NORDEN – Chapitre 34

Chapitre 34 – Le contrat

Cinq semaines passèrent. Ne voulant pas ébranler davantage les deux sœurs et ayant suffisamment de témoignages et de documents compromettants à l’encontre du Duc et de ses partisans, les juges et les magistrats avaient décidé de se passer de leur déposition pendant un premier temps. Ils jugeaient la jeune femme encore trop instable pour avoir un discours cohérent. Cependant, le grand Rafael Muffart, reporteur pour le journal le Légitimiste, fidèle au parti Élitiste, ne manquait pas de venir l’interroger afin de soutirer des détails alléchants. Éventuellement, trouver une faille dans son récit afin d’innocenter le Duc et de faire condamner son adversaire. La jeune femme fit mine de n’avoir que de rares souvenirs flous, dans l’espoir de le voir et qu’il ne revienne pas sans arrêt à la charge. Car elle était lasse de répondre à ses questions perfides et indiscrètes, très orientées politiquement. Ambre avait repris le travail sous l’œil attentif d’un Beyrus qui avait peur pour la santé autant mentale que physique de sa petite protégée. Son état s’améliorait et elle commençait à récupérer de sa forme.

Alors que la jeune femme était en train de servir les clients pour le service du midi, deux imposants destriers, l’un à la robe noire et l’autre à la robe baie, s’arrêtèrent devant l’établissement. Trop occupée par le service, Ambre ne remarqua pas l’homme qui venait de faire irruption dans les lieux. Cependant, elle fut de suite interpellée par le silence qui venait de s’installer, car plus personne ne parlait ni ne bougeait. Tous les clients regardaient l’homme qui se tenait devant l’entrée. Interloquée, elle se retourna et aperçut le Baron von Tassle. L’homme avait toujours sa prestance et son port noble habituel. Beyrus revint des cuisines, les bras chargés de plateaux qu’il faillit renverser en voyant l’éminent personnage. Tous s’inclinèrent à l’exception d’Ambre qui, ne voulant pas faire l’effort de s’abaisser à cela, demeurait les bras croisés. Le Baron ricana devant son effronterie puis il vit le patron et vint à sa rencontre :

— Bien le bonjour monsieur ! salua-t-il d’une voix grave.

— Bon… Bonjour monsieur. Que puis-je pour vous ?

Le Baron tourna dignement la tête et porta son regard en direction de la jeune femme :

— Je souhaiterais vous emprunter la demoiselle Ambre un moment, s’il vous plaît. L’après-midi entière même, si vous me le permettez.

— Tout de suite monsieur.

Il fit signe à son employée qui s’exécuta. Elle alla récupérer son manteau et partit à la suite du Baron. Dehors, l’homme lui tendit les rênes de Balthazar. Il voulut l’aider à se hisser sur le dos de l’imposant animal mais celle-ci repoussa sa main afin de monter par elle-même. Il monta sur le sien et lui fit signe de le suivre. Tous deux partirent au petit trot jusqu’à la sortie de la ville.

Une fois passés le pont de pierre, ils s’engagèrent au galop en direction du vieux phare. Les chevaux galopaient à vive allure dans la campagne noyée par les vapeurs grises. Un vent fort soufflait sur l’île, digne d’une journée de plein hiver. Ils arrêtèrent leur cavalcade une fois parvenus devant le petit édifice en ruine. L’homme descendit de son destrier et s’avança vers la jeune femme afin de l’aider à mettre pied à terre. Elle déclina une nouvelle fois d’un geste de la main et descendit sans aide. N’osant lui proposer son bras de peur d’essuyer un énième refus, il marcha sans un mot vers le muret où il s’accouda et contempla l’horizon. Intriguée par son silence, Ambre le suivit et s’arrêta à quatre bons mètres de distance afin d’être parée à tout assaut brutal ou inattendu de sa part. Le Baron eut un rire en la regardant du coin de l’œil, comprenant sa méfiance qu’elle éprouvait à son égard.

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, dit-il de sa voix suave, vous savez bien que je ne mords pas !

