NORDEN – Chapitre 37

Chapitre 37 – Le temps de l’innocence

— Mère, puis-je aller jouer dans le jardin avec Désirée, s’il te plaît ? demanda poliment l’enfant.

Alexander trépignait. Assise sur son lit et le sourire aux lèvres, Ophélia boutonnait la chemise de son fils. Elle prit soin de lui retrousser les manches afin qu’il ne paraisse pas négligé et la lui rentra dans son pantalon. Chose faite, elle jeta un œil par la fenêtre. Le temps était gris, les branches s’agitaient au gré du vent qui soufflait par bourrasques et de fines gouttes de pluie glissaient sur les carreaux. Elle demeura songeuse, analysant l’extérieur avec une pointe d’appréhension.

— Je ne sais pas trop, mon chéri. Il n’a pas l’air de faire très chaud et je ne voudrais pas que tu tombes malade.

— Oh s’il te plaît ! Je te promets que je serai prudent et que je ne me salirai pas !

La baronne le dévisagea sans mot dire, la mine renfrognée. Du haut de ses huit ans, l’enfant se révélait tout aussi frêle que l’était sa mère. Petit de taille et fluet, il avait néanmoins hérité des traits aranéens les plus prisés, à savoir une peau blanche mise en valeur par des yeux marron sombre et de soyeux cheveux noir-ébène.

— Et je te promets que ce soir je viendrai danser avec toi dans le salon pendant que père jouera, ajouta-t-il afin de l’amadouer.

Charmée par ses yeux de chien battu, la baronne céda. Il l’embrassa et sortit en hâte retrouver sa camarade de jeu, sans prendre la peine d’aller petit-déjeuner. Jovial, il salua au passage les domestiques qu’il croisait, manquant de les bousculer tant il était excité par le programme alléchant de sa journée. L’air était frais et une brume légère s’étendait au niveau du sol, noyant de ses vapeurs grisâtres les feuilles mortes aux couleurs ocrées sur lesquelles des gouttes de rosée perlaient. Les odeurs de marée et d’humus chargeaient l’atmosphère, un effluve relaxant sonnant les premières lueurs de l’automne. Il se plaça devant la rambarde et observa le domaine, tentant d’apercevoir son amie. Il attendit un instant et la vit en compagnie de sa mère, Séverine, l’aidant à porter les sacs de courses. Il courut à travers les jardins aux herbes hautes, aspergeant d’eau terreuse son ensemble tout juste lavé.

— Désirée ! cria-t-il lorsqu’il arriva non loin d’elle.

Haletant, il s’arrêta et la gratifia d’un sourire rayonnant.

— Bonjour jeune maître, dit-elle tout aussi joyeuse.

— Tu viens jouer avec moi, s’il te plaît ?

Elle fit la moue et regarda à sa mère.

— Hum, c’est que j’aide maman là, je suis pas sûre que j’ai le droit.

Sans un mot, Séverine tendit sa main afin de prendre le sac de jute garni de vivres que sa fille transportait. Désirée le lui donna et courut à la suite de son maître en direction de la roseraie. Ils s’arrêtèrent devant la porte de la petite serre, faite de verre et de fer, et y entrèrent. Il faisait bon à l’intérieur. Les lieux exhalaient un agréable parfum de plantes, soigneusement rangées sur des allées d’étagères. Ils s’y enfoncèrent et ouvrirent la vieille malle en bois massif qui se trouvait au fond afin d’en sortir un cerf-volant que la jeune domestique venait de confectionner.

L’objet mesurait une cinquantaine de centimètres. Il avait une armature en brindilles de bois grossièrement assemblées par une corde rêche et portait en guise de voile une couverture bariolée sur lequel les deux enfants avaient dessiné de nombreux animaux. Alexander était subjugué ; à travers ses yeux d’enfant, l’objet avait fière allure. Il regarda d’un air admiratif celle qu’il avait toujours considérée comme son amie, émerveillé par son travail et par la vitesse avec laquelle elle avait terminé de l’assembler.

