KissWood

NORDEN – Chapitre 95

Chapitre 95 – La course poursuite

Les rues de Varden étaient étrangement animées en ce mercredi après-midi, sous la chaleur écrasante d’un soleil d’été. Ambre et Adèle se baladaient, main dans la main, à travers les rues pavées, regardant une à une chaque boutique afin de satisfaire les derniers caprices de la fillette.

L’aînée avait été la récupérer à l’école, à quatorze heures, juste après les cours et se faisait une joie à l’idée de profiter de cette dernière balade en ville avant le départ de sa petite sœur, le surlendemain, après le conseil. Anselme était perché sur son épaule, encore quelque peu courroucé par le choix de son éternelle fiancée de se séparer de lui et de l’envoyer auprès de sa sœur, en terres noréennes, afin de veiller sur elle et de la protéger.

Elles passèrent devant la grande place de la basse-ville, noire de monde. Un brouhaha incessant se faisait entendre, les conversations étaient particulièrement bruyantes et trahissaient l’agitation de la foule déchaînée. La place était inondée d’affiches et de tracts de propagande, jonchant le sol et ballottant au vent.

Quelques crieurs alpaguaient la foule afin de vendre la gazette du jour, le Légitimiste ou le Pacifique selon les préférences, dont les unes relatant les faits incroyables, effroyables et spectaculaires de la veille, le mardi 18 juillet 310, firent frissonner les gens qui venaient de se le procurer moyennant deux pièces de cuivre.

Ambre en acheta un et l’observa avec attention. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle lut le titre racoleur et fort inquiétant du Pacifique : Disparition de la duchesse Irène von Hauzen. Troublée, elle se glissa dans un coin de la place, sous les rangées d’arcades et entreprit la lecture de l’article.

« Disparition inquiétante de la duchesse von Hauzen, portée disparue depuis trois jours (…) mesdemoiselles Blanche et Meredith von Hauzen et monsieur le marquis Wolfgang von Eyre, n’ayant aucune information sur le sujet (…) Toute personne ayant des informations à propos de madame Irène von Hauzen, est priée de se présenter au poste de police au plus vite. »

À la lecture de l’article, Ambre se sentit mal, se demandant si cette disparition était voulue, connaissant l’esprit calculateur de cette femme si mystérieuse ou si, effectivement, il s’agissait d’un terrible évènement qui pouvait tout aussi bien être un enlèvement qu’un meurtre. Après tout, il n’était pas si surprenant qu’elle puisse détenir des informations compromettantes et d’avoir ainsi été évincée par le camp adverse.

— Que se passe-t-il, Ambre ? demanda Adèle, nerveuse par la tension latente qui régnait en ces lieux ainsi que par la confusion de sa grande sœur au visage blême.

Ambre, méfiante, lui prit la main et la guida vers une rue annexe, voulant à tout prix quitter cette place au plus vite, se sentant implicitement en danger. Comme sa grande sœur ne lui répondit pas, la cadette s’arrêta net et insista.

— Ce n’est rien Adèle ! Lâcha-t-elle. Cela ne te regarde pas.

— Dis-moi au moins ce qu’il se passe ! rétorqua-t-elle avec vigueur. Sinon je te jure que je t’arrache ce journal des mains et je file avec pour le lire dans mon coin !

Ambre pesta et lui tendit la gazette. La petite parcourut rapidement l’article puis ferma les yeux et prit une profonde inspiration afin de se concentrer au mieux.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? s’enquit l’aînée, intriguée de la voir agir de la sorte.

La cadette fronça les sourcils et, le visage grimaçant sous l’effet de la concentration, devint toute rouge.

— Je tente de savoir si je peux la ressentir pour savoir où elle est ! Afin de voir si elle est vivante et dans le coin.

— Tu peux faire ça ? s’étonna-t-elle.

— Bien sûr… enfin, je pense. Ça marche pour toi et père en tout cas et un peu avec Séverine, Meredith et Ferdinand. C’est pas aussi efficace que pour Anselme ou Ernest, mais j’arrive quand même à te sentir et à te localiser de plus en plus loin maintenant.

— C’est incroyable ! C’est vraiment utile ! fit-elle, ébahie. Et pour Irène ?