Ambre reconnut ces mots, il les avait prononcés lors de leur danse au manoir du Duc. Ne voulant pas envenimer leur relation et dans l’espoir d’avoir enfin un dialogue avec cet homme méprisable et hautain, elle esquissa quelques pas dans sa direction jusqu’à se trouver juste à côté de lui, à moins de deux mètres.

— Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, affirma-t-il.

— Oui, je vous suis reconnaissante pour vous être occupé d’Adèle pendant ma convalescence ainsi que de nous avoir soignées. Et je tiens à vous dire que je suis désolée pour votre femme ainsi que pour Anselme, je n’imaginais pas qu’ils comptaient autant pour vous.

— Je vous remercie de votre sollicitude.

De longues minutes s’écoulèrent sans qu’aucun d’eux n’ose parler. Les lieux étaient calmes malgré le souffle du vent et le roulement des vagues. Les cheveux de la jeune femme flottaient au vent. De fines gouttelettes d’eau salée venaient se déposer sur son visage, ce qui lui fit décrocher un rictus lorsqu’elles vinrent se plaquer contre sa joue dont la cicatrice était encore bien visible.

— Mademoiselle, dit-il posément, je sais que nos relations n’ont jusque-là jamais été des plus amicales et je pense, sans trop me tromper, que vous comme moi éprouvons à ce jour un ressentiment mutuel l’un envers l’autre.

Ambre regarda fixement l’horizon.

— À qui le dites-vous ! soupira-t-elle.

— Cependant, je tiens à ce que vous sachiez que, malgré tous les ressentiments que j’ai pu éprouver à votre égard vous avez su ébranler mes convictions et mes certitudes. Je dois avouer, à contrecœur, que je ne m’attendais absolument pas au comportement dont vous avez fait preuve il y a deux mois à Eden. Vous aviez l’avantage sur nous et vous nous dominiez, Friedrich et moi-même. Pourtant, alors que nous étions pour la première fois vulnérables et que vous éprouviez une haine profonde envers nous, vous aviez pris l’improbable décision de ne pas vous laisser submerger par vos pulsions et vos instincts ravageurs.

Ambre tourna légèrement la tête en sa direction et fronça les sourcils : Je rêve ou il me fait un compliment, là ?

— Peu de gens auraient réussi à faire preuve d’une telle maîtrise et d’un tel sang-froid, poursuivit-il, d’autant que j’ai tout fait pour vous pousser à bout afin que vous nous dévoiliez votre nature monstrueuse et sanguinaire.

Il eut un rire nerveux et remit en arrière une des mèches de cheveux qui s’échappaient de son catogan.

— Force est de constater que vous n’avez pas succombé et que vous avez maintenu votre cap, quitte à subir le violent assaut de Friedrich. Lui n’a visiblement pas été aussi magnanime et ne s’est pas contenté de vous désarmer. Il s’apprêtait à vous tuer sans pitié et moi par la suite. Je me suis donc vu dans l’obligation d’intervenir et de le neutraliser en l’assommant d’un coup de cross alors qu’il vous lynchait. C’était lui ou nous !

— Et donc ? Vous attendez des louanges ? Que je me prosterne devant vous en vous remerciant pour l’incroyable bienveillance que vous avez eue à notre égard ? Si c’est le cas, je peux vous assurer qu’il n’en sera rien et je préférerais mourir plutôt que d’avoir à m’infliger cela !

Elle croisa les bras et le défia, l’œil mauvais. Le regard de l’homme était moins froid et dédaigneux que d’ordinaire et un léger sourire s’esquissait sur ses lèvres.

— Vous allez trop loin dans vos tergiversions, mademoiselle ! Je crois que dans cette histoire ni vous ni moi n’avons à remercier l’autre pour ses actions. Nous nous sommes retrouvés pour la première fois en tant qu’alliés inattendus devant un ennemi commun.

Ils redevinrent muets et se dévisageaient l’un l’autre.

— Et donc, vous êtes venus jusqu’ici pour me dire cela ?

— Si tel avait été le cas je me serais contenté de vous envoyer une lettre et n’aurais pas pris la peine de me déplacer ni de m’infliger la présence de votre effroyable personne !

— Très aimable à vous !

Un certain amusement semblait s’installer, leur arrogance mutuelle en était devenue ridicule.

