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NORDEN – Chapitre 33

Chapitre 12 – Entrevue nocturne

La nuit naissante enveloppait Norden de ses vapeurs caligineuses lorsque Anselme, hissé sur Balthazar, regagna le manoir. Sitôt rentré, il toqua à la porte nichée au pied de l’escalier du hall, si discrète pour qui n’y prenait pas garde. Cette dernière donnait accès au bureau, une pièce somptueuse et richement décorée qui regroupait à elle seule la fortune mobilière des von Tassle. Aussi spacieuse que lumineuse durant la journée, ses deux grandes baies vitrées orientées plein ouest s’ouvraient sur la roseraie et ses chimères sculptées. Alexander en avait fait son sanctuaire privé dont seuls lui et Séverine en possédaient la clé.

Tandis qu’il patientait, le jeune homme contempla son obscur reflet dans le minuscule miroir annexe. Il grimaça devant son apparence négligée puis réajusta ses cheveux ainsi que le col de son veston, coloré de maudites taches graisseuses qu’il n’avait su, malgré l’acharnement opéré à l’aide d’un chiffon imbibé d’eau saline, effacer complètement. De plus, l’odeur de nourriture, de feu de cheminée et de tabac froid imprégnait les fibres de ses vêtements.

Comme une fois par semaine depuis près d’un mois, le corbeau avait pris l’habitude de dîner en compagnie de la chatte-viverrine qui, libérée de toute obligation envers sa petite sœur, avait du temps libre à lui accorder. En plus du samedi, ils se retrouvaient généralement le mercredi après-midi, se baladaient en ville, flânaient ou butinaient les échoppes sans réelle inclination à la dépense. Puis, le soir venu, ils partageaient un repas avant que chacun ne rentre à son logis respectif.

Le salaire d’Ambre n’étant pas des plus élevés, on choisissait des tavernes ou bistroquets populaires où la nourriture y était plus abordable. Anselme l’aurait volontiers invitée dans des institutions plus prestigieuses mais elle déclinait vivement ses propositions et se voyait courroucée à l’idée qu’on lui témoigne de la charité. Il la gâtait déjà bien assez en lui offrant régulièrement à boire ou quelques friandises dénichées dans des épiceries fines dont elle partageait le surplus auprès de son père et de sa cadette par trop gourmande.

Pour la présente soirée, sous les conseils de Beyrus, les deux amis s’étaient rendus au Bélier Belliqueux, réputé pour son célèbre ragoût de mouton aux carottes et haricots blancs qu’ils avaient évidemment commandé puis dévoré dans la foulée. Or, étant si peu accoutumé à manger pareil mets noyé dans une marée de sauce, le baronnet fut agacé d’avoir, par un geste de fourchette déplacé, éclaboussé son vêtement de perfides gouttes huileuses.

La voix grave d’Alexander résonna par delà la cloison, l’invitant à entrer en son antre. Anselme obéit puis pénétra dans cette vaste pièce obscure, illuminée par la lueur tamisée d’un unique chandelier à trois branches trônant sur le bureau derrière lequel son père l’attendait en silence. Tandis qu’il s’approchait, sa canne tintant sur le parquet, le garçon se sentait oppressé. Les écrasantes masses noires des trois bibliothèques diminuaient drastiquement l’espace. Quant à l’immense piano à queue dressé au fond opposé, sa blancheur immaculée se découpait tel un spectre dans les ténèbres environnantes. Même mort depuis deux décennies, le compositeur Ulrich von Tassle, père du baron actuel, hantait encore le manoir de sa vile présence. Ses initiales gravées en lettrines dorées sur son instrument à jamais négligé scintillaient sous la lumière argentine de l’astre nocturne. À l’image des objets métalliques entreposés dans le cabinet de curiosité ou des précieuses soieries tissées sur la tapisserie accrochée près de l’entrée. L’œuvre pluricentenaire, aux couleurs délavées et aux fils de laine effilochés, prenait place dans une nature paisible et représentait le cerf Halfadir bravant son frère Harphang en combat singulier.

Fidèle à son maître qu’elle ne saurait quitter lorsqu’il demeurait céans, Désirée reposait sur la méridienne. Sa silhouette sablée aux longs poils soyeux s’étalait sur l’entièreté de l’assise molletonnée. Tout en conservant sa position, sa tête élancée reposant sur un coussin plumé, elle suivait de ses billes noisettes les déplacements du nouveau venu, les oreilles dressées et sa queue clapotant joyeusement contre l’accoudoir.

Assis derrière son bureau et les mains liées, le baron se tenait droit. Devant lui, un stylo plume reposait sur une lettre nouvellement rédigée, proche d’un amas de feuilles vierges et d’un exemplaire du Registre Paladin daté de ce jourd’hui dont le titre mentionnait la présence de la bête et sa malignité.

