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NORDEN – Chapitre 32

Chapitre 32 – La visiteuse

Mademoiselle Meredith pénétra dans la Taverne de l’Ours, juste après le service du midi. La taverne, qui jusque-là était très animée se tut d’un seul coup. Tous les clients contemplaient avec stupeur l’arrivée de la jeune duchesse, ne s’attendant pas à voir la fille du maire venir dans une modeste taverne de la basse-ville.

Elle salua Ambre qui la gratifia d’un bref signe de tête en retour, trop occupée à débarrasser le couvert à l’autre bout. Puis Meredith s’en alla voir Beyrus.

Celui-ci, voyant la jeune duchesse venir à sa rencontre se sentit mal à l’aise :

— Bien le bonjour mademoiselle Meredith, fit-il d’une voix beaucoup plus aiguë qu’à l’accoutumée. Que me vaut le plaisir de votre visite ?

— Bonjour charmant monsieur, dit-elle de son habituel air joyeux, puis-je vous emprunter Ambre un instant, s’il vous plaît ? Je souhaiterais m’entretenir avec elle !

— C’est que… nous sommes en plein service là ! Dit-il, confus. J’ai besoin d’elle pour m’aider à débarrasser et…

— Oh ! Quel dommage ! Fit-elle, une grimace se dessinant sur son visage. Ne pouvez-vous donc pas missionner quelqu’un d’autre à la tâche ?

— Mademoiselle Meredith, je ne peux pas la libérer tout de suite, pas avant une bonne heure ! Et je ne peux demander à un de mes clients de prendre sa place.

— C’est bien dommage ! Dit-elle, frottant sa main contre son menton et le regardant de ses yeux de biche.

Beyrus la contemplait, gêné.

— Dans ce cas, réfléchit-elle, je suppose que je vais me poser ici et l’attendre ! Que servez-vous donc de bon aujourd’hui ?

— Vous… commença-t-il, hésitant. Vous voulez déjeuner ici ?

— Ma foi, oui ! Dit-elle avec le sourire, je n’ai pas encore déjeuné. Que me proposez-vous à manger ?

— C’est que… je doute que cela puisse vous convenir. Je ne cuisine pas de mets aussi raffinés que là-haut, moi !

— Ah ah ! Mais ne vous inquiétez donc pas pour cela cher monsieur ! Je ne suis absolument pas difficile et puis cela me changera des repas élaborés de « là-haut » comme vous dites !

— Soit ! Mais…

Sans qu’elle n’eût fini d’entendre la réponse, la jeune femme s’installa sur une des tables, en plein milieu de la taverne ; tous les regards étaient portés sur elle, mais cela ne semblait absolument pas la déranger.

Ambre l’observait du coin de l’œil, amusée par le comportement si inconventionnel de son amie. Elle retourna en cuisine et en revint quelques instants plus tard avec une belle pièce de volaille accompagnée de champignons et de châtaignes que Beyrus avait dressée avec le plus de raffinement dont il était capable. Elle déposa l’assiette juste devant son amie.

— Oh ! Mais cela m’a l’air fort bon ! S’exclama celle-ci, enjouée. En plus il y a largement de quoi manger !

Sur ce, Ambre la gratifia d’un sourire et se remit au travail. La duchesse prit ses couverts et dévora le contenu de son assiette sans cérémonie.

Une fois qu’elle eut fini, elle s’essuya dignement la bouche et se massa le ventre puis s’affala sur sa chaise. Ambre vint la débarrasser. Meredith la contempla de ses yeux rieurs.

— C’était délicieux mon p’tit chat ! Tu pourras dire à ton patron que sa cuisine est très bonne !

Son amie esquissa un sourire et lui prit l’assiette.

— Tu pourras lui dire toi-même, ça lui fera plaisir !

La duchesse observa la petite horloge située à côté du comptoir et remarqua qu’il était près de quatorze heures. La taverne était devenue pratiquement vide. Elle se leva et s’accouda avec nonchalance au comptoir où le patron se tenait et servait les pintes.

— Puis-je disposer de la demoiselle Ambre à présent, dit-elle en minaudant.

Beyrus grommela et fit la moue. Elle sortit de sa poche un élégant portefeuille en cuir et y chercha quelques pièces d’argent qu’elle tendit à l’homme. Le géant approcha lentement sa grosse main noueuse et prit délicatement les pièces entre ses doigts. Il semblait fort ébahi, la somme était conséquente.

— Voilà pour vous cher monsieur, en dédommagement ainsi que pour le repas. J’espère que cela vous suffira !

L’homme ne dit rien, se contentant seulement de hocher la tête. Il contemplait avec stupéfaction la somme qu’il tenait dans sa main, soit presque autant que ce qu’il avait gagné dans la semaine.

Meredith alla chercher son amie et toutes deux sortirent. Ambre regarda son patron par la fenêtre, celui-ci avait l’air heureux de sa journée et affichait un sourire radieux.

Elles s’engagèrent avec rapidité et en silence, main dans la main, dans les petites ruelles menant au port de Varden. Elles arrivèrent au pied de la falaise, tout au bout du port, dans un endroit isolé et tranquille. Elles se trouvaient sur la jetée, face à la rade. Au-dessus d’elles, les mouettes et les goélands jacassaient.