— Certes, reprit-il, je suis venu ici pour vous faire une proposition. Mais je tiens à ce que vous sachiez qu’elle ne m’enchante guère. Je fais plus ça par principe que par empathie.

— De quoi s’agit-il ? s’enquit-elle en haussant un sourcil.

— Vous savez comme moi qu’Adèle était également la demi-sœur d’Anselme. Bien qu’il ne soit pas mon fils et qu’il m’ait été imposé sans que je ne le souhaite, j’ai avec le temps su éprouver un profond attachement à sa personne. Son comportement avait le don de m’exaspérer et ses manières m’ont fait sortir de mes gonds plus d’une fois ! Malgré tout, il a su m’émouvoir par sa gentillesse et sa bienveillance. C’était un être que la vie avait ruiné, exactement comme moi. Nous nous sommes retrouvés enchaînés l’un à l’autre contre notre volonté. Ainsi je voulais qu’il devienne à mon image. Je voulais qu’il connaisse la dureté du monde qui l’entoure et qu’il sache qu’il ne pouvait compter sur personne d’autre à part lui-même. J’ai donc tout misé sur son éducation afin qu’il devienne fort et autonome et puisse s’imposer en tant que dominant dans un monde impitoyable. Je savais qu’il aurait du mal à trouver sa place parmi l’Élite ; à la fois convoité par son statut et raillé pour ses origines noréennes ainsi que pour son infirmité.

Il s’arrêta un instant et commença à faire les cent pas.

— Mais par malheur, je me suis rendu compte que j’en avais trop attendu de sa part. Je l’ai poussé à aller contre sa nature et il s’est renfermé sur lui-même.

Il plongea son regard dans celui de la jeune femme et la contempla longuement.

— Jusqu’à ce qu’il vous retrouve, mademoiselle. Vous avez réussi à insuffler un souffle à son existence. Le pauvre garçon venait de subir quelques mois plus tôt, la perte tragique de sa mère. Cela l’avait ébranlé. Il était comme une coquille vide, se laissant porter par une existence monotone. Vous avez été l’étincelle qui a su ranimer la flamme de mon garçon. J’ai voulu croire que cela marcherait entre vous, ainsi je n’ai porté aucune objection lorsqu’il m’a fait part de son intention de vous épouser. J’étais plutôt enjoué, je l’avoue, que ce garçon reprenne sa vie en main. Mais ça, c’était sans compter vos origines. Je n’ai pu accepter de vous laisser ensemble alors que vous étiez la fille de celle qui avait brisé nos vies ! Cette idée m’était insupportable et je trouvais ce coup du destin fort cruel.

La jeune femme se renfrogna.

— Et donc, plutôt que de tourner la page, vous vous êtes entêté dans votre orgueil, désirant à tout prix déverser votre fureur sur moi tout en nous faisant souffrir Anselme et moi ! Vous saviez que j’étais innocente, que j’ai tant bien que mal essayé d’encaisser ce choc autant que vous. Et je ne vous parle pas de mon profond désarroi lorsque vous m’avez annoncé, sans le moindre scrupule, que mon Adèle n’était pas ma sœur ! À cet instant, j’aurais tout donné pour mourir tant vous avez été impitoyable !

Elle serra les poings, les yeux embrasés.

— D’ailleurs, avant que vous ne vous laissiez aller dans vos pensées vagabondes, que comptiez-vous m’annoncer à propos d’Adèle ? J’espère sincèrement que ce n’est pas ce que je redoute !

L’homme, parfaitement impassible, croisa les bras.

— Je disais qu’au vu de son lien de sang avec mon Anselme, je me dois de prendre soin d’elle. Je souhaite rendre cet hommage à mon garçon pour qui, je le sais, la fillette comptait beaucoup. Je ne fais évidemment pas cela par sympathie mais en tant que devoir moral car je sais pertinemment que je m’en voudrais si je n’intervenais pas dans l’éducation de la petite en la laissant mener une vie misérable. Ainsi je vais la prendre sous mon aile et lui donner l’éducation et les soins nécessaires afin de lui donner un avenir plus favorable. Qu’elle ne vive pas au jour le jour dans la famine, le froid et l’incertitude.

