Chapitre 20 – Epilogue
« Lundi 7 novembre 288
CONDAMNATION ET ARRÊT
Suite au procès de l’affaire von Tassle et à l’ordonnance de Monsieur le Marquis Lucius Desrosiers, la loi interdisant la circulation de l’Écaille de Wyvern sur le territoire a été promulguée par le parquet.
La loi a été adoptée à la majorité. La drogue est désormais formellement interdite. Toute personne en faisant le commerce ou la consommant sera poursuivie pour trouble à l’ordre public et passible des plus lourdes sanctions (…) Rappelons-le, monsieur le baron Ulrich Desnobles a été sauvagement assassiné alors qu’il se trouvait en pleine rue, non loin des quartiers portuaires, par un citoyen dont on ignore encore l’identité à ce jour. Des traces de Wyvern dans l’organisme et de griffures émanant d’une main prédatrice ont été découvertes sur la victime dont le cadavre a été retrouvé dans un état des plus alarmants ; corps éventré à de multiples endroits, gorge tranchée, lambeaux de chair éparpillés (…) »
Assis à son bureau, Alexander reposa le journal d’une main tremblante et se servit un verre d’eau qu’il but d’une traite afin de dissiper son émoi. Il étouffa un sanglot et essuya la larme de joie qui perlait sur sa joue, heureux de ce dénouement qu’il n’espérait pas en sa faveur. Enfin, il l’avait vengée ! Enfin, il était parvenu à rendre justice ! Pourtant, malgré cette liesse momentanée, il se sentait las et épuisé ; le procès avait été aussi long qu’éprouvant.
Il avait été auditionné à de multiples reprises par les magistrats dans le but de constituer un dossier visant à préserver la notoriété de son géniteur puis à bannir définitivement l’usage de la Wyvern sur le territoire. Pour se faire, il s’était rendu à plusieurs reprises au palais de justice. Là-bas, dans une cellule austère et sous l’œil vigilant des forces de l’ordre, il avait dû décrire avec un soin minutieux le comportement de feu son père.
Comme son oncle le lui avait suggéré, il fallait à tout prix préserver la mémoire du baron père, qu’importe la quantité de mensonges qu’il fallait avancer pour persuader l’auditoire et désigner le pianiste déchu comme une victime et non un bourreau. Si l’on préservait sa renommée, le public serait nettement plus enclin à pleurer ce martyr innocent, soumis à l’attraction néfaste de cette maudite substance.
De plus, Alexander conserverait pour lui ses failles et les multiples tortures qu’il avait endurées au fil des années. Nul adversaire ne pourrait retourner ses faiblesses contre lui, pas même les marquis de Malherbes et von Eyre, les seuls à connaître les sévices qu’Ulrich avait osé commettre sur son fils unique. Les deux éminences devaient dorénavant faire preuve de discrétion et museler leur langue. Car si le peuple apprenait l’existence des combats clandestins ayant eu lieu dans les entrailles du Cheval Fougueux et les sacrifices de nombreux innocents, souvent des pauvres ères défavorisées et toxicodépendants, nul doute qu’une insurrection pourrait advenir. La population se révolterait et la caste Élitiste serait plus que menacée. Pour préserver un semblant de paix et d’équilibre, on ne pouvait se permettre de laisser un tel esclandre opérer.
Bien qu’il lui fût particulièrement difficile de s’abaisser à une telle extrémité, Alexander avait approuvé le stratagème proposé par son oncle et avait éhontément menti en louant les nombreuses qualités de son père ; cet être aimant, droit et attentionné faisant tout son possible pour épauler son fils et l’insérer dans la haute société. À l’image de leur employeur, les domestiques avaient appuyé le témoignage d’Alexander. Tous trois avaient confessé un florilège d’éloges concernant le baron père qui, selon eux, était un maître irréprochable et très apprécié malgré sa dépendance notoire à la Wyvern. La drogue avait grandement détérioré son état tant physique que mental ces dernières années. Et les rapaces de la presse s’étaient empressés de pondre une myriade d’articles sur le sujet. Pendant des semaines, la mort du baron par un énigmatique inconnu avait fait la une des journaux. Car on avait rarement l’occasion d’assister à un incident d’une telle ampleur dramatique.
