KissWood

NORDEN – Chapitre 37

Chapitre 37 – La déclaration

La matinée à la taverne avait été chaotique pour la jeune femme qui n’avait pas eu l’opportunité de trouver le sommeil, ressassant sans cesse les évènements de la soirée. Pour accentuer sa mauvaise humeur, sa cheville la faisait souffrir et elle peinait à marcher. Elle avait donc mis un temps interminable pour arriver à Varden.

Quand il l’avait vu entrer, même le bon vieux Beyrus, pourtant réputé pour ne pas modérer ses propos, n’avait osé lui faire la moindre remarque.

Ambre dégageait une aura malsaine, même elle s’en rendit compte, mais elle ne voulait pas dissimuler son mal-être ; elle en avait plus qu’assez d’essayer de se contenir et de faire bonne figure. Elle avait passé sa journée à s’acharner au travail, voulant à tout prix se changer les idées, et avait par conséquent accompli plus de tâches que nécessaire, mais ne semblait pas épuisée pour autant.

Le soir arriva et elle quitta Varden pour rejoindre son cottage.

La nuit était particulièrement douce et éclairée de mille feux par les innombrables étoiles, scintillantes, qui mouchetaient le ciel noir d’encre, accompagné d’un croissant de lune d’argent. La jeune femme sortit de sa poche son paquet de cigarettes et en fuma plusieurs d’affilée, cela la détendit quelque peu. Elle essayait de ne pas s’attarder sur la douleur qui lui rongeait la cheville, la faisant boitiller.

Soudain, un bruit de sabots se fit entendre et se rapprocha. Elle leva la tête et reconnut la silhouette d’Anselme sur Balthazar. Le jeune homme, nerveux, alla à sa rencontre.

Quand il fut à sa hauteur, il lui fit face, arrêta son cheval et lui barra la route.

— Que me veux-tu ? Fit Ambre d’un ton glaçant.

— Seulement te parler ! Répondit-il solennellement.

— Pour quoi faire ? Je crois que l’on s’est tout dit hier soir. Je n’ai rien à ajouter et ne souhaite absolument pas m’excuser si c’est ça que tu veux !

Elle jura et tenta de contourner l’imposant cheval, mais Anselme lui barra à nouveau la route.

— Que me veux-tu à la fin ! Cracha-t-elle, courroucée.

— Ambre, s’il te plaît, laisse-moi juste te parler. Dit-il la voix tremblante et avec une tristesse non dissimulée. Une fois que tu m’auras écouté je te promets que tu feras ce que bon voudra. Mais pour l’instant j’aimerais que tu m’écoutes.

La jeune femme le regarda avec dédain, sans un mot. Anselme lui tendit la main, l’invitant à monter en selle. Elle hésita puis glissa sa main dans la sienne. Une fois qu’elle fut installée, il donna un léger coup de talon sur le flanc de son cheval qui partit au galop en direction du phare.

Arrivés sur place, ils descendirent et s’installèrent au pied de la vieille structure en pierre, face à l’océan. Le bruit des vagues s’écrasant contre les falaises était apaisant et une légère brise soufflait. Ils restèrent muets, les bras croisés, pendant de longues minutes puis il commença son discours :

— Je sais ce que tu te dis et tu as parfaitement raison. Je me suis extrêmement mal comporté envers toi hier soir. J’ai été outrageux et méchant. L’alcool m’a fait chavirer et dire des choses que je ne pensais pas à ton égard et je m’en excuse. Si j’avais su que tu souffrais autant, je me serais certainement dépêché de t’aider d’une manière ou d’une autre. Je savais que la vie était dure pour toi, mais je n’imaginais pas qu’elle soit aussi difficile. C’est vrai que tu as perdu ton père il y a peu et jamais je ne t’ai vraiment demandé si ça allait suite à cela. Pourtant je sais à quel point c’est dur et douloureux de perdre ses parents. Sauf qu’il est vrai qu’à l’inverse de toi, je suis toujours entouré. Je sais que j’ai toujours un beau-père, même s’il est loin d’être parfait, pour veiller sur moi.

