NORDEN – Chapitre 98

Chapitre 98 – Dérapage

— Ça je prends ! Ça je prends… Ça aussi ! Je mets ça ici… ça il faut voir, c’est peut-être pas trop utile. T’en penses quoi Ambre ?

— Je ne sais pas. À toi de voir si tu peux t’en séparer quelques mois. Répondit calmement l’aînée qui observait sa petite sœur affairée à trier et ranger sa valise pour son départ le lendemain.

Adèle fit la moue et fronça les sourcils, pensive. Elle était entourée de plusieurs piles d’habits, de livres et d’ustensiles divers et ne parvenait pas à se décider. Il était encore tôt, à peine six heures. Seule la flammèche de la chandelle éclairait la chambre. Elles avaient ouvert la fenêtre en grand, laissant pénétrer un doux filet d’air frais dans la pièce, chargé des odeurs de marines. Dehors, les mouettes, accompagnées par Anselme, piaillaient sous un soleil naissant et timide.

Les deux sœurs s’étaient retrouvées pour leur dernière journée ensemble afin de profiter l’une de l’autre et d’aider la petite à s’organiser. Ambre avait passé une nuit des plus désagréable et agitée, obsédée par Judith et par son amie Meredith qui devait être au plus mal. Elle se promit d’aller lui rendre visite au plus vite, qu’importe le trouble qui régnait en ville.

— Finalement, c’était mieux lorsqu’on habitait au cottage ma petite Mouette, gloussa Ambre, tu aurais mis même pas cinq minutes à faire tes bagages.

— Oui, mais je ne sais pas si je dois prendre des couverts et des couvertures… tu crois qu’ils dorment par terre et mangent avec les doigts là-bas ?

— Je suppose qu’ils doivent être un minimum civilisé, surtout s’ils dorment dans des maisons. Si j’étais toi, je prendrais surtout des objets pour le loisir, quelques carnets, des livres et des crayons, car ce n’est pas dit qu’il en ait.

— Bonne idée ! Lança-t-elle en frappant dans ses mains.

Ambre feuilleta la pile de dessin qu’elle avait fait et scruta attentivement l’un d’entre eux, celui qu’elle avait aperçu la veille représentant Pantoufle.

— Je te l’offre si tu veux, annonça la cadette en ressentant l’émotion de son aînée. J’aime beaucoup dessiner les animaux en ce moment. T’as vu j’ai fait nos animaux-totem ainsi que celui de maman, papa et de certains membres de la famille. Et après j’ai complété avec plein d’animaux que j’ai vus et étudié dans le livre. J’ai appris des choses très intéressantes sur eux.

Ambre, admirative devant les progrès en dessin de sa jeune sœur hocha la tête. Adèle s’installa sur le lit, à côté d’elle et lui expliqua.

— Alors, là c’est tonton Ernest et là t’as son fils, notre cousin Pantoufle. Le rouge-gorge j’ai voulu représenté celui que l’on voit de temps en temps au jardin et qui vole super vite ! Quant au phoque et à la baleine, j’ai voulu rendre hommage à papa et à maman, car je ne les ai plus revus depuis que l’Albatros est ici, j’espère qu’ils vont bien !

— Et pour les autres animaux ? S’enquit Ambre, gênée, souhaitant éviter d’aborder le sujet de leur mère.

Adèle l’admira, pensive :

— Je ne sais pas, j’ai juste dessiné ceux qui me plaisaient de faire. Surtout la hyène, je n’en ai jamais vu de vraie, mais j’aime bien cet animal, j’ai lu beaucoup de descriptions sur lui. Tu savais que pour cette espèce ce sont les femelles qui dominent ? C’est rare, tu te rends compte si c’était une femme qui gouvernait Norden ? En plus, elles sont très protectrices, puissantes et intelligentes.

À la pensée de l’animal, Ambre, muette, réfléchit ; l’information, bien qu’anodine, la troublât et l’image d’Irène, celle qu’Alexander désignait comme la Hyène, lui vint à l’esprit.

— As-tu plus de précision quant à la mère de Meredith ? Demanda-t-elle, le cœur serré.

— Non ! Fit-elle en toute sincérité.

— Je vais aller la voir cet après-midi, surtout, reste ici s’il te plaît. Ne sors du domaine sous aucun prétexte, d’accord ?

Adèle fit la moue et enlaça sa grande sœur.

— Tu crois que la situation va s’arranger ? Demanda-t-elle d’une voix plaintive, les yeux larmoyants. Je sens que tout le monde a peur en ce moment, même père est nerveux. Ça me fait vraiment peur.

Ambre passa une main dans ses cheveux blancs et la caressa.

— On verra tout ça demain ma Mouette. Demain, nous saurons si les noréens décident de nous aider et de s’allier avec nous. Avec un peu de chance, Alfadir sera là lui aussi et il va remettre de l’ordre dans tout cela.

