KissWood

NORDEN – Chapitre 42

Chapitre 42 – Les deux amants

Le ciel était découvert et la forêt étrangement calme. De la neige maculait le sol couvert de feuilles mortes, celles-ci semblaient figées, cristallisées dans la glace, ainsi que les arbres nus couleur marron terne. Quelques oiseaux, notamment pies et corbeaux, observaient les lieux dont ils étaient à nouveau les maîtres, perchés sur les branches.

Les deux amants, assis sur le destrier marchaient au pas. Ambre tenait fermement une corde où, à l’autre bout de celle-ci, Ernest suivait le pas. Ils se rendaient à Meriden afin de l’y déposer auprès de la vieille Ortenga ; c’était là-bas qu’elle et son père l’avaient rencontré par hasard, il y a de cela près de six ans, peu après le décès d’Hélène.

À l’époque, ils étaient partis cueillir des pommes avec Adèle, encore bébé, qu’Ambre portait en écharpe devant elle. Le Shetland les avait croisés et les avait suivis toute la journée comme un chien. Il paraissait fou de joie de les avoir rencontrés et les avait raccompagnés jusqu’à leur cottage où il avait patienté devant plusieurs jours durant avant que Georges ne se décide à l’adopter.

À présent, la jeune femme voyait le petit poney dépérir au fil des jours. Il était malheureux, frustré que personne ne s’occupe plus de lui, il ronchonnait à longueur de journée et ne mangeait presque plus. À Meriden, au moins, il serait libre et en compagnie de ses semblables noréens.

L’enceinte de la vieille cité abandonnée se dessinait devant eux, Anselme descendit de cheval et prit sa cavalière par la taille afin de l’aider à mettre pied à terre. Puis, ils laissèrent Balthazar à l’entrée et tous deux se dirigèrent vers le centre de la cité, Ernest sur les talons qui paraissait joyeux à l’idée de se retrouver ici. Le poney avait les oreilles dirigées vers l’avant et marchait avec entrain, la tête haute et la queue battante.

Les bâtisses étaient recouvertes de neige, la cité était intégralement peinte d’un dégradé de blanc et de gris. Le paysage, bien que froid et austère, laissait transparaître une atmosphère chaleureuse et accueillante, accentuée par la splendide frimousse d’un écureuil qui se tenait en haut d’un toit et les observait d’un œil intrigué. Puis il poursuivit sa route, sautant de toit en toit, avec la plus grande agilité, se dirigeant vers le centre de la cité.

L’animal se détachait nettement de par sa toison rousse, provoquant une jolie tache de couleur dans cette nature ternie.

Anselme prit Ambre par le bras et pointa du doigt une maison qui se tenait non loin devant et dont un petit nuage de fumée s’échappait de la cheminée. En se rapprochant, la jeune femme remarqua qu’il s’agissait de la maison d’Ortenga.

Comme si elle avait eu vent de leur venue, la vieille dame les attendait sur le perron, un écureuil dans les mains.

Les deux jeunes la dévisagèrent avec intérêt, la femme était étrangement vêtue. Elle portait un long manteau en peau d’ours qui lui recouvrait l’ensemble du corps. Et son visage était comme la dernière fois, dissimulé sous un tissu à frange qui se terminait en deux grands bois de cerf, dont seul le halo bleu de ses yeux perçants luisait.

— Bien le bonjour mes enfants, leur dit-elle d’une voix calme et posée, que me vaut l’honneur de votre visite ?

À sa vue, le poney tira sur la corde et trottina gaiement jusqu’à la vieille dame. Celle-ci se baissa à sa hauteur, lui prit la tête entre ses mains et l’embrassa sur le front.

— Bonjour madame, dit Ambre, poliment, en s’avançant vers elle et en montrant Ernest. J’ai un poney que j’ai récupéré ici, jadis, avec mon père. Malheureusement, je n’ai pas le temps ni l’argent pour pouvoir m’occuper de lui à présent. C’est donc, à contrecœur que je dois me séparer de lui. Je ne peux le garder auprès de moi et supporter de le voir aussi triste. Serait-il possible de vous le confier ?

Ortenga, songeuse, ne répondit rien et la regarda. Puis, elle porta son attention sur le poney qui se frottait vigoureusement la tête contre ses jambes.

— Je vois, jeune fille, que vos paroles sont sincères et il est bien évident que je vais prendre cet animal sous mon aile. Je le connais très bien, il vivait avec moi avant qu’il ne décide de vivre auprès de vous.

Ambre ne savait pas quoi répondre, la dame l’intimidait. Anselme paraissait tout aussi confus et peu enclin à bavarder. Il était blême et commençait à trembler. Le froid ambiant lui ravivait la blessure de sa jambe et il peinait à masquer sa douleur tant elle était lancinante.