— Rien malheureusement, je ne l’ai vue que très peu voire même une seule fois, je crois. Pourtant, même si je ne parviens pas à savoir où elle est, ni même à la ressentir, j’éprouve une étrange intuition à la savoir encore ici. Je serais même formelle en te disant qu’elle n’a pas quitté Varden ou Iriden.

— Tu… Tu es sûre de toi ? bégaya l’aînée tout en scrutant les lieux dans les moindres détails.

Elle balaya les rues du regard, observant le moindre recoin, à la recherche d’un potentiel indice ou danger dans cette foule agitée, lorsqu’elle fut prise d’un grondement guttural incontrôlable. Adèle, surprise, rouvrit les yeux en la sentant nerveuse.

— Qui a-t-il ? demanda-t-elle en dévisageant sa grande sœur, qui se tenait droite, l’échine hérissée et les dents fièrement visibles.

Ambre retroussa ses lèvres et serra les poings en voyant trois hommes lourdement armés qui avançaient d’un pas rapide et décidé en leur direction, se focalisant surtout sur l’un d’eux particulièrement. Il s’agissait d’un grand homme, en tenue militaire d’un bleu outremer aux cheveux grisonnants et à l’œil lubrique, qu’elle avait rencontré une fois auparavant et qui avait laissé en elle l’empreinte d’un parfait malaise.

— Oh ! Je le reconnais, fit Adèle sur ses gardes, c’est le monsieur bizarre qui voulait me ramener chez moi alors que j’étais avec Louis et Ferdinand sur le port. Je n’aime pas ce monsieur, les vibrations qu’il dégage me font peur.

Anselme croassa et ébouriffa son plumage avec force. Ambre, alarmée, prit la main de sa petite sœur et pressa le pas, ne voulant pas rejoindre directement le manoir de peur d’être maintenue en embuscade s’ils étaient en chasse et qu’ils les avaient repérées depuis longtemps ; mieux valait se montrer prudentes et prendre les allées annexes afin d’espérer rentrer vivantes au manoir.

Se sentant suivies, elles empruntèrent les petites rues latérales, grimpant les escaliers en courant et s’enfonçant dans les vieux quartiers lugubres et étroits, mitoyens entre les deux villes, où de vieilles maisons et échoppes à colombages se suivaient, assemblées bizarrement, tel un dédale sans fin, le long d’une route sinueuse débouchant sur de nombreuses ruelles et impasses.

Lorsqu’elles s’aperçurent qu’elles les avaient enfin semés, elles ralentirent le pas, hors d’haleine et légèrement tremblantes dû à cette montée d’adrénaline. Elles passèrent sous l’arche menant à la Tour des Sentinelles et continuèrent leur marche, toujours sur le qui-vive, observant malgré tout ce quartier sinistre dans lequel ni l’une ni l’autre n’était déjà allée.

Les lieux étaient sombres, déserts, la route pavée aux larges gouttières, chargées d’eau stagnante dégageant une forte odeur d’urine, était si étriquée qu’elle ne permettait le passage que d’un fiacre à la fois. Les maisons, érigées sur trois étages, disposaient de grandes baies vitrées, sales et visqueuses, derrière lesquelles s’exposaient pêle-mêle des objets d’antiquaires ; de vieux livres cornés, des plantes ou encore tout un tas de bric-à-brac de choses méconnaissable s’amoncelant de manière chaotique.

— C’est pas le quartier des antiquaires ça, par hasard ? fit Adèle, en observant avec intérêt les objets étranges et rares dont elle ne connaissait ni le nom et encore moins la fonction.

— Tu es très observatrice dis-moi ! ricana l’aînée, tout aussi intriguée qu’elle.

Elles observaient avec attention les devantures, sans oser entrer dans les boutiques si obscures et sales, dont seuls luisaient à l’intérieur les yeux blancs des propriétaires, faiblement éclairés par les lanternes vacillantes disposées sur leur comptoir. Néanmoins, elles se risquèrent à pénétrer dans l’une d’elles ; Adèle, aux abois, ayant senti la présence de leurs assaillants non loin de là.

