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NORDEN – Chapitre 39

Chapitre 39 – Dépression et registres

Trois semaines avaient passé et Ambre n’avait pas quitté son cottage. La jeune femme s’était fait porter pâle auprès de son patron pendant plus d’une semaine avant de retourner travailler.

Beyrus, qui avait fini par s’adapter aux très nombreux changements d’humeur de sa collègue, n’avait pas cherché à en savoir davantage. Il avait donc embauché en complément le jeune Thomas, le coursier de Bernadette qui, à cause de l’hiver, n’avait que peu de commandes à livrer. Le garçon était gentil, serviable et surtout fiable et présent.

Adèle avait continué l’école et était restée auprès de la famille de Ferdinand pendant la fin de semaine qui suivait. Sa grande sœur ne voulait pas l’effrayer davantage quant à son état de santé plus que déplorable et à l’état dépressif qui lui rongeait les entrailles et la dévorait de l’intérieur.

La petite ne cessait de penser à son aînée et de s’inquiéter. Ambre ne pouvait supporter ses regards de pitié portés sur elle. De plus, un profond malaise la gagnait à son sujet. Il était difficile, voire insupportable pour elle d’admettre l’idée qu’elle n’était pas sa petite sœur à part entière, mais l’enfant illégitime de deux amants.

Elle avait des haut-le-cœur en songeant à l’idée qu’Anselme était tout autant son frère qu’elle et avait entièrement abandonné le fait de revoir le jeune homme un jour ; trop de souffrances, de rage et de tourments les liaient à présent.

Ce n’était pas la première fois que les deux amis se disaient adieu, mais celui-ci était, et de loin, le plus douloureux de tous. Ils ne s’étaient pas revus depuis la soirée chez le Baron où elle avait été écœurée par son comportement.

Jamais le Baron ne laissera nous côtoyer de toute façon. Et cet imbécile d’Anselme m’a lâchement abandonnée. Quel fief couard ! Il n’a même pas osé bouger, parler ou même soutenir mon regard. Comment a-t-il osé me fuir et me laisser subir une telle humiliation ?

Elle avait donc fait une croix sur sa vie et n’espérait plus rien. Elle allait cantonner son existence à tout faire pour qu’Adèle n’endure jamais ce qu’elle subissait à longueur de journée.

La seule satisfaction à ce sujet était que le Baron s’était porté volontaire pour prendre en charge sa pension dans la famille de Ferdinand et que, très certainement, il lui prendrait en charge ses études lorsqu’elle sera plus grande. Mais ce n’était là qu’une maigre consolation pour elle. Après tout, Adèle avait toujours été épargnée par tout le monde. La petite avait toujours vécu dans sa bulle, à l’abri des dangers.

Ambre mit son manteau et sortit fumer sur le perron, afin de prendre l’air. Elle se laissa bercer par le calme de la nuit, où seuls les corbeaux croassaient non loin. En ce début de mois de novembre, la brume avait étendu son emprise ; la jeune femme se remémora alors de l’attaque de la louve.

Je commence à comprendre pourquoi Judith m’a attaquée.Après tout, je suis la fille de la femme qui a gâché sa vie, a fait tuer son mari et fait passer à tabac son fils unique. Mais comment l’aurait-elle su ? L’instinct peut-être ?

À la pensée de sa mère, Hélène, Ambre fut prise d’une violente colère interne.

Cet être infâme et cruel qui avait fait assassiner, par passion et sans le moindre remords, l’homme qu’elle aimait et qui l’avait abandonné. Cette abominable femme avait trompé son père pourtant si gentil et serviable. Elle avait de surcroît lâchement abandonné ses deux filles, dont la plus petite qui n’était alors qu’un bébé de quelques semaines, sans une once de pitié.

La jeune femme se rendit compte qu’elle possédait également cette rage en elle, cette folie dévastatrice et destructrice dirigée envers quiconque la tourmentait ou se dressait contre elle. Elle était la digne fille de sa mère et elle n’acceptait pas cette idée. Elle voulait absolument tout faire pour échapper à un destin qui, finalement, ressemblait furieusement à celui de sa génitrice.

Quelle salope ! Rien que de penser que je suis sa fille me donne envie de gerber ! Je comprends mieux les notes d’Enguerrand à mon sujet ! Je suis tout autant pourrie et rongée qu’elle. « Hérédité » et « agressivité » c’était bien ce qui était écrit sur ma fiche…

Elle repensa à l’accès de fureur noire qui l’avait gagnée lorsque Anselme l’avait malmenée l’autre soir chez le Duc. Elle avait été grisée par cet excès de haine qui ne demandait qu’à sortir d’elle, telle une bête sauvage, sanguinaire et sans pitié.

Elle regarda ses mains. Elles étaient crispées et ne demandaient qu’à s’enfoncer avec violence dans la peau d’un quelconque animal ou Nordien qui passerait à sa portée. Elle prit une profonde inspiration, sortit une nouvelle cigarette qu’elle porta à sa bouche et tenta de se calmer.

