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NORDEN – Chapitre 33

Chapitre 33 – L’anniversaire

Ambre dormait paisiblement lorsqu’elle entendit un bruit de respiration juste au-dessus d’elle. Elle ouvrit lentement un œil et vit Adèle qui la regardait avec un immense sourire.

— Joyeux anniversaire ma grande sœur chérie !

Ambre, encore groggy, bailla à s’en décrocher la mâchoire et, tel un chat, s’étira de tout son long.

— C’est bien gentil à toi ma Mouette ! Répondit-elle.

Adèle s’engouffra sous les couvertures et se lova auprès d’elle, plaquant ses pieds froids et sales contre le corps de son aînée. Puis elle lui tendit un dessin qu’elle venait de lui faire : celui-ci les représentait toutes deux navigant sur l’océan en compagnie d’Anselme, de leurs parents ainsi que d’Ernest et de Pantoufle.

À la pensée du jeune homme, son cœur se serra. Elle n’avait pas eu de nouvelles de lui depuis deux semaines.

— Je vois que tu as fait des progrès en dessin ma Mouette, fit-elle en regardant avec un sourire, la femme aux cheveux rouge et ce qui semblait être Anselme avec une canne, qui lui tenait la main.

— Oui ! Et j’ai même représenté tonton Ernest et cousin Pantoufle ! Dit-elle enjouée.

— Cousin Pantoufle ? Gloussa Ambre, c’est nouveau ça ! Je connaissais tonton Ernest… mais pourquoi cousin Pantoufle ?

— Bah parce que Pantoufle c’est notre cousin ! C’est le fils de tonton Ernest ! Répondit la petite en toute franchise.

— Mais Adèle, oncle Ernest n’a jamais eu d’enfant ! Et on a jamais connu l’oncle et la tante de maman.

— Mais c’est Pantoufle qui me l’a signifié ! Il veille sur nous tu sais ! Ajouta la cadette.

Ambre vit qu’il était inutile d’insister et se leva. Cette enfant a vraiment une imagination débordante !

Elles sortirent du lit et profitèrent de leur matinée.

Il était près de midi lorsque quelqu’un vint frapper à la porte. Ambre qui était affairée en cuisine, alla ouvrir et vit qu’il s’agissait d’Anselme, accompagné de Japs et de Balthazar.

Le jeune homme avait l’air d’aller beaucoup mieux. Il était sobrement vêtu et ses cheveux étaient détachés. Il n’avait presque plus de trace de son altercation, hormis son bras droit, encore maintenu en atèle. Son sang ne fit qu’un tour lorsqu’elle le vit et elle ne put résister à l’envie de se jeter dans ses bras. Il accueillit chaleureusement son geste et passa sa main derrière son dos.

Voyant qu’elle s’attardait un peu trop, elle défit son étreinte.

— Bien le bonjour mademoiselle Ambre ! Fit-il d’une voix grave et suave, en lui prenant la main qu’il porta à ses lèvres.

Ambre remarqua que ses yeux étaient rieurs et qu’il faisait semblant d’imiter le Baron.

— Bonjour monsieur l’infirme ! T’as l’air en bien meilleure forme, ma parole !

Elle gloussa, s’écarta et le laissa entrer. Adèle, le voyant arriver se jeta sur lui pour l’enlacer, tout en prenant soin de ne pas faire tomber sa canne.

— Oh ! Anselme ! Fit-elle, réjouie, en l’encerclant de ses bras.

— Comment vas-tu petite Mouette ?

— Je vais très bien ! Tu viens pour l’anniversaire d’Ambre ? Dit-elle les yeux pétillants. Tu lui as apporté un cadeau et de quoi déjeuner ?

— Adèle ! Ne demande pas ça enfin ! Pesta Ambre, gênée. Ça ne se fait pas, voyons !

Anselme rit et posa sur la table un paquetage.

— Bien sûr que oui ma petite Mouette. Je suis absolument parfait, je pense à tout, tu sais !

Sur ce, il déballa le paquet sur lequel l’écusson de la fameuse boulangerie était visible et en sortit un gâteau pour quatre personnes. Il était composé de différentes couches alternant pâte feuilletée et crème pâtissière et possédait une fine couche de sucre glace à motif blanc et noir.

— Wahou ! Qu’est-ce que c’est ? S’enquit Adèle, l’eau à la bouche. Ça a l’air super bon !

— Il s’agit d’un mille-feuille, répondit-il enjoué, je ne pense pas que vous en ayez déjà mangé.

