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NORDEN – Chapitre 92

Chapitre 92- Blessures et engagement

Alexander ouvrit la porte de sa chambre et la fit entrer. Il enleva sa veste qu’il posa sur le dossier de sa chaise puis ôta prestement ses chaussures. Ambre fit de même et se débarrassa de ses gants qu’elle jeta au sol. Il la guida jusqu’à son lit où ils s’installèrent sur le rebord afin de discuter.

— Bon, je crois que je n’ai plus à reculer à présent, dit-il en tenant fermement ses mains dans les siennes, quel est ton choix ?

Sa voix était grave et posée. Il était on ne peut plus sérieux dans sa demande, cette question le titillait depuis un certain temps, mais il jugeait la proposition trop malvenue pour la mettre à exécution. Or, les paroles de Léandre lui revirent en mémoire et, dans un souci de réactance coutumier, il était désormais plus que décidé de l’épouser, qu’importe cette précipitation soudaine. Défier cet homme là de front, qu’importe la manière, serait son nouvel objectif, son obsession, aussi primordial que celui d’affronter l’Honorable Dieter von Dorff.

Ambre le regarda avec attention, étudiant chaque trait de son visage, plongé sous la teinte bleutée de la pénombre. Elle demeura muette puis baissa la tête et réfléchit.

C’est étrange… Comment se fait-il qu’il soit autant avenant et entreprenant tout à coup ?

— Vous ne pensez pas que tout ceci est un peu précipité ? murmura-t-elle. Je veux dire, regardez-nous, nous passons notre temps à nous disputer. Et…

— N’est-ce pas là le lot de tout couple ? Ricana-t-il.

Ce n’est pas une raison… et puis c’est quoi cette justification ? Ma parole, a-t-il une idée en tête ou bien a-t-il réellement peur de me perdre pour oser me dire cela ? À moins que ce soit le fait que je sois spéciale qui l’attire ? Qu’a pu lui dire Desrosiers ?

— Si, mais, je ne pense pas que la plupart des gens aient vécu ne serait-ce que la moitié de ce que nous avons vécu, répondit-elle, intriguée.

À moins que ce ne soit le coup de mon Féros…

— Justement, n’est-ce pas une preuve solide pour engager la suite ? Annonça-t-il, décidé.

Il se pencha vers elle et passa un bras derrière sa taille, redoutant qu’elle lui file encore entre les doigts.

— Au bout de ces trois ans où nous nous tournons autour ; des années tumultueuses, même horriblement douloureuses par moments, à n’en pas douter. Et regarde où nous en sommes, là, aujourd’hui ! Ajouta-t-il fièrement.

Elle sentit la chaleur de sa paume lui presser la taille.

Mon Féros ?! Et si à cause de lui je le déclenchais ou si justement il est au courant de quelque chose et tient à me garder auprès de lui… ou alors il connaît mes origines ? Desrosiers lui aurait dit qui nous étions et il veut nous protéger ?

Ambre soupira, soucieuse.

Ou bien a-t-il peur que je blesse Adèle ? Qu’il veut me garder auprès de lui pour me canaliser et éviter que je ne me transforme, que je fasse du mal au gens que je croise…

— Ce n’est pas ce que je veux dire, mais…

— Ambre, qu’est-ce qui t’effraie ? Dit-il sévèrement, agacé de la voir tergiverser et de se refuser à lui.

Elle déglutit péniblement, la tête basse.

— Et si je me transforme ?

Alexander eut un rire nerveux.

— C’est le Féros qui t’inquiète ?

— Pourquoi riez-vous ? S’indigna-t-elle, comment pouvez-vous prendre cela à la légère ? Vous savez très bien ce dont je suis capable.

Elle frotta ses mains entre elles et déglutit.

— Que se passerait-il, le jour où je ne parviendrais plus à me maîtriser ? S’inquiéta-t-elle. Que je me transformerais contre mon gré et réaliserais un carnage dans les villes. Vous voulez me garder à vos côtés à cause de mon mal ! Vous me proposez ce mariage uniquement pour ça ou alors parce que ce que vous a dit Desrosiers vous oblige à me garder près de vous, je présume !