— Comment osez-vous ! cracha-t-elle, les dents serrées. Si jamais vous osez nous séparer, je peux vous garantir que Baron ou pas, cette fois-ci, je vous tue ! Et cette fois, je n’aurais pas le moindre scrupule à le faire, sachez-le ! Vous ne nous séparerez pas, ça je peux vous le garantir !

— Vous ne m’avez pas compris, je crois, mademoiselle ! répliqua-t-il, imperturbable. Il est bien évident, au vu de l’amour inconditionnel que la petite vous porte, que vous aussi, vous venez habiter en ma demeure avec elle. Il serait plus que cruel d’en exiger autrement.

Ambre se figea et son cœur manqua un battement.

— C’est absolument hors de question Baron ! fulmina-t-elle. Jamais vous ne nous aurez sous votre toit Adèle et moi, vous m’entendez ! Croyez-vous que j’ai oublié que vous avez tenté de me violer ? Que vous m’avez frappée, rabaissée comme une pauvre chienne afin de vouloir imposer votre autorité sur moi ? Et là, vous osez me demander de vous côtoyer quotidiennement sous votre toit ? De m’infliger votre personne tous les jours ? Mais vous êtes un grand malade ! Vous êtes abject et profondément pervers !

Le Baron eut un effroyable rictus ; sidéré de voir sa personne ainsi rabaissée avec tant de spontanéité.

— Je vous hais monsieur et ne désire qu’une chose, vous voir dégager de ma vie à jamais !

La jeune femme serrait les poings, prête à se jeter sur lui. L’homme l’observa de haut sans mot dire puis soupira.

— Très bien, fit-il au bout d’un moment.

Il palpa sa veste et sortit une lettre de sa poche.

— Je voulais vous épargner cela mais je crois que je n’ai pas le choix.

Il lui tendit la missive. Ambre la lui arracha des mains.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle avec dédain.

— Lisez et vous verrez.

Elle ouvrit l’enveloppe et commença la lecture.

Monsieur :

Moi Mme Hélène Hermine,

Reconnais avoir payé trois aranéens : ces messieurs Daniel Orland, Armand Maspero-Gavard et Eugène de la Bruyère, pour faire assassiner Mr Ambroise Renard.

Reconnais que Mr Ambroise Renard est le père légitime de l’enfant à naître.

Reconnais décliner toute responsabilité au vu de l’enfant à naître, ne pouvant être moralement responsable de lui et de le laisser aux autorités compétentes afin qu’ils jugent de son cas.

Enfin reconnais me transformer dans les deux semaines qui suivent mon accouchement afin d’honorer mon serment auprès de monsieur le Duc von Hauzen.

Madame Hélène Hermine

Ambre tremblait de rage. Le Baron l’avait piégée.

— Il s’agit du fameux document que le Duc m’avait montré et dont il possédait encore un exemplaire. L’officiel a été embarqué lors de la perquisition de sa demeure et se trouve être au tribunal afin d’y être soigneusement étudié. Ce sont bien les aveux de feu votre mère, enfin, une copie de ses aveux. Vous comprenez mademoiselle que si cette lettre est tombée entre les mains des juges, cela veut dire qu’ils vont reconnaître Adèle comme n’ayant aucun droit de parenté avec vous mais comme sœur légitime d’Anselme. Étant reconnu comme le père d’Anselme par mon mariage, je suis alors le seul et unique représentant légal de la fillette. Et par conséquent, vous n’avez à présent aucun lien de parenté officiel avec elle.

Il ricana :

— Votre mère aura ruiné votre vie ainsi que la mienne même six ans après sa mort. Quelle odieuse tragédie !

— De quel droit me faites vous subir ça ! cria-t-elle. Mais qu’est-ce qui ne va pas avec vous ! Pourquoi vous acharnez-vous sur moi ! Qu’est-ce que je vous ai fait !

