Chapitre 1 – Un homme galant
Vendredi 9 décembre 1910. C’était une journée de fin d’automne comme une autre, du moins l’était-elle jusqu’à ce que le maestro pénétrât en toute discrétion dans mon sanctuaire et m’accordât cette opportunité que jamais je n’aurais pu espérer. Après que j’eus accepté de bonne grâce cette proposition des plus alléchantes, Luciano décida de m’offrir un verre que nous partîmes déguster en toute convivialité au café de l’opéra.
Pour y accéder, nous empruntâmes le majestueux escalier en marbre blanc tapissé d’une moquette écarlate. Nous descendîmes les marches sous l’œil inquisiteur des statues d’or et d’ivoire, traversâmes le hall dallé à la manière d’un échiquier puis pénétrâmes auLys d’Or situé à l’entrée de l’édifice. Je n’avais eu que rarement l’occasion de me rendre en ce lieu où les consommations ainsi que les mets étaient bien trop onéreux pour mon porte-monnaie.
Monsieur Davore salua le personnel et me guida au fond de la salle en direction d’une alcôve isolée. Le nez en l’air, j’admirai ce décor qui se teintait d’une ambiance art nouveau. De belles boiseries serpentaient le long des murs outremer où les cadres dorés ourlaient des peintures de femmes nues aux postures lascives. La moquette noire amortissait le bruit de nos pas. Il était donc aisé d’entendre les discussions et les confidences de la clientèle désinhibée.
Arrivés à notre table, le maestro m’invita à m’asseoir face à lui. Je m’exécutai, tentant de rester digne bien qu’agitée par l’excitation et le plaisir de passer un moment en sa charmante compagnie. Après avoir trinqué, nous entamâmes le breuvage et laissâmes l’alcool délier nos langues d’ordinaire muselées.
Au fur et à mesure que je dégustais cette boisson aux lueurs flavescentes semblables à de l’or, je sentais mes membres devenir cotonneux et mon esprit s’évaporer dans les nimbes brumeux.
Au fil des questions intimes qu’il me posait en toute impunité, par simple curiosité, je fus envahie par des pensées confuses, faisant éclore d’anciens vestiges de ma mémoire. Mon enfance de misère et ma jeunesse laborieuse ressurgirent avec fulgurance et cela me froissa.
Sitôt mon amertume déversée, la discussion changea pour s’engager sur des notes plus légères et joviales. Nous parlâmes de nos passions, de nos loisirs, des œuvres qui nous avaient tant impactés, allant même jusqu’à évoquer nos petites manies singulières. Je commençai à voir, à travers mes yeux embués du filtre de l’ivresse et de l’euphorie, toute la beauté et le talent de cet homme de seize ans mon aîné, pour qui j’avais toujours voué une admiration infaillible.
Ce fut donc tout naturellement que nos lèvres vinrent à s’effleurer, se posant l’une contre l’autre pour aller se cueillir mutuellement. Nous échangeâmes un baiser incontrôlé en cet instant suspendu hors de la réalité. Ce toucher subtil m’électrisa et fit naître en moi une exquise sensation de chaleur. Cette vague me submergea toute entière, dévorant allègrement mes fibres. Le visage rubescent, je détournai le regard, gênée par cet échange si vif et spontané avec celui que j’apercevais de temps à autre depuis près de quatre ans.
Sans que j’ose l’avouer, monsieur était une source incontestée de mes pensées érotiques. Je fus néanmoins surprise, lorsque je reportai une timide œillade sur sa personne, de le voir tout aussi confus par ce geste impulsif ; l’imperturbable maestro faisait-il preuve de chasteté ou bien jouait-il la carte du séducteur courtois et patient, comme il le répétait régulièrement auprès de ses oiselles. Celles qui lui tournaient autour comme des vautours, victimes de son charme et avides d’être dévorées par ce beau paon.
Serviable et ne souhaitant pas s’éterniser sur cette situation qui nous perturbait tous deux, il se proposa de m’escorter jusque chez moi de peur que mon état d’ébriété ne me permette d’accomplir un tel périple en solitaire. Je voulus décliner, honteuse d’exiger cette tâche de sa part, puis me résignai. Car, alors que je me levai, je sentis le monde chavirer et mes jambes fébriles se dérober sous mon poids plume. Il resta donc à mes côtés, me tenant le bras de sa poigne virile afin de m’éviter de trébucher. L’espace ondulait et j’eus toutes les peines à focaliser ma vue brouillée sur le moindre pas que j’effectuai.