Il haussa un sourcil, intrigué devant son raisonnement hasardeux. Pour l’apaiser et ôter ses doutes, il passa une main sur sa joue et, avec douceur, lui replaça une mèche de cheveux derrière l’oreille.

— Je ne sais pas ce que tu t’imagines encore mais il n’en est rien Ambre. Ma proposition est parfaitement sincère et honnête. Elle ne concerne nullement ton mal ou une quelconque motivation particulière autre que celle de t’avoir à mes côtés.

Elle le regarda, éperdue, les yeux larmoyants.

— Mais… et si je vous blessais ?

— Tu n’es pas le pire monstre de Norden, ça je peux te l’assurer, insista-t-il, quant au Féros, il ne m’effraie guère. Regarde Judith, elle aussi possédait cette capacité et pourtant, bien qu’elle se soit transformée, en Berserk même, jamais il ne lui était venu à l’idée de m’attaquer ! Je ne redoute absolument pas cette puissance que tu as en toi et qui, pour je ne sais quelle raison, te terrorise autant. Sachant qu’au vu de nos rapports je doute fort que si tu ne t’es pas transformée jusqu’à présent que tu le fasses par la suite ! Nous avons essuyé le pire tous les deux.

Elle baissa la tête et regarda devant elle, l’œil vague et la gorge nouée, analysant ses paroles avec soin. Ses idées s’embrouillaient.

— Il n’y a pas que ça… murmura-t-elle, vous avez lu ma fiche, vous avez vu mes réactions…

— Nous avons tous notre lot de trouble, ma chère et je sais pertinemment ce qu’il en est pour toi !

Il eut un petit rire et passa son doigt sur sa bouche mordillée, aux lèvres gercées et ensanglantées.

— Il est vrai que tu n’es pas la personne la plus équilibrée et la plus facile à vivre, ça je te l’accorde ; que tu as effectivement des pensées et des agissements qui me font sortir de mes gonds et qui m’exaspèrent, un peu trop souvent ! Pourtant, je ne sais pas par quel miracle de la nature cela est possible, mais c’est aussi ce qui me touche le plus chez toi.

Elle releva la tête, haussa un sourcil et le regarda, éperdue. Elle pinça ses lèvres pourprées, se délectant du délicieux goût ferreux qui s’y était déposé.

— Jamais je ne pourrais oublier le sang froid dont tu as fait preuve à Eden. Ce soir là, alors que je n’éprouvais envers toi que du mépris, tu as su ébranler mes convictions. Tu aurais pu me tuer aisément, tu avais un nombre incalculable de motifs pour le faire et pourtant, tu as préféré me laisser vivre et me traduire devant la justice. Je sais ce qu’il t’en a coûté de ne pas t’abaisser à cela et tu es bien la première de mes adversaires à ne pas t’être laissée dominée par tes pulsions ; à ne pas avoir succombé à l’appel de la violence. C’est grâce à cette maîtrise dont tu as fait preuve, que j’ai su que je n’aurai aucun mal à te désigner pour m’épauler par la suite et que j’ai compris que je n’avais rien à redouter de toi et encore moins à te faire payer pour les actions que ta mère avait commises.

Ambre soupira, les yeux embués de larmes à cette révélation si franche et sincère.

— Maintenant, je te le demande une dernière fois. Acceptes-tu ma proposition ?

Elle prit un temps pour réfléchir puis, lentement, elle releva la tête et l’observa. L’homme paraissait serein, le regard rempli de douceur, sans une once de froideur. Elle esquissa un sourire puis posa timidement sa main sur sa chemise, sentant son cœur battre vigoureusement contre sa poitrine.

Est-il réellement ainsi ? Manipulateur, cruel et impitoyable ? Ou comme Blanche joue-t-il un rôle afin de masquer sa vraie personnalité, dans le but de se protéger et d’obtenir ce qu’il souhaite ?

