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NORDEN – Chapitre 40

Chapitre 40 – Le rapt

Une fois en haut, elle suivit l’itinéraire indiqué par madame Gènevoise et entra dans la salle sept et referma la porte derrière elle.

Elle se retrouva dans une petite pièce ajourée par une fenêtre donnant sur la cour extérieure et dont le sol était fait d’un parquet fraîchement raboté. Elle comprenait plusieurs rangées d’étagères et de casiers où fiches, livres et documents étaient soigneusement classés. Plusieurs vitrines mettant en valeur les médaillons noréens ainsi que d’autres objets de son peuple étaient également présentes.

Ne voulant pas s’attarder, elle se mit à la tâche et étudia les bibliothèques afin de trouver le registre en question. Mais avant qu’elle n’ait pu mettre la main dessus, elle entendit la porte grincer. Elle se retourna et aperçut Philippe. L’homme, essoufflé et livide, visiblement très embarrassé vint vers elle. Ambre croisa les bras et lui fit face.

— Veuillez m’excuser, mademoiselle, dit-il en se passant une main dans ses cheveux châtains, je ne souhaite pas vous importuner, mais je voudrais vous parler.

Elle grimaça et le regarda avec dépit, attendant qu’il ne parle et ne s’explique.

— Pouvez-vous, s’il vous plaît, faire mine de ne rien avoir vu ? Commença-t-il d’une faible voix. Voyez-vous, je suis un homme marié et de bonne réputation, si jamais des personnes apprennent que j’ai une amante et qu’elle se trouve être beaucoup plus jeune que moi, ma protégée qui plus est, j’ai peur d’en prendre pour mon grade. Me comprenez-vous ?

Ambre ne put réprimer un petit rire nerveux en entendant cela. L’homme affichait un teint blême et tremblait légèrement ; honteux d’avoir été ainsi pris sur le fait.

— Monsieur, il est bien évident que je ne compte rien dire de ce que je viens de voir, annonça-t-elle posément, je me fiche totalement de votre vie privée. D’autant que je ne vous connais même pas.

En entendant ces mots prononcés avec franchise, Philippe, rassuré, poussa un soupire. Il semblait avoir repris des couleurs et respirait à nouveau normalement.

— Merci mademoiselle, lâcha-t-il, soulagé.

— Il n’y a pas de mal, se contenta-t-elle de répondre.

Elle détourna le regard de sa personne et reprit son affaire. L’homme l’observa quelque temps et s’approcha, curieux.

— Que cherchez-vous ici ? S’enquit-il, piqué au vif.

— Je cherche à me renseigner sur ce fameux loup, je voudrais savoir s’il existe des noréens portant ce totem afin de savoir s’il s’agit de l’un des nôtres, répondit-elle tout en continuant d’explorer les ouvrages.

— J’ai bien peur que vous ne trouviez rien de bien intéressant ici, mademoiselle, l’avertit-il.

Ambre parut stupéfaite par son aplomb.

— Pourquoi donc ? Fit-elle, à la fois surprise et méfiante.

Philippe était à présent juste à côté d’elle et comme presque tous les aranéens de l’île, la dépassait de plusieurs centimètres. L’homme, la quarantaine, avait un visage carré, empli de bonhommie, et accentué par une grande barbe taillée et parsemée de quelques poils roux, mettant en valeur ses yeux verts.

— Sachez que nous nous sommes déjà renseignés là-dessus il y a plusieurs semaines, avoua-t-il.

— Qu’avez-vous trouvé ?

— Rien, justement, rit-il nerveusement. Les deux registres contenant les informations sur les noréens nés entre les années 260 et 300 ont disparu. Seuls restent les plus anciens.

— Comment ça ? Fit-elle, outrée.

— Malheureusement je n’en sais rien, mais cela fait plusieurs années qu’ils ont été dérobés ou détruits. Nous avons voulu les consulter la dernière fois et madame Gènevoise à l’entrée nous a avertis de leur vol.

— Mais quand et par qui ?

— Hélas ! Si l’on savait. Quoiqu’il en soit si c’est cela que vous cherchiez, il n’existe que trois personnes sur cette partie du territoire, potentiellement vivantes possédant un tel totem dans cette tranche d’âge. Il s’agit d’un garçon du nom de Hans âgé de onze ans, d’un autre du nom d’Hector, âgé de vingt ans et de madame Judith von Tassle, âgée de quarante-quatre ans. Et si vous voulez le savoir, sachez que le second est porté disparu depuis près de deux ans et la dernière depuis un an.