Comme s’il sentait la fureur de sa maîtresse, le petit Pantoufle accourut vers elle et lui quémanda des caresses. Ambre le laissa monter sur ses cuisses, l’animal s’installa confortablement et ronronna avec force.

Pendant qu’elle le caressait, elle se demandait si Adèle n’avait pas tout à fait tort à son sujet, car, depuis qu’elle allait au plus mal, ce petit félin tigré, d’apparence plus que quelconque, n’avait cessé de lui tourner autour et de lui donner du réconfort en se frottant à elle et ronronnant avec ardeur.

Qui es-tu réellement mon cher Pantoufle ? Un banal petit chat des campagnes, un noréen ou bien un petit serviteur d’Alfadir qui veille sur moi ?

***

Une autre semaine s’écoula et elle était parvenue, au bout de nombreux efforts, à faire baisser sa fureur et avait réussi à passer une fin de semaine plutôt agréable en compagnie de sa petite sœur qui s’était enquise de son état. Mais Ambre, ne voulant pas l’inquiéter, lui avait menti en disant que tout allait pour le mieux et qu’elle ne souffrait plus de rien.

Elles s’étaient amusées toutes deux sur la plage. Celle-ci était déserte. Le sable était humide et froid et la brise glaciale des courtes journées d’automne soufflait en rafale, emportant avec elle un air vivifiant et imprégné d’iode.

Elles avaient chanté, dansé et joué ensemble des heures durant comme si de rien n’était, bercées par l’atmosphère douce et accueillante de ce paysage sauvage où personne, à part elle, n’était présent à des kilomètres.

Ambre se rendit compte que quelque chose avait changé vis-à-vis d’Adèle. Elle ne s’était toujours pas habituée à la voir comme demi-sœur, la sœur de son Anselme qui plus est ! Et bien qu’elle en voulait énormément à celui-ci, elle avait jalousé le fait que la petite avait la possibilité de le côtoyer encore à l’avenir alors qu’elle ne le pouvait plus. Elle s’était même demandé si sa mère n’avait pas tort à son sujet.

Adèleest peut-être une enfant maudite, finalement ; une albinos qui n’apportera que malheur et tristesse.

Cette pensée la terrifia, elle se jugea trop injuste et cruelle envers ce petit être si doux et si gentil.

Je ne dois pas me laisser dominer par la colère… Je ne veux pas être comme maman… je dois être forte, garder la tête haute et j’en sortirai grandie !

***

Le lundi, Ambre retourna à la Taverne de l’Ours et se plongea dans un travail acharné du matin jusqu’au soir, sans prendre la moindre pause. Beyrus était plus que peiné à son égard. Lui qui avait presque toujours été comme un père pour elle, voyait son enfant sombrer et s’effondrer au fil des jours sans pouvoir rien y faire. Il ne le montrait pas, mais il s’inquiétait énormément pour sa petite protégée.

Après un long moment sans nouvelle d’elle, Enguerrand avait laissé à la taverne un mot à son intention. Il ne savait pas où elle habitait et le géant s’était totalement opposé à lui donner son adresse, ne voulant pas que celle-ci soit dérangée alors qu’elle ne le désirait pas.

Ambre le remercia chaleureusement pour cela. Elle avait toujours pu compter sur lui et sur son soutien, le gaillard savait se montrer doué de compassion quand il le fallait. C’est alors qu’elle décida d’écrire une lettre au scientifique, en retour, répondant à ses questions et lui dévoilant ainsi son adresse si jamais il voulait la voir en privé.

À la pensée du jeune scientifique, Ambre décida de se rendre enfin à la bibliothèque d’Iriden afin de se renseigner au sujet de la louve, voir s’il pouvait s’agir de quelqu’un d’autre que Judith.

Pour cela, il lui fallait consulter le registre des naissances noréennes où tous les noms des noréens étaient répertoriés et classés par année, mentionnant également le totem de chaque individu ainsi que les liens filiaux.

Elle prit une demi-journée de congé le lendemain pour s’y rendre. Elle remonta l’allée menant à Iridien et arriva sur la Grande place.

Là, elle passa le portique en fer forgé et entra dans la cour par un chemin de pierre bordé de chaque côté par les jardins, bien entretenus. De grands parterres floraux bordaient l’enceinte, où églantines, hellébores et violettes arboraient leurs couleurs et étaient accompagnés de pommiers soigneusement taillés et regorgeant de fruits mûrs.

La jeune femme en cueillit un et croqua à pleine dent. Elle recracha aussitôt le morceau ; la pomme était véreuse. Énervée et dégoûtée, elle pesta, jeta le fruit à terre et poursuivit son chemin. Une petite fontaine sur laquelle une sculpture de serpent marin crachant de sa gueule un filet d’eau, se tenait au centre, devant les escaliers de l’entrée.