— Madame Ambre von Tassle… commença-t-elle tout bas, je m’étais déjà fait à l’idée de porter ce nom…

Elle eut un petit rire puis, les yeux brillants, déclara :

— Je n’aurais jamais cru que cela puisse être avec vous.

Elle s’approcha de lui et vint effleurer ses lèvres, scellant avec cet homme un tout nouveau contrat, plus engagé, intime.

Alexander sourit, savourant cette victoire. Fier de l’avoir enfin sous sa coupe et d’être parvenu à la radoucir. Il goûtait à cette extase jouissive, cette idée de la posséder plus longuement ; qu’elle serait sienne et se livrerait à lui et uniquement à sa personne, devenant ainsi sa chasse gardée, sa petite protégée tant convoitée. Il savait que c’était mal de penser si égoïstement, mais il avait tant à lui offrir qu’il ne pouvait se résigner de la voir, un jour, se soumettre à un autre, préférant ainsi prendre les devants qu’importe la précipitation et les possibles déconvenues à venir.

Il plaça une main derrière sa taille et la pressa contre lui. De son éternelle maîtrise, il dégrafa le haut de sa robe, laissant glisser l’étoffe et dévoiler une nouvelle fois son corps, qu’il avait si longuement parcouru le matin même. C’était la troisième fois qu’il allait disposer d’elle à sa guise.

Elle était bien la première, depuis tant d’années, dont il ne se lassait pas à l’idée de la posséder sans que l’envie ne lui vienne d’en changer pour une autre : plus belle, plus habille ou simplement différente. Il la maintint par la taille et la fit basculer sur les draps, s’installant au-dessus d’elle, la dominant encore de sa masse virile.

Les formes de la jeune femme étaient particulièrement attrayantes sous cette pénombre, plongées dans un délicat camaïeu de bleu dont seules ses taches rousses et sa chevelure flamboyante se dessinaient pleinement. L’éclat de ses yeux ambrés, chargés de douceur, reflétait le pâle halo de lune. Sa peau laiteuse était aussi soyeuse que les couvertures qui épousaient le contour de sa silhouette voluptueuse.

D’un geste doux, il commença à palper son corps ferme et juvénile, recouvert sur le bas ventre d’une mince flanelle ; une sensation d’extase décuplée au vu de la multitude d’évènements chaotiques de la soirée. La reprise du contrôle de sa vie et des évènements le plongea dans un grand ravissement, balayant d’un revers de la main toutes les insultes qu’il avait essuyées pour parvenir à ce merveilleux dénouement. Que pouvait-il rêver de mieux ? Après tout, il avait gagné un allié de choix en la personne de Desrosiers, ainsi qu’une future baronne dévouée.

Ambre, n’ayant pas eu l’occasion de voir son corps, engouffra le bout de ses doigts sous sa chemise afin de la lui ôter. Mais avant qu’elle n’eût le temps de le toucher, il arrêta sa main, la tint par le poignet et l’éloigna. Cela la fit sourire et elle retenta une seconde fois. Il prit alors sa main dans la sienne et vint la poser contre les couvertures.

Elle eut un petit rire en le voyant se laisser désirer.

Il s’avança vers elle, écarta l’une de ses mèches de cheveux rebelles et l’embrassa à nouveau. Elle profita de cet instant pour tenter une troisième approche avec sa main libre. Mais à peine eut-elle le temps d’effleurer un bouton de sa chemise qu’il eut un mouvement vif. Il attrapa sa main baladeuse et la plaqua sur le lit un peu plus fermement.

Agacée et captive, elle enfonça sa tête dans les draps, libérant sa bouche de la sienne, et détourna le regard. Alexander se recula, la dominant de toute sa hauteur et l’observa sans mot dire. Elle lui fit face, les sourcils froncés.

— Puis-je savoir pourquoi vous ne voulez pas que je vous touche ? Lança-t-elle, contrariée.