À l’intérieur, la pièce était poussiéreuse et d’une crasse infinie, l’odeur d’humidité et de renfermé imprégnait l’air ambiant de la même manière que si elles s’étaient retrouvées dans une cave. Elles s’enfoncèrent dans l’ombre, guettant discrètement le passage de leurs prédateurs à travers la vitre et virent les trois hommes, rejoints par deux autres, passer à vive allure, en criant des ordres, courroucés d’avoir vu leurs proies filer entre leurs doigts. Elles décidèrent de rester quelques instants dans la boutique et entreprirent l’exploration des lieux afin de ne pas paraître suspectes.

Soudain, Adèle fut happée par un objet fort particulier. Elle plaqua ses mains contre le verre et colla sa tête à la vitrine suintante afin de le scruter au plus près. Ambre l’étudia également. Il s’agissait d’un gantelet, fait de cuir et de métal, s’arrêtant au niveau du coude et épousant la forme du bras et des doigts, se pliant à chaque phalange et se terminant en pointe telles des griffes acérées, paraissant terriblement tranchantes.

— C’est quoi ? s’enquit Adèle, c’est très joli ça ! Ça doit être très pratique pour creuser le sol, pour jardiner ou même pour couper la viande.

Elle mit son index devant elle, le plia légèrement et fit mine de le baisser comme pour inciser quelque chose.

— T’as même pas besoin de couteau comme ça ! ajouta-t-elle réjouie. Je peux l’essayer ? J’en veux un, je suis sûre que ça me sera très utile là-bas, à Estreden !

— Ne dis pas ça ! répliqua sèchement l’aînée, prise d’un frisson en réalisant qu’il s’agissait d’une main prédatrice. Je t’interdis formellement de toucher à cette chose, tu m’entends !

— Pourquoi ? fit la petite, choquée. Tu sais ce que c’est ?

Ambre, ne voulant pas s’amuser à lui inventer une histoire, lui révéla la terrible nature de la main prédatrice ; cet objet de torture tranchant la chair en lambeau d’une simple incision, faisant s’échapper le sang et les organes par de fines entailles profondes, provoquant l’agonie si le sujet n’est pas soigné au plus vite. Elle se garda cependant de lui dévoiler le pourquoi de sa création, ne voulant pas l’effrayer sur l’origine effroyable, datant de l’époque où la D.H.P.A. circulait librement.

En lui décrivant cela, elle fut envahie par une sensation de dégoût et de révulsion en comprenant que l’empreinte de cet instrument ressemblait étrangement à celle marquant la peau de son Baron bien aimé. Voulant éviter de trop s’attarder sur cet instrument de torture, elle entreprit de fouiller les étagères garnies de livres, cherchant un éventuel trésor parmi ces vieux ouvrages cornés en piteux état. Son regard se posa sur l’un d’eux, très abîmé, qu’elle prit délicatement entre ses mains et examina avec soin.

Le codex, à la couverture en parchemin fait de peau de mouton tannée, usée et à l’écriture presque indéchiffrable, était intitulé Noréeden Vita signé de la main de monsieur Wenceslas Deslauriers, exemplaire 2/7, et daté de ce qui semblait être l’année 104, soit juste après la sécession du territoire Hrafn aux aranéens, en pleine période de migration noréenne. Un sigle représentant les quatre tribus : deux corbeaux, un loup et un sanglier, disposés dans un cercle, était dessiné sur la première de couverture. Elle le feuilleta et lut l’avant-propos, tentant de ne pas déchirer les pages jaunies, effilochées, qui se décollaient progressivement et dont l’écriture était, fort heureusement, encore bien lisible :

« Moi, Wenceslas, vous retranscrit de manière franche, sans fioritures, le récit de mon voyage de deux ans en terres noréennes, avant la fermeture définitive de la frontière territoriale. Je rédigerai donc sept codex, la moitié pour nous, l’autre pour chacune de vos trois tribus ainsi qu’un exemplaire supplémentaire pour nos alliés les Hani, afin que les faits et les récits, jamais ne soient oubliés pour un peuple comme pour l’autre. »

Ambre garda l’ouvrage entre les mains et alla au comptoir afin de l’acheter, s’enfonçant dans ce dédale d’étagères obscures, au sol carrelé et collant. Un homme d’une cinquantaine d’années, en costume gris tout aussi terni que son échoppe, se tenait assis, les bras croisés sur le bureau. Il dévisageait avec un certain ravissement l’intrigante jeune cliente aux cheveux flamboyants et aux yeux brillants qui s’avançait vers lui, un article à la main qu’elle allait se donner la peine d’acheter au prix fort, dans sa boutique restée si longtemps déserte.

