Chapitre 17 – Effervescences passagères
Toujours dominée par des pulsions meurtrières à l’encontre des lois et de cet exécrable notaire, Ambre entra dans la Taverne de l’Ours. Les deux cigarettes qu’elle avait consumées en chemin n’avaient su étioler ses tourments et elle se précipita à la rencontre de son patron pour lui cracher son acrimonie et dévoiler en intégralité la raison de sa fureur. Ce dernier la fit asseoir à son comptoir et écouta son récit plus d’une heure durant, l’interrompant de temps à autre afin de servir les clients. Peu avare en détails, la jeune femme discourait avec une certaine emphase, usant de gestes enflammés pour appuyer ses dires.
Une énième cigarette greffée à ses doigts, elle manqua à plusieurs reprises de renverser le contenu de sa tisane où infusait un cocktail de plantes apaisantes — concocté de la main même de Beyrus à destination des consommateurs par trop agités. Comme à son habitude, le géant se gardait d’émettre le moindre jugement sur l’affaire et ses protagonistes mais il était sincèrement chagriné pour le sort de son employée.
— Je ne sais quoi te dire ma grande, dit-il une fois qu’elle eut achevé son discours qu’elle avait ponctué d’une quinte de toux. Je ne connais pas grand-chose sur le sujet. En revanche, je peux te proposer de travailler à temps complet dans mon établissement. Une paie de mille six cents pièces ne comblera pas les pertes financières mais elle te suffira pour vivre convenablement, d’autant que tu n’as aucun loyer à charge.
— Quels seraient les horaires ? demanda-t-elle d’une voix rauque, la trachée brûlée par la combustion et la fumée.
— Étant donné que tu es bientôt majeure, je peux t’embaucher comme une employée à part entière et non plus comme une simple apprentie. Je te propose un service continu entre neuf heures et dix-huit heures, soit quarante heures de travail par semaine si l’on exclut les pauses journalières, au lieu de tes trente-et-une heures actuelles. Cela ne m’arrange pas de te perdre pour le service du soir mais au moins tu pourras entreprendre la totalité des trajets avec ta petite sœur et éviter de la laisser seule à votre domicile des heures durant. Du moins, tant que la menace du loup et de ces étranges enlèvements subsiste. Après cela, on avisera et on modifiera le contrat en conséquence.
— C’est vraiment adorable de ta part ! s’exclama Ambre, les yeux embués de larmes tant elle était émue et se sentait redevable par la gentillesse innée de cet homme.
Elle se leva et l’enserra chaleureusement dans une accolade paternelle. Peu familiarisé à ces démonstrations d’affection, le colosse lui tapota le haut du crâne.
— Ne me remercie pas ma grande. Il faut bien que je prenne soin de ma petite protégée. Par contre, si tu souhaites me faire plaisir, je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi.
— Quoi donc ? demanda-t-elle, interloquée, essuyant discrètement une larme qui dévalait sa joue.
Du menton, l’homme désigna le cendrier rempli de mégots.
— Par Halfadir, si tu pouvais arrêter de fumer ces machins ! Tes vêtements et tes cheveux empestent le tabac. Sans compter que ce poison coûte cher en plus de te ruiner la santé.
Ambre fit une moue contrariée. Ce n’était pas la première fois que Beyrus lui intimait de stopper sa consommation. Or, rien ne lui paraissait plus difficile que de se sevrer d’une telle denrée. Elle avait pourtant tenté l’expérience à plusieurs reprises, surtout lorsque son père était présent au logis. Mais ses angoisses revenaient au galop lors de ses absences, souvent couplées à d’interminables insomnies où le monstre de ses cauchemars errait dans sa chambre tel un spectre. Dans ces cas-là, rien ne parvenait à la tranquilliser hormis cette divine substance qu’elle sortait fumer sur le perron, les yeux perdus dans le brouillard nocturne, souvent accompagnée par Pantoufle qui se lovait à ses pieds en ronronnant.
— Je vais essayer, marmonna-t-elle. Mais je ne te promets rien, je suis trop agitée ces temps-ci pour me montrer raisonnable.
Beyrus opina du chef puis enchaîna sur un autre sujet tout aussi important :
— Que comptes-tu faire avec ton ami Anselme ?
— Lui écrire une lettre pour m’excuser, soupira-t-elle en croisant les bras, la mine maussade. Je me suis injustement comportée envers lui. Tu as raison, il ne mérite pas un tel traitement. J’ai été méchante, odieuse même ! alors qu’il tentait réellement de m’aider malgré ses moyens limités. J’aurais dû savoir qu’il ne parviendrait pas à tenir tête à ce goujat et je suis plus que déçue qu’il m’ait fait miroiter une aubaine à laquelle je n’avais finalement pas droit… mais ça n’excuse en rien mon emportement.
Elle étrangla un sanglot et déglutit péniblement.