Meredith s’assit sur un muret de pierre encore humide et s’étira de tout son long.

— Que désirais-tu me dire si ardemment et qui ne puisse attendre ? Demanda Ambre, un sourire aux lèvres.

— Mon cher petit chat ! J’ai une incroyable nouvelle à t’apprendre ! Comme chaque année, papa organise un bal en sa demeure afin de célébrer la fête de l’Alliance du dix-neuf octobre ! Cela tombe un mardi soir.

— Dois-je me réjouir pour ça ? Demanda Ambre, sarcastique.

La fête de l’Alliance était un jour festif dont les célébrations avaient beaucoup évolué au fil des années. Elle avait été créée pour célébrer l’union des peuples aranéen et noréen sur l’île et demeurait l’une des fêtes annuelles les plus importantes.

Chaque année depuis qu’il avait été nommé maire, le Duc organisait une grande fête en sa demeure où un immense banquet et un bal avaient lieu. Bien sûr, c’était principalement des aranéens et des noréens issus de familles aisées qui étaient conviés. Mais il était de coutume et même bienvenu d’inviter des noréens issus de milieux modestes à passer la soirée céans.

— Bien sûr que non ! Gloussa-t-elle, je voulais surtout te dire que papa sait que je fréquente Charles, nous sommes amants à présent. Et dis-toi qu’il était au courant depuis longtemps déjà ! Il m’a donné sa bénédiction afin que nous puissions être ensemble officiellement. N’est-ce pas merveilleux ?

— Je suis contente pour toi ! Répondit-elle sincèrement. Tu dois être tellement soulagée.

Meredith, le visage rayonnant, lui prit les mains et les serra chaleureusement entre les siennes.

— Oh que oui ! Je ne crois pas avoir déjà été aussi heureuse de toute ma vie !

La petite duchesse gloussa, tourna sur elle-même avec grâce et légèreté puis contempla son amie de ses yeux rieurs. Elle passa sa main sur le visage d’Ambre et lui caressa délicatement la joue :

— Ça n’a pas l’air d’aller bien fort toi ! J’ai l’impression que ton état ne s’arrange pas ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Veux-tu que je te donne un peu d’argent ?

Ambre libéra son visage et s’accouda au muret, ses longs cheveux roux ternes ondulant au vent. Elle resta silencieuse quelque temps puis annonça :

— C’est très gentil à toi Meredith mais je ne peux accepter. Je n’ai besoin de personne pour vivre et je tiens à m’en sortir par moi-même, comme je l’ai toujours fait jusqu’à présent. Ce n’est qu’une mauvaise passe, rien de plus !

— Tu n’as pas seulement l’air mal en point ma chère. Objecta-t-elle. Je vois en toi un problème plus profond. Ton regard est si triste ! Je ne crois pas t’avoir déjà vu ainsi.

— C’est que… je n’ai pas vraiment envie d’en parler…

— Comme tu voudras…

Meredith la dévisagea avec tristesse, elle était réellement peinée pour son amie. Elle aurait tant voulu l’aider et partager sa joie avec elle. Pourtant, elle ne voulut pas insister davantage, se contentant seulement de poser sa main sur son épaule en guise de soutien.

Elles restèrent deux heures ainsi, à discuter de sujets plus légers, notamment sur l’organisation du bal à venir. Cela permit à Ambre de se changer les idées, la compagnie de son amie la soulageait. Car elle ne s’était toujours pas remise des propos du Baron à son sujet et commençait à ressentir envers lui un profond mépris, ruminant sans cesse la conversation qu’elle avait entretenue avec sa personne, ses paroles amères et cinglantes, injustes même, lui revenant sans arrêt à l’esprit.

Son amie ayant eu vent de sa visite chez le Baron eut la sagesse d’esprit de ne pas mentionner son nom ni celui d’Anselme qui, pourtant, comptaient parmi les invités.

Ambre regagna la taverne et vint s’installer derrière le comptoir. Beyrus, la voyant travailler de nouveau lui fit les yeux ronds :

— Que fais-tu là, toi ? Demanda-t-il de son ton bourru habituel. Je ne pensais pas te voir revenir d’ici demain !

— Mon bon Beyrus, répondit-elle, Meredith est rentrée chez elle et je suis encore dans mes horaires de travail. Je ne comptais pas rentrer avant d’avoir fini ce que j’avais laissé en plan.

L’homme fit la moue, il était agréablement surpris du comportement de la jeune femme qui ne se laissait pas abattre et gardait le cap. Il fut également étonné de ses fréquentations.

— Dis-moi ma grande, commença-t-il avec un léger ricanement, je trouve que depuis quelque temps tu fréquentes du beau monde ! Entre ton cher ami Anselme, l’autre scientifique d’Enguerrand et puis la fille du Duc en personne ! T’es plutôt bien entourée. D’autant que tu ne choisis pas les aranéens les plus modestes ou les moins titrés !

Il eut un rire et posa son poing sur la table :

— Pour quelqu’un qui soi-disant n’aime pas se faire remarquer et préfère rester avec ses semblables, tu t’accoquines vachement avec les hautes sphères !

Elle fit la moue, piquée au vif dans son égo par ces propos et l’homme rit de plus belle, amusé par sa réaction. Puis il s’essuya les yeux et parvint à se calmer. Elle n’osa rien dire et continua de mettre les couverts pour le service du soir. Beyrus alla dans la cuisine et commença à préparer le dîner tout en parlant à son employée, située à l’autre bout de la salle.

— N’empêche ! Rugit-il pour se faire entendre. Moi je veux bien la recevoir tous les jours ta Meredith, à tous les services même si elle le souhaite ! Elle a l’air d’être une gentille femme et puis elle ne fait pas de manières. Je comprends que tu puisses l’apprécier. En plus elle a le mérite d’être terriblement mignonne ta bichette !

Ambre l’entendit glousser de nouveau. La joie de son patron était contagieuse et elle se dérida.

Il était aux alentours de vingt heures trente lorsque Ambre traversa la campagne brumeuse pour regagner son cottage. La nature était calme et le ciel d’un noir profond où seuls quelques éclats argentés d’étoiles luisaient. Le vent soufflait légèrement et l’air était particulièrement glacial. Pour se tenir chaud, elle voulut s’allumer une cigarette.

Elle engouffra ses mains dans ses poches afin de chercher son paquet et ses allumettes et sentit quelque chose rouler entre ses doigts dans sa poche gauche. Elle récupéra l’objet et vit qu’il s’agissait une pièce d’argent. Elle fut alors surprise et se demanda qui, d’entre son patron et Meredith, la lui avait glissée discrètement dans son manteau.

***

La fin de semaine arriva et la petite Adèle vint rejoindre sa sœur à la taverne peu après l’école. La jeune fille s’installa à table et prit son déjeuner, attendant sagement que sa grande sœur termine sa journée.

Beyrus avait libéré celle-ci un peu plus tôt, voyant que son chiffre d’affaires avait été plus que fait grâce à la générosité de la petite duchesse. De plus, il savait que l’anniversaire de la jeune femme était le lendemain et ne sachant quoi lui offrir, il avait décidé de lui faire grâce de son après midi.

Une fois sa journée achevée, les deux sœurs sortirent main dans la main et prirent la direction de la plage. Elles voulaient ainsi profiter d’un moment de calme et de tranquillité, mais aussi jouir du beau temps qu’il faisait. Le soleil était au rendez-vous et la journée s’annonçait radieuse.

Adèle raconta en détail la semaine qu’elle venait de passer et Ambre fut soulagée d’apprendre que la petite était ravie de son quotidien. Elle avait une grande capacité d’adaptation et était plus qu’heureuse de partager sa vie entre son meilleur ami Ferdinand et sa grande sœur, même si la jeune femme eut un pincement au cœur en entendant cela.

Au moins, ma petite Mouette est heureuse et en bonne santé ! C’est tout ce qui compte !

Elles arrivèrent en contrebas des falaises et enlevèrent leurs chaussures. Cela faisait des jours qu’Ambre n’avait pas senti l’agréable sensation de ses pieds s’enfonçant dans le sable. Celui-ci était froid et parsemé de galets et d’algues vertes.

Adèle était déçue de ne pas apercevoir de phoque, car sa mère lui manquait. Elle ne l’avait pas revu depuis plus d’un mois et avait fini par espacer ses visites à la plage.

Après avoir joué longuement avec les mouettes et les macareux, la fillette rejoignit sa sœur et s’assit à côté d’elle.

— Tu crois que maman et papa vont venir nous revoir un jour ? Demanda-t-elle de sa petite voix flûtée. Je me demande s’ils vont bien !

— Hélas ! je n’en ai aucune idée ma Mouette. Mais ils sont réunis en mer à présent. On doit être contentes pour eux de s’être retrouvé à nouveau !

— Oui, mais ils me manquent beaucoup quand même, surtout papa… Plus tard, je m’en irais les rejoindre en mer. Avec Ferdinand on va souvent au port regarder les marins travailler. J’aimerais beaucoup voir la Grande-terre, explorer le monde et passer des jours en mer !

Ambre regarda sa sœur avec douceur et acquiesça. La petite avait toujours eu une admiration pour cet immense espace bleu. Même bébé elle adorait lorsque sa grande sœur et son père la promenaient à bord d’une petite embarcation lorsqu’ils allaient pêcher. Elle aimait la sensation de la houle faire tanguer la barque et la bercer.

— Au fait ma Mouette, fit Ambre. Est-ce que par hasard tu connaîtrais un petit garçon, je pense un peu plus âgé que toi, qui serait blond avec les yeux marron et aurait un totem en forme de bouc ?

— Hum… Tu dois parler d’Eliott. Il a sept ans, mais il n’est pas dans ma classe. Il n’est pas venu à l’école de la semaine. Il doit être malade le pauvre.

La jeune femme fronça les sourcils, trouvant la coïncidence troublante.

Elles restèrent quelques instants, sous le crépuscule du soleil couchant, plongeant Norden dans un joli ciel orangé.

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