— Bonjour monsieur, fit-elle, je souhaiterais vous acheter cet article, pouvez-vous me dire son prix, s’il vous plaît ?

L’homme, aux cheveux gras plaqués en arrière et dégageant un fort parfum d’alcool acheté au rabais, prit le livre entre ses mains noueuses et ridées et contempla son état afin de l’évaluer. Au vu de son teint blafard, de son dos voûté et de ses yeux vitreux, il ne devait pas beaucoup sortir de chez lui et pouvait, lui aussi être considéré comme une antiquité, de très mauvaise facture.

— Mademoiselle s’intéresse aux récits rébarbatifs des explorateurs ? dit-il d’une voix rauque après un râle. Quelle étrangeté, pour une si jeune fille, d’ordinaire vous recherchez plutôt du passionnel, du sensationnel, de quoi émoustiller vos cœurs de mésanges si facilement enflammés.

Voyant qu’elle ne réagissait pas, il posa le livre devant lui.

— C’est un livre extrêmement rare et originellement extrêmement onéreux, dit-il après une toux grasse, néanmoins son état catastrophique m’empêche de vous le vendre au plus haut prix. Que diriez-vous de trois pièces d’argent et il est à vous ?

Ambre faillit s’étouffer à l’annonce du prix, l’ouvrage valait aussi cher qu’un bijou bien ouvragé. Elle prit sa bourse et regarda le contenu, elle ne possédait que deux pièces d’argent, trois pièces de bronze et cinq de cuivre, soit près des trois quarts du prix. En apercevant la somme, l’homme ne broncha pas, accepta le montant et lui tendit le codex.

— Avant que vous ne partiez, noréenne, permettez-moi de vous dire que vous avez de très beaux yeux. annonça-t-il posément après une énième toux, n’y voyez aucune mauvaise interprétation de ma part. Je tenais juste à vous le dire, ils me font penser à ceux de mon ancienne voisine.

— Qui était-elle ? s’enquit Ambre, intriguée de voir une potentielle Féros non loin de là.

Il toussa et lui adressa un sourire aux dents jaunes :

— Une ancienne connaissance avec qui j’ai sympathisé pendant de très longues années, avant qu’elle ne se change en louve il y a de cela près de trois ans… Vous savez, le loup qui avait soi-disant attaqué et enlevé les enfants, c’était-elle.

— Vous parlez de madame Judith von Tassle ? proposa-t-elle, réjouie de voir quelqu’un la connaître. Vous la connaissiez ?

— À vous entendre je suppose que vous aussi, fit-il après un rire étouffé, je la côtoyais un peu. Je l’aimais bien, elle tenait l’herboristerie non loin de là. On buvait souvent un thé ensemble à la pause. Je n’ai jamais su grand-chose sur elle, mais elle était plutôt calme et de bonne compagnie.

Ambre lui demanda l’itinéraire pour s’y rendre et le remercia avant de sortir de la boutique, suivie par Adèle, prenant bien soin d’examiner les rues avant de s’engager dans l’allée.

— J’ai l’impression qu’ils sont encore dans le coin ! s’écria la cadette en fronçant les sourcils.

— On va tâcher d’être prudentes alors ! répondit l’aînée. Je ne sais pas vraiment où nous sommes, on va faire escale là-bas et on avisera sur place.

Les deux sœurs, aux aguets, poursuivirent leur chemin, prenant une grande bouffée d’air afin de vider leurs poumons de l’odeur pestilentielle du commerce qu’elles venaient de quitter. Elles suivirent l’itinéraire indiqué par l’antiquaire et débouchèrent à un carrefour où une herboristerie trônait sur tout un pan. L’échoppe sobre, à la façade d’un vert tirant sur le gris et comprenant deux grandes vitres divisées quadrillées en vitraux transparents, paraissait propre et bien entretenue, contrairement à toutes les boutiques présentes en ces lieux. En haut de la devanture, était écrit en lettres dorées : Apothicaire-Herboristerie, remèdes et onguents.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :