LES MONDES ERRANTS – Chapitre 64

Prologue

L’opéra affichait complet en cette soirée du 22 février 1942. Plus aucune place à vendre n’était disponible depuis plusieurs semaines. Au grand dam de cette foule fiévreuse qui attendait désespérément pour venir admirer cette ultime représentation du Chant du Rossignol.

Dès les premières lueurs de l’aurore, les badauds s’étaient amoncelés sur le parvis de l’édifice. Certains importuns audacieux, n’ayant pu se munir de billets lors de la vente, espéraient ainsi marchander avec les admirables chanceux. Ces hommes endimanchés jouaient de leurs charmes et soudoyaient les âmes charitables avec des liasses de billets fièrement exhibés.

La presse avait joué un rôle primordial dans la diffusion de notre œuvre spectaculaire. Les critiques faites lors des représentations antérieures avaient été unanimes, ne tarissant pas d’éloges à l’égard du dernier chef-d’œuvre du maestro valézien, Luciano Davore, créé il y a trois décennies de cela.

Ô maestro Davore, étincelant prodige de ce siècle morose qui, depuis trente ans jour pour jour, n’avait plus donné signe de vie. Lui qui avait jadis déchaîné les passions ardentes dans ses opérettes. Symbole de la réussite puis de la décadence, il était l’énigmatique étranger auréolé de succès, fauché au sommet de sa gloire par cet infortuné événement.

Alors que je m’apprêtais pour l’ultime représentation, me contemplant dans le miroir sous toutes les coutures, mon œil glissa sur le journal posé sur ma coiffeuse. J’avais ramené auprès de moi cette gazette de l’époque dont la une affichait : « Miss Hannah, nouvelle pièce maîtresse de Mr Davoreet future voix de la Nation ? ». Sous ce titre racoleur, une photo monochrome à mon effigie remplissait l’intégralité de la page.

J’arrêtai de me maquiller, laissant mes rides apparentes cercler mes yeux bleus voilés par le poids des années, pour détailler mon reflet de jeunesse. J’y étais représentée debout, entourée par de foisonnants bouquets de fleurs offerts généreusement par mes admirateurs.

Ainsi capturée, on ne pouvait voir que mes yeux de pervenche, bien mis en valeur par mon visage juvénile au teint laiteux et cerné par ma chevelure brune aux reflets chocolat. Peinturée de rouge à lèvres, ma bouche était noire, donnant à mes lèvres pulpeuses une forme de cœur. Et ma nuque élancée aux clavicules creusées accentuait la finesse de mon corps d’ordinaire qualifié de maladif.

Il est vrai que ce fut un réel miracle que moi, Hannah, la petite cantatrice des faubourgs, eût été choisie par Luciano lui-même pour interpréter l’impératrice et courtisane Eugenia Danza, l’héroïne de cette tragédie. Un premier rôle tout à fait inattendu et inespéré pour une jeune femme qui n’avait que jusque-là été cantonnée à la figuration, voire exceptionnellement à des rôles secondaires dénués d’intérêt et dépourvus d’impacts sur ma carrière.

Quel émerveillement ce fut lorsque maestro m’eut fait part de cette incroyable promotion : « La chance d’une vie ! » m’avait-il déclaré quand il m’avait pris à part dans son bureau pour m’annoncer la nouvelle, à l’abri des oreilles indiscrètes. Je me souviendrais encore, et ce jusqu’à la fin de mes jours, de ses pupilles brillantes d’une admiration contenue alors qu’il m’avait surprise lors de mon rituel.

Seule dans la loggia, j’avais pour habitude de chantonner et de danser le soir venu afin d’extérioriser la pression que mon corps refoulait. Telle une petite diva champêtre, je faisais tournoyer ma robe afin que ma flanelle épouse le mouvement de ma voix, partie en envolée lyrique sans que je m’en aperçoive. Attiré par le bruit, le maestro s’était adossé contre la porte qu’il avait pris soin de fermer pour éviter tout brouillage auditif extérieur et se concentrer sur le spectacle vivant que je lui offrais innocemment.

J’eus manqué de m’effondrer lorsque, tout juste sortie de ma rêverie et pouffant comme une bienheureuse, je l’avais vu se tenir derrière moi à m’observer en silence. Le cœur tambourinant contre ma poitrine, j’avais peiné à respirer, angoissée à l’idée d’avoir mal agi ou troublé l’un des plus éminents cerveaux de notre glorieuse Ausztracia.

Je souris puis reposai la gazette. Gagnée par la mélancolie, je m’assis sur mon siège de velours et me laissai envahir par les souvenirs de cette époque passée.

Chapitre Précédent |

Sommaire | 

Chapitre suivant |

Vindyr

Recent Posts

Reincarnated Mage With Inferior Eyes chapitre 37

Chapitre 37 : La ville sans sommeil : Paracenos Le premier jour des vacances d'été,…

9 heures ago

Sovereign of Judgment – Chapitre 69

Épisode 5 : CitoyennetéChapitre 69 : Évaluation des progrès (3) De loin, cela avait l'air…

2 jours ago

Tour des Mondes – Chapitre 402

Merci aux donateurs du mois pour la Tour des Mondes ! ! Max la castagne…

2 jours ago

Yondome Wa Iyana Shi Zokusei Majutsushi – Chapitre 94

  Chapitre 94 : La visite de la maison du demi-vampire pour conquérir le singe « D’après Isla,…

3 jours ago

NORDEN – Chapitre 40

Chapitre 19 - Sororité inespérée Une fois libérée des griffes de ses tourmenteurs, Ambre était…

5 jours ago

The Novel’s Extra – Chapitre 345

Chapitre 345 : Réunion (2) Tôt le matin, alors que la lune brillait encore dans…

6 jours ago