Ambre eut un mouvement de recul.

— C’est étrange ! Dit-elle, troublée.

— Comme vous dites, du coup nous orientons nos recherches de manière différente. La Bête nous paraît être un noréen et nos choix de suspicion se portent sur madame Judith von Tassle, la femme disparue de monsieur le Baron ainsi que sur le jeune Hector.

— Ne pensez-vous pas qu’il pourrait exister deux loups ? L’un noréen et l’autre parfaitement ordinaire ?

— Non, je ne pense pas ou du moins rien ne semble prouver l’existence d’un deuxième loup : les empreintes de pattes et la fourrure prélevées sur place trahissent l’appartenance d’un seul et même loup. Après, je reconnais que le spécimen est plutôt imposant, d’où le fait qu’il s’agisse, selon nous, d’un noréen avec une transformation bien particulière. Même si les journaux ont tendance à bien noircir la créature afin de faire vendre leur torchon plus facilement.

— Mais pourquoi un loup s’attaquerait-il aux enfants noréens ? C’est insensé vous ne trouvez pas ?

— Vous paraissez prendre très à cœur cette enquête. Si je puis me permettre, un de vos proches compte-t-il parmi les disparus ? Ou bien avez-vous quelques informations inédites sur le sujet que vous souhaitiez approfondir ?

— Ni l’un ni l’autre monsieur, mentit-elle avec aplomb.

— C’est fort dommage ! Après, si vous voulez mon avis, je doute que cette histoire d’enlèvement et de loup soit corrélée.

— Vous enquêtez aussi sur ces enlèvements d’enfants ?

— Non, mademoiselle, nous concentrons notre recherche sur le loup uniquement, il n’est pas de notre ressort de nous préoccuper des enfants noréens enlevés. Seuls Charles et Enguerrand semblent s’intéresser de près à cette affaire ; c’en est devenu une véritable obsession chez eux. Mais en ce qui s’agit du loup, je doute fort que l’animal soit l’enleveur de ces enfants. Il se contenterait de les manger sur place comme il le fait déjà si bien avec le bétail et le gibier. Pourquoi traiterait-il les humains autrement ? Ce serait incongru. Le seul cas avéré de l’attaque de la Bête serait celui du fils du Marquis de Malherbes, où là aucun doute n’est possible, le loup s’est jeté sur lui et l’a abattu sur le champ afin de le dévorer en partie, laissant le reste aux corbeaux et aux charognards.

— Dans ce cas, qui enlèverait les enfants selon vous ? Demanda-t-elle, fortement troublée.

— Nous ne savons pas vraiment, très certainement les mêmes personnes qui s’amusent à dérober des registres afin de se renseigner sur les potentiels enfants à enlever.

Ambre fut parcourue d’un frisson. Les paroles de Philippe, aussi impitoyables soient-elles, trahissaient une pointe d’inquiétude et surtout, révélaient d’une certaine vérité.

Ils restèrent silencieux quelques instants, réfléchissant à la discussion qu’ils venaient d’avoir et tenant de remettre de l’ordre dans leurs idées. Puis l’homme regarda sa montre et, après avoir à nouveau averti la jeune femme de garder le secret sur sa liaison, la remercia grandement, la salua et partit. Ambre, quant à elle, demeura troublée par ces révélations.

Qui pourrait avoir volé les registres en toute discrétion et pour quelle raison ? Et surtout pourquoi enlever des enfants ? Quel humain serait assez mauvais pour faire ça ? Le Baron ? Judith se serait transformée, car elle en savait trop ? Et puis, au vu de son statut, il peut avoir accès à tout !

Puis, en y réfléchissant plus sérieusement, elle se ravisa.

Non, c’est stupide, pourquoi ferait-il ça ? Je déteste cet homme au plus haut point, certes, mais ça me paraît trop brutal de l’accuser de tous les torts, surtout pour une affaire aussi grave. D’autant qu’un enlèvement a été déploré lors de la soirée chez le Duc et il était présent… Putain, mais qui ça pourrait être !

***

Un soir en semaine, alors qu’elle était en train de dîner tranquillement chez elle, quelqu’un toqua à la porte. Ambre ouvrit, c’était Enguerrand.