La fillette lui rendit son sourire, plantant ses yeux noisette bordés de longs cils dans les siens. De trois ans son aînée, la domestique était bien plus grande que lui. Son visage poupon était en partie dissimulé sous ses boucles châtain qui retombaient en cascade et sa bouche aux lèvres charnues affichait éternellement un sourire bienveillant. Les gens la surnommaient la friponne, toujours prête à prendre des risques pour rendre service et exaucer les souhaits du jeune baron, quitte à énerver les maîtres et les domestiques. De plus, Désirée et son grand frère Ambroise, âgé de treize ans, étaient les uniques enfants du domaine et les seuls avec qui Alexander pouvait s’amuser les fins de semaine.

Surexcité, le garçon tapa dans ses mains.

— On va le faire voler, ma levrette ?

Ce surnom, utilisé par le garçon pour la désigner, était un terme affectueux prononcé en toute innocence. En effet, la fillette d’origine noréenne par son père arborait sur sa poitrine un médaillon cuivré représentant un lévrier, une race de chien répandue sur l’île et appréciée pour son caractère docile et serviable. Le garçon avait souvent entendu ce mot à l’école, lorsque ses camarades de classe, moqueurs de voir un noble baron entretenir une sincère amitié auprès d’une simple domestique, qualifiaient cette dernière avec cette appellation peu flatteuse.

Sachant pertinemment ce qu’il signifiait, Désirée n’osait pas le contredire là-dessus ; prononcé de la bouche de son petit maître, le mot prenait une tout autre signification.

— Si vous voulez, oui.

— Arrête de me vouvoyer !

— Je n’ai pas le droit, jeune maître.

— Mais on est que tous les deux !

— Je ne veux pas prendre cette habitude !

— Et si je t’en donne l’ordre ? répliqua-t-il en lui adressant un sourire malicieux. Tu vas devoir le faire puisque c’est moi qui l’exige !

Elle fronça les sourcils et réfléchit.

— Soit ! soupira-t-elle. Si tu veux, mais je te préviens c’est uniquement quand on est que tous les deux, je ne veux pas d’ennuis avec les maîtres !

Le visage du baron s’illumina. Il se leva et se rua à l’extérieur en compagnie de Désirée, traînant le cerf-volant derrière lui. Du haut du balcon situé devant l’entrée du domaine, Séverine les regardait s’amuser d’un œil attendri, fumant tranquillement sa cigarette. Ambroise se tenait auprès d’elle. Les traits crispés, il affichait la mine maussade d’un adolescent qui acceptait difficilement sa condition de domestique. Trouvant le sort injuste d’être né pour servir autrui, il observait d’un air mauvais sa sœur s’amuser avec leur jeune maître.

Il jura et cracha au sol avec défiance.

— Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre auprès de lui ! On dirait un gentil toutou docile. Y’a pas à dire elle aime se comporter comme un chien !

— Ne sois pas injurieux ! rétorqua la mère avec vigueur. Si cela lui permet de s’amuser, qu’y a-t-il de mal ? Tu devrais les rejoindre au lieu de râler continuellement.

— Mais maman ! objecta-t-il, indigné. Tu ne vois pas que là il se sert de sa position pour s’amuser avec elle ? Qu’en sera-t-il plus tard lorsqu’il sera grand et exigera d’elle autre chose que des jeux enfantins ?

— Je t’interdis de parler ainsi ! Tu manques de respect non seulement à tes maîtres, mais également à ta sœur ! Nous avons de la chance de travailler au service de cette noble famille qui a bien voulu nous engager après la mort de votre père ! Tu devrais être fier qu’ils aient eu l’amabilité de m’embaucher et surtout de pouvoir te loger, te laisser manger à ta faim et de te payer des études.

Le garçon croisa les bras, triturant de son pouce le médaillon en forme de renard épinglé sur sa veste de travail tout aussi noire que sa chevelure.

— Pfff… tu parles ! Plus tard, maman, tu verras, je quitterai cet endroit. J’aurai un travail honnête et je gagnerai suffisamment d’argent pour pouvoir prendre soin de toi et de Désirée. On ne sera plus des esclaves au service de quelqu’un. Nous serons enfin libres !

