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NORDEN – Chapitre 41

Chapitre 41 – Trahison

L’hiver venait de s’installer et le froid et le brouillard régnaient en maîtres sur Norden.

Le paysage était devenu à l’image d’Ambre : implacable et dangereux. Seuls les corbeaux osaient mettre leur tête dehors à la recherche de carcasses pour assouvir leur appétit carnassier, déchiquetant leurs victimes, les éventrant sans merci avec le tranchant de leur bec, allant même jusqu’à dévorer leurs yeux avec avidité. Les arbres avaient perdu leur feuillage et exposaient leur tronc à vif contre les vents glacials qui balayaient l’île du matin au soir. Il y avait dans cette atmosphère quelque chose d’hostile, de morbide même.

La nature qui quelques mois plus tôt était belle et accueillante semblait maintenant plongée dans la tristesse, le chaos et la désolation.

Ambre avait appris au fil des jours à mieux gérer ses émotions. Elle était désormais froide et distante envers tout le monde, y compris sa petite sœur qu’elle ne désirait plus voir. Seules les présences de Meredith et d’Enguerrand étaient les bienvenues. Elle avait d’ailleurs envoyé une lettre à Anselme afin qu’il fasse quelque chose pour subvenir aux besoins de la petite Adèle ; après tout, elle était également sa demi-sœur et il se devait de prendre soin d’elle.

Adèle avait beaucoup pleuré à cette annonce. Elle ne comprenait pas pourquoi sa grande sœur voulait l’abandonner ainsi, sans aucune raison.

Ambre lui mentit en lui faisant croire qu’elle était grandement malade et qu’elle ne pouvait plus s’occuper d’elle à présent. Pour son bien, il fallait que la petite se comporte comme une grande. Leurs adieux avaient été déchirants ; pas tant pour l’aînée qui s’était faite à l’idée depuis longtemps, mais la fillette pleurait, poussant des cris et des hurlements à arracher le cœur.

Ambre apprit quelques jours plus tard, de par son patron, que la petite avait été confiée à la garde exclusive chez Jeanne et Léon, les parents de Ferdinand.

Le Baron payait donc grassement le couple pour ce service et était plus que rassuré que la petite n’ait plus de liaison directe avec sa grande sœur qu’il trouvait instable et névrosée.

La jeune femme ne savait pas si elle devait se réjouir de cette nouvelle ; d’un côté, elle était rassurée qu’elle passe l’intégralité de son temps à Varden et ne rentre plus seule chez elle, dans la campagne. D’un autre côté, le Baron rôdait auprès d’elle et avait la mainmise sur la petite et par conséquent sur elle.

***

Un matin de fin décembre la jeune femme se réveilla et partit en direction de la cuisine afin de se préparer un thé. Elle avait quelque peu récupéré de sa santé. Les sentiments de rage et de tristesse qui la rongeaient tantôt s’étaient un peu estompés.

Elle prit une cigarette et la porta à ses lèvres, la dégustant avec plaisir tandis qu’elle lisait tranquillement Le Naturae Librae Noréeden un livre sur la faune de Norden, emprunté à la bibliothèque. Elle ne lisait plus par plaisir, mais pour se renseigner sur les comportements animaliers ainsi que sur les transformations noréennes, espérant trouver quelques indices au sujet de la louve et avait également pris l’habitude de lire les journaux quotidiennement.

Elle fut aussitôt sortie de sa rêverie par un bruit de sabots qui résonnait non loin et qui semblait se rapprocher. Elle passa la tête par la fenêtre et fut ébahie de voir Anselme sur Balthazar accourir vers elle au grand galop. Elle prit son manteau et sortit. Anselme, arrivé près de l’écurie, descendit de cheval et alla à sa rencontre.

Après deux mois de séparation, Ambre remarqua qu’il avait maigri, ses yeux étaient rougis et il était tout aussi pâle qu’elle ; de toute évidence la rupture et les révélations avaient été difficiles pour lui aussi.

Il avança péniblement vers elle.

— Bonjour Ambre, fit-il sans aucun entrain.

— Que me veux-tu ? Lança-t-elle d’une voix cinglante, les bras croisés, un rictus sur les lèvres.

Anselme s’arrêta à quelques mètres d’elle, surpris par son ton si brutal et menaçant.

— Je voulais te voir, savoir comment tu allais, c’est tout…

— C’est tout ? Cracha-t-elle. Tu viens jusqu’ici, désobéissant à ton père, uniquement pour me demander comment je vais ?

Elle planta ses iris ambrés dans ceux du jeune homme.

