NORDEN – Chapitre 36
Chapitre 15 – Objets de curiosité
Postée sur le siège molletonné d’une calèche à deux roues tirée par un coureur des landes pommelé, Ambre observait d’un œil ensommeillé la campagne défilante, bercée par le claquement des sabots ferrés sur le sol terreux, le grincement du véhicule et les explications ardues d’Enguerrand dans son domaine de prédilection. Ayant troqué ses habits citadins contre une tenue plus appropriée à la rusticité de leur destination, le scientifique bavardait avec une volubilité qui n’avait rien à envier à la mouette. Une gavroche cendrée complétait son déguisement et protégeait le haut de ses longs cheveux blonds entravés en catogan. Rênes en main, il guidait la monture engagée au trot en direction de la forêt. La bête était placide et avançait à un rythme régulier, dévalant ou gravissant les collines sans broncher ni renâcler. Coincée entre les deux adultes, Adèle s’extasiait au moindre élément que ses pupilles captaient, poussant des criaillements aigus qui extrayaient momentanément l’aînée de sa torpeur.
La balade jusqu’au pavillon de chasse était agréable en ces ultimes heures de la matinée. Enguerrand était venu cueillir ses deux protégées directement à leur cottage, situé à quelques coudées de son trajet coutumier. Par la suite, ils avaient emprunté une voie plus au sud que celle que la sororie avait arpentée lors de leur périple à Meriden en mars dernier.
Les plaines déroulaient leur immense tapis verdoyant, entrecroisées de prés céréaliers parés à être moissonnés. Les champs mordorés s’ornaient de bocages et d’étangs où des nuées d’oiseaux barbotaient bruyamment. Leurs chants éraillés et leurs froissements de plumes s’accompagnaient du coassement des grenouilles éclipsées sous leur couverture de nénuphars. Les silhouettes cotonneuses des moutons s’éparpillaient sporadiquement dans leurs vastes pâturages, à l’image des nuages qui, faisant preuve de clémence, avaient en grande partie libéré la voûte céleste, laissant le soleil seul maître en ces lieux.
En dehors de l’agglomération, on dénombrait bien plus d’ovins que d’habitants et de chevaux réunis. Ces espaces dépeuplés abritaient toutefois plusieurs hameaux et longères solitaires aux façades burinées. Notamment, les Arches et ses sept maisonnées, qu’ils étaient en train de traverser. Les riverains présents, qu’ils soient mineurs ou adultes, toisaient le cortège d’un œil méfiant. Sur le panneau d’information qui bordait la voie, on avait placardé la figure d’une enfant, crayonnée le plus fidèlement possible, avec pour devise : Avez-vous vu notre fille ?
C’est là que la dernière victime a disparu ! songea Ambre en contemplant avec amertume le portrait de l’infortunée dont l’âge égalait celui d’Adèle. Asrunn puma, si ma mémoire est bonne. Quelle horreur ! Je n’ose imaginer la souffrance des parents !
Inconsciemment, elle avait enroulé son bras autour de la taille de sa cadette, la serrant tout contre elle. Par respect, Enguerrand avait cessé sa harangue le temps de franchir ce domaine endeuillé.
Au bout d’une heure, la lande se dissipa au profit de la sylve. Ambre fut surprise de constater à quel point cette parcelle de forêt avait été domptée, soumise à l’influence humaine avec ces essences peu variées et ses arbres alignés comme des pièces sur un échiquier. Des hectares de chênes, hêtres et pinasses, reliés à leurs racines par un réseau de broussailles, encadraient le large sentier. De puissantes ornières incisaient le sol en terre battue, piqueté d’amas sableux et constellé de brindilles et de rocailles. Les feuillages tanguaient sous les assauts venteux tandis que l’astre diurne dispersait ses rayons ardents à travers la canopée clairsemée. Non loin de là, les coups de feu, les cris et les cors résonnaient, conjugués aux chuintements stridents des oiseaux apeurés ainsi qu’aux aboiements des hordes canines déployées dans les environs en quête de gibier.
