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NORDEN – Chapitre 36

Chapitre 36 – Alliance – la dispute

La nuit était douce et sans vent. Les deux amis s’enfoncèrent assez loin dans le parc et s’installèrent sur un banc dans un coin isolé, à l’abri des regards. Ils restèrent silencieux quelques instants. Ambre ne comprenait pas ce qu’il allait lui dire.

Il se tourna vers elle, l’air furieux.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? S’enquit-il, les dents serrées, le ton menaçant.

— De quoi parles-tu ? répondit-elle, légèrement intimidée par son changement brutal d’attitude.

— Tu vois très bien de quoi je parle ! Pesta-t-il.

Elle était décontenancée, cela faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu autant en colère, surtout vis-à-vis d’elle.

Sur ce, elle lui expliqua la relation professionnelle qu’elle avait Enguerrand, lui précisant au passage que celui-ci n’était pas attiré par les demoiselles et qu’elle s’était portée volontaire pour être son cobaye uniquement par besoin d’argent, car le scientifique payait bien. Puis elle lui détailla la fameuse soirée qu’elle avait passée chez lui à cause de la menace du loup.

Anselme l’écoutait, les yeux plissés. Il fulminait.

— Et tu ne comptais absolument pas me parler de ça, je suppose ! Cracha-t-il.

— Je… commença-t-elle, hésitante. C’est que… je ne vois pas pourquoi je t’en parlerais… C’est déjà assez douloureux pour moi de me soumettre ainsi à quelqu’un, même si c’est pour la science… De toute façon, je ne compte pas m’étendre sur le sujet et encore moins avec toi !

— Mais enfin c’est catastrophique ! Où est passée ta dignité !

Cette fois, il avait du mal à contenir sa colère et parlait fort. Il prit une profonde inspiration et la toisa :

— T’as-t-il touché ? Lâcha-t-il cinglant.

Ambre, qui était fort surprise par son ton aussi méprisant se retrouva étourdie.

— Ambre ! Est-ce que cet homme t’a déjà touché ? Insista-t-il.

— C’est que… Balbutia-t-elle, non… enfin oui… Mais pas comme tu le crois, il n’y avait rien de sexuel là-dedans, je te le promets. Il voulait juste m’observer et prendre des mesures… m’étudier…

Anselme toussa et s’étouffa à l’entente de cette réponse.

— Mais je te jure qu’il n’a jamais eu le moindre geste déplacé à mon égard !

— Mais enfin, Ambre ! Cria-t-il. C’est catastrophique ! Tu ne te rends pas compte que tu vends ton corps là ? Tu ne vaux guère mieux qu’une prostituée sur ce coup !

Les mots prononcés par Anselme firent l’effet d’une bombe. La jeune femme se sentit vaciller, mais plutôt que de se laisser faire, elle s’opposa à lui, grisée par la grande quantité de champagne qu’elle avait ingurgitée :

— D’où te permets-tu de me dire ça et de me juger !

Elle se leva et lui fit face. Ses yeux ambrés s’embrasèrent instantanément.

— D’où te permets-tu de me dire ça ! Répéta-t-elle.

Elle le défia, son corps tremblait sous la fureur tandis qu’il soutenait son regard.

— Dois-je te rappeler mon cher Anselme, à quel point je n’ai pas la chance que tu as ! Dois-je te rappeler les conditions misérables dans lesquelles je vis ? Tentant de survivre vainement dans un monde dans lequel je n’ai clairement pas ma place et où je dois absolument tout faire pour préserver ma petite sœur, de me sacrifier pour elle ? Pour lui permettre de s’épanouir et lui donner les armes nécessaires afin qu’elle puisse voler de ses propres ailes. Pour ne pas qu’elle mène une vie aussi misérable que la mienne ! Dois-je te préciser que d’entendre vos jérémiades sur vos petits problèmes d’aranéens choyés me donnent envie de gerber ? Vous vous sentez lésés et malheureux de vos conditions ? Non, mais laissez-moi rire ! Oui, laissez-moi rire !

