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NORDEN – Chapitre 38

Chapitre 38 – Révélations

Le jeudi matin, Ambre avait averti Beyrus de ses fiançailles auprès d’Anselme. Le géant, fort intrigué et abasourdi par le changement d’humeur plus que brutal de son acolyte, avait décidé de lui offrir la fin de semaine à titre de cadeau.

Ambre l’avait salué chaleureusement. Néanmoins, elle se doutait que les intentions du gaillard cachaient quelque chose et se demanda s’il n’essayait pas de l’avoir dans ses bonnes grâces afin, qu’à l’avenir, elle vienne souvent déjeuner dans son établissement. Elle l’avait rassurée à ce sujet et l’homme avait affiché un sourire franc et sincère.

Le lendemain, Ambre était allée récupérer Adèle et l’avait emmenée à la plage. Les phoques étaient présents, accompagnés d’une armée de mouettes et de fous de bassans qui jacassaient autour d’eux.

La petite jouait avec les oiseaux, sous l’œil attendri de son aînée. Elle ne lui avait pas encore parlé de ses fiançailles auprès d’Anselme, souhaitant garder la nouvelle pour le dîner. Il devait les rejoindre et passer la nuit chez elles.

Ambre contempla rêveuse, le petit phare de pierre en haut de la falaise. Elle se remémora le doux moment qu’elle avait passé auprès de son cher Anselme, deux soirs plus tôt. Elle sentait encore la chaleur de ses bras parcourir son corps, la sensation de sa bouche effleurant la sienne et le contact de son corps contre le sien. Une intense chaleur l’envahissait, elle frissonnait.

Le soir venu, la jeune femme était affairée en cuisine, préparant un délicieux repas afin de célébrer cette occasion spéciale. La petite l’aidait à éplucher les légumes, émerveillée par la pièce de volaille que sa sœur avait achetée.

Ambre s’était particulièrement bien habillée. Elle avait revêtu l’ensemble qu’elle portait lors de la fête nationale et avait tiré ses cheveux en arrière en une longue queue-de-cheval. Elle avait exposé avec fierté sur sa poitrine son médaillon en forme de chat contenu sur son nouvel écrin en forme de feuille d’acanthe.

Rêveuse, elle découpait avec soin oignons, pommes de terre et champignons afin de les rajouter à la préparation, tout en fredonnant quelques airs. Adèle se tenait auprès d’elle et savourait d’avance ce copieux repas.

La petite était tout excitée et voulait absolument savoir ce que sa sœur voulait lui dire. Elle ne semblait pas avoir remarqué le petit anneau en or blanc qui ornait à présent son annulaire.

Un bruit de sabots résonna dehors et Ambre, pleine de félicité, demanda à sa sœur d’aller ouvrir. La cadette s’exécuta et patienta devant la porte, immobile et perplexe.

— Qu’y-a-t-il ma Mouette ? Demanda son aînée, interloquée. Tu as l’air bien surprise.

— C’est qui le monsieur dehors, Ambre ? Il y a un gros fiacre garé devant l’écurie d’Ernest !

Ambre, intriguée, passa rapidement ses mains sous l’eau pour les nettoyer et alla rejoindre Adèle devant la porte. La petite n’avait pas menti, il ne s’agissait pas d’Anselme, mais d’un fiacre aux armoiries du Baron. Elle reconnut Pieter, le cocher, qui s’approchait d’elles.

— Mesdemoiselles, fit-il en s’inclinant. Je vous prierais de me suivre, s’il vous plaît.

— Où est Anselme ? Demanda-t-elle avec empressement, il devait nous rejoindre. Je ne comprends pas…

— Monsieur Anselme est chez le Baron, mademoiselle.

Voyant qu’elle avait l’air troublée, il ajouta :

— Ne vous en faites pas, votre ami va bien. Je viens sur ordre de monsieur von Tassle. Il tient à vous voir au plus vite.

Il jeta un coup d’œil à la petite Adèle.