En revanche, hormis la poignée d’individus présente au moment de l’événement, personne n’avait eu connaissance du véritable déroulé des faits. Lors de son duel contre le fruit de ses entrailles, Ulrich s’était acharné sans aucune retenue. Le combat avait pris place au beau milieu de la nuit, dans le quartier portuaire de la ville de Varden, un lieu désert et isolé où il suffisait de jeter le cadavre du perdant, confiné dans un sac lesté de pierres, par-dessus les lattes du ponton pour s’en débarrasser sans risqué d’être découvert. L’assaut fut court mais sanglant. Le père contre le fils, armés d’un gantelet aux griffes acérées, enivrés par la haine et le ressentiment. Nulle casaque ne protégeait leur peau seulement couverte de leur chemise et d’un pantalon de toile. Au final, il n’y avait eu aucun vainqueur.
Grâce à une lettre anonyme, que l’on apprit plus tard avoir été envoyée par une Séverine désespérée, Desrosiers avait eu vent du duel et s’était empressé d’intervenir. Il était parvenu à mettre fin au combat bien que les deux hommes étaient déjà grièvement blessés, leur sang poisseux s’écoulant des multiples entailles qu’ils s’étaient mutuellement infligées.
Ulrich s’apprêtait à être mis au fer lorsqu’Ambroise, un poignard dans les mains, avait tranché net la gorge de son ancien maître. Il avait opéré son geste sans la moindre pitié et sous l’œil pétrifié des quelques témoins dont le marquis de Malherbes en personne qui, ne pouvant s’insurger de peur d’être dénoncé à son tour, avait dû s’abstenir de proférer tout esclandre.
Après des mois de convalescence, Alexander s’en était miraculeusement sorti. Ses blessures n’étaient guère profondes et n’avaient pas atteint de points vitaux. Toutefois, l’alliage n’avait pu permettre une bonne cicatrisation et l’hémorragie avait été sévère. Il avait été touché à deux reprises ; une lacération diagonale sur le torse et une horizontale au milieu du dos, gravant chacune l’empreinte de quatre griffes distinctes qui marqueraient à vie son corps décharné.
Alexander se redressa. Il s’appuya sur le dossier de son siège et hoqueta. Son cœur tambourinait violemment contre sa poitrine tant il était rongé par la solitude, ne supportant guère la perte tragique de celle qui se trouvait présentement à ses pieds.
Désirée avait la tête posée sur sa cuisse et l’admirait amoureusement de ses grands yeux larmoyants. Même sous cette forme, elle conservait ce regard qui le ravissait autant qu’il le troublait. Il esquissa un sourire triste et la gratifia d’une caresse sur le crâne. Puis il se leva, prenant grand soin de ne pas aggraver ses plaies en voie de guérison, et partit en direction des jardins.
Il avançait d’un pas lent et traînant. La chienne marchait à ses côtés, le flanc pressé contre le bassin de son maître bien aimé. Une fois dehors, il s’accouda à la rambarde auprès d’Ambroise qui fumait une cigarette tout en contemplant le domaine d’un œil vague, ses cheveux noirs balayés par la brise. Ce dernier lui adressa un sourire complice puis ricana en observant la chienne.
— Je vois que même sous cette forme, elle ne te quitte plus ! se contenta-t-il de dire.
Alexander opina du chef.
— Il faut croire qu’elle tient ses promesses.
Ambroise se racla la gorge et prit une voix aiguë :
— Je serai toujours ta charmante chienne dévouée… Qu’est-ce que je détestais quand elle te disait cela !
— Le renard aigri a toujours été jaloux de la douce levrette, railla le baronnet, tu as toujours été un sauvage et un incroyable râleur mais également un bon et loyal serviteur.
