NORDEN – Chapitre 38

Chapitre 17 – Tourments nocturnes

Encore ébranlé par sa rencontre et la hardiesse laminée, le baron poursuivit sa ronde nocturne. Cela faisait plus de six ans qu’il n’avait pas emprunté ce tronçon du chemin des dunes. D’ordinaire, il préférait bifurquer par un sentier annexe dans l’intention de contourner le monument funéraire qu’il s’apprêtait à dépasser et dont la simple vision manquait de lui faire perdre toute contenance. Car, juste devant lui, se dessinait la carcasse d’un cottage, ruines désolées ayant appartenu à feu son renard fidèle. Tel un sinistre augure, une chouette se dressait au sommet de la charpente éventrée et becquetait un mulot aux tripes branlantes. Les gouttes pourprées giclaient sur sa face éburnée en un masque mortuaire tandis que le pauvre rongeur, à l’image de l’ancien propriétaire, se délestait de sa chair pour ne devenir qu’un pantin exsangue, soumis à l’appétit cruel d’un prédateur bien plus gros que lui.

Chienne, renard, louve… Il avait toujours partagé une accointance singulière envers les canidés. Pourquoi fallait-il que tous lui soient arrachés à un moment ou un autre, et ce, de manière si brutale et dramatique. Chacune de ces pertes l’avait amputé d’une parcelle de son être. Alexander était un molosse sans meute, un chien solitaire et enragé dont la prime ambition fut celle de réparer les nombreux tors que ses rivaux lui avaient causés.

Ne parvenant pas à chasser les réminiscences néfastes qui assaillaient son esprit, le baron décida de rentrer au manoir. D’une subtile torsion des rênes, Montaigne dévia de sa trajectoire pour opérer un demi-tour et regagner le chemin du domaine, délaissant la sylve derrière lui. La nuit était par trop intense pour s’enliser dans les abysses paysans et la peur de provoquer une seconde altercation empoisonnait les sens du cavalier dont les mains gantées tremblaient par saccades, manquant de lâcher sa lanterne. Malgré la paroi de verre qui la protégeait, la flamme vacillait et crachotait, minuscule halo lumineux incapable de contrer les ténèbres environnantes et les chapes brumeuses qui s’épaississaient au fil des minutes écoulées.

La mine austère, Alexander souffla, tant d’agacement que d’impuissance. Depuis la matinée, il nourrissait l’espoir retrouver son ancienne compagne une fois la nuit tombée, dans ce recoin familier, à la lisière du bois, entre la source, la souche et le roc gravé, où la louve, patiente, l’attendait généralement. Toisant son époux de ses yeux d’or, les oreilles et la queue frétillant d’allégresse. Pourtant, par un motif inconnu, voilà des semaines que Judith n’avait pu se rendre à ces secrètes entrevues. Et Alexander angoissait pour sa sécurité. Chacune de ses dernières tentatives pour l’apercevoir s’était révélée vaine, le laissant démuni et terriblement las. Cette nuit n’allait pas différer des précédentes. Il en était certain et cela l’enrageait davantage.

Une fois les grilles de son manoir franchies, l’homme guida sa monture à l’écurie et la libéra de son harnachement, la gratifiant d’une tape affectueuse sur l’encolure avant de l’abandonner dans sa stalle pour ne la retrouver qu’aux premières heures du jour. Alors qu’il regagnait le corps de logis, Désirée l’assaillit, se projetant dans ses bras en quête de caresses. Ses cajoleries réchauffèrent le cœur d’Alexander, étiolant légèrement ses tourments. Ses léchouilles étaient un baume, un onguent unique qui apaisait ses nombreuses meurtrissures.

Tandis qu’il gravissait les marches de l’escalier, il fut grandement étonné d’apercevoir un faisceau lumineux émanant de la salle à manger. Il s’y rendit aussitôt et découvrit son fidèle palefrenier encore éveillé et habillé de sa livrée, assis à une chaise où il buvait en solitaire un verre d’alcool qui, au vu de la couleur ambrée, devait être du cognac. Pieter réagit imperceptiblement à son approche, n’accordant à son maître qu’un bonsoir murmuré du bout des lèvres. Il paraissait soucieux et le baron s’en inquiéta. Sans un mot, il sortit du placard un verre à pied puis, après s’être servi une rasade d’eau-de-vie, s’installa à ses côtés.