— C’est gentil à toi Anselme ! Répondit Ambre, amusée. Je vais avoir le plaisir de pouvoir me remplumer un peu avec ce genre de friandise.

— J’avoue que je te trouve bien maigre ma chère amie miséreuse, nargua-t-il en l’observant de pied en cape, une seule pichenette, même de ma part, te ferait tomber à la renverse.

Une fois qu’Ambre eut terminé de préparer le repas, tous trois prirent place à table et déjeunèrent joyeusement, heureux de se retrouver après cette longue et interminable absence de quinze jours. Puis, le jeune homme coupa le gâteau et en servit une bonne part par personne ; le dessert fut exquis.

Peu après, tous s’en allèrent se balader en forêt à dos de cheval. Ambre se tenait derrière son ami sur Balthazar et Adèle était sur Ernest qui était tout fou de sortir enfin de son box. Le temps était gris, mais il faisait relativement bon. Ambre se serrait contre Anselme, la tête sur son épaule, humant délicieusement son parfum enivrant.

— J’ai eu vent de votre conversation l’autre jour, entre toi et père, annonça-t-il. Je ne pensais pas qu’il se comporterait ainsi envers toi.

— Ce n’est rien ! Murmura Ambre, morose, qui ne voulait pas ressasser ce douloureux souvenir d’humiliation.

— Il peut être fort cinglant et méprisant parfois. C’est rare quand il ne se maîtrise pas. C’en est d’autant plus surprenant lorsqu’il monte au créneau. Il ne faut pas lui en vouloir. Quand il est dans cet état c’est qu’il y a généralement une bonne raison et je crois que tu as fait les frais de sa colère à ma place. Il m’en a terriblement voulu que je puisse ainsi désobéir à ses ordres. Donc, s’il te plaît, ne lui en tiens pas rigueur.

— Ça ne te gêne pas qu’il me rabaisse de la sorte ? Demanda-t-elle avec amertume.

— Bien sûr que si ! Rétorqua-t-il avec vigueur. Je m’en veux de ne pas avoir été là pour te protéger de sa colère. Tu sais, j’ai commencé à me faire à ses remarques désagréables. Mais dis-toi qu’il n’avait pas l’air fier de son emportement après cela.

Elle ne répondit rien et se contenta de se laisser bercer par le mouvement du destrier et les gazouillements mélodieux des oiseaux.

La forêt était étrangement calme. Un léger tapis de brume s’étendait à quelques centimètres du sol, serpentant entre les amas de feuilles, de champignons et de broussailles.

— Je dois aussi ajouter, déclara Anselme à voix basse et douce. Que je tiens à ce que tu m’accompagnes à la fête de l’Alliance en la demeure du Duc, mardi soir.

Ambre sentit son cœur s’accélérer et respirait un peu plus vite, son souffle caressant la nuque du jeune homme. Anselme le remarqua et poursuivit :

— Je suis majeur. J’ai le droit d’inviter une personne si je le désire et je tiens à ce que tu sois ma cavalière pour la soirée. Si jamais tu es d’accord bien sûr !

— Mais… commença-t-elle, tu ne crois pas que ton père serait contrarié de te voir avec moi ? S’il t’a vraiment raconté notre conversation tu dois savoir de quoi je parle.

— Ne t’en fais donc pas pour ça ! Je lui en ai touché deux mots et il ne m’a pas soumis d’objection à ce niveau-là ! Tu es donc la bienvenue et de toute façon le but de cette fête est avant tout un moment de partage entre les deux peuples.

Cet homme est vraiment étrange, je ne comprends pas son jeu !

— En revanche, poursuivit-il, il faudra que tu te choisisses une robe. Tu ne pourras te permettre de venir vêtue en pantalon, ce serait inconvenant.

Elle ne dit rien et se contenta de le serrer plus fort, la tête lovée contre son cou, sentant son parfum de bleuet émaner de sa nuque. D’un coup, elle se sentit légère et cotonneuse ; elle voulait que cet instant présent ne s’arrête jamais. Elle songeait à comment elle allait donc pouvoir s’habiller, car elle ne possédait pas de robe digne de ce nom. Puis elle se souvint de la pièce d’argent qu’on lui avait donné et se dit qu’avec cela elle pourrait très certainement s’en acheter une de bonne facture lundi à la pause-déjeuner.