— Et crois-moi que je le serai encore jusqu’à la fin de mes jours, avoua le domestique en crachant un nuage de vapeur.
Il y eut un long silence où tous deux se contentaient d’observer le paysage, l’air songeur. Il faisait bon en ces journées d’automne, le soleil rasant projetait ses rayons mordorés sur le domaine. Les feuilles aux couleurs brunies et flamboyantes tapissaient les herbes folles et s’amoncelaient aux racines des arbres. Le lilial rosier déployé sous le noyer avait gagné en vigueur en l’espace de dix mois.
Hormis Désirée, deux autres chiens arpentaient le domaine. Étant âgés d’à peine plus d’une année, ils jappaient et se coursaient tour à tour, batifolant dans les jardins avec l’énergie de la jeunesse. Ils avaient un pelage long moucheté d’une jolie robe merle et étaient bien plus petits de taille et trapus que la levrette. Les bergers des aravennes, un mâle et une femelle, offraient de la gaieté en ce lieu devenu si froid et sévère depuis la transformation de la friponne.
— Que comptes-tu faire ? demanda Alexander. Plus rien ne t’engage à rester à mes côtés désormais, tu es libre de mener ta vie maintenant que le procès est terminé.
Ambroise prit une bouffée de cigarette et expira avec lenteur :
— Rester à tes côtés. Endosser le statut de domestique en apparat mais travailler avec toi si tu me l’y autorises. Je sais que tu veux défier l’Élite, entrer dans la magistrature et faire carrière en politique. Et toi comme moi avons le même but ! Je veux les voir condamnés, les faire souffrir comme ils nous ont fait souffrir depuis notre enfance !
— Tu es vraiment sûr de toi ? L’Élite est impitoyable et le marquis de Malherbes a déjà une dent contre toi depuis que tu as tué mon père sous ses yeux. Cet homme est vraiment dangereux et tu risques gros à l’énerver davantage. Sans parler de von Dorff… Heureusement que mon oncle a su intervenir à temps et nous protéger d’une éventuelle sentence. Mais je doute qu’il puisse se le permettre à l’avenir.
— Je me fiche éperdument de risquer ma vie et je veux ma vengeance ! Tu as besoin d’alliés Alexander et avec moi à tes côtés nous pourrons aisément convaincre les noréens ainsi que le bas peuple aranéen de te faire confiance ! Nous avons besoin l’un de l’autre pour réussir dans cette mission. Et en restant auprès de toi, maman et Pieter seront en sécurité. Je veux garder un œil sur elle malgré le fait que je pars vivre prochainement à la campagne auprès de Judith.
— Tu es sûr de ne pas vouloir vivre ici ? Je peux vous laisser la chambre d’amis ou même mon ancienne chambre. Elles ne sont pas très spacieuses, je te l’accorde, mais elles sont confortables. Vous y serez bien et en sécurité.
Le domestique souffla et écrasa sa cigarette sur la rambarde. La cendre s’éparpilla au vent.
— Merci pour ta généreuse proposition, j’avoue que c’est tentant, mais je me dois de la refuser.
Il planta ses yeux noirs dans ceux de son maître et esquissa un sourire d’une gaieté inhabituelle.
— Je vais être père Alexander, Judith attend notre enfant ! Elle est enceinte depuis près de trois mois.
Le Baron écarquilla les yeux. Il s’approcha et le félicita d’une franche accolade. Leur animosité d’antan s’était totalement évaporée et leur camaraderie se renforçait au fil des années. Quand ils rompirent le contact, ils portèrent à nouveau leur regard au loin et virent Séverine rentrer des courses, assise en amazone sur le dos de l’unique palefroi palomino restant. En l’apercevant, la sémillante Désirée aboya de joie puis partit la rejoindre à vive allure. Du haut de ses longues pattes fuselées, elle valsait entre les feuilles et les fourrés, la queue fouettant l’air avec vigueur et la langue pendante.
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