Ces bruits alertèrent la féline qui, d’instinct, éprouvait une répulsion à l’encontre des canidés, pis encore lorsqu’ils étaient en nombre et dressés pour chasser. Un feulement sourdait dans sa gorge. Son cœur battait avec panache et ses doigts crispaient le bois de l’habitacle. La mouette n’en était pas moins craintive et triturait le médaillon qui ballottait à son cou, anxieuse pour la quiétude et la sécurité des créatures sylvestres ainsi que pour le fameux loup qu’elle considérait avec une bienveillance inavouable, qu’importe les rumeurs colportées en ville à son encontre.
Le véhicule dépassa un carrefour en étoile dont les cinq voies desservies saignaient la forêt en un quadrillage organisé. Un poteau à multiples embranchements indiquait chacune des directions, couplées au nombre de kilomètres à parcourir pour parvenir à destination. Ainsi, il y avait : Varden [20 km], Meriden [8 km], Les Niverolles — frontière territoriale [137 km] ainsi que Wolden [296 km] et Exaden [354 km], les deux capitales de la côte orientale.
D’après les rumeurs, peu d’intrépides osaient braver ces chemins hostiles dépourvus de confort et de lieu de ravitaillement hormis ces quelques cabanes qui siégeaient en bordure de voie. Il s’agissait souvent d’abris délabrés et délestés de leurs denrées, ne laissant aux infortunés voyageurs qu’un espace où dormir au sec et dotés de cheminées où réchauffer ses propres rations alimentaires. Parfois, on pouvait apercevoir les ruines de villages noréens abandonnés ou, plus improbable encore, des hrafn ayant conservé leur mode de vie traditionnel, vivant en clans dans la sylve profonde sans presque aucun contact avec la civilisation.
Si l’on devait rallier la côte orientale depuis Iriden, et bien que cela se révélât sensiblement plus long en termes de kilométrages, on préférait emprunter l’Allée des Gardes, une avenue moins chronophage et nettement mieux acclimatée pour les périples longue durée. Cette dernière contournait la forêt par la lande septentrionale et longeait les rives de l’Ouestrian, ce fleuve aux berges immenses où voguaient gabares et chalands encombrés de marchandises. De vieilles maisons et corps de ferme s’établissaient de chaque côté de cette route carrossable et bornée à intervalle régulier, parfois réunis en hameaux et villages dotés d’auberges ainsi que d’écuries afin d’accueillir les estafettes et les voyageurs de passage. Les postillons les plus zélés pouvaient rejoindre le fief de la côte est à celui de l’ouest en trois courtes journées et délivrer leur courrier en un temps record.
Après avoir bifurqué sur la veine d’Exaden, le trajet perdura une dizaine de minutes avant que le pavillon ne se dessine à l’horizon ; vieille longère en colombages, coiffée d’un toit ardoisé embroché de cheminées dont l’une crachait un nuage de vapeur aux effluves de viande rôtie. Des écuries jouxtaient la propriété, investies par une sizaine de montures sellées. Les bêtes patientaient sur le parvis en attente d’être sollicitées par leurs maîtres qui, au vu du vacarme et des fumets environnants, devaient s’être regroupés dans le corps de logis et terminaient de déjeuner. Des chiens rôdaient également. Certains dormaient, d’autres mâchonnaient un os ou se chicanaient. Cependant, aucun ne manifesta d’aboiement lorsque le véhicule approcha pour venir se garer devant la chaumière située un peu à l’écart.
Le cheval immobilisé, Enguerrand mit pied à terre, aida ces demoiselles à descendre à leur tour puis alla ouvrir la porte de l’atelier, les invitant à pénétrer dans cette salle spacieuse décorée avec un éclectisme notable ; mobilier sans une once d’unicité, fauteuils bariolés aux formes variées, décoration particulière avec ces bouquets de fleurs séchées, ces trophées d’animaux empaillés, cette collection d’œufs mouchetés ou d’insectes épinglés sous des écrins de verre. Des piles d’ouvrages aux couvertures usées s’entassaient dans des bibliothèques à côté de dossiers manuscrits rangés chaotiquement. Les murs lambrissés se tapissaient de peintures, esquisses et aquarelles où la faune et la flore locale y étaient à l’honneur ; nature morte, paysage, portraits animaliers… devant lesquels dormaient des chevalets dénudés et des pots colorés scellés. Une ribambelle d’artistes avait dû se succéder céans tant les sensibilités et les coups de pinceau étaient diversifiés.