Bien qu’il s’échinât à masquer son état véritable, en proie à une faiblesse passagère couplée de morosité, le baron paraissait épuisé. Ses longs cheveux noirs entravés par un catogan soulignaient la pâleur presque maladive de son teint. Le halo des flammes vacillantes faisait écho aux ronces grenat qui hachuraient ses yeux dont les iris charbonneux se voilaient de fatigue. Le rebord de sa lèvre supérieure tressautait en un tic nerveux trahissant davantage la lassitude qui l’agitait. Seules sa mise impeccable et sa barbe fraîchement rasée lui accordaient un soupçon d’élégance.

— Bonsoir père, le salua Anselme, puis-je vous déranger un moment, je vous prie ?

— Que veux-tu, mon garçon ? s’enquit l’homme en s’enfonçant dans son fauteuil, plongeant son regard dans le sien.

Ne sachant comment aborder le sujet par crainte de le froisser, le fils s’accorda un instant de réflexion. Car, malgré les douces promenades et les discussions frivoles échangées auprès de son amie, dont la présence hebdomadaire avait considérablement amélioré son humeur ce dernier mois, le baronnet s’apercevait que sa joie se révélait inversement proportionnelle au moral de son beau-père. Plus d’une fois, il l’avait vu s’enfuir aux heures les plus sombres de la nuit pour ne regagner son domaine qu’aux premiers rayons de l’aube, fourbu et crasseux.

Où allait-il et dans quel but ? Ces errances secrètes avaient elles un lien avec les enlèvements ou le loup qui rôdait non loin de là ? Ces questions le tourmentaient et il lui fallait tirer au clair cette sinistre affaire, quitte à lui proposer son aide.

— Je n’ai pas grand-chose à te confier, hélas ! répondit-il gravement une fois qu’il lui eut posé sa question. Je nage moi-même en pleine zone nébuleuse et tout ce que je pourrais te dévoiler ne ferait que te supplicier sans raison. Tout ce que je peux te dire c’est que les quatre enfants enlevés sont tous d’origine purement noréenne, sans le moindre métissage. Enfin… quatre, pour ceux qui ont été officiellement déclarés depuis début janvier. Je ne serais pas surpris qu’il y en ait davantage et que ces enlèvements ne se limitent pas à la région mais s’étirent jusqu’aux contrées les plus reculées du territoire.

— Avez-vous une idée de qui pourrait être à l’initiative de ces rapts et à quels desseins ?

— Permets-moi d’occulter la première question afin de ne pas t’alarmer avec mes conjectures scabreuses, voire farfelues. Quant à la seconde, je n’en ai aucune idée à vrai dire. Du moins, aucune qui ne soit réellement crédible.

Anselme jeta une œillade à la coupure de journal où une caricature de la bête était dessinée en noir et blanc, ses crocs fièrement visibles et ses yeux en amande imprégnés d’une aura maléfique.

— Le loup serait-il mêlé à cela ? demanda-t-il, l’air songeur.

Une étrange expression traversa le visage de son interlocuteur qu’Anselme put déchiffrer comme de la tristesse ourlée de ce qui semblait être de la douleur. Machinalement, le baron commença à caresser l’anneau doré qui ornait son annulaire gauche, symbole de son mariage déchu. Désireux de percer ce mystère, le garçon décida de jouer cartes sur table :

— Il s’agit bien de mère, n’est-ce pas ?

Après un long moment d’immobilité, les yeux plissés et les lèvres pincées, le baron inspira profondément puis opina faiblement du chef. Le cœur du corbeau tambourina avec ardeur. Le feu de l’espoir naquit dans ses entrailles à l’idée de savoir sa mère potentiellement vivante.

— C’est pour cela que vous vous éclipsez en pleine nuit, n’est-ce pas ? Vous partez la rejoindre et tenter de résoudre la raison de sa transformation. Ai-je tort ?

La bouche de son père esquissa un léger sourire, presque imperceptible dans la pénombre. Il réprima un rire amer puis adressa à son fils un regard empli de fierté et teinté de mélancolie.

— Je vois que ton sens de la déduction s’est sévèrement aiguisé, se contenta-t-il de répondre. Je ne saurais être formel là-dessus mais beaucoup d’indices corroborent cette hypothèse. D’autant que, selon les autorités, son cadavre n’a jamais été retrouvé. Sans oublier la correspondance entre ce canidé au regard incendiaire et l’animal-totem de mon épouse dont les iris rutilaient parfois d’une même intensité.

Les mains posées sur son giron pour refréner les tremblements qui l’agitaient, Anselme poursuivit son interrogatoire :

— Dans ce cas, pensez-vous que mère soit coupable et mêlée à ces enlèvements ? Ou tout ceci n’est que coïncidences ?

— Dans une moindre mesure, les deux phénomènes sont corrélés. Bien que le loup, ou plutôt la louve, ne paraît pas directement impliquée dans cette série d’enlèvements. Du moins, pas à ma connaissance. Toutefois, s’il s’agit effectivement de Judith, je soupçonne que sa transformation serait étroitement liée à ce qu’elle a pu découvrir en octobre dernier.