— Vous avez l’air d’avoir froid et de vous sentir mal, jeune homme, déclara la vieille dame, puis-je vous proposer d’entrer chez moi afin de vous réchauffer au coin du feu ? J’ai un peu de soupe chaude à vous offrir également.

Ambre scruta son amant qui lui adressa un léger sourire entendu. Elle lui prit le bras et ils entrèrent à la suite d’Ortenga.

L’air intérieur était à peine plus chaud qu’au-dehors. Néanmoins, le feu ardent qui trônait dans le foyer avait le mérite d’être réconfortant et de les réchauffer lorsqu’ils s’installèrent à proximité.

Anselme posa sa canne et s’affala à terre, sur le sol glacé, le dos appuyé contre le muret et la jambe tendue.

La jeune femme, stupéfaite par ce lâcher prise, accourut et se pressa contre lui. La vieille dame sortit alors une épaisse peau de loup tannée et la leur donna afin qu’ils puissent se réchauffer au mieux. Puis, elle sortit deux gobelets qu’elle remplit de soupe et le leur tendit.

Les deux amants ne se firent pas prier et avalèrent le contenu de ce qui semblait être un potage de choux et de navets. Le contact de leurs doigts engourdis contre les parois de la tasse était relaxant, ils se sentaient revivre.

Ortenga s’assit alors devant eux, à table et caressait l’écureuil qui s’amusait et s’agitait entre ses vêtements.

En la voyant faire, Ambre se mit à penser à son Pantoufle.

— Dites-moi madame, connaissez-vous bien les coutumes noréennes ?

— Que désirez-vous me demander jeune fille ? S’enquit-elle en lui adressant un sourire.

— Je souhaiterais savoir comment être sûr qu’un animal est bien d’origine noréenne et surtout, comment savoir si celui-ci fait partie de notre famille ou de notre entourage.

— Vous avez des doutes quant à l’origine de certains de vos animaux ?

— En effet, tout d’abord, je trouve étrange le comportement d’Ernest, je veux dire, il ne se comporte pas comme un poney normal. On dirait qu’il a une vraie personnalité, surtout lorsqu’il est auprès d’Adèle. Il fanfaronne et danse avec elle.

Ambre gloussa, but une gorgée de soupe et poursuivit :

Et pour ma part, j’ai mon chat, Pantoufle, qui lui aussi me semble un peu trop humain dans ses réactions. J’ai vraiment l’impression qu’il communique avec moi…

— Mais ? Rétorqua la vieille dame, le sourire en coin.

— Mais l’ennui c’est que je ne sais absolument pas de qui il pourrait s’agir. Pourtant ma petite sœur est formelle, elle me dit que les animaux lui ont parlé et qu’apparemment Ernest serait notre oncle et Pantoufle son fils. Mais s’il s’agit bien de notre oncle, je suis absolument sûre et certaine qu’il n’a jamais eu d’enfant. Il a disparu il y a fort longtemps en mer alors qu’il était encore jeune. Son totem était un cheval, mais c’est un totem très répandu. Et maman ma toujours dit qu’elle était fille unique, orpheline en plus, élevée par son oncle et sa tante à Varden, que je n’ai jamais connue, je doute qu’il s’agisse d’eux.

Elle se mordit les lèvres, prise dans ses réflexions :

— Je ne sais pas si Adèle me dit ça parce qu’elle a énormément d’imagination ou si c’est juste pour se rassurer du fait que nous ayons encore des membres de notre famille auprès de nous sur qui compter.

Le visage de la dame devient grave. Elle s’arrêta de jouer avec l’écureuil et joignit ses mains devant elle.

— Pourquoi doutez-vous des paroles de votre sœur ? Demanda-t-elle d’un ton solennel. Ne la croyez-vous pas sincère lorsqu’elle vous les raconte ?

Ambre fut stupéfaite par ses propos et se retrouva fort hébétée, ne sachant que répondre. Elle jeta un œil en direction d’Anselme qui paraissait tout autant ébahi qu’elle et se contenta de hausser les épaules.

Voyant leur embarras, Ortenga poursuivit :

— Mes enfants, il y a tellement de choses à Norden que vous ne comprenez pas encore et que vous ne comprendrez jamais d’ailleurs, car tout ce qui se déroule nous dépasse.

— Que voulez-vous dire par là ? S’enquit Anselme, qui parvint, enfin, à décrocher un son.

— Norden est une île particulière, aux habitants spéciaux ; pour les noréens j’entends. Nous sommes tous les maillons d’un seul et même ensemble, les descendants directs d’une seule et même entité âgée de bien des siècles et qui, aujourd’hui encore veille sur nous. La force des noréens ne réside pas seulement dans leur capacité à pouvoir se transformer. Non, notre force est dans l’union, le Lien qui nous unit tous ; qu’il soit d’ordre fraternel, familial, marital, clanique ou purement amical. C’est pour cela que notre peuple est pacifique de nature. Perdez foi en vos pairs et en vos valeurs et c’est vous qui vous perdrez.