Adèle jubila puis partit aussitôt les admirer, ses grands yeux bleus captivés par ce minuscule musée. Dans la besace qui pendait à son flan, elle avait pris soin d’amener un carnet de croquis et une poignée de pastel gras. Comme convenu en amont, elle s’amuserait à dessiner le temps que sa sœur dialogue en compagnie des adultes et assouvisse sa curiosité.
L’intérieur de l’atelier exhalait une suave odeur de cire d’abeille mêlée d’essence florale et de térébenthine. Le parquet aux lattes râpées grinçait sous leurs pas tandis que des particules de poussière voltigeaient dans l’air tiède. Par bonheur, quelqu’un avait pris soin d’aérer, laissant s’immiscer dans l’espace calfeutré des parfums herbacés et un soupçon de fraîcheur.
À l’autre bout de la pièce, derrière une table aux pieds vermoulus, Charles rédigeait une note tout en buvant tranquillement une tasse de thé fumante. À la vue de son confrère et de son invitée, il se leva pour aller les rejoindre. Contrairement au blondin, monsieur Charles d’Antins jouissait d’une carrure étoffée, plus proche de celle d’un militaire plutôt que d’un simple intellectuel. Néanmoins, il partageait cette apparence soignée avec sa chevelure châtaigne savamment domptée, ce menton glabre, ses sourcils épilés et ses mains aux ongles manucurés. Nulle souillure n’entachait ses vêtements qui, même adaptés aux errances sylvestres, paraissaient à peine sortis de la laverie. Ses yeux d’un vert gris aciéré débordaient d’intelligence tandis que son attitude, alliage désagréable de suffisance et d’arrogance, déplaisait à Ambre.
— Je vous souhaite la bienvenue, mademoiselle ! la salua le trentenaire en s’inclinant légèrement. Je suis ravi de vous revoir. Comment allez-vous ?
Commença alors un dialogue d’usage pendant lequel le scientifique sirotait son breuvage sucré qu’il touillait machinalement du bout de sa cuillère. Une fois ces marques de courtoisies affublées, Charles retourna à son poste. Enguerrand endossa son rôle de conférencier et fit faire le tour des lieux à l’aînée. Adèle, quant à elle, vaquait à ses occupations. La fillette était d’ores et déjà attablée à une console, ses fournitures déployées en éventail autour d’elle et le regard rivé sur la cour en quête d’inspiration.
Cette salle effeuillée de ses secrets, le naturaliste ouvrit une porte annexe et continua sa visite dans une pièce plus étroite qui, au vu du décor, s’apparentait à une vieille apothicairerie. Il présenta à son hôtesse le seul et unique résident présent à ce jour ; un certain Baptiste LièvreOudry, un botaniste dans la trentaine dont le nom de famille accolé à son animal-totem témoignait d’une origine métissée. Affable, l’homme leur serra la main et se plia de bonne grâce à leur interrogatoire. Sa mission consistait à répertorier les végétaux disséminés sur l’ensemble du territoire puis d’élaborer des décoctions — remèdes, tisanes et onguents — à partir de recettes noréennes ancestrales qu’il fournissait par la suite aux herboristeries, hospices et autres cabinets de médecine.
Présentement, Baptiste s’affairait à broyer des feuilles séchées derrière le comptoir en céramique encombré d’outils et d’une balance à pesée. Parmi ses notes, plumes et encriers, des fioles par centaines capturaient des échantillons de résines et de graines, étiquetés avec minutie.