— Après l’Alliance, vous voulez dire, lors des festivités au manoir von Hauzen ? réfléchit Anselme, les sourcils froncés sous la concentration. Maman aurait vu ou entendu là-bas quelque chose de compromettant. Et c’est pour assouvir sa soif de curiosité qu’elle se serait enfuie en pleine nuit, galopant vers les falaises alors que cette partie de la lande est déserte sur plusieurs kilomètres. C’est aussi à cause de cela que vous vous êtes si farouchement querellés la semaine avant sa disparition, je me trompe ? Elle vous a raconté ce qu’elle a observé et envisageait d’enquêter. Et vous, vous avez tenté de la dissuader car vous redoutiez les dangers auxquels elle s’exposait. C’est aussi pour me préserver que vous refusez de me faire part de vos doutes et de me dévoiler l’identité de ces gens ? Sont-ils donc si puissants et intouchables pour que, vous-même, vous ne puissiez rivaliser contre eux. Au point de ne pas divulguer les résultats de vos recherches à vos alliés ou aux autorités compétentes ?

Un silence ponctua son raisonnement où seul ne résonnait le ronflement monotone de Désirée et les grincements des branches du noyer annexe, malmenées par le vent.

— Tu ne ferais pas un si mauvais magistrat finalement, le complimenta son beau-père d’une voix pince-sans-rire. Ton sens de la déduction s’est prodigieusement affiné.

Les yeux humides, Anselme accueillit ce compliment avec une joie infinie. Il était rare que le baron fasse preuve d’autant d’éloges même sous le verni de l’ironie.

— Maintenant que tu es informé de la situation, je t’inciterais à garder pour toi cette présente conversation au risque d’être toi-même menacé. Fouines et charognards rôdent en ville et se feront un plaisir immense de t’interroger, non seulement pour te déstabiliser mais également pour m’atteindre dans la foulée. La période électorale approche à vive allure et j’ai enfin la chance inespérée de pouvoir succéder à mon mentor Friedrich. Les tensions entre les différents corps politiques vont farouchement s’accroître, je te prierais donc d’être prudent, que cela soit dans ton attitude comme pour veiller à ta propre sécurité. Évite les conflits, ne cours pas au-devant du danger et sois digne de ton rang.

Anselme approuva sa recommandation.

— Mais, parlons de choses plus joviales, veux-tu ? ajouta le baron dans la foulée. Ton anniversaire arrive au galop et je suis sûr que ta grand-mère t’a déjà questionné sur ce que tu désirais.

— Puisque vous abordez le sujet, je voudrais prendre la liberté de ne pas le souhaiter en votre compagnie cette fois-ci.

— Ah ? s’étonna l’homme en haussant un sourcil, les traits de sa mine soudainement moins tirés.

— Ne vous y trompez pas père, je désire simplement le fêter en compagnie d’une amie qui m’est chère et que je vous présenterais bientôt. Si vous me le permettez, bien sûr ! clarifia-t-il afin d’écarter tout signe de méprise, les joues rubescentes.

— Cette amie en question aurait-elle des cheveux roux et exercerait-elle en tant que serveuse dans une taverne de la basse-ville, par hasard ?

— Co… comment le savez-vous ? balbutia Anselme en perdant sa contenance, manquant de renverser sa canne posée contre le rebord du bureau.

Son père lui adressa un sourire franc.

— Iriden et Varden ne sont pas si peuplées. Et il est plus qu’aisé de croiser des connaissances lors de ses déplacements. J’ai su par certains qu’on t’avait aperçu en compagnie d’une demoiselle et au vu de la description plutôt détaillée que l’on m’en a faite, je suppose qu’il s’agit de ton amie d’enfance. Celle que Judith t’avait justement interdit de côtoyer.

Voyant l’air déconfit de son fils, l’homme précisa :

— N’aie crainte, mon garçon, je n’ai nullement l’intention de vous séparer ou de nuire à votre amitié renouvelée. J’ai également pu remarquer que sa présence te rendait nettement plus jovial qu’à l’accoutumée et je m’en réjouis. Veille simplement à ne pas l’impliquer outre mesure dans nos affaires familiales si tu tiens à la protéger, et ce jusqu’à ce que les élections s’achèvent.

Ne sachant que dire tant il était secoué par une myriade d’émotions, Anselme baissa la tête et réprima un sanglot.

— Merci père, finit-il par murmurer, le souffle court.

Conscient qu’il s’attardait et que le baron devait certainement terminer quelque tâche impérieuse, Anselme se leva puis se retira. Il se sentait étourdi, les membres cotonneux. Alors qu’il prenait congé, sa main crispant le pommeau de sa canne, une idée aussi audacieuse qu’incongrue germa dans son esprit ; quoiqu’il advienne quand l’horloge sonnera minuit, il s’armera de courage et arpentera la campagne enténébrée en quête de la bête dans l’espoir d’être définitivement fixé sur son identité.

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