— Mademoiselle Ambre, rétorqua-t-il sèchement en levant une main pour l’interrompre, je vous l’ai dit je ne suis pas plus heureux que vous de cette décision. Sachez que je viens d’être élu maire par intérim en attendant les élections et que ma carrière politique est ce qu’il me reste de plus cher. Vous savez que les règles concernant les héritages et les filiations sont strictes. Je me dois d’honorer ce qu’atteste ce document, et ce, en dépit de mes convictions. Par ma profession, j’ai toujours eu à cœur de suivre les décisions de justice et ce document, bien que daté, est tout autant officiel. Je ne fais pas cela par gaieté de cœur, comme le dirait Friedrich, mais uniquement parce qu’il en va de mon devoir et que je suis un homme de parole. Je me retrouve donc enchaîné à cette enfant et par conséquent, à vous.

Ambre jura et hurla à s’égosiller. La face rouge et les membres tremblants, elle se sentit défaillir, cette annonce venait de l’assommer. Elle tenta de s’appuyer tant bien que mal contre le muret pour ne pas perdre pied. Le Baron esquissa un mouvement en sa direction puis se ravisa. Lentement, elle se laissa glisser contre le muret et s’y adossa, les yeux perdus dans le vide.

— Vous êtes… le pire spécimen de cette terre… je n’ai même plus les mots pour ça… J’aurais dû vous tuer quand j’en avais l’occasion.

— Vous avez raté le coche effectivement, répondit-il cyniquement. Mais rassurez-vous, mademoiselle, je ne tiens plus à être aussi méprisant que je ne l’ai été envers vous jusqu’à présent. Vous serez considérée en ma demeure comme une hôte à part entière.

— Quelle chance incroyable, en effet… ironisa-t-elle.

— Et étant donné que ma demeure est assez grande, il est possible de ne pas nous infliger quotidiennement notre présence. Même si, je le crains, nous allons devoir nous supporter fort souvent.

— Expliquez-vous ! fit-elle en lui adressant un œil noir tout en se rongeant sa lèvre inférieure.

— Voyez-vous, il me serait impensable d’héberger chez moi une femme aussi rustre et inculte. Vous manquez cruellement de manières et de connaissances qui, je le sais, me feront sortir de mes gonds presque à chaque fois que je vous côtoierai. Tout comme votre sœur je vous doterai d’un professeur et vous obligerais à étudier. Et croyez-moi ce ne sera pas une partie de plaisir au vu du retard impressionnant que vous avez à rattraper ; d’autant que je vous obligerais à conserver votre travail. Je ne tiens pas à ce que vous viviez à mes crochets sans la moindre contrepartie.

Elle réfléchit puis hocha la tête avec lenteur ; après tout, elle ne voyait pas de mal à être plus cultivée qu’elle ne l’était. De toute façon, elle ne pouvait tenir tête à cet homme. Elle le savait. Ce fieffé manipulateur avait encore gagné. Sa seule satisfaction était de pouvoir rester auprès de sa sœur. Après réflexion, une idée germa en elle :

Après tout, pourquoi ne pas me servir de lui pour en savoir plus sur cette affaire d’enlèvement et sur notre cas ? Quitte à devoir le supporter, autant en tirer profit !

— Néanmoins, ajouta-t-il, un point crucial restera à établir entre nous. Vous n’êtes pas sans savoir que je reçois beaucoup de monde en ma demeure et que je suis également invité en soirée. La courtoisie demeure que mes hôtes sachent danser. Cela a toujours été de la plus haute importance à mes yeux. La danse est ce qu’il y a de plus noble ici, à Norden. C’est l’acte de partage le plus beau qui soit et qui permet de tisser des liens solides entre les individus sous couvert d’une activité commune, apprise dès le plus jeune âge et praticable par tous et toutes.

L’homme prononçait ces mots avec une certaine passion. L’espace d’un instant, son visage s’illumina.

— Et je tiens à ce que vous et Adèle soyez parmi les plus douées en cette discipline. J’ai déjà eu le plaisir de danser en votre compagnie et je vous ai trouvé relativement douée en la matière. Tout comme ma défunte femme Judith, vous possédez cette grâce nonchalante issue de votre milieu et qui fait que vous vous libérez de toute convenance : vos mouvements sont fougueux, incontrôlables et totalement imprévisibles. Vous dansez comme si vous vous battez, vous ripostez et vous déplacez comme si vous parez les coups de vos adversaires. Vous êtes telles des anguilles filant entre les doigts de vos cavaliers.