— Bien entendu, votre petite sœur est conviée elle aussi.

Le visage d’Ambre se crispa. Elle demanda à Adèle d’aller récupérer un vêtement chaud tandis que la jeune femme éteignit les lumières ainsi que le four et mit à la hâte son manteau sur les épaules.

Elles suivirent le cocher et montèrent à bord. Son cœur battait à tout rompre, la gorge nouée et l’estomac serré, elle était prise au dépourvu, pleine d’appréhension, face à cette situation. Elle ne comprenait pas ce changement de plan si soudain.

Le fiacre avançait à vive allure. Les sabots des chevaux claquaient avec férocité sur le sol rocailleux. L’attelage ne mit pas longtemps à rejoindre la résidence du Baron.

Pieter les aida à descendre et s’empressa de les accompagner jusque devant l’entrée. Ambre était stupéfaite par la rapidité et l’empressement dont il faisait preuve. Le cocher était visiblement pressé et anxieux. La porte s’ouvrit et François le majordome les accompagna jusqu’au salon où Émilie, Anselme et le Baron les attendaient de pied ferme.

Dès qu’elles entrèrent, ce dernier ordonna à la domestique de s’occuper d’Adèle. La petite comprit elle aussi que quelque chose n’allait pas. L’aînée, qui tentait de maîtriser l’angoisse qui commençait à la ronger, s’abaissa à sa taille.

— Ne t’en fais pas ma petite Mouette chérie, il n’y a rien de grave. Monsieur le Baron veut juste me parler en privé et il ne veut juste pas t’ennuyer avec son discours.

Adèle avait les larmes aux yeux et serra sa grande sœur aussi fort qu’elle le put.

Ambre lui murmura :

— En attendant, je veux que tu sois bien sage et que tu restes en compagnie de la gentille Émilie.

Elle jeta un bref coup d’œil en sa direction. Celle-ci la gratifia d’un léger sourire, tout aussi gênée qu’elle par la situation. Adèle s’exécuta et prit la main de la femme qui la conduisit dans une des chambres. Le majordome s’inclina à son tour et sortit, fermant la porte derrière lui.

Ambre se trouvait à présent en compagnie du Baron et d’Anselme. L’homme l’invita à s’asseoir. Elle obéit et s’avança lentement vers l’un des fauteuils. Elle regarda avec attention le visage de son fiancé qui était assis sur un fauteuil juste en face d’elle, les yeux perdus dans le vide.

Le jeune homme paraissait abattu et chancelant, la tête basse. Le Baron, quant à lui, affichait un affreux rictus sur le visage. Ses sourcils étaient froncés, dessinant une impressionnante ride du lion et ses doigts étaient crispés, telles des serres, sur l’accoudoir d’un fauteuil.

Mais que s’est-il passé ?S’inquiéta-t-elle.

Une fois qu’elle fut assise, l’homme, qui ne daignait même pas croiser son regard, s’éclaircit la voix.

— Mademoiselle Ambre ! Fit-il d’une voix trahissant une colère montante. Savez-vous donc pourquoi est-ce que je vous ai convié ici ?

La jeune femme étonnée par la question autant que par le ton grave, n’osa répondre et se contenta de hocher la tête par la négative. Elle porta à nouveau son regard sur Anselme afin de récupérer son soutien, mais, visiblement, lui aussi semblait éviter le sien. Il avait les yeux remplis de cernes et rougis, il semblait avoir pleuré des heures durant.

Merde, mais que se passe-t-il ?

— Je vais vous dire, pourquoi je vous ai convié ici, mademoiselle, prononça l’homme avec un mépris non dissimulé. Car à mon grand regret je crains de devoir annuler votre projet d’alliance avec mon fils !

Les paroles du Baron étaient cinglantes, pourtant, il semblait peser chaque mot qu’il articulait avec fermeté.

— Pourquoi donc ? Laissa-t-elle échapper, stupéfaite par ce revirement de situation inattendu.

— Connaissiez-vous une certaine Hélène Hermine ?