— Eh bien ! Comme tu peux le voir, je suis toujours vivante ! Que ça plaise à ton père ou non !

Le regard d’Anselme se transforma, ses sourcils se froncèrent. Il était prêt à fondre en larmes. Il avança timidement de quelques pas et s’arrêta juste devant elle. La femme soutint son regard, ses yeux dégageaient une aura malaisante accentuée par un air de défi et de mépris profond envers lui. Il déglutit avec difficulté et avança sa main pour aller cueillir la sienne, mais Ambre la repoussa aussitôt.

Il soupira en remarquant qu’elle ne portait plus l’anneau.

— Ambre, fit-il d’une voix étranglée. Je suis terriblement désolé, si tu savais ! Je m’en veux tellement !

Il tremblait. Ambre vit une larme couler le long de son visage. Elle lui prit le poignet et l’emmena à l’intérieur afin qu’il retrouve ses esprits. Elle le fit asseoir sur une chaise de la cuisine tandis qu’elle s’appuya sur l’évier, face à lui, l’observant sans la moindre émotion, totalement impassible à l’égard de son état pitoyable.

Il respirait péniblement, en proie à de violents chamboulements internes. Il prit plusieurs minutes pour remettre en ordre ses idées avant de commencer à parler.

— Mon Ambre, je sais qu’un homme ne devrait pas se montrer aussi faible. Je ne devrais pas pleurer devant toi et encore moins te dévoiler le plus profond de ma pensée. Pourtant, je n’ai jamais été aussi malheureux qu’en cet instant. Si tu savais à quel point tu me manques, à quel point je hais mon existence et ô combien notre séparation et ton absence m’ont brisé le cœur. Je suis rongé de l’intérieur et je m’en veux terriblement de ma lâcheté !

Sa voix était déchirante, il parvenait difficilement à parler tant il fut frappé de sanglots. Il avait la tête fermement appuyée contre sa main tremblante, le cœur lourd et le regard perdu dans le vide.

— Ta présence à mes côtés avait donné un but à mon existence fade et morose ! Tu étais mon cap, ma lumière ! La seule qui, en dépit de tous mes défauts, savait mesurer ma valeur et ne me jugeait pas sur ce que j’étais ; un infirme et un paria… Pourquoi alors qu’à chaque fois que nous nous rapprochons, il faut qu’il y ait ce coup du destin qui nous sépare sans cesse. Sommes-nous vraiment libres de pouvoir mener notre existence comme nous le souhaitons ? Je t’ai déjà dit adieu plusieurs fois, mais celui-ci m’anéantit au plus haut point. Je me rends compte au fil des jours que ton absence m’est insupportable, que tu fais partie de mon existence, partie de moi. Sans toi je me sens vide, déchiré, mort !

Anselme tremblait. Ambre se rendit compte que tous deux souffraient de leur condition. Ils essayaient en vain de se construire une carapace afin de résister et de survivre à ce destin si difficile à subir et à encaisser.

La jeune femme sentit les larmes lui monter, sa bouche frémissait et sa gorge se serra. Son souffle était coupé et elle tentait de prendre une bouffée d’air, suffocante, elle avait l’impression de se noyer.

Voyant enfin un soupçon de réaction de sa part, Anselme se leva et se précipita vers elle l’étreignant avec force de tous ses membres.

— Oh ! mon Ambre ! Si tu savais comme je m’en veux de ne pas avoir tenu tête au Baron ce soir-là. De ne pas m’être interposé face à son courroux et de t’avoir laissé subir ses terribles sermons prononcés à ton égard. De l’avoir laissé déverser sa haine envers toi alors que tu étais totalement innocente ! Pourquoi t’ai-je fui et abandonné alors que tu cherchais désespérément mon regard et mon soutien ? Je suis un sombre crétin, ma couardise me rend pitoyable ! Je pensais avoir réussi à la dépasser, mais elle revient sans cesse au galop pour m’écraser à nouveau. Je m’en excuse sincèrement ! Mon comportement est plus qu’impardonnable !

Il desserra son étreinte et la contempla ; une larme coulait sur son visage. Anselme passa la main dans sa chevelure et fit parcourir ses doigts le long de sa toison rousse ternie. Il la passa doucement sur son visage et lui caressa la joue. Ambre ferma les yeux. Il s’avança lentement et posa sa bouche sur la sienne pour y déposer un baiser. La jeune femme entrouvrit les lèvres et le doux baiser se transforma en échange passionnel.