— Suis-je en train de rêver ou vous venez réellement de me faire un compliment ? ricana-t-elle nerveusement.

— D’une certaine façon ! avoua-t-il. C’est un réel plaisir de danser auprès de partenaires qui savent se libérer. Cela permet d’enclencher un jeu de séduction qui a le don d’émerveiller l’assemblée et qui n’est pas sans me plaire, je l’avoue.

Sale pervers… songea-t-elle avec mépris.

Voyant qu’il se laissait emporter par sa fougue, l’homme se ressaisit et son visage redevint de marbre :

— En revanche, vos mouvements sont aléatoires, voire maladroits. Vous manquez cruellement de maîtrise et surtout de grâce et de légèreté. Vos pas sont atrocement lourds et saccadés : vous avez une posture davantage masculine que féminine.

— Trop aimable ! grogna-t-elle après avoir émis un petit rire incontrôlable.

— Ainsi, étant moi-même, sans fausse modestie, le danseur le plus doué de l’île, il est bien évident que je serais votre professeur. Et je tiens à vous préciser que vous allez souffrir tant que votre allure ne sera pas impeccable ! Soyez-en assurée !

Putain, rien que d’imaginer le contact de ses mains contre mon corps me donne envie de gerber… après si ce ne sont là que ses seules exigences, je peux essayer de prendre sur moi. Au vu de ce qui s’est passé avec Enguerrand ou l’autre abruti d’Isaac, je ne suis plus à une palpation près. Remarque ils ont tous les deux crevé après m’avoir touché, peut-être en sera-t-il de même pour lui !

Sous la pression de l’instant, Ambre sortit une cigarette. Les mains traversées de soubresauts, elle l’alluma et la porta à sa bouche. Le Baron ne dit rien, attendant qu’elle ne parle. Elle inspira une bouffée de fumée qu’elle laissa pénétrer dans ses poumons puis expira le tout avec force.

— Pourquoi vous obstinez-vous autant à devenir maire ? demanda-t-elle calmement au bout d’un moment.

L’homme leva un sourcil, surpris par la question.

— J’ai toujours aspiré à rentrer en politique. J’aime profondément cette île et son peuple et je souhaiterais apporter plusieurs améliorations en son sein. La caste élitiste aranéenne mérite d’être remaniée, démantelée même. Ils sont le poison, le fléau de cette île bien que j’en fasse partie. Je souhaiterais que Norden regagne sa coopération d’antan. Lorsque, il y a trois cents ans de cela, votre peuple et le mien étaient égaux. Je ne supporte pas l’injustice faite envers votre peuple et envers la basse classe aranéenne. De plus, au vu des atrocités que Friedrich a commises, je pense être l’un des seuls à vouloir assumer la lourde responsabilité d’aller récupérer ces enfants martyrs. Sans compter que je chéris depuis de nombreuses années l’idée de rentrer en contact avec les noréens des tribus afin d’envisager une alliance pleine et entière dans l’espoir de ne former qu’un seul et unique peuple. Tout ceci pour instaurer une alliance durable afin de nous liguer contre un ennemi commun qui ne tardera pas à déferler sur notre île.

Hum… finalement je pourrais même y gagner dans cette affaire. Sa volonté n’est pas si différente de la mienne…

Ambre opina machinalement du chef, trouvant son discours percutant. Même si elle avait un goût amer à l’idée de voir cet homme prendre le pouvoir, ses idéaux moraux demeuraient proches des siens.

— Et donc. Si jamais je décline la responsabilité de vous laisser Adèle et que je m’enfuie avec elle. Qu’est-ce qui vous empêcherait de devenir maire ? Je ne vois pas très bien en quoi la présence de ma sœur chez vous serait un frein à votre ascension. D’autant qu’au vu de ce que nous avons entendu, vous et moi, il vaudrait mieux pour vous ne pas côtoyer des « monstres » comme nous !

Le Baron esquissa un sourire.

— Vous ne voyez vraiment pas ?

Ambre le regarda avec dépit.

— Non, sinon je ne vous poserais pas la question !

L’homme plissa les yeux et la dévisagea avec la même intensité dont il avait fait preuve à Eden.

