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NORDEN – Chapitre 99

Chapitre 99 – Confidences

Pour toute réponse, Ambre inclina la tête en guise de respect. Puis il se tourna vers Alexander, le salua et déposa sur lui un regard sournois accompagné d’un sourire dévoilant une douce fossette, le rendant encore plus séduisant.

Léopold invita tout le monde à prendre place sur un fauteuil. Voulant être discrets, les deux partenaires se séparèrent et prirent chacun d’eux place sur un fauteuil.

Anne-Louise entra à son tour, portant en ses mains un autre plateau d’argent, offrant à leurs hôtes une part de tarte aux pommes, tout juste sortie du four, accompagnée d’un thé tout aussi fruité. Elle leur gratifia un sourire chaleureux puis s’installa à côté de son époux afin de suivre la conversation. Elle était l’une des rares femmes issues de l’Élite à pouvoir rester auprès des hommes lors des débats, et à être autorisée à donner son point de vue, Léopold, n’ayant que faire des convenances sociales à ce sujet et ayant toujours considéré sa femme comme son égale.

— Comment allez-vous Mantis ? Demanda Alexander.

Ce dernier, avachi avec désinvolture sur le fauteuil, eut un petit rire nerveux.

— Ma foi, pas au mieux, comme vous pouvez vous en douter.

— Vous allez très certainement, et je l’espère, nous expliquer pourquoi vous déteniez encore cette satanée drogue dans vos locaux ! Cracha le maire en montrant les dents.

— Ma foi, oui, j’en faisais encore commerce dans mon cabaret, je ne peux plus vous le cacher. Et si vous voulez plus de précisions, sachez que le stock provenait de chez Friedrich, qu’il avait lui-même volé dix ans plus tôt aux hommes de Malherbes. Malheureusement, les hommes de Laflégère se sont rendu compte que je la vendais en douce à certains de nos partisans encore bien dépendants et ils ont pénétré dans mon précieux cabaret afin de le dérober. Allant jusqu’à saccagé une bonne partie du rez-de-chaussée et tuant au passage cinq de mes employés en service.

— Vous savez que votre imprudence, pour rester poli, peut nous coûter un nouveau conflit ! Pesta Alexander, les dents serrées. Nous n’avions très clairement pas besoin de cela !

— Il suffit monsieur le maire, ne me dites surtout pas ce que je dois faire ni à qui je dois me plier, s’offusqua le marquis. Je sais pertinemment ce que cette affaire va me coûter en termes d’impact et de notoriété ! Néanmoins, dois-je vous rappeler qu’ils détiennent très certainement ma femme. Qui sait ce que les hommes du comte ou même ceux de von Dorff oseraient lui faire s’ils l’avaient en leur possession.

— Je présume que vous n’avez aucune nouvelle ? Demanda Léopold, soucieux.

— Hélas pas la moindre, je l’ai fait chercher partout et aucune de ses filles ne semblent savoir où elle se trouve actuellement. L’une est égale à sa très chère mère, parfaitement insondable et la deuxième semble dévastée au point qu’elle ne parvient pas à décrocher le moindre mot sur le sujet !

— Où est Meredith ? S’enquit Ambre dont la voix trahissait une pointe d’angoisse, puis-je la voir ?

— Bien sûr mon trésor, répondit avec douceur la marquise, mon adorable Chaton va vous conduire auprès d’elle.

— Mère ! Répliqua le jeune homme, honteux d’être ainsi appelé devant une assemblée, surtout devant la rouquine qui se réjouissait de cette appellation si ridicule.

— Vas mon Chaton ! Ordonna-t-elle.

Le garçon ne renchérit pas et obtempéra, suivi par son ami. Ambre se leva à son tour et, inconsciemment, adressa à son partenaire un regard mêlant connivence et inquiétude ; regard qui n’échappa nullement à l’œil inquisiteur et expert de Mantis.

— Je vois que monsieur le Maire a finalement trouvé du réconfort auprès de sa petite protégée, annonça-t-il, mesquin. Je suis ravi de voir que certains d’entre nous se portent au mieux en ces temps troublés.

Les deux partenaires se dévisagèrent, stupéfait et confus d’avoir ainsi été démasqués aussi rapidement et humiliés en public, s’en voulant de cette indiscrétion, tandis que les convives se mirent à rire sans retenue, amusés devant cette gêne et surtout par cette alliance inattendue.

Ambre, muette et le visage écarlate tant elle était embarrassée, se raidit et partit à la suite des deux jeunes marquis. Dès qu’ils eurent quitté la pièce, les garçons l’escortèrent jusque dans les appartements de la duchesse, gravissant les marches de l’escalier central, la flanquant de part et d’autre et la scrutant de haut, un large sourire malin sur le visage.

— Je vois que la future madame la Baronne aime les vieux fortunés, annonça Théodore d’une voix mielleuse.

— Ferme-la ! Pesta Ambre, courroucée.

— Je comprends maintenant pourquoi tu n’as jamais été attiré par ma beauté éblouissante, mademoiselle préfère le corps flasque d’un homme de l’âge de son cher papa.