— J’ai été idiote et soumise à mon mal. Je l’ai blessé et j’espère qu’il me pardonnera mon coup de sang même s’il n’effacera jamais la virulence de mes paroles.
Sans mot dire, le géant sortit du tiroir un stylo plume ainsi que des feuilles vierges et les lui confia. La noréenne s’en empara puis partit s’exiler dans un coin de la taverne pour rédiger sa missive. Après de multiples ratures et froissements de papier, elle parvint enfin à un résultat qu’elle jugea passablement convenable. Elle recopia son texte au propre, tentant d’éviter les fautes et de maîtriser son geste.
Si je pouvais m’abstenir d’écrire en pattes de mouche aussi… pourquoi est-ce bien plus difficile de manier un stylo plutôt qu’un couteau !
Alors qu’elle terminait cette tâche et pliait le feuillet avec soin pour le glisser dans une enveloppe à remettre à l’intéressé, Adèle la rejoignit. La fillette avait passé l’entièreté de l’après-midi auprès de ses amis, protégée dans l’enceinte de la basse-ville. Joviale, elle ne soupçonnait nullement la détresse qui avait secoué son aînée quelques heures auparavant.
Avant de partir, Ambre donna la missive à son patron qui, en retour, déposa dans sa main une bourse garnie de pièces.
— Un petit cadeau de ma part ! dit-il en lui adressant un clin d’œil. Pour célébrer ton nouveau contrat. Maintenant que tu seras une véritable employée, je tiens à ce que tu sois mieux habillée que tes hardes habituelles. Si tu te vêtais chaque fois comme aujourd’hui j’en serais vraiment honoré. Tu as là-dedans de quoi acheter au moins deux ensembles et quelques vêtements supplémentaires pour la jolie mouette. J’espère que vous les choisirez avec goût.
Ne sachant que répondre à cette offrande, la chatte pressa la bourse contre son cœur et gratifia son patron d’un sourire resplendissant avant de quitter l’établissement en compagnie de sa cadette qui, comme à son habitude, commença à pérorer sur ses nombreuses aventures de la journée.
***
Le carillon de l’horloge tinta ses cinq coups lorsqu’Ambre sortit de la taverne en compagnie d’Adèle. Le soleil irradiait de sa clarté mordorée les rues encombrées de passants aux mines nettement moins sinistres qu’à l’accoutumée. En effet, la fête nationale approchait, synonyme d’une vive effervescence et d’une farandole de divertissements. Ces réjouissances éphémères apaisaient les mœurs et étiolaient les tensions. Au point d’effacer momentanément la menace de la louve et de ces enlèvements.
Les citadins œuvraient de concert pour préparer les avenues dont les pavés avaient été soigneusement brossés et lessivés, ôtés de leurs déchets par les employés municipaux. Varden se couvrait d’une magnifique canopée bariolée avec cette ribambelle de guirlandes colorées d’azur, de gueule et de safran entrecroisées de fanions aux emblèmes du cerf, de la licorne et du corbeau. Tréteaux et planches de bois patientaient le long des murs en attente d’être nappés et dressés pour y accueillir une multitude d’objets et de denrées. Prochainement, des éleveurs feraient parader leurs plus beaux bestiaux en l’espoir de décrocher un prix lors de la foire annuelle.
Artisans et artistes exhiberaient leurs créations tandis que des musiciens et des comédiens joueraient sur les diverses estrades éparpillées à chaque coin de rue. Les commerces de bouche proposeraient leurs spécialités culinaires pour aguicher les papilles des badauds affamés de leur flânerie. Les auberges afficheraient complet, les tavernes seraient vidées de leurs caves et les lumières rousses des lupanars attireraient les oiseaux de nuit pour chasser leur langueur ou leurs ardeurs en échange d’une poignée de pièces.
Pendant que certains ronfleraient dans les bras veloutés d’une galante, un feu d’artifice tiré depuis les remparts émaillerait le ciel de son explosion colorée, suivi d’une série de spectacles pyrotechniques. Un bal populaire officierait sur la place des Victoires et celle de l’hôtel de ville. Et un troisième, plus prestigieux, s’établirait en la demeure du maire von Hauzen où la haute société s’y réunirait pour partager un moment de convivialité, mettant de côté, l’espace d’une soirée, les clivages politiques.
Les festivités seraient encadrées par les forces de l’ordre. Les soldats de la garde d’honneur accompagnés de plusieurs milices privées déambuleraient dans les rues pour y surveiller les agissements suspects et étouffer le moindre signe d’émeute.
Main dans la main, les deux sœurs se dirigeaient vers l’avenue des Tisserands, l’allée la plus luxueuse de Varden, exclusivement consacrée à l’industrie textile et à l’ameublement. Ici fleurissaient toutes sortes de boutiques dédiées à la vente de vêtements et de linge de maison. Des ateliers de coutures, broderies et tapisseries prospéraient dans des demeures à colombages aux devantures soignées et dont les larges vitrines déployaient leur florilège d’articles. Selon la renommée de l’enseigne, les prix variaient du simple au triple.