— Tes espoirs m’enchantent Ambroise, mais la vie est loin d’être aisée. Tu le comprendras plus tard.

— C’est ce qu’on verra !

Pieter sortit du manoir après sa pause matinale. Le palefrenier, un jeune homme solide âgé de vingt-quatre ans et d’origine noréenne, fit signe au garçon de le suivre afin de l’aider à nourrir les chevaux. Courroucé, Ambroise descendit les escaliers et partit rejoindre les écuries à sa suite.

Séverine le regarda s’éloigner. Une lueur de tristesse traversa ses yeux gris. Jamais cette femme vaillante n’aurait imaginé que sa vie basculerait ainsi. Car la domestique, âgée d’à peine plus de trente ans, avait vu ses espérances de vie et ses rêves réduits à néant. D’origine aranéenne, elle était issue d’une famille aisée et conservatrice n’ayant pour but que la suprématie de la race et vouant un mépris profond envers les noréens qu’ils jugeaient limités, les reléguant au rang d’espèce inférieure.

Bien qu’ayant grandi dans ce milieu élitiste et prenant très à cœur cette injonction, Séverine s’en retrouva chamboulée lorsque, contre toute attente, elle tomba sous le charme d’un marin noréen du nom d’Anselme. Elle fut alors reniée et rejetée par sa famille qui jugeait son accouplement indigne. Fort heureusement, l’homme gagnait bien sa vie, exerçant en tant qu’officier à bord du Fou, un navire faisant la navette commerciale entre Varden, Forden et Wolden. Mais lors d’une rixe entre marins au port de Varden, il fut poignardé par un des assaillants et succomba à ses blessures quelques heures plus tard, laissant derrière lui femme et enfants.

Désemparée, Séverine avait dû se résoudre à trouver un métier, ne pouvant retourner dans sa famille qu’elle savait imperméable à ses excuses. Elle avait activement cherché et était parvenue, au bout de nombreux mois, à trouver un travail auprès des von Tassle, l’une des seule famille notable assez riche pour se permettre de la payer et de prendre en charge l’éducation de ses enfants. Depuis lors, elle leur avait juré fidélité et un dévouement sans faille.

La domestique laissa échapper un soupir, les larmes aux yeux en repensant à ses souvenirs tragiques. Elle termina sa cigarette et rentra continuer sa tâche. Non loin de là, Désirée et Alexander continuaient leur jeu, courant tour à tour, le cerf-volant érigé dans les airs juste au-dessus d’eux. Après l’avoir tracté pendant un moment, la fillette donna l’objet à son maître qui peinait à le maîtriser tant les vents soufflaient fort et que ses mains grêles parvenaient difficilement à le manœuvrer. Emporté par la force des rafales, l’enfant lâcha la ficelle et le cerf-volant s’échoua en haut des branches du chêne annexe.

— Oh mince ! pesta-t-il.

Prise d’un fou rire devant sa maladresse, Désirée se proposa d’aller le récupérer. Ils se dirigèrent au pied de l’arbre et examinèrent la situation.

— C’est vraiment haut dis donc ! grommela-t-il en fronçant les sourcils, énervé contre lui-même.

— Je vais te le chercher, t’en fais pas, jeune maître ! assura la fillette en retroussant ses manches.

— Tu vas savoir par où passer ?

Elle scruta l’arbre au large tronc moussu jonché d’écorces rêches puis commença à grimper. Les interstices lui permirent une accroche solide et elle gravit les premières branches sans trop de peine malgré l’humidité du bois qui rendait la surface glissante. Arrivée à mi-chemin, fermement agrippée à une charpentière, elle s’étira de tout son long pour aller cueillir la branche voisine où se trouvait l’objet tant convoité. Mais ses efforts furent vains, elle était incapable de l’attraper, n’étant pas assez grande pour l’attirer à elle. Sous son poids, la branche commença à craquer, produisant un son sec. Inquiet, Alexander ne pouvait détourner le regard de son amie.

— Reviens Désirée, laisse, c’est pas grave ! cria-t-il afin qu’elle l’entende.

— Mais j’y suis presque !