Il était rare que je boive plus de deux verres, trois lors des grandes occasions. Là, sans le savoir, nous avions bu l’équivalent d’une demi-bouteille de champagne et deux verres de spiritueux. Certainement trois ou quatre d’ailleurs, dont un d’absinthe dont je n’osais imaginer le degré.
Nous traînâmes péniblement nos corps amollis en dehors de l’institution, la démarche pantelante et soufflant comme des veaux. Enfin arriva le moment où tout filtre raisonné disparut. Nous rîmes alors à gorge déployée aux moindres de nos gestes ou à nos remarques absurdes. Nous étions deux ivrognes dépourvus de dignité. Au lieu de contrôler cet effet de dégourdissement, nous nous laissâmes au contraire envahir par cette émotion pure, sous l’œil inquisiteur des spectateurs annexes.
Dehors, il faisait nuit noire. Les becs de gaz éclairaient le parvis majestueux, disposés le long de cette large avenue pavée où fiacres et oiseaux nocturnes déambulaient. Les silhouettes informes créaient un jeu d’ombre mouvant, leurs masses tantôt illuminées par les nitescences flamboyantes des lampadaires, tantôt avalées par la profondeur des ténèbres. Un faible crachin tombait par intermittence, rendant la chaussée glissante et faisant ressortir les effluves âcres de pierre humide.
Nous patientâmes silencieusement sous ce froid pénétrant de l’hiver naissant, accolés l’un à l’autre afin de nous réchauffer de nos chaleurs respectives. Luciano me dominait d’une bonne quinzaine de centimètres et encerclait mon corps de sa silhouette élancée. Ma tête proche de son cou, je pouvais humer son parfum musqué aux notes d’agrumes qui émoustillèrent mes sens d’ores et déjà alertés. Les battements vigoureux de son cœur tambourinaient contre sa poitrine, faisant vibrer l’ensemble de ma colonne vertébrale. Je fus parcourue d’un frisson lorsque je me risquai à jeter une œillade en sa direction pour venir admirer son visage aux traits harmonieux à la peau claire.
En contre-plongée, je pus détailler sa magnifique mâchoire où ses lèvres gardaient jalousement deux belles rangées de dents blanches. Une barbe blonde taillée à la Van Dyck décorait son menton, lui conférant un charme indéniable. Je relevai les yeux puis contemplai son nez aquilin, aux narines aussi fines que l’étaient ses lèvres.
Quand je plongeai mon regard dans ses yeux céladons, je fus tout en émoi. Grâce aux vapeurs d’alcool et à la fatigue, ses pupilles brillaient, reflétant les halos scintillants des réverbères. À cette vision, mon cœur de mésange s’emballa. J’étais littéralement fascinée par cet homme.
Me voyant grelottante comme une feuille morte, il déboutonna sa veste et m’aida à l’enfiler. J’eus toutes les peines à vouloir décliner cette proposition muette qui sonnait comme un ordre lorsqu’il agrippa fermement mon poignet pour passer ma main dans la manche. Oh seigneur que cette veste est confortable ! Chaude et douillette tel le nid d’une hirondelle, imbibée de cette fragrance délicieuse que je humai à pleins poumons afin de la délecter au mieux.
Quelle étrange sensation s’emparait de mon être ? Je n’étais pourtant pas une sentimentale mais jamais de ma vie je n’avais ressenti un tel désir pulsionnel, cet appel viscéral de la chair, que j’éprouvais présentement.
Je n’avais jamais eu d’attirance particulière pour les spécimens masculins que je fréquentais. Il s’agissait principalement d’aventures, souvent sans lendemain, dans le but de m’amuser un peu lorsque la solitude me pesait. Car mes parents, éternellement surmenés, ne m’accordaient guère ce genre de futilité. Je ne possédais pas non plus de fortune, disposant simplement d’un maigre salaire qui ne me permettait pas d’effectuer de folies. À peine avais-je de quoi m’offrir un verre ou un vêtement de temps à autre.
Pour passer le temps, je jouissais d’activités sans nécessité financière que la capitale offrait en abondance : promenades, visites de musée… Et pour égayer mes soirées moroses, je ramenais parfois un garçonnet dans ma couche. Auprès de lui, je jouais à ces jeux d’adultes que j’avais découverts bien trop tôt à mon goût, dans un souci d’imiter mes camarades. Contrairement à mes attentes, mes premiers ébats m’avaient laissé pas mal de déception.