Adèle soupira, tressaillante.

— En attendant, toi tu vas profiter de tes deux derniers jours ici, au manoir. Cet après-midi si tu veux, je viendrais jouer avec toi dehors. C’est d’accord ?

La petite, attristée, se contenta de hocher la tête.

Ambre l’étreignit et esquissa un sourire, les yeux embués.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la cadette, troublée.

— Rien ! Fit-elle en la regardant amoureusement et en posant une main sur sa joue pâle. Ça me fait juste bizarre de me dire que j’avais ton âge quand maman était enceinte et toi. Et que quelques mois après, c’était moi qui t’élevais.

Une larme roula sur sa joue tandis qu’elle caressait sa petite sœur du bout du pouce.

— Tu fais encore si jeune, j’ai du mal à croire à quel point j’étais une enfant quand j’ai dû m’occuper d’un si petit bébé. Je ne sais pas si j’ai été une bonne mère pour toi, mais j’ai essayé de faire de mon mieux avec ce que j’avais, autrement dit pas grand-chose. Maman n’a jamais été un modèle pour moi et papa était continuellement absent. J’ai eu énormément de mal à t’accepter au début, j’avais l’impression qu’on me volait ma vie. Que je ne pourrais plus jamais rien faire. Ce n’était pas faux remarque, j’ai sacrifié énormément de choses pour te satisfaire et te préserver de la chienne de vie que nous allions mener toi et moi.

Adèle se lova dans les bras de sa grande sœur la serrant de tous ses membres. Ambre, dont les larmes coulaient à flots, poursuivit d’une voix tremblante.

— Je te prie de m’excuser d’avoir souvent été si méchante et aigrie envers toi. C’est juste que j’avais si peur que tu morfles toi aussi. Tu ne voyais pas encore le monde tel que je le voyais. Tous ces gens méchants qui nous rabaissaient où nous voulaient du mal… Si tu savais comme je m’en veux de t’avoir fais du mal, surtout lorsque j’ai dû me résoudre à t’abandonner lâchement aux parents de Ferdinand, car j’étais incapable de pouvoir m’occuper de toi quotidiennement ! Mais je n’allais vraiment pas bien ! Je t’expliquerai plus tard pourquoi, tu es encore trop jeune pour que je te dévoile tout cela mais sache que je l’ai fait pour des raisons importantes qui ne dépendaient pas de ma volonté.

Pour toute réponse, Adèle resserra encore plus son étreinte, ressentant intensément les vibrations de sa sœur. La petite savait pertinemment que son aînée lui cachait des choses, et ce, depuis longtemps. Pourtant, elle était incapable de deviner quoi. Elle s’était fait une raison à cela, sachant qu’elle devait être patiente et qu’un beau jour, elle saura se montrer digne vis-à-vis de sa grande sœur ; son modèle, qu’elle aimait plus que tout et qui sacrifierait volontiers sa vie pour sauver la sienne et la préserver.

« Nouvelle altercation à Varden ! Rixe entre les hommes du marquis von Eyre ainsi que ceux de Laflégère. Un combat sanglant a éclaté le soir aux alentours de vingt-trois heures au Cabaret du Cheval Fougueux, faisant une dizaine de morts et une vingtaine de blessés. Cause probable de l’altercation : le vol d’un stock illégal de D.H.P.A dans les locaux… »

Le fiacre avançait à vive allure sur la longue avenue en direction du manoir de Lussac. Les deux chevaux, hors d’haleine, galopaient, claquant avec force leurs sabots sur le sol pavé accompagné par le cahot des roues. Alexander, en costume officiel, se tenait à côté d’Ambre. Ils regardaient droit devant eux, pensifs, le visage grave.

Le maire, troublé et profondément énervé par la nouvelle apprise en une du Pacifiste, espérait interroger le marquis sur la disparition de sa future femme ainsi et surtout sur sa possession d’un stock de D.H.P.A. La jeune femme, de son côté, souhaitait s’enquérir de l’état de son amie et en apprendre plus, si possible, sur la disparition d’Irène.

Le fiacre pénétra dans la cour de l’immense domaine de Lussac aux jardins décorés de bateaux et de statues d’animaux marins, donnant face à la mer et dont la plage privative, au sable fin de couleur doré, disposait d’un ponton en bois afin d’accueillir un voilier de belle taille. Arrivé devant les escaliers, Pieter serra les brides et stoppa net les palefrois qui hennirent, haletants.

Les deux partenaires gravirent les marches. Ambre en profita pour humer cet air chaud et humide, chargé des parfums de la marée, qui lui provoqua une sensation d’apaisement, cela faisait des semaines qu’elle ne s’était pas rendue aussi près des côtes.