Pour pallier la touffeur ambiante, le botaniste s’était mis à son aise. En d’autres circonstances, sa tenue aurait été jugée inconvenante avec sa chemise déboutonnée qui laissait entrevoir sans honte ses marbrures laiteuses. La pointe de ses tresses, entravées à la nuque un nœud solitaire, caressait la peau hâlée de son torse tapissé d’un duvet doré. Les manches de sa tunique en lin étaient retroussées au niveau des coudes et révélaient, sur l’un des avant-bras, un tatouage en forme de léporidé.
Ambre fut surprise par son apparence tant elle tranchait avec la vision qu’elle s’était imaginée d’un érudit, surtout si l’on s’attardait sur les anneaux qu’il arborait à l’arcade et sur ses lobes otiques, objets de mode plus couramment admis chez les marins. Mais ce qui l’impressionna davantage était que ce biologiste paraissait assumer pleinement ses origines noréennes tout en étant parvenu à s’intégrer dans le milieu intellectuel pourtant très largement aranéen.
Anselme disait vrai, il existe bel et bien des noréens et des aranoréens savants. Quelle chance de pouvoir enfin exercer le métier que l’on aime sans crainte d’être recalé par son pedigree !
Pris dans son récit, Baptiste leur raconta les enjeux de sa profession, usant de gestes pour épouser ses dires :
— La préservation des ressources et du savoir faire hrafn est devenue tant une urgence qu’une nécessité, maintenant que la dernière shaman du territoire s’est volatilisée. La mort de Medreva m’a profondément affectée. Son décès est une perte désastreuse car cette vieille dame jouissait de connaissances hors du commun dans le domaine des médecines naturelles. Une expertise unique désormais disparue à jamais.
Il caresse sa barbe blonde d’un air contrarié.
— Bien sûr, notre bibliothèque conserve quelques antiques parchemins sur le sujet, mais les renseignements qu’ils consignent sont lacunaires en plus d’être souvent rédigés en écriture runique. Autant vous dire qu’il n’existe plus grand monde qui sache les déchiffrer. Pour cela, je suis obligé de m’absenter des semaines durant afin de m’enfoncer dans cette forêt infinie. Armé du strict nécessaire, je pars à la recherche de ces hommes et de ces femmes qui adoptent encore aujourd’hui nos coutumes ancestrales. Ils sont plus nombreux qu’on ne le pense mais si difficiles à trouver.
— Comment sont-ils ? s’enquit Ambre en manquant de lui couper la parole tant elle était fortement intéressée par ses concitoyens autochtones, cette poignée de marginaux qui se souciait fort peu de leurs alter ego et des exilés fédérés.
Un fin sourire étira les lèvres de son interlocuteur.
— Ils ne sont pas très bavards mais pas méfiants ou inamicaux pour autant. Leur mode de vie se rapproche de celui qu’on observait à Meriden avant son déclin. En revanche, leur accent est très particulier. Après trois siècles de métissage avec le peuple aranéen, notre langage s’est altéré. Il est devenu moins guttural, moins gestuel et s’est également complexifié avec l’ajout de notions qui nous étaient étrangères autrefois. Toutefois, et c’est à souligner, ces gens-là comprennent assez bien notre nouvel idiome qu’ils ne pratiquent qu’en de rares occasions.
Enguerrand opina du chef puis intervint à son tour :
— D’après ce que nous avons appris à notre arrivée sur Norden, l’ensemble de l’île parle ce que l’on peut qualifier de langue Aranoréenne, y compris les noréens de la région sud, ulfarks, svingars et korpr confondus. Car telle aurait été la volonté de l’Halfadir lors de la création de votre territoire afin que tous puissent se comprendre, qu’importent vos origines respectives.