Mais là, tout était différent, je ressentais pour ce maestro une sensation nouvelle, inexplorée. Était-ce l’alcool qui faisait chavirer mes pensées ? La perspective de cette promotion inattendue, sur le devant de la scène ?
Un fiacre s’arrêta juste devant nous. Courtois, le maestro Davore m’ouvrit la porte. Il me tendit sa main pour aller cueillir la mienne et m’aider à grimper à bord. J’eus l’impression de me sentir duchesse, traitée avec le plus grand respect. À l’intérieur, je m’installai et il fit de même en s’asseyant à mes côtés, la tête haute et le corps roide.
Le cocher fouetta ses chevaux et le véhicule se mit en mouvement. Le silence latent et le cahot des roues contre le sol me berçaient. Je peinais à conserver les yeux ouverts, les laissant se clore, totalement vaincue par mon état.
Sa voix parvint à mon oreille, le timbre doux, comme un murmure à peine audible. Je remarquai que je m’étais assoupie. J’eus toutes les peines du monde à ouvrir un œil et constatai que le véhicule était immobilisé. Dehors, une pluie diluvienne s’abattait, frappant contre les carreaux où les gouttes s’élançaient dans une course effrénée.
— Nous sommes arrivés chez vous, mademoiselle Wagner. Avez-vous vos clés aisément accessibles ?
Un bâillement s’extirpa de ma bouche avant que je n’eusse pu mettre une main devant par bienséance. Puis je glissai mes doigts dans ma sacoche et entrepris de fouiller pour retrouver mon trousseau. Durant mon inspection, je fis choir bon nombre de mes biens. Les clés de mon appartement en main, je rassemblai mes affaires éparpillées, les engouffrant par réflexe dans mon sac ainsi que dans les poches de la veste. Enfin, je me levai et sortis à sa suite.
Tout aussi galant, Luciano paya le cocher pour sa course et m’aida à regagner mon logis. Mes jambes flageolantes se révélaient incapables de me soulever convenablement sans assistance extérieure. Dans la pénombre, il prit mon bras qu’il passa derrière sa nuque et posa une main sur ma hanche. J’eus l’amère sensation d’être une infirme et le fait de voir le maestro, mon supérieur de surcroît, me tenir de la sorte m’asséna une pointe au cœur tant j’eus l’impression d’abuser de sa bonté et d’user de sa patience.
Nous manquâmes de trébucher à diverses reprises tant je m’affalais sur lui comme un poids mort. Le pauvre devait être à bout de force, je l’entendais haleter et tousser discrètement. Nous gravîmes tant bien que mal les marches du perron, nous retrouvant sous la marquise en verre, dorénavant à l’abri des gouttes. Nous étions trempés et grelottants. Il s’empara de mon trousseau et parvint à ouvrir une première porte après plusieurs vaines tentatives pour insérer la clé dans la serrure.
D’instinct, je le dirigeai vers la troisième à gauche, marchant d’un pas lourd sur ce vieux parquet grinçant. Arrivés devant l’entrée, j’entendis les jappements de Walf, mon bichon frisé. Luciano ouvrit cette seconde porte avec autant de dextérité que la première et nous fit entrer dans l’appartement. Certainement apeuré par cette présence nocturne inconnue qui l’avait extirpé de ses songes, Walf se mit à aboyer et à grogner contre l’intrus. Malheureusement, je n’écoutai ses alertes que d’une oreille à demi sourde.
Un cri étouffé suivi d’un juron me réveilla de cette torpeur et je remarquai, horrifiée, que mon chien venait de mordre le mollet de mon humble sauveur. Je le rabrouai sèchement et le chassai de la pièce à coups de sermons. Diable ! Quelle plaie ce cabot parfois ! La mine renfrognée, j’accordai un regard désolé à mon bienfaiteur.
— Merci pour votre aide, lui dis-je en tentant de trouver les mots sans bafouiller. Je suis terriblement désolée pour le chien. Promis, je veillerai à le punir pour cela.
— Ne le soyez nullement. Il n’y a rien de grave, me confia-t-il en passant une main dans ses cheveux gorgés d’eau, tout ira bien pour vous, mademoiselle Wagner ?
Sans pouvoir décrocher un son, j’opinai. Il prit ma main et y déposa un baiser langoureux. Cette caresse fit dangereusement accélérer mon rythme cardiaque. J’aurais pu rester des heures ainsi, mes doigts conservés dans sa paume. Ne souhaitant pas abuser davantage de son temps et le voyant tout aussi épuisé que je l’étais, je ne pus m’empêcher de ressentir un aigre sentiment de culpabilité. Je ne pouvais me résoudre à le laisser repartir seul dans son état. Où habitait-il ? Je ne le savais guère mais au vu de sa fortune, de sa renommée et de son train de vie, certainement pas dans mon quartier.