— Euh… oui, c’est ma mère ! Répondit celle-ci intriguée. Pourquoi me demandez-vous ça ? Elle est morte il y a bien longtemps maintenant. Ça fera bientôt sept ans qu’elle s’est transformée et six ans qu’elle est morte.

— Sept ans… lança-t-il d’un ton tranchant, sept longues années… et voilà qu’aujourd’hui un mystère est résolu et bon nombre de fâcheux évènements en découlent !

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire monsieur ! Rétorqua-t-elle d’un ton acerbe, où voulez-vous en venir ?

— Mademoiselle, connaissiez-vous bien votre mère ?

Il avait ses iris plantés dans ceux de la jeune femme. Ses doigts manquaient de lacérer le fauteuil tant ils étaient profondément accrochés à celui-ci. Elle réfléchissait, essayant d’ordonner toutes les idées qu’elle avait en tête. Elle ne voulait pas lui manquer de respect de peur d’envenimer la situation.

Après un temps d’hésitation, elle se lança :

— Malheureusement non, pas tant que ça. Je ne me souviens que très peu d’elle. Je sais juste qu’elle ne s’est pas beaucoup occupée de moi ; qu’elle me laissait souvent seule à la maison alors que papa était en mer. Elle était très discrète sur sa vie et ne m’accordait pas énormément d’attention. Je sais qu’elle était orpheline, placée chez son oncle à Varden, mais je ne l’ai jamais connu. Pendant les derniers mois de sa vie d’humaine, elle était en proie à de violentes colères. Son humeur changeait au fil de la journée et elle ne voulait pas de son bébé qu’elle avait en elle. Elle disait que la petite était maudite, qu’elle ne lui apporterait que la misère. Pourtant, elle l’a mise au monde et se changea quelques jours après ça. Me laissant seule, moi, enfant de dix ans, avec un bébé même pas sevré. Je l’ai détesté suite à ça et j’ai voulu oublier tout souvenir d’elle. J’ai dû jouer le rôle de mère vis-à-vis de cette pauvre petite non désirée.

Ambre se laissa emporter par ses propres souvenirs douloureux. Puis elle fronça les sourcils et regarda les deux hommes.

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

Le Baron desserra son étreinte de l’assise et fit les cent pas. Elle pouvait voir sa cage thoracique bouger à travers son gilet.

Il fulmine ! Je ne vois vraiment pas où il veut en venir. Qu’est-ce que maman lui a fait pour qu’il soit à ce point énervé.

— Mademoiselle, fit-il après un moment qui semblait interminable, je ne vais pas vous laisser mariner plus longtemps. Il faut que je vous avoue quelque chose. Quelque chose qui nous concerne tous ici présents et qui vous fera l’effet d’un coup de poignard, ça je peux vous l’assurer.

Elle hocha la tête et se redressa, porta toute son attention envers sa personne, attendant son annonce. Le Baron se stoppa, la toisa et déclara :

— Adèle n’est pas votre sœur légitime !

L’espace d’un instant, son cœur cessa de battre. Elle en avait entendu des révélations ces derniers mois, mais celle-ci était, et de loin, la plus insensée et difficile à supporter. Voyant qu’elle était incapable de parler ou même de bouger, il poursuivit :

— Adèle est la fille de votre mère Hélène et d’Ambroise, le père d’Anselme. Elle est l’enfant illégitime d’une liaison qui l’est tout autant. Je crois bien qu’avant vous deux, vos parents respectifs étaient déjà attirés l’un par l’autre. De cette liaison qui dura trois années, vint un enfant à naître, une petite fille. Cependant Ambroise, qui était l’un de mes plus fidèles domestiques et en qui j’avais toute confiance ne reconnut pas cet enfant. Il ne voulait pas que sa relation avec Judith soit entachée et que sa famille s’en retrouve déshonorée. Il abandonna donc son amante au profit de sa femme. Votre mère n’a malheureusement pas supporté cette trahison. Elle qui n’avait en tout et pour tout qu’un mari absent et une fille dont elle se moquait éperdument, finit par se laisser gagner par la haine et la fureur. Pour se venger, Hélène engagea trois aranéens particulièrement haineux envers la population noréenne afin de s’occuper de son cas, en échange de services dont je vous passerais les détails. Le groupe s’exécuta le soir venu alors que Judith travaillait en ville et que Anselme et son père étaient chez eux. Mais plutôt que de tuer simplement l’homme et de partir ensuite comme votre mère l’avait souhaité, le groupe gagna en violence et déversa toute sa fureur sur Ambroise et son garçon également. La suite vous la connaissez, Ambroise mourut et Anselme fut blessé à vie.