— Tout à fait. Malgré cela, certains concepts leur sont insaisissables, particulièrement ceux qui se réfèrent au domaine administratif, judiciaire ou commercial, pour ne citer que ceux-là. Nos coutumes et organisations sociales divergent y compris chez les tribus sudistes, et ce, sur de nombreux points. À titre d’exemple, on prétend les svingars polygames et communautaristes. Il faut dire que même les chasseurs les plus émérites ou robustes sont vulnérables dans cette forêt primaire. La cohésion et la protection du groupe sont donc vitales pour leur survie. Les korpr sont monogames et investissent la mer plutôt que la richesse terrestre où peu de cultures parviennent à germer dans leur sol sablonneux. Quant aux ulfarks, ils sont également monogames et prônent les valeurs marchandes. Comme leurs semblables nordistes, ils exploitent les ressources minières et sèment tout un panel de denrées. À la différence qu’ils ne commercialisent rien en dehors de leurs frontières, vivant ainsi en totale autonomie. Toutes ces tribus, en revanche, désignent un dirigeant qui partage l’autorité de son fief avec son shaman.
Ambre hocha la tête en silence, son visage affichant une expression sérieuse. Elle tentait d’enchâsser ces informations dans son cerveau avec, pour ambition future, d’aller par elle-même fureter parmi ces hrafn pur sang aux mœurs intrigantes dont elle ne connaissait rien finalement, hormis les explications sommaires inscrites dans ses manuels d’histoire.
Une fois son discours terminé, le biologiste les congédia et reprit son ouvrage. Enguerrand invita donc sa protégée à retourner dans la pièce principale et prendre place à table pour continuer la discussion autour d’une collation. Charles empoigna l’anse d’un samovar et versa dans quatre tasses un thé aux agrumes accompagné de biscuits sablés fourrés aux éclats de noix et de noisettes. Alléchée par les friandises, Adèle abandonna ses créations pour aller rejoindre sa sœur et s’installer à ses côtés. Après avoir demandé la permission, elle piocha les gâteaux dans la coupelle en porcelaine et les croqua avec gourmandise.
Dehors, les chasseurs reprenaient leur périple. Aboiements, fracas des armes, injonctions hurlées à pleins poumons et tonnerre de coups de sabot ; un hourvari infernal régnait dans la cour.
— La visite vous a-t-elle plu, mademoiselle ? s’enquit Charles, le dos profondément enfoncé dans le dossier de son siège, ignorant parfaitement l’agitation extérieure.
— Très ! approuva Ambre, sincèrement ravie de sa visite. Bien que je n’imaginais pas cet endroit si bruyant. Vous arrivez à travailler convenablement malgré le raffut ?
— Ce n’est que temporaire ! ricana le naturaliste, un sourire caustique aux lèvres. D’ici dix minutes, il n’y aura plus personne et vous entendrez à nouveau les mouches voler. Ces mufles ne reviendront pas avant la nuit tombée.
— Leur présence ne vous empêche-t-elle pas d’enquêter sur le loup ? J’ai cru comprendre, d’après Enguerrand, que vous vous intéressiez à la bête.
— Hélas, vous dites vrai ! Nous n’avons pas encore eu le plaisir de pouvoir l’observer. Or, il nous arrive à certaines occasions de l’entendre hurler à la lune et de voir ça et là l’empreinte de ses coussinets ou le reste de ses carcasses. Pour ce qui est de sa véritable physionomie, le loup demeure un mystère dont seuls les excréments et les touffes de poils noirs laissés dans son sillage nous sont révélés.
Ambre but une gorgée de thé et acquiesça.
— Selon la presse, les apparitions du canidé paraissent coïncider avec cette série d’enlèvements. Je parle des quatre enfants noréens disparus entre la semaine passée et mars dernier. Pensez-vous que cela soit réel ou bien ceci n’est que fadaises ?
Charles eut une moue dédaigneuse.
— Que vous êtes naïve, mademoiselle ! Veuillez ne pas prendre pour parole d’or ce que les journaux clament haut et fort ! Leur objectif est d’avant tout de vendre et non de déclamer la stricte vérité. Pour connaître quelques membres des forces de l’ordre, notamment le lieutenant Chastel, je peux vous assurer que rien, en réalité, ne permet d’associer officiellement cet animal sauvage aux rapts perpétrés. Sans compter que par sa taille démesurée, la créature a de quoi faire fantasmer et effrayer les esprits.