Antonin pouffa et Ambre, fulminante, le rabroua sèchement.

— Quoi, j’essaie de te comprendre, ô toi petit être sauvage !

La jeune femme échaudée, s’arrêta net, tremblante.

— Mais t’as pas finis de m’emmerder putain ! Cria-t-elle.

— Ola tout doux ma grande ! Tempéra Antonin, on te taquine un peu, c’est tout, ne le prends pas mal.

— Venant de vous je me méfie ! Feula-t-elle.

Ils s’engouffrèrent dans un couloir ajouré, donnant accès à plusieurs pièces, Ambre se rendit compte que le manoir de Lussac était nettement plus grand que celui du Baron. Il était aisé de se perdre dans ce dédale de couloirs sans fin aux nombreuses portes closes et aux portraits des éminents personnages qui suivaient des yeux le moindre mouvement de leurs hôtes.

Les deux grands hommes s’échangèrent un regard entendu puis s’arrêtèrent et se postèrent devant elle, lui barrant la route. Ambre, alarmée et dont les yeux trahissaient une lueur d’angoisse, les défia, se dressant de toute la hauteur dont elle était capable.

— Si vous osez me faire quoi que ce soit, je vous garantis que je hurle et que je me jette sur vous ! Je suis plus forte que vous ne le croyez sachez-le !

— Ola du calme, l’avertit Antonin, ce n’est pas ce que tu crois, promis on ne te fera aucun mal.

— Vous voulez quoi ? Maugréa-t-elle, méfiante.

— Écoute, je sais que le moment n’est pas très bien choisi, mais Théodore et moi tenions à nous excuser à nouveau.

Ambre, offusquée, laissa échapper un rire.

— Et vous me coincez à part dans un couloir pour me l’annoncer ? C’est quoi votre problème !

— Il n’y a pas de problème chère amie rouquine, argumenta Théodore, on tenait juste à te le dire droit dans les yeux une bonne fois pour toutes. Car on en a littéralement marre de jouer au chat et à la souris avec toi. C’en est lassant et fatigant !

— À qui la faute ! Trancha-t-elle en montrant les dents.

Il soupira et avança, avec vigueur, une main vers elle, mais Ambre dans sa fierté et son intégrité, la repoussa, avec dégoût et lenteur, d’un revers de la main. Puis, elle les dévisagea avec dédain, avant de déclarer d’une voix cinglante :

— Attendons un peu que l’insurrection soit finie et après je vous dirais mon jugement ! Avec un peu de chance, vous ne survivrez pas tous les deux, ça m’embêterait énormément d’avoir à m’excuser pour rien !

— Tant que tu ne tourmentes pas ma promise et que tu ne tues pas mon adorable fils dans ta rage, je veux bien te laisser entrer. Rétorqua Antonin, menaçant, le visage grave. Sache que Meredith ne va pas bien et je ne veux pas que tu l’enfonces davantage en lui mettant des idées infâmes dans la tête ! C’est compris ?

— Que monsieur le marquis se rassure, je préserverai sa femme. Après tout, je l’ai bien autorisé à la laisser te fréquenter alors que j’aurai nettement pu te rabaisser à ses yeux. T’imagines même pas les haut-le-cœur que ça m’a décrochés !

Les deux jeunes marquis eurent un rire nerveux, ébahis d’être ainsi une énième fois menacés par une si petite créature sans titre.

— Maintenant, si vous le voulez bien, poursuivit-elle d’un ton acerbe, indiquez-moi où se trouve la chambre de Meredith avant que je ne perdre définitivement patience et que je devienne agressive, car vous le regretterez amèrement.

Ils lui adressèrent un regard noir pour poursuivirent leur route de quelques mètres avant de frapper à l’une des portes.

Ce fut la marquise Myriam qui leur ouvrit, l’une des sœurs aînées d’Antonin, une grande blonde aux yeux bleus, ayant l’air aussi aimable qu’une porte de prison. Un rictus se dessina sur son visage aux traits creusés lorsqu’elle aperçut son frère, qu’elle toisa de haut, un sentiment de révulsion dans le regard.

— Tu veux quoi le boutonneux ? Lança-t-elle, avec mépris.

— Mère nous a chargés de t’envoyer la noréenne, elle veut voir ma promise alors soit gentille et surveille là avant qu’elle ne décide de dévorer Modeste !

Sur ce, les deux garçons tournèrent les talons et partirent rejoindre le salon, tandis que la marquise, muette et médusée, regardait Ambre de manière totalement impassible.

— Tu comptes rester dans le couloir ? Lança-t-elle sèchement.

Ambre ne répliqua rien et entra.

À l’intérieur, Meredith et Blanche étaient assises sur le coin du lit, leurs têtes collées l’une contre l’autre. La belle brune, la mine effacée, les yeux dans le vague et embués, écoutait les paroles prononcées à voix basse de sa jumelle, à l’éternelle expression froide et imperturbable. Lorsqu’elle vit son amie, son visage s’illumina et elle se précipita vers elle afin de l’enlacer. Puis, prise de sanglots incontrôlables, elle fondit en larmes dans les bras de son petit chat.