— Bien le bonsoir, mademoiselle. J’espère que je ne vous importune pas, excusez-moi d’avance de vous déranger aussi tard, mais je ne sais jamais vos disponibilités. Je peux repasser plus tard si vous le désirez.

L’homme la gratifia d’un large sourire. Elle s’écarta et le laissa pénétrer en sa demeure. Il s’installa à table et but une gorgée de thé chaud qu’elle venait tout juste de lui servir.

— Comment allez-vous ma chère ? Fit-il d’un ton alarmé. Je me suis beaucoup inquiété à votre sujet ! J’ai bien cru qu’il vous était arrivé malheur. Norden n’est vraiment plus sûre en ce moment et plusieurs autres enlèvements d’enfants ont été signalés, ce qui porte le chiffre à douze.

Il voyait très clairement que la jeune femme n’allait pas bien et insista pour qu’elle lui dévoile le fond de sa pensée. Effectivement, Ambre avait encore maigri et toutes ses formes avaient disparu : ses joues étaient devenues creuses, ses yeux étaient enfoncés dans leurs orbites, sa cage thoracique était nettement visible sous sa peau où chaque côte pouvait être identifiée et ses jambes autrefois fermes et galbées étaient devenues cagneuses.

Pour couronner le tout, elle affichait un teint pâle et ses cheveux roux devenus ternes accentuaient son regard chaque jour plus vif, lui donnant à présent une allure de vipère, dont les lèvres mordues à sang étaient entaillées.

Le stress la rongeait, accentuant sa paranoïa. Elle avait peur pour sa petite sœur et s’inquiétait pour son Anselme, captif de cet homme impitoyable et probablement le grand prédateur sanguinaire et enleveur d’enfants.

Ambre lui raconta son histoire ne mentionnant aucun élément concernant Adèle. Elle ne voulait pas y mêler sa petite sœur, mais elle insista sur la mauvaise entente qu’elle avait avec le Baron. Elle se méfiait des hommes désormais, seul Beyrus était digne de confiance.

Elle n’osa pas lui parler des documents qu’elle avait lus chez lui, à son sujet ou de quelconque information qu’elle savait sur la louve. Elle était encore troublée par cela et ne voulait pas en savoir davantage pour l’instant de peur d’aggraver la névrose qui la gagnait.

Il lui demanda s’il elle voulait continuer à être étudiée auprès de lui, mais elle refusa une bonne fois pour toutes ; jugeant en savoir assez sur son propre cas et lui en voulant énormément d’avoir été aussi indiscret l’autre soir lors de la fête de l’Alliance. Il fut alors confus et s’excusa de sa maladresse, mais le mal avait été fait et elle ne voulait plus en entendre parler.

Cependant, elle lui proposa de la voir de manière strictement formelle et amicale. Elle avait tout de même besoin d’une personne à qui parler et sur qui défouler ses nerfs et cracher son venin. D’autant qu’elle pourrait insidieusement lui soutirer des informations concernant l’enquête qu’il menait avec Charles.

Le scientifique accepta avec joie désirant se faire pardonner et regagner un peu de confiance à ses yeux.

Meredith lui avait rendue visite plusieurs fois. Elle s’inquiétait pour elle et voulait lui venir en aide par « solidarité féminine » comme elle aimait le dire. Les deux femmes passaient souvent des soirées entières au cottage et conversaient parfois jusque très tard dans la nuit.

En effet, la petite duchesse voyait de moins en moins Charles et ne comprenait pas pourquoi celui-ci semblait s’éloigner d’elle sans aucune raison. Pourtant, elle faisait tout son possible pour le satisfaire du mieux qu’elle le pouvait. Elle en vint même à lui demander les raisons de ce changement de comportement, presque brutal, à son égard.

Celui-ci était devenu froid envers elle, du jour au lendemain, et n’était visiblement pas enclin à lui parler. Elle redoutait qu’il ne puisse aimer quelqu’un d’autre et cette idée la perturbait. Ou pire, elle en vint à penser que son père ne voulait plus célébrer sa future union avec lui.

Elle fondait souvent en larmes dans les bras de son amie. Les deux femmes ne pouvaient plus compter sur les hommes désormais et leur complicité était devenue puissante. Elles étaient devenues totalement dépendantes l’une de l’autre. Ainsi elles pouvaient pendant des heures cracher sur le dos de ces hommes qui les malmenaient.

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