— Dans ce cas, vous avez une idée de qui pourrait vouloir nuire à ces enfants et à quels desseins ? demanda gravement la jeune femme, piquée au vif et agacée d’être sermonnée par son vis-à-vis.
— Ma foi, pas la moindre. Nous ne sommes que d’humbles scientifiques et non pas des enquêteurs chevronnés ! Vous vous doutez bien que si nous suspections une piste probante, nous nous en serions référés aux autorités.
— La question est plutôt pertinente ! répliqua Enguerrand que l’attitude outrancière de son homologue exaspérait. Après tout, nous avons remarqué les quatre enfants enlevés présentaient des totems de grand prédateur ce qui, d’après ce que nous savons, est un point à ne pas négliger.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Ambre, le cœur battant la chamade, égoïstement rassurée si cela s’avérait être le cas car Adèle serait préservée d’un tel sort funeste.
— Il est vrai que l’on peut commencer à esquisser un portrait sommaire des victimes ! acquiesça Charles en replaçant désinvoltement une mèche châtain derrière son oreille. Deux filles et deux garçons, âgés de six à dix ans dont les animaux totems ont tous la particularité d’être de redoutables prédateurs. Ours brun, varan à crête rouge, aigle couronné et puma pour le dernier en date.
La féline écarquilla les yeux, stupéfaite.
— Par Halfadir ! Je ne crois pas avoir croisé plus de dix personnes pourvues d’un totem reptilien…
— Ils ne représentent que trois pour cent de la population noréenne, expliqua Enguerrand. Chez les hrafn et les ulfarks tout du moins. Là où les mammifères en englobent plus de quatre-vingts et quinze pour les oiseaux. Ce qui laisse deux pour cent pour les amphibiens. Aucun poisson ni invertébré n’a jamais été recensé dans les registres. Quant à ces bêtes que l’on surnomme prédateurs alpha, des carnivores au sommet de la chaîne alimentaire, ils ne doivent pas excéder le millier d’individus réparti sur l’ensemble territoire. Sur presque cinq cent mille aranoréens et noréens confondus, parvenir à dénicher un tel animal-totem parmi la population révèle de l’exploit surtout dans la campagne profonde.
Cette affirmation laissa Ambre pantoise. À ses côtés, Adèle ne semblait pas saisir la pleine mesure de ces informations et se contentait de déguster un troisième biscuit qu’elle trempait dans sa boisson et grignotait tel un rongeur.
Avant que l’aînée puisse les interroger davantage, un raclement sonore déchira l’atmosphère et un homme en tenue militaire pénétra dans la pièce. Grand de taille et dans la quarantaine. De longs cheveux bouclés d’une blondeur solaire encadraient son visage émacié qui, sans l’ombre d’un doute, ne manquait pas d’effrayer les âmes sensibles avec cette imposante cicatrice de quatre griffures qui lui barrait la joue de l’arcade sourcilière jusqu’au menton. Ses lèvres étaient fendues à deux reprises et le coin de sa bouche se tordait en un éternel rictus mauvais. Ses yeux charbonneux, quant à eux, n’exhalaient aucune chaleur mais rutilaient d’un halo sulfureux, alertes sur le monde alentour. Et la livrée obsidienne qui moulait sa musculature sèche noircissait son portrait.
Ambre frissonna et les battements de son cœur s’emballèrent à sa vue. Quelque chose de malsain se dégageait de cet individu, une aura prédatrice qui la mettait étrangement mal à l’aise et qu’elle se refusait à attribuer au seul motif de cette sordide balafre ou de sa martiale profession.
On dirait qu’il a été défiguré par un fauve ! Pis ! On dirait un fauve !
Quand le regard de l’inconnu se posa sur elle, celui-ci marqua un temps d’arrêt. Ses traits se crispèrent rageusement et ses épaules se carrèrent, aggravant son aspect redoutable, en écho au rapace en os sculpté épinglé sur son col. Adèle fut tout autant alarmée par cet inconnu et se recroquevillait à mesure qu’il approchait pour aller à la rencontre des deux naturalistes.