Ambre, qui écoutait jusque-là sans bouger, tenta un bref regard en direction du jeune homme. Celui-ci la regarda avec pitié puis détourna aussitôt le regard.

— Suite à cet incident, le groupe fut arrêté et conduit à l’isolement afin d’être interrogé. Le Duc, jadis mon ancien mentor et moi-même étions chargés de l’enquête et devions les interroger. Tous eurent la même version à propos d’une noréenne qui voulait faire souffrir l’homme qui se trouvait dans cette maison. Je ne crus pas du tout à cette histoire, la trouvant trop farfelue et leur adressa une lettre de mise à mort pour leur crime. Le Duc tenta de me raisonner, mais il n’y parvint pas. J’étais fougueux à l’époque, avide d’imposer mon pouvoir sur l’île et de montrer que la moindre exaction contre moi et contre mes gens pouvait être fatale. Cela avait eu don de l’énerver profondément. À l’époque je venais de me lancer en politique et nos idées étaient opposées. S’ajoutait à cela qu’il ne supportait pas mon entêtement à vouloir à tout prix condamner ces hommes. Pour imposer son pouvoir et rabaisser mes ardeurs, il me somma de me marier avec cette noréenne et de prendre soin de son enfant ; cela évitait ainsi un potentiel conflit entre les deux peuples. J’ai donc dû, à contrecœur, me résoudre à épouser cette pauvre femme et aider son fils à se rétablir.

Il s’avança juste à côté d’elle et prit une grande inspiration.

— C’est donc à cause de votre mère qu’Anselme a perdu son père ainsi que sa dextérité. Quant à moi, j’ai perdu ce que je possédais de plus cher, ma liberté et mon prestige ! Sachez que vous devez à présent porter ce lourd fardeau et que je compte bien vous le rappeler à chaque fois que je vous croiserais sur ma route !

Ambre, les oreilles bourdonnantes et le regard perdu dans le vide, se sentit vaciller. Elle était blême et ses mains tremblaient. Elle parvenait difficilement à garder son calme tant les évènements et les informations la dépassaient. Elle réussit malgré tout à sortir quelques mots :

— Comment… avez-vous appris… tout ceci ?

Le Baron reprit sa marche les bras croisés dans le dos, tapant vigoureusement des pieds contre le sol.

— Ce n’est qu’hier que j’ai eu vent de la nouvelle. Voyez-vous, en nous regardant danser l’autre soir au bal, le Duc a été pour ainsi dire intrigué par votre physique qui lui semblait si familier. Il m’a alors invité à passer dans son bureau le surlendemain afin de me montrer un document qu’il avait en sa possession. Il s’agissait d’une lettre signée de la main de votre mère, madame Hélène Hermine, racontant ses aveux et avouant avoir payé trois aranéens afin de lyncher Ambroise, reconnu selon elle comme père légitime de l’enfant. Le Duc, voulant faire toute la lumière sur cette affaire, s’était déplacé jusque chez vous. Il voulait voir si la jeune femme était effectivement l’instigatrice de tout ceci et voulait s’enquérir du motif du crime. Il la rencontra et apprit qu’elle était enceinte. Il comprit qu’il s’agissait d’un crime passionnel et se mit d’accord avec elle pour qu’elle se transforme après son accouchement. Trouvant déjà ma punition suffisante, il ne jugea alors pas la peine de m’accorder une charge supplémentaire en me donnant un nouveau-né à élever et me cacha alors la vérité sur la filiation de celui-ci. J’appris que son entêtement face à cette affaire était uniquement dû au fait de sauver les trois aranéens qui, selon lui, étaient injustement enfermés.