Des larmes de colères commençaient à perler le long de son visage. Emportée par l’ivresse elle continua à déverser sa haine. Anselme, quant à lui, commençait à s’en vouloir de l’avoir ainsi molesté, mais il était trop tard pour qu’il puisse la calmer à présent. La jeune femme était inarrêtable.

— Alors oui je fais des choses qui me dépassent et qui me dégoûtent ! Ça, je le sais très bien et je n’ai besoin de personne pour me le faire remarquer ! Surtout lorsque je sais que je vais être jugée et rabaissée ! Pourquoi crois-tu que je me retenais de t’en parler ? Parce que, justement, je savais comment tu réagirais ! Est-ce que je me sens souillée ? Oui, vu comment tu te permets de me juger injustement ! Non, mais qu’est-ce que tu crois ? Que je prends du plaisir à faire ceci ? Tu crois vraiment que je n’ai pas autre chose à foutre que de me mettre nue devant quelqu’un qui me scrute en détail, et ce, quand bien même cette personne serait bienveillante envers moi ? Tu crois vraiment que ça me chante, hein ?

Ambre jura et tremblait de rage. Elle n’acceptait plus le fait d’être jugée de la sorte par tous ceux qui se tenaient auprès d’elle, ne supportant plus d’être sans arrêt rabaissée et de devoir courber l’échine à chaque fois qu’elle faisait un choix, que ce soit par Anselme, le Baron ou tous les autres.

Ne maîtrisant pas son geste, elle le poussa avec violence. Anselme, chancelant, atterrit sur le sol, hébété. Il ne parvenait pas à effectuer le moindre mouvement.

— Et tu sais quoi, cher Anselme ? Trancha-t-elle en le regardant de haut et en pointant sur lui une main menaçante. Je me dis que finalement tu ne vaux pas mieux que le Baron, le Duc ou même tous les aranéens ici présents ! Vous êtes tous imbus de votre personne, aveuglés par votre orgueil ! Vous ne cessez de pratiquer un jeu de séduction et de manipulation obscène entre vous. Je me demande même si tout ceci n’est pas une odieuse mascarade ! Vous êtes tous aussi faux les uns que les autres, cherchant à savoir qui étendra son pouvoir et son influence en écrasant tous les autres ! Vous êtes méprisants, méprisables et surtout pitoyables !

Le regard du jeune homme changea. La fureur qui cinq minutes plus tôt se dessinait sur son visage fit place à une impressionnante terreur. Il se rendit compte de toute la colère qu’elle avait accumulée ces derniers mois. Elle venait de se libérer de ses chaînes, en cet instant, il était terrifié par elle.

— Donc si tu penses ne serait-ce qu’un seul instant que je puisse être ami avec quelqu’un comme toi, tu te trompes lourdement, mon pauvre ! Prononça-t-elle en martelant ces mots.

Soudain, l’idée de s’abattre sur lui et de l’étrangler lui traversa l’esprit, mais une partie d’elle se rendit compte qu’elle allait beaucoup trop loin dans ses pensées. Elle prit un instant pour regarder ses mains. Celles-ci tremblaient. Elle se rendit compte de la menace et du danger qu’elle représentait.

Elle s’arrêta net, éprouvant un profond dégoût à l’égard d’elle-même. Elle porta de nouveau son regard sur celui de son ami. Il était livide, les yeux grands ouverts trahissant sa peur et sa stupéfaction. Il était pétrifié et se couvrait en partie le visage.

Voyant qu’elle était allée trop loin, Ambre prit peur. Elle tourna les talons et s’enfuit aussi vite qu’elle le put, voulant quitter au plus vite cet endroit qui l’empoisonnait. Elle traversa le portail et courait à vive allure dans les rues désertes d’Iriden.