— Je ne te suffis pas ainsi ? Répondit-il, le sourire en coin.

Elle fit la moue et le scruta avec attention.

— De quoi avez-vous peur ? C’est au sujet de votre blessure par balle ? Elle vous a laissé une petite cicatrice qui entache quelque peu votre incroyable beauté et votre égo démesuré a du mal à le supporter ? Ajouta-t-elle, cynique.

Il eut un rire nerveux et s’apprêta à l’embrasser, mais Ambre, froissée et ne pouvant se défaire de son étreinte tant il la maintenait fermement, tourna la tête et redressa sa nuque. Il y déposa un baiser et en profita pour humer son parfum.

Elle sentit son souffle lui caresser le cou et fut parcourue d’un frisson mêlé d’une gêne face à son comportement. Elle tenta de se mouvoir une nouvelle fois, bougeant péniblement ses membres, mais elle se rendit compte qu’elle était solidement maintenue, les poignets plaqués contre le lit, incapable de lutter contre la force de cet homme.

— À quoi jouez-vous ? fit-elle, agitée. Veuillez me lâcher, s’il vous plaît !

Il se redressa, la regarda et vit qu’elle était à cran. Elle avait les seins dressés, se redressant au gré de ses respirations rapides ; les muscles de ses bras tremblaient afin de vouloir se libérer de leur emprise. Elle lui semblait si ridiculement faible, ne pouvant lutter contre lui, tentant vainement de défaire son emprise.

Elle aurait été une autre, il n’aurait eu aucune pitié et l’aurait laissé se débattre des minutes durant afin d’observer le moindre trait d’anatomie et le regard apeuré de sa victime ; ce comportant tel un prédateur impitoyable jouissant enfin d’avoir l’ascendant sur ces proies si sottes et désespérées pour s’offrir à lui. Elles tombaient dans ses bras, totalement éperdues et charmées, quand bien même elles avaient été averties par leurs consœurs de l’effroyable personne qu’était monsieur le Baron Alexander von Tassle.

Pourtant, il s’agissait d’elle, de sa future femme, de cette petite noréenne du doux nom d’Ambre. Il ne pouvait se résoudre à lui faire subir pareille souffrance ; cela lui était devenu insupportable, inconcevable. Il ne pourrait songer à l’idée même de la blesser ou de la tourmenter à nouveau.

Cette fille-là, il voulait la chérir, lui accorder toute la tendresse qu’il serait capable de lui donner sans rien exiger en retour, comme il l’avait si bien fait autrefois avant que sa vie entière ne bascule et ne le fasse sombrer pour de bon, ce fameux 3 novembre 288.

Ne voulant pas la crisper davantage, il desserra son étreinte, s’adossa contre le dossier du lit puis, frustré, porta son regard sur la fenêtre, les bras croisés. Dans sa précipitation, il avait été aveuglé, n’ayant plus réalisé ce léger détail compromettant qui risquait de la détourner de lui à jamais.

La pièce, était plongée dans la semi-obscurité où seule la faible clarté argentée de la lune venait taper contre les carreaux et faisait refléter dans la pièce les ombres des arbres du domaine. Un silence de mort régnait, laissant planer une sinistre atmosphère.

Ambre se massa les poignets puis, irritée et intriguée par son attitude étrange, se redressa et se mit à sa hauteur. Elle voulait lui jeter une réplique acerbe, mais se ravisa aussitôt en remarquant qu’il paraissait fortement troublé.

Son habituel visage grave, aux traits tirés, affichait une expression de honte et de culpabilité. Elle vit trembler subtilement les coins de sa bouche et nota qu’il frottait machinalement ses doigts contre ses paumes. Il fulminait intérieurement, ce sentant terriblement ridicule de s’être laissé emporter bêtement par cette pulsion sans avoir eut le temps de l’apprivoiser totalement.

— Qu’avez-vous ? Demanda-t-elle, méfiante.

— Rien… ne t’inquiète pas, tâche de dormir, se contenta-t-il de répondre sans même la regarder.