Il serra davantage les poings et montra les dents :

— Apparemment, ils travaillaient pour le marquis de Malherbes et il ne voulait pas que l’affaire s’ébruite. Il m’avait donc congédié et s’était chargé seul de l’enquête. Il avait gardé auprès de lui tous les documents nécessaires. Pour ma part, j’étais si énervé qu’une femme s’attaque ainsi à un de mes domestiques que j’ai directement signé un acte de mise à mort à son intention, et ce, même en sachant de par le Duc que celle-ci était enceinte. Je n’ai pas cherché à en savoir davantage sur cette affaire qui avait déjà bien assez ruiné ma vie. De toute façon, j’appris que celle-ci avait été condamnée à se transformer et je ne voulais pas la rencontrer de peur de la tuer de mes propres mains.

Ambre craqua et commença à pleurer. Elle ne parvenait plus à contenir ses larmes. Elle se sentait abattue et seule. Elle ne songeait pas à sa mère actuellement, mais à sa petite sœur, pour qui la vie venait de basculer.

— Monsieur… parvient-elle à dire, la tête basse.

Le Baron la scruta, attendant ces paroles.

— Que va-t-il arriver à Adèle à présent ? Demanda-t-elle d’une voix plaintive, les yeux embués.

Anselme, peiné et tout autant accablé, voulut la rejoindre et commença à se lever, mais l’homme l’arrêta net, le gratifiant d’un regard noir. Le Baron les regarda tour à tour, jetant sur eux un regard froid, implacable.

— Étant donné qu’elle est autant votre sœur que celle d’Anselme et que, au vu de votre condition de vie misérable, je ne pense pas que vous soyez en mesure de répondre à ses besoins. Je me vois obligé d’intervenir.

Elle ferma les yeux, tremblante. Elle aurait, en cet instant précis, voulu se transformer et tout quitter pour ne plus avoir à subir cette humiliation. Elle était à la fois résignée et terriblement en colère. Elle n’avait plus l’habitude de se laisser ainsi dominer et rabaisser sans qu’elle ne puisse lutter.

Pour tenter de rester consciente et faire passer ce sentiment de rage et de honte, elle triturait son médaillon du bout des doigts, allant jusqu’à se faire saigner.

— Cependant, fit-il. Je ne souhaite pas perturber outre mesure cette pauvre enfant qui a déjà bien assez souffert dans sa vie pour que je m’obstine à l’ébranler davantage. De plus, j’aimerais ne pas avoir d’enfant en ma demeure. Je supporte très mal les cris et les pleurnicheries. J’ai cru comprendre que vous la faisiez garder la semaine par les parents de son meilleur ami et que vous les payez pour ce service ? Je m’engage donc à pourvoir à sa pension et vous pourrez donc la garder la fin de semaine comme vous le faites actuellement. Il serait cruel autant pour elle que pour vous de vous séparer. Et je ne pense pas qu’il soit judicieux de lui dévoiler ses sombres origines.

Ambre hocha la tête, à la fois soulagée et résolue.

Que pourrais-je donc faire pour lutter de toute façon !

Le Baron pointa la main de la jeune femme où le bel anneau blanc ornait son annulaire.

— Je suppose, mademoiselle, que vous comprenez également que vous ne pouvez plus épouser Anselme ni même le côtoyer à présent ! Je vous laisse cependant garder l’anneau. Vous pouvez le revendre si vous le souhaitez. Cela vous fera un peu d’argent à vous mettre sous la main.

Ambre ne dit rien ni ne bougea. Elle suffoquait et avait l’impression de se noyer ; submergée par le désespoir et par le flot de ces révélations impitoyables, impensables. Elle était résignée. Elle avait déjà fait le deuil de son ami deux fois. Après tout… ce n’était qu’une fois de plus.