Le soir arriva et Anselme prit congé. Ils avaient passé l’ensemble de l’après-midi en forêt où ils s’étaient posés pour bavarder et profiter des lieux. Adèle avait beaucoup joué avec Japs, ce qui permettait aux deux jeunes de discuter pleinement. Il lui avait donné quelques détails concernant la soirée et l’avait invité à venir se pomponner chez lui dès le début d’après-midi, avec l’aide de ses domestiques afin d’être parfaitement apprêtée.

La jeune femme jubilait, heureuse de partager un si doux moment à venir avec son ami en tant que cavalière. Mais elle redoutait de faire à nouveau face au Baron, car, elle le savait, elle ne pourrait pas échapper à sa compagnie.

***

Ambre et Adèle se baladaient, main dans la main, dans la campagne brumeuse du petit matin en direction de Varden. Un léger crachin accompagnait le vent froid. La petite chantait joyeusement, accompagnée par le jacassement de quelques corbeaux qui fouillaient le sol à la recherche de rares insectes encore de sortie.

Elles passèrent le pont à l’entrée de la ville, enjambant ainsi le Coursivet et se retrouvèrent dans l’enceinte de Varden. Celle-ci était plus animée qu’à l’accoutumée. Des banderoles rouges et bleues et des décorations avaient été exposées afin de célébrer l’Alliance. Chaque maison affichait devant ses fenêtres un petit drapeau représentant le cerf et la licorne.

Ambre embrassa chaleureusement sa sœur qui partit pour l’école. La jeune femme fit demi-tour et alla rejoindre la taverne. Elle avait pris soin d’emmener avec elle sa pièce d’argent afin d’acheter sa robe pour le lendemain soir.

Lorsqu’elle arriva, Beyrus était déjà affairé en cuisine, préparant son délicieux bœuf bourguignon. Celui-ci la héla, lui demandant de le rejoindre.

— Qu’y a-t-il ? Demanda-t-elle, surprise.

— Viens, suis-moi ! Répondit-il avec un sourire.

Il s’engagea dans la remise et lui sortit une boîte très joliment emballée dans un tissu à motifs arabesque, maintenu par un nœud de soie.

— Qu’est-ce donc ? Demanda-t-elle, intriguée.

— Ça c’est à toi de me le dire ma grande ! On me l’a donné hier soir ou du moins, un cocher descendu d’un fiacre venant de chez monsieur von Tassle, est venu déposer ça à ton intention ! Je ne sais pas quel cadeau t’a fait Anselme, mais ma parole que ce doit être joli et coûter cher ! J’ai vu l’étiquette, apparemment cela provient de Chez Francine ! Et vu la taille du paquet ce n’est pas un petit mouchoir qu’il y a là-dedans !

Ambre, les yeux ronds, examina la boîte avec intérêt. Beyrus, debout à ses côtés la regardait, les bras croisés au-dessus de son ventre proéminent. Elle pianotait du bout des doigts le paquet, l’étudiant avec attention.

— Tu ne comptes pas l’ouvrir maintenant ? S’enquit le géant, fortement intéressé par le contenu.

Elle prit délicatement le nœud qu’elle défit et ôta la pellicule de tissus, dévoilant un écrin coloré. Elle enleva le couvercle et prit l’habit qu’elle libéra de la boîte.

C’était une splendide robe en velours, de couleur vert sombre, sur laquelle de la dentelle noire était élégamment disposée autour du buste et des extrémités. Quelques filets d’or venaient rehausser le tout, serpentant entre les fils noirs de la broderie. La robe était à manches courtes et s’arrêtait au-dessus des genoux. Elle était cintrée à la taille par un nœud de la même couleur.

Ambre n’en crut pas ses yeux, l’habit était à la fois sobre et élégant. Son cœur s’emballa à l’idée que son ami puisse lui offrir un objet aussi beau. Beyrus avait raison, le vêtement devait coûter extrêmement cher.

C’était une robe de style typiquement noréen, beaucoup plus courte que les robes aranéennes.

C’était un tout nouveau modèle, conçu depuis quelques années à peine, et la majorité des aranéennes n’osait encore porter ces robes qu’elles jugeaient trop vulgaires. En revanche, il n’était pas rare de voir les noréennes porter ces modèles dans les rues de Varden ; les jeunes noréennes étant réputées pour être plus à l’aise avec leur corps et bien moins pudiques que leurs consœurs.

De ce fait, elles étaient nombreuses à être convoitées par les jeunes aranéens fougueux, les trouvant plus aimables et aguichantes. Il n’était plus si rare de croiser des couples mixtes se balader. Car même les aranéennes semblaient elles aussi s’intéresser aux jeunes noréens, les trouvant plus sincères et naturels.