Elle eut un rictus et, d’un geste alerte, l’enjamba afin de se tenir face à lui et de planter son regard dans le sien, sans qu’il ne puisse se dérober. Elle serra ses cuisses, s’appuya de tout son être sur lui. Puis elle redressa son échine et croisa les bras à son tour le défiant sans vergogne.

— De quoi avez-vous peur ? Lâcha-t-elle, je vous sens nerveux tout à coup ! Vous devez avoir l’habitude de vous montrer au vu de toutes les innombrables conquêtes que vous avez eues !

Elle tenta une dernière approche et posa sa main sur son torse. Elle s’attarda un instant sur ses longs doigts aux ongles tranchants et se souvint du jour de leur altercation au salon, se remémorant avec quelle hargne elle avait enfoncé ses doigts dans sa chair.

Elle soupira et se mordilla la lèvre.

— Vous avez peur que je vous blesse, c’est cela ? Murmura-t-elle, peinée. Vous tentez de me persuader que mon Féros est pour vous anodin mais il n’en est rien… c’est ça ?

Elle s’apprêtait à retirer sa main lorsqu’il l’attrapa d’un geste vif, qui lui arracha un léger cri de douleur, et la serra dans la sienne.

— Tu te trompes, cela n’a rien à voir avec toi ! Je n’ai rien à craindre de toi, dit-il en la regardant droit dans les yeux.

Il s’éclaircit la voix et ajouta plus sèchement :

— C’est juste que… je n’ai pas pour habitude de me montrer tout entier, contrairement à ce que tu pourrais croire.

Ambre fut choquée d’entendre ces mots et le dévisagea avec stupéfaction et scepticisme.

— Vous ne vous êtes jamais montré pleinement à personne ? Et ce malgré toutes les femmes qui ont foulé votre couche ?

— C’est exact ! Répondit-il sévèrement.

— Mais… balbutia-t-elle, mais pourquoi ?

Muet, il la dévisagea sévèrement puis esquissa un léger haussement d’épaules. Elle soutint son regard, posa une main libre sur le cœur et déclara :

— Écoutez, je ne sais pas de quoi vous avez peur, mais si jamais vous avez une cicatrice ou un je-ne-sais-quoi que vous trouvez disgracieux et indigne de votre physique, sachez que j’ai déjà vu le corps d’Anselme ! Et même s’il était meurtri, couvert de cicatrices et d’ecchymoses, cela ne m’a nullement repoussée ou rebutée.

Elle rajouta d’une voix plus douce :

— Donc, n’ayez crainte de ma réaction, les blessures, ça me connaît. J’en ai déjà vu d’autres !

Il soupira, las de se justifier.

— Ce n’est pas uniquement dû à cela, lâcha-t-il. Je ne pouvais me résoudre à souiller davantage mon corps auprès de ces femmes viles qui ne méritaient rien d’autre de ma part que d’être intimement possédées l’espace d’une nuit. Je ne suis pas un homme que l’on possède, ma chère.

Que veut-il dire par là ?

— Dans ce cas… pourquoi me proposez-vous de vous épouser ? Murmura-t-elle, perplexe.

Il leva les yeux au ciel, agacé :

— Je n’en sais fichtrement rien… ce n’est pas comme ci j’avais planifié tout ce que j’éprouve te concernant ! Et je pense qu’il en va de même pour toi à mon égard. Toi et moi ne devrions, logiquement, pas être ensemble, je ne devrais d’ailleurs même pas m’abaisser à parler auprès toi et encore moins me résoudre à te toucher !

La jeune femme, songeuse et perdue, détourna le regard, piquée au vif par ces propos.

— Tu n’es qu’une gamine Ambre, ajouta-t-il, une gamine issue d’un milieu si différent du mien et tu as l’âge d’être ma fille ! Et tu n’as même pas vécu la moitié de ce que j’ai vécu…

Ambre, immobile et le souffle court, ne dit rien, outrée par ces propos si brutaux et prononcés d’une voix si posée.