Adèle et Ambre cheminaient gaiement, en accord avec cette météo radieuse. La première se réjouissait de l’exploration qui s’offrait à elle et de la perspective d’acquérir de nouveaux habits. Comme on était mercredi — la meilleure journée de la semaine puisqu’elle était dédiée au développement personnel de l’enfant et non à l’enseignement strict — elle avait passé sa matinée à imaginer les robes qu’elle souhaitait acheter lors de son cours d’activité créative, laissant son ami Ferdinand à son tricot suivi d’une session d’éducation physique et Louis à ses jeux de cartes entrecoupés de lectures.
La seconde avait reçu la veille une lettre d’Anselme, en réponse à la sienne. Comme elle l’espérait, le garçon lui avait pardonné son coup de sang et avait accepté ses excuses, s’excusant à son tour d’avoir échoué à satisfaire sa demande. Il désirait l’épauler et l’avertissait qu’il serait toujours là pour l’aider en cas de difficultés. En post-scriptum, il avait ajouté qu’il serait ravi de lui tenir compagnie lors de la fête nationale et l’invitait à le rejoindre en haute-ville en début d’après-midi afin de profiter ensemble des festivités. Sa lecture terminée, Ambre avait pressé le feuillet contre son cœur en une étreinte fébrile, les larmes aux yeux, mouillant le papier dont l’encre diluée avait bavé. Enchantée de revoir son corbeau sous de meilleurs auspices, elle redoutait toutefois d’affronter à nouveau la haute-ville et ses nombreuses nuisances.
Peut-être verrais-je également le fameux cavalier étourdi de la dernière fois ! Je n’ai jamais demandé à Anselme de qui il pouvait s’agir… En même temps, comment aurais-je pu aborder ce sujet auprès de lui sans en rougir ? Je me suis vraiment comportée comme une midinette en pâmoison devant cet inconnu qui, si ça se trouve, est certainement marié et père de famille. J’ai honte rien que d’y repenser !
Arrivées dans l’allée convoitée, les deux sœurs scrutaient avec intérêt les devantures. Elles s’attardèrent un moment devant celle de Chez Francine, la plus prestigieuse et réputée d’entre toutes. C’était en ces lieux, fleurons de la mode, que se décidaient les nouveaux modèles en vogue.
Pour le style aranéen, il s’agissait de longues robes dépourvues de manches, aux motifs floraux ou plumés, cintrées sous les seins par un ruban poudré et décorées de dentelles ainsi que de broderies au niveau de la poitrine. Des fils d’or et de soie apportaient de la brillance et de la préciosité au vêtement.
Pour le style noréen, les robes se révélaient plus courtes et mettaient en valeur les jambes. Aucune fioriture ne fignolait les extrémités mais les couleurs se révélaient plus vives avec ces teintures d’indigo, de cochenille et de garance, en opposition aux tonalités pastelles destinées à une clientèle plus aisée. Puisqu’elles se révélaient le fruit de colorants et d’étoffes importées de Pandreden ou de la côte orientale. Le pantalon devenait également de plus en plus fréquent et prisé par la gent féminine, régulièrement assorti d’un chemisier bouffant et d’un bustier.
Derrière une vitrine annexe, la mouette aperçut une robe cérulée constellée de minuscules fleurs champêtres, à l’image de celle qu’elle avait dessinée. Elle trépigna sur place et supplia son aînée de l’essayer. Ambre hésita puis acquiesça en notant qu’il s’agissait d’une boutique de seconde main et que, par conséquent, les prix étaient abordables. La fillette jubila et poussa la porte, faisant tinter la clochette. Tandis qu’elle enfilait sa tunique chérie sous l’œil expert de la vendeuse, l’aînée fouillait dans les rayons. Elle trouva son bonheur auprès d’une chemise outremer évasée, avec un col en V légèrement plongeant ainsi qu’une deuxième, moins provocante, d’une chatoyante couleur moutarde. Elle ajouta également un pantalon auburn et un jean taille haute.
Je pense que ça suffira ! se dit-elle. Ça me laissera quelques sous pour me racheter une paire de bottines et un beau pull en laine pour cet hiver. En espérant qu’Adèle ne dévalise pas l’échoppe !
Comme sa grande sœur tardait à choisir ses ensembles, la cadette avait essayé divers articles dans la cabine sous l’œil mi-amusé, mi-agacé de la vendeuse par trop sollicitée par cette petite cliente exigeante. Après un dilemme crucial, elle parvint à ne garder que la robe fleurie ainsi qu’un pantalon cendré assorti d’une chemise ardoise. L’enfant était en liesse et demanda à Ambre de poser elle-même les pièces sur le comptoir pour les donner à la « gentille dame qui était de très bon conseil ». L’aînée sourit en silence, attendrie après ces deux semaines de tourments et de déceptions.
Pourvu que jamais un tel sourire ne s’efface de ton doux visage ma petite Mouette !
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