La façade de l’édifice, en pierre lisse et polie, d’un blanc tirant sur le crème, était propre et l’entrée, légèrement en avancée, était flanquée de deux colonnes. Le bâtiment mansardé s’érigeait sur deux étages et comprenait trois rangées de fenêtres sur chaque côté de la porte au-dessus de laquelle un grand fronton en marbre, accompagné d’un cartouche à volutes aux armoiries de la ville, indiquait nettement en écriture gravée ; Bibliothèque Nationale.

Arrivée devant l’immense porte noire, Ambre hésita. Cela faisait des années qu’elle n’y était pas entrée et elle se demanda s’il était vraiment nécessaire pour elle de mener cette enquête de son côté. Après un bref instant, elle se décida et entra, piquée par sa curiosité.

L’intérieur était aussi sobre que somptueux. Il se composait d’une grande allée centrale, se terminant sur un grand escalier en marbre donnant accès à l’étage, et s’ouvrant de chaque côté sur des allées de livres méticuleusement rangés dans des étagères, s’étirant sur toute la hauteur et classés par thèmes. Le sol était en dallage blanc et noir et de grandes colonnes soutenaient le plafond en poutres de bois foncé et vernis. Quelques vitrines, comprenant des œuvres et autres objets de curiosité, ainsi que des bancs étaient disposés ici et là, accompagnés de globes terrestres et de statuettes, représentant des bustes en marbre poli des diverses personnalités érudites aranéennes.

Ambre laissa échapper un petit rire, car, bien que les lieux soient majestueux, ils lui paraissaient nettement moins impressionnants maintenant, étant beaucoup plus petits et paraissant bien moins austères que dans ses souvenirs.

Elle tourna à gauche et s’avança jusqu’au guichet où une dame en costume gris saillant se tenait assise et renseignait les lecteurs.

La jeune femme vint à sa rencontre :

— Que puis-je faire pour vous mademoiselle ? Demanda la dame d’une voix posée.

C’était une femme d’un certain âge à l’aspect sévère, vêtue d’un tailleur en tweed et coiffée d’un chignon. Elle se tenait bien droite, les mains jointes et regardait la jeune femme à travers une fine paire de lunettes. Une étiquette portant son nom était épinglée sur son veston : Mme Héloïse Gènevoise.

— Bonjour madame, je souhaiterais consulter les registres des naissances s’il vous plaît.

La dame leva un sourcil, surprise par sa demande. Cela faisait presque sept ans qu’il n’y avait pas eu de nouvelles inscriptions, car depuis la disparition de la Shaman, les noréens n’avaient pas jugé adéquat de renseigner l’animal totem de leurs enfants à l’état civil.

Les nouvelles naissances, dont celle d’Adèle étaient à présent directement inscrites à la mairie. Les anciens étaient conservés dans une des pièces de la bibliothèque en tant que documents d’archives, directement consultables par tous.

— Auriez-vous une naissance à déclarer mademoiselle ? Fit-elle, surprise. Si tel est le cas, veuillez vous rendre directement à la mairie. Nous ne nous occupons plus de cela désormais.

— Oh non ! Je souhaiterais consulter pour me renseigner sur mes aïeux, mentit-elle en hâte.

La dame esquissa un rictus et la dévisagea, sceptique.

— Vous êtes bien nombreux à vouloir consulter les archives en ce moment ! Répondit-elle sèchement. Mais si ce sont vos aïeux que vous recherchez comme vous dites, vous devriez trouver ce que vous désirez.

Ambre fit la moue et la regarda avec insistance.

— Soit, à l’étage, première allée à votre gauche, porte du fond pièce numéro sept, dit-elle après un temps.

Ambre la remercia et prit la direction de l’escalier du fond avant de se rendre à l’étage. En marchant, elle balayait du regard, avec intérêt et curiosité, les allées sombres, seulement éclairées par la faible lueur des chandeliers et des bougies. Les lieux étaient déserts et il régnait ici un silence inquiétant.

Je comprends pourquoi cet endroit me donnait la chair de poule avant ! C’est vrai que c’est déstabilisant, c’est encore plus calme que la campagne en pleine nuit.

Arrivée à la dernière allée, un bruit attira son attention et la fit stopper net. Elle tourna légèrement la tête et vit un couple enlacé ; un homme et une femme s’étreignant avec passion dans un recoin, masqués en partie par des étagères et baignés par la chaude lueur rougeâtre de la flamme vacillante d’un chandelier.

L’homme tenait fermement la femme entre ses bras et lui susurrait des mots à l’oreille, celle-ci gloussa et l’embrassa langoureusement dans le cou. Ambre ne put s’empêcher de pousser un soupire en les regardant et sentit monter en elle un profond sentiment d’amertume et de tristesse ; cela ne lui raviva que trop bien sa détresse et la perte de son Anselme. L’homme défit son étreinte puis comprit avec effroi qu’ils étaient observés.

La jeune femme remarqua avec stupeur qu’il s’agissait de Philippe et de Marie, deux scientifiques de l’observatoire qu’elle avait rencontré quelques mois plus tôt. Elle eut un mouvement de recul, confuse de les avoir dévisagés de la sorte, et monta les escaliers en hâte.

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