— Elle est magnifique ! dit-elle, les yeux brillants.

— Ça pour sûr ! Répondit le gaillard. Et je suis certain qu’elle doit t’aller à merveille ! Mais pour quelle occasion t’offre-t-il un vêtement aussi onéreux, dis-moi ?

Ambre gloussa, son patron ne dissimulait pas son intérêt envers la situation. Il avait l’air fasciné, hypnotisé.

— C’est pour la fête de l’Alliance chez le Duc, demain soir. Anselme m’a invitée en tant que cavalière. Comme il a su que je ne possédais pas de robe, il a dû vouloir m’en offrir une. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me fasse un tel cadeau ! Je comptais justement aller m’en acheter une ce midi lors de ma pause avec la pièce d’argent que tu m’as donné. Je vais pouvoir me prendre une jolie paire de souliers pour aller avec et il faudrait aussi que je prenne mon après-midi, car je suis invitée à venir me changer et m’habiller chez le Baron.

— Je ne t’ai rien donné du tout ma petite ! Déclara-t-il. Non, plus sérieusement, tu vas vraiment accompagner ce garçon au bal ? Avec tous ces aranéens ? Et que des nantis en plus ! Tu me fais beaucoup rire ma fille ! Serais-tu en train de changer ?

— Il faut croire… répondit-elle, songeuse.

Serait-ce donc Meredith qui m’a glissée cette pièce finalement ? Anselme a dû lui dire qu’il m’invitait. C’est pour ça qu’elle tenait absolument à me parler. Il faudra que je pense à la remercier !

— Eh bien ! Si j’avais su qu’Anselme faisait d’aussi beaux cadeaux, j’aurais tout fait pour devenir ami avec ce petit gars plus tôt ! Plaisanta Beyrus qui se mit à rire.

Sur ce, Ambre remit avec précaution la robe dans son emballage, prenant soin de ne pas la froisser et retourna dans la grande salle. Une nouvelle journée de travail commençait. Elle avait le cœur léger et un sourire niais s’affichait sur son visage.

***

La jeune femme prit la direction de l’allée des tisserands, espérant trouver « chaussure à son pied », comme elle venait de dire à son patron, trouvant le jeu de mots tout à fait approprié. Elle longeait l’allée d’un pas lent, observant attentivement les vitrines à la recherche de la paire idéale. Elle se rendit rapidement compte que les souliers coûtaient fort cher et qu’elle n’allait pas pouvoir se permettre d’en payer d’aussi bonne facture.

Néanmoins elle trouva son bonheur dans une petite boutique à la devanture plus modeste. Il s’agissait d’une échoppe de revendeur. Les vêtements, chaussures, sacs et bijoux vendus ici avaient déjà tous été portés et étaient bien moins onéreux que du neuf malgré leur bon état.

Elle vit une paire de souliers vernis noirs à bout rond et bordure dorée, possédant des talons relativement hauts et fins. Celles-ci coûtaient sept pièces de bronze et cinq de cuivre, ce qui lui restait vingt-cinq pièces de cuivre pour s’acheter un bijou. Elle contempla les vitrines derrière lesquelles de belles parures étaient exposées, à la recherche d’un collier ou d’un bracelet.

Elle remarqua alors une fine broche en forme de feuille d’acanthe sur laquelle un médaillon de taille et de forme semblable au sien était disposé. La voyant intéressée par cet objet, la vendeuse vint à sa rencontre. Elle lui expliqua qu’il avait appartenu à une noréenne de bonne famille et qu’elle avait fait encadrer son médaillon en forme de cheval là-dessus afin de le mettre plus en valeur.

Ambre lui demanda alors s’il était possible de mettre le sien à la place de celui existant, la femme n’y trouva pas d’objection. Elle prit le bijou ainsi que son médaillon et alla dans l’arrière-boutique afin de faire l’échange. Puis elle revint un quart d’heure plus tard et lui épingla la broche sur son manteau.

La jeune femme paya, elle en eut pour neuf pièces de bronze et deux de cuivre, ce qui lui restait huit pièces de cuivre. Elle allait pouvoir s’acheter de quoi manger, en complément des repas que lui fournissait Beyrus.

La nuit arriva. Ambre marchait paisiblement sous le halo bleu pâle de la lune. Le ciel était constellé d’étoiles, brillant de mille feux. L’atmosphère était douce et sereine. La jeune femme fut transportée par cette ivresse ; elle ne se souvenait pas de s’être sentie aussi légère.

Mon très cher Anselme, qu’il me tarde d’être auprès de toi !

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