Un autre craquement survint. Le cœur battant à vive allure et l’estomac noué, Alexander cria à nouveau :

— Reviens c’est pas grave, on en fera un autre !

Les membres tremblants, la fillette pantelait. La branche qu’elle agrippait céda et elle trébucha, se réceptionnant du mieux qu’elle put sur celle qui la soutenait. Dans sa chute, elle se blessa au poignet et gémit.

— Désirée, je t’ordonne de revenir ! insista-t-il.

Le souffle coupé par l’impact, elle fit la moue et descendit avec précaution, prenant soin de ne pas blesser son poignet meurtri. Une fois au sol, Alexander se précipita vers elle et examina ses mains dont les paumes étaient entaillées. Elle remarqua qu’elle avait déchiré certains pans de sa robe et que l’un de ses genoux saignait.

— Tu vas bien ? s’enquit-il.

— J’ai un peu mal aux mains, mais ça va.

— Tes habits sont tout sales.

— Mince ! maman ne va pas être contente.

— J’espère que tu n’auras pas de représailles ! murmura Alexander, peiné.

— Oh, je m’en fiche bien !

Elle épousseta l’étoffe humide, couverte de feuilles et d’écorce. Puis elle regarda son maître et rit.

— Qu’est-ce que je ferais pas pour mon petit maître étourdi ? fit-elle en lui ébouriffant le crâne.

— Mais qu’est-ce que t’as foutu ? maugréa Ambroise qui venait à leur rencontre.

Il les dévisagea avec dédain et plissa les yeux en remarquant l’état débraillé de sa cadette. La fillette baissa la tête et ne dit rien. Alexander, souhaitant endosser ses responsabilités, se justifia.

— C’est ma faute, Ambroise. Je jouais avec le cerf-volant lorsqu’il s’est coincé dans l’arbre et Désirée s’est proposé de me le récupérer.

Ambroise grogna et les regarda tour à tour. Puis, sans un mot, il grimpa à l’arbre et décrocha avec aisance l’objet qu’il laissa choir au sol avant de redescendre avec une simplicité déconcertante. Il se baissa, le prit et le tendit au baron tout en lui adressant un regard noir.

— Le maître est-il satisfait ? dit-il d’une voix cinglante.

Voyant son ton méprisant, Désirée intervint.

— Laisse-le ! s’insurgea-t-elle. C’est moi qui ai pris la décision d’aller le chercher. Il n’y est pour rien !

— Franchement, arrête de céder à tous ses caprices !

— Je cède pas à ses caprices !

— Fais pas l’innocente, tu lui cèdes tout ! Tu te comportes comme son petit chien !

— Et alors qu’est-ce que ça peut te faire ?

— T’en deviens ridicule, voilà pourquoi ! Je t’ai entendue le tutoyer tout à l’heure ! Tu te rends compte que si quelqu’un d’autre que maman ou moi t’entend lui parler comme ça tu vas avoir des problèmes ?

— Je fais attention, figure-toi !

— T’en deviens pitoyable ! ricana-t-il. Il ose même t’appeler levrette maintenant ! Tu l’as foutue où ta dignité ?

— Ah ! mais tu m’énerves !

Elle avait les larmes aux yeux et tremblait de la tête aux pieds. Blessée par ses propos, elle jura et s’enfuit en courant, sous les yeux de son petit maître qui ne comprit pas ce qui venait de se passer. Dès qu’elle fut éloignée, les deux garçons se toisèrent en silence. De rage, Ambroise fit demi-tour et partit rejoindre le manoir tandis qu’Alexander, la tête basse et la mine morose, remonta lentement les marches du logis et alla voir sa mère.

Il toqua à la porte du salon et patienta. Ophélia lui ouvrit, un livre à la main et un sourire chaleureux présent sur son visage. Il s’effaça instantanément lorsqu’elle remarqua que son fils était troublé. Alexander entra puis, une fois qu’elle eut fermé la porte, éclata en sanglots.

— Qu’y a-t-il, mon chéri ? s’enquit-elle en se baissant à sa hauteur pour le prendre dans ses bras.

Il nicha sa tête contre son cou et l’enlaça.

— Pourquoi Ambroise est méchant avec Désirée ?