— Je pars rejoindre Iriden, annonça le nouveau venu d’un ton péremptoire sans détacher son attention des deux demoiselles, avez-vous besoin de mes services prochainement, messieurs ?
— Pas pour le moment, répondit aussitôt Charles en trempant ses lèvres dans son thé presque vidé.
Le duel de regard s’éternisa entre Ambre et l’intrus, mué en une confrontation muette. Les joues rosies par l’embarras, Enguerrand toussota. Il se leva puis effectua des présentations, espérant désamorcer la tension naissante.
— Mademoiselle Ambre, miss Adèle, puis-je vous présenter monsieur Armand épervier, un éminent soldat qui, de temps à autre, daigne nous offrir ses précieux services et son expertise.
— Enchanté de vous rencontrer, finit par maugréer le prénommé Armand. Je ne savais pas que monsieur de Villars convoyait ses sujets d’étude dans cette souricière au risque de les voir malmenées par des hommes de mon espèce. Encore moins deux gamines vulnérables ! Noréennes de surcroît !
— Que voulez-vous dire par là ? feula la féline, peu encline à ployer l’échine devant cet adversaire bien plus imposant qu’elle.
Il fit mine d’être scandalisé.
— Quoi donc ? Ces messieurs ne vous ont pas avertis que vous et votre petite sœur faisiez parties de le cobayes ? de parfaites petites serines crédules si aisément manipulables, si vous voulez mon avis ! Quelle indignité ! Comme si l’on croisait souvent des individus de votre race.
Désarçonnée par sa franchise et la gravité de ses propos, Ambre se redressa instantanément, les muscles bandés, paré à riposter au moindre mouvement suspect de sa part. Par ailleurs, l’éclat de ses yeux vrilla à l’ambre pur, irradiant d’une animosité farouche. L’agitation d’Adèle s’intensifia également, apeurée par la vive réaction de son aînée. Encore plus blême qu’à l’accoutumée, la fillette tremblait de tous ses membres.
Embarrassé par la situation et par la tension orageuse, Enguerrand décida de couper court à cette discussion et congédia sans ménagement le milicien aux manières cavalières. Ce dernier n’objecta rien et se contenta de ricaner tandis qu’il s’en allait.
Il fallut un temps interminable pour que le climat s’apaise et qu’Ambre regagne un soupçon de maîtrise. Quand cela fut chose faite, elle se rassit à nouveau, la taille ceinte par les mains de sa puînée qui, la tête enfouie contre sa poitrine, manquait de fondre en larmes tant elle était chamboulée. Impuissant face à la scène, Enguerrand se révélait incapable de parler. Ce fut Charles qui, diplomate, brisa le silence :
— Veuillez nous pardonner, ce désastreux intermède.
Ambre retroussa les lèvres, dévoilant l’ombre d’une canine.
— Qu’a-t-il voulu dire par parfaits cobayes ? grogna-t-elle en les dévisageant tour à tour, les sourcils froncés et les paupières plissées, cachant partiellement ses prunelles encore étincelantes.
Les naturalistes échangèrent une œillade puis Charles répondit :
— N’y voyez aucune malveillance de notre part, mais il est vrai que vous possédez toutes deux des aptitudes exceptionnelles qui ont toujours piqué notre curiosité.
— Veuillez préciser, je vous prie !
— Et bien, si je vous prends pour exemple, laissez-moi vous annoncer qu’en plus de leur teinte inhabituelle, vos iris brillent d’une intensité fort étrange lorsque vous êtes en proie à de vives émotions. Je le note clairement en ce moment même. De plus, vous avez rapporté à mon ami ici présent que vous auriez également la faculté de voir la nuit ! Or, l’être humain n’est pas une espèce douée de nyctalopie.