Enhardi il passa ses mains derrière son crâne et son bassin puis la serra de tout son être. Ambre passa ses bras autour de lui et agrippa fermement le dos. Ses mains et ses ongles s’enfonçaient dans ses vêtements tels des griffes acérées ; elle avait trouvé la proie qu’elle désirait après tout ce temps et ne voulait plus jamais s’en séparer.

Ce baiser venait de sceller leur union une ultime fois. Il signifiait à lui seul plus que n’importe quel mot. Il venait d’effacer en un instant toutes ces dernières semaines remplies de doutes, de haine et de tristesse.

Après un long moment d’échange passionné, Anselme desserra son étreinte, vint poser lentement son front contre le sien et lui murmura :

— Je ne veux plus jamais te perdre ! Je t’en fais la promesse.

***

Trois semaines s’écoulèrent, l’île était enveloppée nuit et jour par la sinistre brume et Ambre commençait à retrouver un goût pour la vie.

Anselme avait tenu sa promesse et venait la voir régulièrement la nuit, en cachette ; désobéissant ainsi délibérément à son père. Il prenait d’ailleurs grand soin de ne pas trop côtoyer celui-ci afin qu’il ne remarque pas son comportement et ses escapades nocturnes. Il lui mentait régulièrement, la fin de semaine, faisant croire qu’il allait retrouver sa petite sœur Adèle chez les parents de Ferdinand afin de passer la journée entière en sa compagnie et de nouer des liens solides avec elle. Ce qui était vrai d’une certaine façon, puisqu’il l’emmenait avec lui les samedis afin d’aller voir Ambre, en toute discrétion, en lui faisant promettre de tenir sa langue.

La petite, tout heureuse et rayonnante, tint parole et ne pipa mot. Le Baron ne pensant absolument pas que le jeune homme puisse lui faire l’affront d’aller contre ses décisions ne semblait se douter de rien et Anselme en était plus que ravi. Il avait enfin réussi à dépasser ses peurs et à surmonter sa couardise. Il était fier de cela, même si une pointe d’amertume le gagnait lorsqu’il osait croiser le regard de son père, lui mentant ouvertement.

Ainsi, ils passaient leur samedi à profiter tous les trois des plaisirs simples que la vie pouvait leur offrir. Ils allaient à la plage, près du vieux phare afin de profiter d’un panorama sur l’océan et des villes de Varden et d’Iriden qui s’esquissaient au loin, laissant parfois Adèle jouer avec Japs une heure ou deux pendant qu’ils s’éclipsaient discrètement afin de partager un moment à deux, en totale intimité.

Ils étaient pris de fou rire lorsque, en revenant vers elle, à moitié débraillés, les cheveux tout ébouriffés. La petite affichait une drôle de tête, haletante, et les joues rouges, et paraissait s’être bien défoulée également.

En cours de semaine, ils passaient leurs nuits entières à rester tous les deux au cottage, à discuter de tout et de rien. Le jeune homme repartait aux aurores, regagner son logis et demandant à Maxime, son domestique complice, de lui ouvrir les grilles afin de rentrer en toute discrétion.

Les amants restaient allongés au coin du feu, se laissant bercer par la chaleur des flammes du foyer et de leurs étreintes. Le brasier de la cheminée était ardent, une belle lueur rouge-orangé baignait la pièce du matin au soir et consumait le bois avec avidité

Le corps de la jeune femme, à demi-dénudé, se dessinait nettement sous cette agréable clarté. Anselme restait des heures à la contempler ainsi, l’air rêveur, un sourire béat dessiné sur son visage. Ambre finissait souvent assise sur les genoux de son fiancé, vêtue d’une fine couche de linge blanc, les cheveux dénoués ondulants le long de son corps, lui déposant maints baisers sur le bout des lèvres.

Leur amour interdit décuplait leurs ardeurs.

Elle avait d’ailleurs remis l’anneau qu’il lui avait offert. Elle ne le portait pas en dehors de chez elle. Personne en dehors de sa chère amie Meredith, Maxime et Adèle, bien sûr, ne connaissait leur relation.

C’était un amour caché. Cependant, ils savaient fort bien que cette situation ne serait pas viable sur le long terme, mais ils n’en avaient cure et préféraient profiter de chaque jour qui passait à leur portée et ne pensaient jamais au lendemain.

Le dimanche ils allaient régulièrement se balader pendant de longues heures en forêt, plongés dans la froideur de l’hiver et chaudement habillés, à dos de Balthazar afin de bavarder tranquillement et de partager de nouvelles expériences en duo sans devoir écourter leur escapade pour s’occuper de leur petite sœur.

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