Elle regarda à nouveau Anselme. Celui-ci était voûté, les bras croisés sur ses genoux et contemplait le sol, l’air vague et abattu.

Quel lâche ! Pourquoi n’interviens-tu pas ? Tu me dégoûtes

Le Baron lui ouvrit la porte pour lui signifier de partir. Ambre déglutit, prit une profonde inspiration et se leva, mais à peine eut-elle fait un pas, qu’elle se sentit partir. Elle vacilla et sombra dans les ténèbres.

La voyant choir, Anselme accourut en hâte. La pauvre jeune femme avait été submergée par l’émotion ; c’en était trop pour elle, son corps ne parvenait plus le supporter.

Il lui prit délicatement la tête et la cala sur ses genoux. Le Baron appela son majordome afin qu’il prévienne la petite Adèle et Pieter de leur départ imminent. Puis il regarda son fils, les narines frémissantes. Il voulait à tout prix qu’il s’éloigne d’elle et ne voulait rien savoir à son sujet. À ses yeux, elle avait déjà détruit une partie de sa vie et il ne voulait pas qu’Anselme sombre à son tour. Après tout, Ambre était la fille d’une meurtrière et son tempérament de feu pouvait tout à fait aboutir au même destin que celui de sa mère.

Cependant, le jeune homme ne le regarda pas et continua à soutenir son amie, prenant une de ses mains dans la sienne et caressant son visage de l’autre.

À cette vision amèrement familière, le Baron pesta et enfila le manteau qui se trouvait sur un des dossiers. Puis il poussa son fils avec fermeté et souleva la jeune femme, inconsciente. Il la prit dans ses bras et, sans un mot, s’en alla avec elle dans le hall en direction de l’entrée.

Adèle, qui descendait les escaliers avec Émilie, cria et accourut auprès de sa grande sœur. Voyant la petite pleurer à chaudes larmes et le regardant avec un visage pitoyable, l’homme la rassura, lui disant simplement qu’elle était tombée malade. Il descendit les escaliers et entra avec les deux sœurs dans le fiacre en direction du cottage.

Adèle, paniquée, tenait fermement la main de sa sœur, dont la tête était posée sur les cuisses du Baron. Silencieusement, elle posa sa tête contre le ventre de son aînée afin de se rassurer. Puis elle se tourna en direction de l’homme et déclara d’une voix étranglée par les sanglots :

— Elle va mourir ma sœur ?

Le ton de sa voix était si déchirant et sincère que l’homme ne sut retenir un ricanement nerveux. Il contempla la fillette, celle-ci avait les yeux rougis et tremblait de tous ses membres.

— Non, ma petite ! Fit-il d’une voix aussi douce qu’il le put. Ta grande sœur est juste fatiguée et malade. C’est tout, rassure-toi ! Après plusieurs jours de repos, elle ira beaucoup mieux.

La petite s’essuya les yeux, ne dit rien, et se contenta de poser à nouveau sa tête contre sa sœur.

Le fiacre arriva à destination quelques instants plus tard. Pieter ouvrit la porte et le Baron sortit avec la jeune femme entre ses bras. Adèle prit les clés dans la poche de sa sœur et ouvrit.

Il pénétra à l’intérieur et, guidé par la petite, déposa Ambre sur son lit et s’en alla. Mais avant qu’il ne quitte la chambre, il se tourna vers la fillette qui tentait tant bien que mal d’enlever les bottes de son aînée. Il la regarda avec intérêt.

— Ça va aller pour toi, jeune fille ? Demanda-t-il calmement.

Adèle, muette, étudia attentivement sa sœur puis planta ses yeux bleu azur dans ceux de l’homme et finit par hocher timidement la tête.

Une fois que l’homme fut parti. La petite se déshabilla et vint se coller dans le lit contre sa sœur, l’encerclant de ses petits bras et la serrant de toutes ses forces.

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