En haut de l’escalier, le majordome, dont la démarche, le port et l’habillement de pingouin étaient en tout point similaires à ce cher François, leur ouvrit et les invita à entrer dans le hall.

Ils arrivèrent dans une très vaste salle, donnant accès à l’étage par un grand escalier et s’ouvrant de chaque côté sur des pièces annexes, peinte d’un blanc pur, ajourée par de grandes baies vitrées cernées de rideaux bleu roi. Le sol, fait d’un dallage alternant des carreaux blancs et noirs, à la manière d’un échiquier géant sur lequel quelques consoles en marbre clair étaient disposées le long des murs. Celles-ci contenaient tout un foisonnement d’objets anciens à l’effigie de la marine faisant écho aux tableaux, de toutes les tailles, qui ornaient chaque pan de mur dont l’un d’eux, particulièrement immense, couvrait celui du fond.

Le tableau s’intitulait : Jörmungand, notre Hydre Salvatrice. Il s’agissait d’une fresque, dans les teintes sombres, en camaïeu de brun et de bleu sourd, représentant un navire, toutes voiles dehors, au beau milieu d’un océan déchaîné, le serpent marin Jörmungand, peint juste à côté, dont les écailles, d’un blanc gris luisant, rehaussaient la composition afin d’aspirer le regard. Le serpent, aux yeux bicolores, l’un argenté et l’autre doré, dont seuls la tête et le haut du cou émergeaient des flots, faisait bien une centaine de fois la taille du navire, paraissant ridiculement insignifiant face à cette créature effroyable.

Léopold de Lussac vint à leur rencontre, l’homme dans son éternelle bonhommie d’épicurien affichait une mine plus grave qu’à l’accoutumée, une expression d’angoisse se discernait dans son regard aux yeux bleu clair. Il les salua et les invita à se rendre au salon où Mantis les y attendait.

En marchant, Ambre, tenant le bras de son cavalier, observait la somptuosité des lieux, intriguée et curieuse, où le moindre recoin et objet semblait être tout droit sorti d’un musée, issu d’un autre temps. De grands rayons de lumière perçaient à travers les fenêtres, faisant ressortir d’un bel éclat doré et scintillant, les appareils de mesure ainsi que les maquettes de voiliers.

Ils débouchèrent dans une vaste salle, très claire, avec une vue imprenable sur la plage et la mer, où de grands miroirs disséminés stratégiquement ajouraient encore plus l’espace qui se prolongeait à l’infini. Le sol en parquet de bois lustré dégageait un fort effluve de cire d’abeille, similaire au salon du manoir. Et les murs écrus, décorés de fresques à fins motifs de crustacés et de coquillages, étaient égayés par de longs rideaux ocrés. Le mobilier, comprenant de multiples consoles, garnies de livres et de bouquets, ainsi que des fauteuils et banquettes en velours bleu clair à motif d’ancre, était savamment organisé autour de petites tables arrondies, propices aux discussions intimes.

Qu’est-ce que c’est spacieux ! Il doit recevoir souvent du monde au vu de la quantité astronomique de fauteuils et de banquettes. Remarque, si je me souviens bien mes cours, son père, Théophile de Lussac était un ancien maire, juste avant Friedrich.

À peine, Ambre entra qu’elle sentit son échine se hérisser instantanément et ne put réprimer un grondement guttural en apercevant les silhouettes d’Antonin et de Théodore, en pleine discussion, une tasse de thé à la main, autour d’un plateau de biscuits concoctés avec soin par madame la marquise. D’un subtil geste du pouce, Alexander lui caressa la main afin de baisser ses ardeurs.

À la vue de leur amie la rouquine, les deux complices échangèrent un regard entendu, plissant leurs yeux et lui adressant des sourires malicieux, mais ne bougèrent pas. Ils l’observaient intensément, parlant entre eux par messes-basses, s’échangeant des mimiques et gloussant tout en se délectant d’un sablé qu’ils portaient à leurs lèvres afin de la narguer.

Wolfgang, quant à lui, se tenait bien droit, sa canne à pommeau de mante religieuse à la main, observant le paysage d’un air froid et dur. L’homme, d’une cinquantaine d’années et dont l’âge n’avait pas d’impact sur sa beauté naturelle de dandy charmeur de ces dames, paraissait à présent soucieux et triste. Il était vêtu sobrement, d’un costume gris uni, très cintré, élançant sa carrure déjà fort fine et longue, abandonnant ainsi ses habits colorés.

Il se retourna avec lenteur et esquissa un léger sourire faux en les voyant. Il avança vers eux, la démarche gracile et maîtrisée, à l’instar du Baron, bien que plus maniéré dans sa gestuelle.

— Mes hommages mademoiselle, fit-il en plantant ses yeux verts clair dans ceux de la jeune femme et en lui prenant gracieusement la main afin de l’embrasser.

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