Ne sachant que rétorquer, Ambre toisa Enguerrand d’un regard courroucé et lui asséna une réplique cinglante. Elle se sentait trahie d’avoir osé confié certains détails de sa vie privée, éhontément partagés à son insu. Face à cette remontrance appuyée de cet air menaçant dardé sur sa personne, le scientifique s’empourpra. Gêné, il se pinça les lèvres et se racla la gorge avant de se justifier :
— Ne vous enflammez pas, mademoiselle ! Je vous prie de me croire mais jamais, à l’exception de Charles, je n’ai fait l’étalage de votre singularité. Y compris celle de votre petite sœur dont le leucisme et l’éclat azuré des iris nous interrogent davantage.
— Je vous demande pardon ? s’étonna Ambre, à la fois courroucée et aiguisée dans sa curiosité.
— Eh bien… ne le prenez pas mal, mais la fillette possède des caractéristiques physiques fort inhabituelles, avoua Charles en dévisageant Adèle de pied en cap. Vous avez certainement dû le remarquer par ailleurs mais peu de noréens jouissent d’une telle dépigmentation. De plus, l’intensité de ses yeux est une chose troublante. Aucun document ne répertorie ni ne classe officiellement la couleur des iris mais les seules mentions courantes aux sujets d’yeux bleutés particulièrement vifs concernent des shamans qui, d’après ce que nous savons, détiennent exclusivement des totems d’oiseaux comme c’est aussi le cas pour votre sœur puînée.
— Vous sous-entendez que Adèle serait une shaman ? s’étouffa Ambre en posant son regard sur sa cadette.
Si Adèle n’était pas à ce point tourmentée par la situation présente, elle aurait exulté devant cette suggestion. Or, être l’objet d’une convoitise si acharnée ne faisait qu’accroître son malaise. Un nœud douloureux se forma dans son ventre et le flot de ses larmes, loin de se tarir, s’amplifia au contraire.
— Nul ne le sait, pour cela il faudrait que vous consentiez à nous laisser l’étudier. Bien qu’il ne soit pas impossible qu’il s’agisse simplement d’une dérive génétique, en opposition au mélanisme des ulfarks, et que votre sœur soit parfaitement quelconque. Après tout, l’intensité de son regard pourrait probablement se révéler moins brillante sur une peau plus bronzée.
Un autre silence ponctua cette sentence. Conscient de la situation acrimonieuse, Enguerrand se leva et frappa dans ses mains, invitant ces demoiselles à prendre le chemin du retour. Ambre approuva gravement et sortit à sa suite une fois les affaires d’Adèle regroupées puis rangées dans sa besace.
Le trajet fut atrocement malaisant. Personne n’osa parler. La fillette avait perdu son allégresse, Ambre ruminait des pensés néfastes et Enguerrand se morigénait d’avoir laissé cette situation s’envenimer et de n’avoir su chasser Armand avant qu’il n’exprime ses inclinations séditieuses.
— Surtout, ne prenez pas ombrage de l’attitude d’Armand, murmura le naturaliste quand le véhicule arriva aux abords du cottage. Ce n’est pas un mauvais bougre. Il ne songeait pas à mal et ne comptait pas vous vexer. Il est juste un peu rustre, dira-t-on. Il n’a pas vraiment les codes du savoir-vivre.
Peu convaincue par cette justification, Ambre se contenta d’effectuer un simple hochement de tête.
— Je tiens à vous avouer que je suis terriblement désolé. Et j’espère intimement que cette situation n’envenimera pas nos rapports ultérieurs.
Ruminant sa rancœur, toujours sous le joug de ses émotions, la jeune femme réfléchissait, consciente que cet ancien fédéré n’avait pas outrepassé les limites ni ne lui avait manqué de respect. Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir, d’avoir gardé secrètes les interrogations qui l’assaillaient à son sujet. À cause de ce dernier point, elle ne pouvait effacer la relation qu’elle entretenait auprès du scientifique. Elle et sa sœur étaient définitivement spéciales. Comment et dans quelle mesure ? Cela elle l’ignorait et elle souhaitait ardemment trouver la réponse à cette question. Qu’importe les moyens employés pour y parvenir.
— Soit, n’en parlons plus dans ce cas ! conclut-elle.


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