Ils regardaient l’océan s’étendre devant eux jusqu’à l’horizon, se confondant avec le ciel et reflétant les halos brillants des astres. Anselme poursuivit d’une voix plus distincte :

— J’ai été plus que méchant et incorrect, je le reconnais. Je me suis comporté comme un odieux égoïste envers toi. Tu ne m’as jamais rien demandé. Tu as toujours su te débrouiller par toi-même. Pourtant, bien que tu aies été entouré pendant plusieurs mois de personnes parmi les plus fortunées de l’île, jamais tu n’as demandé de l’aide. C’est édifiant quand on y pense ! Tu as touché de près à un milieu qui aurait pu te permettre de vivre de manière luxueuse que ce soit en te servant du statut de Meredith pour entrer dans les bonnes grâces de certains hommes fortunés, qui ne sont pas restés de marbre envers ta personne, ou même en te servant de mon affection pour toi pour que je te paie maints et maints cadeaux.

Ambre fronça les sourcils et l’observa avec mépris :

— Ah ! Parce que tu pensais réellement que j’étais comme ça ? Que tout ce qui m’importait c’était de rester dans vos bonnes grâces uniquement dans le but de parvenir à escalader l’échelle sociale tout en me servant de vous comme de vulgaires pantins ? C’est donc ça ce que tu pensais de moi ?

— Calme-toi, je te prie ! Ce n’est absolument pas ce que j’ai voulu dire ! Tempera-t-il en hâte.

— Ah, oui ? Eh bien dans ce cas vas-y, je t’écoute, explique-toi mon grand !

— Ambre ! Ce que je veux dire c’est qu’en dépit de toute cette tentation de pouvoir et de richesse, jamais il ne t’est venu à l’esprit d’aller contre tes principes. Tu as toujours été toi-même et tu as toujours su suivre ta ligne de conduite. Tu as toujours été la même Ambre depuis que je te connais. Tu es la seule personne que je sais franche et sincère envers moi, ton cynisme et tes mots cinglants en sont la preuve. Et même envers tout le monde d’ailleurs. Tu ne t’es jamais laissé faire même envers les puissants ! Tu as su tenir tête à tous ces gens qui voulaient te rabaisser ou te mettre en mauvaise posture, y compris le fils du marquis et même le Baron !

— Et alors ? Fit-elle cinglante, qu’est-ce que ça change ? Tu as vu le résultat ? Tu as vu où tout ça m’a mené ?

Elle pointait sa main en sa direction, celle-ci était contractée. Elle montrait les griffes.

— Ambre, dit-il timidement.

— Quoi ?

— Je t’aime !

Elle eut un mouvement de recul. La colère qui se dessinait sur son visage avait laissé place à la stupéfaction. Elle contemplait Anselme avec des yeux ronds, se demandant si elle avait bien entendu ce qu’il venait de lui dire.

— Tu…

— Je t’aime mon Ambre ! Réitéra-t-il avec un peu plus d’assurance et en se rapprochant d’elle.

— Mais… après tout ce que je t’ai dit hier ! Balbutia-t-elle. Après mon emportement envers toi ! Bon sang, j’ai cru que j’allais me jeter sur toi et te frapper à mort hier !

— Et pourtant tu ne l’as pas fait ! Renchérit-il en la regardant droit dans les yeux. Et tu sais pourquoi ?

Ambre, muette, fit un non de la tête. Anselme approcha timidement sa main et la posa avec douceur sur sa joue.

— Tout simplement parce que ce n’est pas toi ! Tu n’es pas violente ! Même si tes réactions sont parfois brutales, tu n’as jamais souhaité faire le moindre mal aux gens. Toute ta colère, tu ne t’en ais jamais servi que pour te protéger. Et je reconnais avoir été agressif envers toi hier. Ça n’aurait été qu’un juste retour des choses que tu t’attaques à moi…

Il eut un rire nerveux :

— Et puis, je commence à être habitué à être brutalisé de toute façon… ajouta-t-il pour détendre l’atmosphère.

Elle le regarda attentivement, incapable de bouger. De nombreuses émotions l’envahissaient et elle ne parvenait pas à remettre ses idées en place. Anselme en profita pour sortir de sa poche un petit écrin noir et l’ouvrit en sa direction :

— Ambre, veux-tu m’épouser ?

Son cœur battait à vive allure. Tressaillante, elle tentait de respirer tant sa surprise était grande. Elle le regarda dans les yeux, émue et ébahie.

— Mais… comment…

Elle prit l’écrin et contempla la bague qui s’y trouvait. C’était une bague en or blanc sans aucun motif ou ornement ; simplement un bel anneau ouvragé avec soin. Soudain, les larmes commencèrent à lui monter.

— Depuis quand est-ce que…

— Je voulais te l’offrir hier soir après le bal. Tu étais convié à rester auprès de moi à la maison. J’avais mis père au courant de mon intention et il n’avait rien trouvé à objecter là-dessus.