Mes lèvres s’ouvrirent spontanément pour lui proposer de passer la nuit ici. Je n’étais pas bien riche mais possédais tout de même un canapé confortable en plus de mon lit à plume. De ce fait, je pouvais loger quelque présence de passage.
Le voyant se rembrunir à ma proposition, je me justifiai en lui assurant qu’il serait bien malaisé de le laisser poursuivre sa route dans son état. Plus aucun fiacre ne devait circuler à cette heure tardive et il était si blême que je m’en serais voulu s’il tombait d’évanouissement en pleine rue, sans personne pour alerter d’éventuels secours.
Il fut en proie à une hésitation puis finit par acquiescer. Je me doutais que cette situation le gênait, mais ne pouvais me résigner à le laisser s’en aller ainsi, même si je comprenais son rechignement. Après tout, il était mon employeur et jouissait d’une réputation aussi sacrée que celle d’un évêque. Qu’en serait-il des commérages et des ragots colportés si quelqu’un nous apercevait ensemble, ici ? Les gens jaseraient de voir ce maestro auprès d’une illustre inconnue dépourvue d’attrait et de fortune. D’autant que notre baiser, échangé en toute impunité une heure plus tôt, ne devait pas être passé inaperçu aux yeux de certains curieux.
Malheur, que cette situation est digne d’un cliché ! ne pouvais-je m’empêcher de songer.Combien de peintres, compositeurs, photographes et artistes étaient-ils tombés dans les bras de leurs muses ou de leurs modèles ? Une grande majorité, nul doute là-dessus.
Je connaissais quelque peu la biographie de mon éminent employeur et savais que maestro Davore, cet homme méticuleux et droit en apparence, ne dérogeait pas à cette règle bien ancrée chez les génies créateurs.
D’une démarche gauche, je lui indiquai mon modeste salon puis allai vers ma commode de laquelle je sortis des serviettes ainsi qu’une couverture afin qu’il puisse se sécher avant d’aller dormir. Je n’avais pas d’habits pour lui seoir. Ainsi, le voyant grelotter, je lui conseillai d’utiliser ma douche pour se réchauffer.
Je possédais une salle de bain privative construite il y a peu et jouissais du chauffage au gaz ; une chance de privilégiée dans cette ville encore majoritairement dépourvue de ces accès de confort. Je lui proposai ensuite de faire sécher ses affaires trempées sur le gros radiateur en fonte.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, ajoutai-je en hâte, n’hésitez pas à vous servir. Faites comme chez vous.
Après un dernier regard accordé, je m’isolai dans ma chambre puis, frappée d’épuisement, m’effondrai sur le matelas une fois mes chaussures et ma veste ôtées, n’ayant plus la force de me dévêtir du reste. Enfin, je fermai les yeux et me laissai sombrer dans les bras de morphée.
Un grincement de porte suivi de tintements de griffes sur le parquet m’extirpèrent de ma rêverie. Dans un état semi-conscient, j’entendis des jappements étouffés à chaque fracas d’une masse contre le sol ; Walf essayait désespérément de grimper sur le lit en sautillant. Au bout de cinq tentatives, il parvint à un succès et je sentis sa truffe humide se presser contre mon front. Je grognai et le repoussai gentiment, écœurée par son haleine de croquettes mêlée de tartre.
La tête lourde et l’esprit embué, j’ouvris péniblement un œil. L’espace autour de moi demeurait instable, continuant de valser quelque peu. J’avais du mal à focaliser mes pupilles sur un point précis mais compris que j’étais allongée dans mon lit, le corps pris en étau entre les draps et la couverture. Lentement, je bougeai une main pour venir essuyer mon visage et m’aperçus que mes muscles tressaillaient. Combien de temps avais-je dormi ? Je levai la tête et me concentrai sur le réveil posé sur ma table de chevet dont les aiguilles indiquaient dix heures trente. Mince, qu’il est tard !
Reprenant peu à peu conscience, je faisais défiler dans ma mémoire vacillante les souvenirs de la soirée que je venais de passer. Je revis nettement le baiser échangé ; le dernier point que je distinguais parfaitement avant que tout devienne flou.
