu’elle pressa tendrement contre elle. L’animal caquetait et tremblait, le cœur battant à tout rompre. Elle regarda une dernière fois son père et sa sœur et tourna les talons.

Dès que la porte fut claquée, Alexander et Ambre prirent un temps pour faire redescendre la pression, leur cœur battant ardemment à cause de cette interruption inopinée. Puis, une fois leur respiration et leur rythme cardiaque revenus à la normale. Ils s’échangèrent un regard.

— Je crois que, si éventuellement tu acceptes, nous n’aurons plus à nous soucier de la réaction de notre chère Adèle, dit-il amusé.

Tous deux échangèrent un sourire complice.

Il lui prit la main et l’amena dans ses appartements.

— Viens, il faut que nous ayons une petite discussion.

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