Le silence les enveloppa, rythmé par le balancement régulier de l’horloge et les ronflements de la levrette qui s’était réfugiée sur le tapis et dormait à poings fermés. Plusieurs minutes passèrent avant que Pieter daigne enfin rompre ce climat sépulcral :

— Vous rentrez bien plus tôt qu’espéré. Dois-je comprendre que cette nouvelle entreprise s’est clôturée par un échec ?

Le baron hocha la tête. Il but une gorgée et pourlécha ses lèvres. Délestées de leur fourreau de cuir, ses mains soubresautaient. Le palefrenier lui tapota l’épaule puis ajouta d’un ton compatissant :

— Ne vous en faites pas. Judith est vaillante et maligne. M’est avis qu’elle se terre. À moins qu’elle n’ait eu l’idée de s’exiler quelques semaines dans l’espoir d’échapper à ses poursuivants dont le nombre ne cesse de s’accroître.

— Tu dois avoir raison… soupira Alexander devant cette fatalité, terminant sa boisson d’un trait avant de se resservir, remplissant également le verre de son interlocuteur. Et toi donc ? Que fais-tu réveillé à une heure pareille ?

Pieter eut une moue puis, lentement, extirpa une lettre de sa poche qu’il tendit à son maître. Perplexe, le baron la saisit et la parcourut. Elle était écrite de la main de James, destinée à son amant et envoyée par oiseau messager. Bien que soignée, l’écriture présentait des bavures, certainement provoquées par des larmes importunes plus que par les embruns océaniques. Quand sa lecture fut achevée, Alexander la rendit à son propriétaire qui la pressa contre son être, comme une chose précieuse.

— Je l’ai reçue en fin d’après-midi, expliqua Pieter. Avec un peu de chance, l’Hirondelle mouillera au port en début de semaine prochaine, peut-être même lundi si les vents sont favorables. Malheureusement, au vu des circonstances, je doute de pouvoir retrouver James sitôt son accostage effectué ni n’ose imaginer son état présentement. La perte d’un confrère est une chose cruelle, plus encore lorsque l’on sait que ces deux hommes se connaissaient depuis plusieurs décennies. Ils œuvraient déjà conjointement en mer avant que James et moi ne soyons en couple. D’ailleurs, il considérait cet officier comme un frère à part entière. Le capitaine de Rochester doit également être terrassé.

— Quelle terrible nouvelle en tout cas ! renchérit gravement le baron. Sais-tu si cela s’est produit en mission ? Cet homme était-il lui aussi engagé à la Noble Cause ?

Le palefrenier haussa les épaules.

— Je n’en sais rien. James reste très discret sur sa vie privée. Tout comme son père William et l’ensemble du clan de Rochester. Nul, hormis ses membres, ne connaît réellement les enjeux et l’avancée de leur mission. Je pense même que votre oncle Desrosiers est laissé dans l’ignorance.

Alexander acquiesça. Bien que les liens qu’il entretenait avec son grand-oncle s’effilochaient au fil du temps, faute d’une appartenance politique divergente et d’un important écart d’âge, il respectait Lucius dont l’attitude pondérée demeurait en toutes circonstances. Les informations qu’il détenait à son sujet étaient ténues, mais nul ne pouvait écarter les liens solides qui unissaient le vieux marquis à son vieux capitaine. Une confiance mutuelle couplée d’une amitié de longue date que rien ne pouvait ébranler.

— Au début de notre relation, soit vingt-deux ans déjà ! James n’était pas avare en détail et m’avouait sans crainte les opérations qu’ils comptaient mener pour délivrer hrafn des griffes de Providence ou de Charité. Malheureusement, après la mort progressive de ses frères et de ses cousins, tous dévoués à cette vénérable mission, il a finalement muselé sa langue pour ne me dévoiler que des banalités sans aucune profondeur. Chaque fois que je l’interrogeais, il se refermait comme une huître et s’isolait comme un animal blessé. J’ai donc cessé de le questionner.

Il étrangla un sanglot. Ses yeux gris larmoyaient.

— James tient plus que tout à préserver notre relation des tourments de son existence et des épreuves qu’il traverse quotidiennement, murmura-t-il en massant ses paupières. Je m’en voudrais de l’attrister davantage pour satisfaire une curiosité mal placée.

Le baron approuva sa sentence puis les deux hommes, mutiques et le bras armé de leur divine liqueur, reprirent leurs errances mentales, se soutenant mutuellement dans leur infortune. Ils ne se couchèrent qu’aux premières lueurs de l’aurore.

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