— Je ne dis pas ça pour te faire de la peine, fit-il en posant sa main sur sa joue essuyant une larme qui perlait. Mais parce que telle est la cruelle et implacable vérité. Et pourtant, force est de reconnaître que toi et moi, sommes, finalement si semblables en bien d’autres points que tu n’oserais même pas l’imaginer. Tu n’es pas si différente de celle que j’étais jadis.

Elle eut un rire étranglé, suivi d’un sanglot mal-contenu. Elle hoquetait, tentant vainement de se maîtriser. Pour la calmer, il approcha sa tête de la sienne et lui murmura quelques mots à l’oreille qui la firent frissonner.

Muette et paralysée, elle le dévisagea de ses yeux de chatte. Puis, interloquée, mais décidée, elle posa fébrilement ses deux mains sur lui. Elle effleura le tissu blanc de son épaisse chemise en lin, se demandant ce qu’il pouvait cacher d’aussi honteux qui ne pouvait être dévoilé. Pourquoi ce corps était-il si jalousement gardé ?

— Puis-je ? Demanda-t-elle en palpant le col.

Il soupira et leva les yeux au ciel, résigné.

— Soit, finit-il par dire, résolu, la tête digne. Après tout, si je m’apprête à faire de toi ma femme, il y aura bien un moment où tu t’en apercevras d’une façon ou d’une autre.

Lentement et avec une certaine appréhension, elle déboutonna un à un les boutons de sa chemise, la main tremblante. Elle sentait le rythme de sa respiration s’accélérer au fur et à mesure qu’elle descendait.

L’homme, impassible ne bougea pas, la regardant du coin de l’œil et guettant sa réaction.

Une fois toutes les attaches enlevées, elle engouffra timidement ses mains et écarta les deux pans de sa chemise. À la vue de son corps, elle ne put réprimer un cri. Elle se recula vivement et observa avec effroi son torse et son ventre, les yeux écarquillés et le cœur serré.

— Mais co… commença-t-elle d’une voix tremblante, comment est-ce que…

— Je t’en prie, ne demande pas, répondit-il fermement, les sourcils froncés en observant son propre corps qu’il ne supportait pas.

Elle le sentit gêné et n’insista pas davantage. Elle prit une grande inspiration et étudia son corps dans les moindres détails. Elle pensait avoir vu le pire avec celui d’Anselme, mais elle se trompait amplement. Elle comprit alors que tout l’acharnement et le soin que mettait cet homme pour entretenir son apparence n’avaient pour unique but que de masquer un tel carnage.

Son corps était mutilé, couvert d’entailles et de cicatrices sur l’ensemble de la peau. Deux immenses et profondes balafres, marquant l’empreinte de quatre griffes, lui lacéraient le torse de part et d’autre. La trace d’une morsure d’animal, très certainement un gros chien, s’étendait sur son flanc gauche, les crocs nettement visibles, la peau arrachée par endroits et grossièrement cicatrisée. L’impact de la balle, présent sur l’épaule faisait pâle figure à côté de ce massacre.

Ambre, les mains tremblantes et l’estomac noué, suivait subtilement, les sillons laissés par ses meurtrissures si impressionnantes et nombreuses ; n’osant s’imaginer les multiples horreurs, l’intensité de la douleur, qu’il avait dû endurer pour en arriver à un tel résultat.

Alexander, ne pouvant se voir davantage, redressa sa tête et la regarda du coin de l’œil, l’air réprobateur.

— Es-tu satisfaite ? Ou regrettes-tu ton choix ? Demanda-t-il, une pointe d’angoisse dans la voix.

Ambre, prise d’un malaise soudain, haletait. Elle déglutit péniblement, terriblement mal à l’aise à l’idée de l’avoir poussé à se dévoiler ainsi et comprenant son refus insistant.