Anselme prit la bague et la lui glissa à son annulaire.

— Depuis quand est…

— Depuis quand est-ce que je t’aime ? Coupa-t-il. Depuis toujours… enfin je crois ! Je n’avais jamais osé te le dire, pourtant ce n’est pas l’occasion qui m’en manquait. Déjà petit j’avais un faible pour toi, tu étais ma petite rouquine au tempérament de feu. Et puis, il y a eu tous ces évènements… et ta fameuse agression où j’ai été trop stupide et lâche pour réagir. J’ai été plus que peiné de te voir arracher ainsi à moi par ma faute. Mais je ne pouvais pas t’en vouloir d’avoir agi ainsi. J’ai nourri pendant longtemps une profonde haine envers moi-même. Je me suis fermé au monde, aux femmes surtout ; d’autant que celles que je côtoyais étaient toutes faussement intéressées par moi. Je n’ai pour ainsi dire jamais pu rencontrer une femme de la haute société avec autant de charme naturel et de sincérité que toi. Alors, quand je t’ai vu il y a quelques mois en danger face à ces trois hommes mon sang n’a fait qu’un tour. Je n’ai pas pu résister à l’envie de t’aider et de t’aborder de nouveau par la suite. L’occasion de pouvoir renouer avec toi après ces presque cinq années de séparation était pour moi comme une théophanie. Et j’ai vu à ton regard que c’était réciproque ; que tu avais envie de me revoir en tant qu’ami. Ensuite, il y a eu cette partie de danse lors de la fête nationale où j’ai senti que je n’étais pas si indifférent à tes yeux. Le fait de danser avec toi m’a rappelé les joies que nous avions ensemble étant enfants. Toutes ces danses et ces jeux que nous pratiquions en toute innocente avaient à présent une tout autre saveur. Je sentais monter en moi un sentiment nouveau et ça a été très difficile pour moi de me contenir et de comprendre réellement ce que cela signifiait. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait juste d’une excitation due à tous ces souvenirs nostalgiques de l’enfance qui revenaient en moi.

Il laissa échapper un petit rire, un sourire esquissé sur le coin de sa lèvre, révélant sa fossette.

— Et enfin, il y a eu cette fameuse nuit… où là j’ai su que je n’éprouvais pas que de l’amitié à ton égard. Lorsque tu t’es occupée de moi, j’ai ressenti un puissant désir à ton égard ; une véritable joie même, rien que du fait d’être aussi proche de toi dans un moment aussi intime. Bien-sûr la situation ne s’y prêtait pas du tout, mais je n’avais qu’une envie : celle de me lover contre toi et de sentir ta peau contre la mienne comme je sentais tes doigts parcourir mon corps afin de le soigner.

Ambre, le souffle court, écoutait ces paroles, elle avait les yeux rougis par les larmes et tenait fermement la main d’Anselme posée sur son visage. Il approcha son visage du sien.

— Ambre, veux-tu devenir ma femme ?

Pour toute réponse, elle posa ses lèvres contre les siennes et l’embrassa. Anselme glissa ses doigts dans sa chevelure de feu. Il passa son autre main contre sa taille, cherchant à la retenir au plus près de lui et à la serrer le plus intensément possible.

La jeune femme se laissa faire et le fit basculer en arrière, le faisant s’enfoncer contre le sable froid et humide. Elle libéra sa bouche et éloigna légèrement son visage de celui de son bien-aimé. Elle le contempla longuement, les yeux pétillants. Elle caressa du bout des doigts son visage au nez aquilin et ses cheveux noir de jais.

Il lui prit la main et embrassa langoureusement le dos de celle-ci.

Ils restèrent ainsi un long moment, se contemplant l’un l’autre, face à face, profitant du silence ambiant. Puis ils s’étreignirent à nouveau, échangeant un baiser passionné, leur cœur battant à l’unisson.

La nuit s’écoula rapidement, le lendemain arriva et une terrible nouvelle s’était emparée de la une des journaux. Nouvelle Disparition !Pouvait-on lire en couverture du Pacifique.

« Nouvelle disparition inquiétante. Louise, huit ans, animal-totem Puma. Disparue lors de l’Alliance entre vingt heures et vingt-deux heures. Domiciliée aux hameaux : les Arches, quinze kilomètres à l’est de Varden. La petite, châtain, yeux marron et peau basanée, portait un manteau vert sombre et un pantalon noir. Si indices, contacter les autorités. »

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