Ses souliers la faisaient abominablement souffrir. Des écorchures commençaient à émerger à la base de ses talons. Elle laissa la ville derrière elle et pénétra dans la campagne brumeuse.

Là, elle ralentit, allant jusqu’à marcher dans l’obscurité et le silence grandissant. Ses talons étaient en sang et elle tentait de récupérer son souffle et son rythme cardiaque.

Elle prit une grande inspiration et se laissa bercer par l’environnement. Un bruit de pas s’approcha d’elle. Ambre vit une paire d’yeux jaunes s’illuminer, une créature au pelage noir émergea de la brume. Elle reconnut alors Judith sous sa forme de loup.

N’étant pas impressionnée, la jeune femme s’approcha d’elle en douceur. Cependant, l’animal grogna et montra les crocs, des crocs tachés de sang frais.

Ambre la scruta avec attention, l’animal était menaçant, prêt à bondir sur elle. Elle fit timidement un pas de plus vers elle, mais la louve grogna de plus belle. Le canidé poussa alors un hurlement et chargea.

Ambre prit ses jambes à son cou et courut aussi vite qu’elle le put. Puis elle trébucha et s’étendit sur le sol, s’écorchant la peau des genoux et des bras. Sa cheville était foulée et la lançait douloureusement. Par chance, la louve ne la suivait plus et elle n’était plus très loin de chez elle.

Elle se leva péniblement et marcha avec difficulté jusque chez elle. Elle remarqua avec tristesse que se robe était déchirée et couverte de terre.

Tant pis, je n’aurais pas l’occasion de la remettre de toute façon !

Elle parvint à regagner son logis et entra. Elle ne comprit pas pourquoi la louve l’avait attaqué.

Était-ce vraiment Judith ? Ou bien a-t-elle réellement oublié qui elle était ? Non,un noréen transformé n’attaque pas un autre noréen sans motif valable…

Cela rendait la thèse du loup mangeur d’enfants tout à fait plausible. Après tout, Anselme l’avait vu s’attaquer à Isaac et le tuer sans pitié, il ne serait donc pas illogique qu’elle puisse chasser n’importe qui. Les pensées de la jeune femme étaient brumeuses, elle vacillait.

Elle ôta ses chaussures et sa robe puis s’installa sur son lit afin de se soigner. Elle nota que la chute l’avait bien amochée, sa cheville, devenue bleue, avait gonflé.

Elle passa un long moment à panser ses blessures. Pendant qu’elle s’exécutait, elle se remémorait la soirée qu’elle venait de passer. Elle observa à nouveau ses mains, car de tous les évènements qui s’étaient déroulés, ce qui l’avait réellement choquée était sa violente pulsion, presque meurtrière qu’elle avait eue à l’encontre de son ami.

Elle commença à pleurer, examinant ses mains tremblantes. Elle avait à présent peur d’elle-même. Soudain, elle repensa à sa mère et à ses violentes montées de colères qu’elle avait ses derniers mois d’existence en tant qu’humaine alors qu’elle était enceinte d’Adèle. Ambre n’avait jamais su pourquoi sa mère était devenue ainsi, en proie à ses démons.

Était-elle folle ? Ou avait-elle fini par le devenir ?

Elle eut envie de poser la question. Cependant, plus personne autour d’elle ne semblait être au courant de cette affaire.

Elle aurait dû questionner son père à ce sujet avant qu’il ne se transforme. Bien qu’il soit fort possible qu’il n’en connaisse pas la réponse. Après tout, sa mère avait toujours été une femme mystérieuse, elle ne parlait presque jamais et laissait souvent Ambre seule alors qu’elle était encore une enfant tandis que son père était en mer.

Elle arracha son médaillon de la robe et vint le plaquer contre sa poitrine, serrant avec force cet objet si cher et précieux. Puis, elle se glissa sous les draps et s’endormit. Son réveil indiquait trois heures trente du matin et elle devait être en forme pour le lendemain.

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