J’écarquillai les yeux et plaquai une main sur ma bouche. Mon Dieu qu’ai-je donc fait ? m’exclamai-je en mon for intérieur, horrifiée par mon comportement. Je pris Walf dans mes bras et le cajolai. Visiblement heureux que je m’intéresse à lui, mon chien donna de vifs coups de langue et pressa sa tête pelucheuse contre ma poitrine.
Je ne pouvais consentir à sortir de cette chambre. Bien sûr, je le devais, mais l’idée de croiser le maestro de l’autre côté me rendait fort mal à l’aise. Et s’il était encore présent ? Pire ! s’il était nu et profondément endormi ? Je portai une main à ma bouche et gloussai.Oh ! pourquoi ai-je ce genre de vision !
Mon doute se dissipa lorsque je m’aperçus que la veille, j’avais laissé la porte de la chambre close avant de m’endormir. Walf était incapable de l’ouvrir par lui-même. Je supposai donc que monsieur devait sûrement être réveillé. Sauf si mon chien s’était découvert un incroyable talent durant la nuit et qu’il pouvait miraculeusement tourner les poignées à l’aide de ses courtes pattes. La coïncidence en serait ridicule et l’appréhension me faisait penser à des choses insensées.
Plus rassurée à cette idée, je me levai et me changeai en hâte, délaissant mes habits moites contre du linge propre, puis me dirigeai vers le salon. Je poussai la porte entrebâillée et entrai dans la pièce attenante.
À ma grande surprise, le canapé était libre. Les draps avaient été soigneusement pliés et empilés dans un coin. Je tendis l’oreille ; pas le moindre bruit hormis le tintement de l’horloge et l’animation de la chaussée ne se faisait entendre.
Je levai mes bras au ciel, m’étirai de tout mon long et inspirai profondément. Une odeur de café parvint à mes narines, m’ouvrant l’appétit. Je remarquai, ravie, que la boisson avait été préparée il y a peu. En touchant l’anse, la cafetière à piston était encore brûlante et une légère fumée s’extirpait du bec verseur. Assoiffée et désireuse de dissiper ma torpeur latente, je me servis une bonne auge de liquide noir à l’arôme puissant et le portai à mes lèvres.
Je fus contrariée de constater l’absence de mon hôte qui semblait avoir quitté les lieux. J’eus même un pincement au cœur en songeant qu’il était peut-être parti précipitamment sans que j’eusse à honorer sa présence ou sans avoir pu m’excuser pour mon comportement de la veille. Je sentis poindre le poids de la culpabilité à la pensée que j’avais dû clairement le froisser malgré moi.
Alors que je me retournai pour m’asseoir, j’aperçus un sachet kraft posé sur la table de ma cuisine, à côté d’une feuille de papier. Intriguée, je m’approchai et lus le message écrit d’une lettrine fine et élancée, presque féminine : « Pardonnez de devoir fuir votre logis en toute discrétion mademoiselle Wagner, mais le devoir m’appelle. J‘ai des affaires urgentes à régler et je ne souhaitais nullement vous importuner en vous réveillant. Je vous revois donc lundi, lors de votre séance. En espérant que le froid de la veille n’ait pas endommagé votre jolie voix de tourterelle. Profitez-donc de ce week-end pour vous reposer. Luciano S. Davore. »
Tel un soufflet, ma pression retomba d’un seul coup. Ma respiration, que j’avais retenue lors de la lecture, reprit son rythme normal. Je poussai un soupir de soulagement. Rassérénée, j’ouvris le sachet kraft et en sortis un croissant encore chaud. « Galant », ce terme lui convenait tout à fait. Je rompis la friandise et la portai par bouchées à mes lèvres. Le goût exquis du beurre fondait à mon palais pour venir lubrifier mon œsophage que l’alcool avant tant irrité. Du bout de mon doigt mouillé par la salive, je ramassai les miettes que je suçai par la suite pour en capturer les derniers arômes. Quel délice ! Ciel, que j’ai hâte d’être à lundi !
Sommaire |
Merci aux donateurs du mois pour la Tour des Mondes ! ! Leslie V.// Max…
Chapitre 20 -Virevoltes émechées Plus radoucie grâce sa conversation intime auprès de la duchesse, Ambre…
Chapitre 346 : Réunion (3) L'enfant a progressé rapidement, et le maître s'est rendu compte…
Chapitre 331 : Qu’est-ce qu’il vient de se passer ?! 『Donc voilà ce qui s’est passé,…
Chapitre 37 : La ville sans sommeil : Paracenos Le premier jour des vacances d'été,…
Prologue L'opéra affichait complet en cette soirée du 22 février 1942. Plus aucune place à…