Pourtant, cette particularité physique, bien que disgracieuse, ne la rebutait pas. Dans sa nature généreuse à vouloir aider les êtres qui lui sont chers, elle était désormais encore plus décidée dans son choix. Et l’idée d’être enchaîné à cet homme au comportement si gentiment malsain, voire adorablement tyrannique ne lui semblait pas, finalement, être si insensée.

Finalement, Adèle avait raison, il y a bien pire monstre que moi sur cette île et l’homme qui se tient en face de moi n’est qu’une victime de plus ! Jamais je n’aurais pu le soupçonner !

Pour toute réponse, elle passa ses mains dans sa chevelure ébène et fit glisser le nœud de son catogan, libérant progressivement ses cheveux qu’elle répartit de chaque côté de son cou, venant recouvrir ses épaules dénudées.

Alexander, intrigué par son étrange lubie, se laissa faire sans mot dire.

Songeuse, elle étudia les traits droits et harmonieux de son visage d’homme mûr. Ses joues creuses, sa mâchoire rectangulaire, ses grands yeux sombres à la profondeur accentuée par ses sourcils noirs soigneusement taillés afin de paraître en permanence froncés, sa peau blanche sur laquelle des rides légères émergeaient, ses lèvres fines et serrées, gardant jalousement deux rangées de dents blanches fièrement alignées et pour finir une barbe naissante dans laquelle quelques poils gris commençaient à naître.

C’est vrai que les aranéens ont effectivement quelque chose d’animal ! Ils ne sont pas si différents de nous finalement. Reste à savoir si l’aspect animalier de cet homme pourra s’accorder au mien. Songea-t-elle, amusée, l’image du tervueren et la réflexion de sa petite sœur lui revenant à l’esprit.

Elle lui prit la main et eut un petit rire.

— Je n’ai jamais eu de chien chez moi, murmura-t-elle en lui déposant un baiser sur le dos de la main. Ce n’est normalement pas très compatible avec la chatte que je suis.

Elle approcha son corps du sien et se lova contre lui, épousant ses formes, le berçant de sa chaleur et de sa douceur.

— Mais l’idée d’en posséder un, même vieux, hargneux et disgracié, est assez tentante finalement.

Elle pressa ses mains dans les siennes et les plaça sur ses hanches afin qu’il la maintienne fermement contre lui ; elle voulait s’adonner à lui toute entière, lui appartenir corps et âme. Enfin, elle cala ses mains de chaque côté de son visage et approcha sa bouche de son oreille.

— Je m’en voudrais de ne pas saisir une telle opportunité.

Fortement ému par cette tendresse qu’il n’avait pas reçu depuis de très nombreuses années, il la pressa passionnément contre lui, manquant de l’étouffer, et déposa un baiser sur son cou, brûlant ses lèvres au contact de cette peau si chaudement désirable.

Ils restèrent ainsi, pendant de longues minutes sans qu’aucun d’eux ne bougeât, s’étreignant en silence, leur cœur battant à l’unisson : un beau point d’orgue à cette journée aussi calamiteuse qu’intense.

Au bout d’un temps interminable, l’homme sentit à nouveau le désir poindre en lui convoitant ardemment cette femme ; la seule à l’avoir fait flancher et à avoir su faire tomber sa carapace d’acier. Un amour qu’il n’aurait jamais cru capable d’accepter à nouveau et qui semblait être le bel héritage de celle qu’il avait tant désirée autrefois.

Avant qu’il n’esquisse le moindre mouvement, Ambre lui murmura tout bas.

— Laissez-moi prendre les rênes cette fois-ci.

Elle passa ses longs doigts sur son entre-jambes, déboutonna son bas, le descendit légèrement et le fit s’engouffrer en elle.

Tout en l’embrassant, elle ondulait son échine et son bassin, palpant son torse sans gêne et sentant sa chaleur émaner sous ses doigts, tandis qu’il agrippait, d’une poigne solide, sa nuque et ses hanches. Elle bougeait sur lui à la manière d’un serpent, pratiquant une valse lente et silencieuse où seul le bruit de leur souffle emmêlé était perceptible.

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