La baronne, consciente du problème, le rassura du mieux qu’elle put en tentant de trouver les mots justes.

— Parce qu’il tient à elle et veut la protéger, mon chéri.

— Pourquoi toi et père vous ne vous disputez jamais ?

— Tout simplement parce que nous nous aimons de façon différente. Tu sais, ils n’ont pas la même chance que toi. Nous sommes heureux car nous sommes nés avec tout ce qu’il nous faut, alors qu’eux n’ont pas cette chance. Nous sommes des privilégiés, mon enfant. Ça, il ne faudra jamais que tu l’oublies et à ce titre il te faudra toujours aider les autres.

Elle le serra davantage et le couvrit de baisers.

— Plus tard, ce sera ton rôle de protéger ceux qui seront inférieurs à toi. Ton grand-père me répétait sans cesse de son vivant qu’il ne fallait pas succomber à la puissance de notre statut. Ne te crois jamais supérieur à tes sujets, qu’importe leurs origines ou leurs conditions. Respecte-les et tu en seras grand…

Elle fut soudainement prise d’une quinte de toux qui lui brûla l’intérieur de la trachée. Elle défit son étreinte puis alla en direction du bureau. Elle agrippa d’une main molle l’anse de sa carafe en cristal et se servit un verre d’eau qu’elle but d’une traite.

— Pourquoi tu es née malade, maman ? demanda-t-il timidement en s’avançant vers elle, les yeux rougis.

La mère ne répondit rien. Elle s’installa sur le fauteuil et fit monter son fils sur ses genoux. Puis elle prit le livre qu’elle était en train de lire, le Noréeden gentem unitum et l’ouvrit. Alors qu’elle lisait à voix haute, le garçon admirait les images illustrant les faciès des différents noréens de l’île.

Ainsi, il y avait les Korpr, le peuple corbeau du Sud, à la peau basanée et aux cheveux noirs. Ils avaient les yeux bleus et étaient de taille menue. Sur la deuxième image, il s’agissait d’un couple d’Ulfarks, issu du peuple loup. Ces derniers avaient la peau, les cheveux et les yeux noirs. Ils étaient particulièrement grands et de carrure musclée. Ensuite, c’était au tour des Svingars, le peuple sanglier, à la peau claire ou hâlée et aux cheveux allant du blond au brun en passant par le roux.

— Qu’en est-il des Hrafn ? s’enquit-il, curieux.

— Ils sont comme les Svingars, dit-elle avec douceur en tournant la page du livre sur laquelle l’un d’entre eux était dessiné. Comme nous, mais généralement beaucoup plus petits et trapus. Et ils ont presque tous des taches réparties sur leur corps.

Alexander étudia l’image avec attention.

— C’est joli ça les taches ! annonça-t-il en suivant du doigt les marques présentes au niveau du corps et des mains de la femme qui se trouvait dessus. Je dépasserai Désirée plus tard ?

Ophélia caressa tendrement les cheveux de son fils.

— Je pense que tu la dépasseras sans trop de peine oui.

— Ça veut dire que je pourrai la prendre dans mes bras et la porter ? fit-il d’un ton réjoui.

La baronne laissa échapper un petit rire.

— Tu as l’air de beaucoup l’aimer cette friponne.

— Oui, assura-t-il en toute sincérité, c’est ma meilleure amie et plus tard je me marierai avec elle, comme toi avec père ! Et on aura plein d’enfants !

La baronne esquissa un sourire, les yeux embués. Elle savait ce qu’il en serait et que sa vision innocente et insouciante du monde changerait avec le temps pour s’obscurcir. Actuellement, son fils ne se rendait nullement compte que ses paroles, prononcées avec une si belle franchise, risqueraient de changer au fil des ans et de ses fréquentations. Ses parents l’avaient éduqué dans le respect et l’équité mais rares étaient les nobles aranéens à laisser souiller leur lignée auprès de ces « bêtes sauvages » comme il était coutume de les désigner.

Ainsi, sa charmante amie Désirée ne serait à l’avenir qu’un lointain souvenir mélancolique dans sa vie d’adulte, de noble et éminent baron.

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