Myriam, gênée de cette scène, quitta la pièce, lasse d’avoir à soutenir cette belle-sœur pleurnicharde. Cette magnifique fille qui avait tout pour être heureuse puisqu’elle avait un mari et un enfant, chose qu’elle désirait plus que tout, mais n’avait toujours pas eu l’opportunité d’acquérir ; trop intelligente et intimidante pour les hommes, selon elle.

Blanche, quant à elle, gratifia la nouvelle venue d’un léger sourire esquissé du bout des lèvres.

Meredith défit son étreinte puis emmena son amie en direction du berceau afin de lui présenter son adorable bébé. Elle ôta la fine couverture de laine et regarda amoureusement Modeste en train de dormir paisiblement, ce si jeune petit garçon, au visage d’ange, aux cheveux bruns et à la peau légèrement tannée, présentant quelques taches plus claires sur le bout des mains.

Ambre se pencha et dévisagea intriguée ce petit être humain, innocent et parfaitement calme, d’un quart noréen et trois quarts aranéen. L’espace d’un instant, elle fut replongée neuf ans en arrière, lorsque sa mère les avait abandonnées elle et sa sœur, un nouveau né encore plus chétif et fripé que ne l’était ce bébé.

Elle ressentit soudainement le besoin ardent d’embrasser et d’étreindre dans ses bras sa petite sœur, de la serrer contre elle, contre sa chair. Profondément émue et attendrie, elle hoqueta, le souffle court ; après tout, elle aussi avait assumé le rôle de mère, elle connaissait toutes les souffrances, les peines et les sacrifices que cela encourrait, mais elle savait également ô combien sa petite sœur l’avait rendue heureuse et lui avait permis de donner un cap à son existence.

Elles restèrent toutes les trois dans la chambre, parlant peu. Ambre savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse à ses questions : Meredith étant trop bouleversée et Blanche trop personnelle et énigmatique pour lui lâcher la moindre piste à ce sujet. Pourtant, la jeune femme en était sûre, la pâle duchesse aux yeux verrons savait où était sa mère et lui signifiait de manière muette, presque indiscernable, que la situation était sous contrôle.

Irène protège Norden, c’est ce qu’elle m’avait dit la dernière fois et Adèle semble dire qu’elle est toujours présente dans le coin. Où se cache-t-elle ? Et pourquoi ? Et Blanche, comment peux-tu être aussi cruelle envers ta sœur qui croit dur comme fer que votre mère est en danger ?

Elles discutèrent plus de deux heures, Meredith était heureuse de revoir son amie, sa présence lui avait procuré le plus grand bien et elle se sentait d’autant plus apaisée par son soutien.

Myriam revint dans la chambre, l’air toujours aussi aimable, pour lui signifier que la conversation dans le salon prenait fin et que le maire, son amant, s’apprêtait à partir. Meredith, abasourdie et choquée par cette annonce, car Ambre ne leur avait rien dévoilé là-dessus, observa son amie avec de grands yeux écarquillés, suivis d’un sourire franc et rayonnant, réjouie de voir enfin son petit chat aller de l’avant et « soutenir le maire avec force et ferveur ».

Ambre salua les deux duchesses ainsi que la marquise puis sortit de la pièce afin de rejoindre Alexander au rez-de-chaussée. Mais à peine était-elle arrivée au bout du couloir que Blanche vint rapidement à sa rencontre, la démarche gracile, ses pas légers effleurant le sol à chaque foulée. Elle s’arrêta à son niveau puis passa son bras sous le sien afin de la raccompagner comme si de rien n’était, le visage inexpressif.

— Rejoint-moi demain soir, après que le conseil soit passé, chuchota-t-elle, rendez-vous au manoir des de Lussac, là où on logeait l’an dernier, j’ai des choses importantes à te montrer.

— Ça ne sera pas trop risqué pour toi de te rendre en ville sans que personne ne s’en aperçoive ?

— Ne t’inquiète pas pour moi, je sais parfaitement me débrouiller, juste promet moi de ne rien dire au Baron ni à personne d’autre, s’il te plaît.

— C’est au sujet de ta mère ? Tu es complice de sa disparition ?

Blanche lui donna une discrète tape amicale sur la main.

— Tu le sauras demain, je ne te dirais rien de plus pour l’instant. Juste, promets-moi de ne rien dire à personne.

Ambre hocha silencieusement la tête, elles venaient de pénétrer dans les escaliers du hall où tous semblaient les observer. Blanche affichait un air impérial, glacial.

Cette fille à une maîtrise de ses sentiments que personne sur l’île ne peut concurrencer !

En bas des marches, Alexander lui tendit son bras. Les deux partenaires saluèrent leurs hôtes, franchirent le pas de porte et s’engouffrèrent dans le fiacre. Ils se pressèrent l’un contre l’autre, le visage grave, puis partirent, sans un mot, pensifs.

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