— Il y a deux facteurs qui se jouent quant à mon intention de vous héberger votre sœur et vous en ma demeure. La première est, bien sûr, le fait que j’honore mon serment en prenant en charge cette enfant, reconnue légitimement comme ma fille désormais. Il serait inconcevable de ne pas respecter cela. Je serais décrédibilisé. D’autant que les gens se méfieront du fait que je ne tiens pas en compte les lois. Ma fierté et mon influence en seront entachées…

— Et le deuxième point ? demanda Ambre qui trouvait le suspens un peu trop long à son goût.

Le Baron eut un petit rire :

— Le deuxième point vous concerne davantage, mademoiselle. Ne vous méprenez surtout pas sur mes intentions, mais j’aurais un certain avantage à vous avoir à mes côtés pour les années à venir.

Elle faillit s’étouffer et le regarda, choquée :

— Qu’allez-vous oser m’annoncer encore !

— Détendez-vous, je ne parle en aucun cas de mariage ou d’une quelconque motivation de ce genre.

Rassurée, elle souffla et tenta de reprendre une respiration normale.

— D’autant que je ne tiens absolument pas à m’engager avec une femme aussi sauvage et méprisante ! ajouta-t-il avec insolence. J’ai du respect pour ma personne. Et il est vrai que je me passerais bien d’héberger un « monstre » dans votre genre comme vous le dites.

— Je vous retourne le compliment ! maugréa-t-elle.

Sombre enfoiré ! Je ne sais pas si je vais réussir à le supporter plus d’une semaine quotidiennement… ma parole je vais finir par craquer avant d’obtenir ce que je souhaite !

— Non, ce que je souhaiterais, c’est de vous avoir à mes côtés en tant que personnalité influente. Voyez-vous, vous êtes une noréenne, vous ne manquez pas d’audace et savez faire face à vos adversaires. Vous connaissez le peuple de Varden, aussi il ne sera pas aussi compliqué pour vous que pour moi de rentrer en contact direct avec les tribus. Vous appuieriez ma cause et mon parti, me donnant un poids et un crédit supplémentaire aux yeux du peuple. Vous seriez en quelque sorte…

— Un pion ? le coupa-t-elle avec sévérité.

— Une partenaire, j’allais vous dire. Et le fait que je prenne en ma demeure deux noréennes devrait pouvoir faire pencher la balance en ma faveur plutôt qu’en celle de mon opposant, le marquis Dieter von Dorff. J’ai également hérité de deux alliés de choix en épargnant un procès aux fils des marquis von Eyre et de Lussac. Je devrais alors pouvoir l’emporter quelque peu sur mon adversaire et, une fois élu, pouvoir mettre à profit tout ce que je viens de vous énoncer.

Hum, c’est quand même une sacrée opportunité, il serait dommage de ne pas tenter le coup. Je m’en vais droit dans la gueule du loup et je serais aux côtés de l’un des hommes les plus puissants de l’île. Ça peut être tout autant bénéfique que dangereux. Le pari est risqué mais d’un autre côté, ai-je vraiment le choix ?

Ambre jeta sa cigarette et se mordit les lèvres. Sous le coup de l’émotion, elle agitait nerveusement ses jambes.

— Si j’accepte votre proposition, me promettez-vous de prendre soin d’Adèle du mieux que vous pouvez ? Me laisserez-vous vivre pleinement ma vie sans que vous ne me harceliez ou me rabaissiez sans arrêt ?

Le Baron eut un petit rire.

— Cela va de soi ! Vous travaillerez avec moi, pour moi, et je respecte toujours mes subordonnés, comme vous avez pu le remarquer.

Soit ! Qu’ai-je à perdre finalement ?

La jeune femme ferma les yeux. Elle prit une profonde inspiration et déclara solennellement.

— C’est d’accord ! J’accepte votre proposition !

À cette annonce, le visage d’Alexander s’illumina. Il s’avança vers elle d’un pas décidé. Une fois à sa hauteur, il lui tendit la main pour l’aider à se relever. Ambre la contempla longuement puis, d’un mouvement tout aussi décidé, donna la sienne en retour.

Un accord venait d’être scellé.

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