Ambre eut un rire nerveux :

— Pour la grande majorité d’entre nous, vous voulez dire, madame ! Car je doute fort que ma mère puisse être considérée comme une femme douce et aimante au vu des atrocités qu’elle a commises et qui se répercutent encore aujourd’hui sur ma sœur et moi. D’autant que…

Ortenga leva la main pour l’interrompre.

— Jeune fille, je vois bien que vous ressentez une profonde colère envers votre mère, une haine grandissante même. Mais vous est-il déjà arrivé de vous demander ce qui avait bien pu la pousser à en arriver là ? Qu’importe ce qu’elle ait pu commettre… vous êtes-vous ne serait-ce qu’une fois mise à vous questionner sur le pourquoi de ses actes ? Ses motivations, ce qu’elle aurait pu subir ?

Ambre se leva en hâte, la colère commençait à la gagner et à se répandre en elle tel un venin et ses yeux s’embrasèrent :

— Madame, sachez que jamais, jamais je ne pardonnerais à ma mère ce qu’elle nous a fait subir à ma sœur et moi-même ! Ni même à Anselme ou encore à son père ! J’ai beaucoup trop souffert pour cela, il n’y a rien d’excusable dans son action, tout aussi désespérée soit-elle ! Elle aurait mieux fait de se donner la mort plutôt que de prendre la vie d’un autre ! Notre vie aurait été tellement plus simple !

Une grimace se dessina sur le visage d’Ortenga.

— Calmez-vous jeune fille, s’il vous plaît. Ne vous laissez pas emporter par la colère. Il n’y a rien de bon à se laisser submerger ainsi par des émotions aussi néfastes.

— Vos paroles sont sages, madame, à vous entendre j’ai l’impression de côtoyer une Shaman, railla-t-elle. Je n’ai jamais pu parler avec celle de Meriden, mais c’est l’idée que je me fais de ces êtres supérieurs.

— Ils ne vous sont pas supérieurs, jeune fille, juste à peine plus sages que les autres et surtout beaucoup plus à l’écoute du monde qui les entoure !

Devant l’air calme et détaché de la vieille dame, Ambre parvint à regagner son sang-froid et se rassit.

— Vous avez connu celle de Meriden ? Demanda Anselme avec intérêt.

— En effet, je l’ai côtoyé toute ma vie avant qu’elle ne disparaisse il y a six ans de cela.

— Comment était-elle madame ? S’enquit Ambre, piquée au vif. Était-elle aussi sage que tout le monde semblait le dire ? Et pourquoi a-t-elle disparu ?

Il y eut un long silence, puis Ortenga se racla la gorge. Ambre remarqua ce qui paraissait être une larme, glissant avec lenteur sur sa joue.

— Disons que la pauvre femme en avait eu assez de son existence. C’était une femme torturée que la vie avait mise à rude épreuve de bien des façons. Elle ne supportait plus ce qu’elle était devenue et a décidé de renier son existence et son titre de Shaman. C’est vous dire que même les plus sages d’entre nous peuvent baisser les bras et perdre pied.

— Que lui est-il arrivé ?

— Medreva ne supportait plus le poids de ses actions qui allait à l’encontre de ses convictions personnelles. Elle ne parvenait plus à assumer son rôle de Shaman et les obligations qui allaient avec. Elle en parla à Alfadir qui lui ôta son rôle et lui interdit définitivement l’accès au territoire noréen. Terriblement déçu de son choix et de l’avoir abandonné.

— Vous avez déjà rencontré Alfadir ? À quoi ressemble-t-il ? S’enquit Anselme, les yeux brillants.

— Ça mes enfants, je ne vous le dirais pas. Vous aurez l’opportunité de le rencontrer plus tard, au cours de votre vie, soyez-en certains. Alfadir veille sur Norden et même si ses actions sont toujours très loin d’être comprises et souvent plus que discutables, il n’en reste pas moins le plus farouche et fervent défenseur de l’île.

— Dans ce cas… murmura Ambre, songeuse, pourquoi ne s’inquiète-t-il pas des enfants noréens enlevés sur notre territoire ? Ne comptons-nous plus pour lui désormais, nous, les aranoréens ?

Un long silence s’installa où seul le crépitement des flammes présentes dans le foyer se faisait entendre.

***

Le soir venu, les deux amants étaient troublés par ces révélations. Ils étaient rentrés au cottage, en silence, sans qu’aucun d’eux ne puisse parler.

Dès qu’ils furent chez elle, Ambre se lava, se changea puis s’allongea sur le lit, vêtue d’une fine robe de chambre en dentelle et caressait la douce chevelure noire de jais de son amant qui se tenait à ses côtés.

La pièce dégageait une chaleur agréable. La jeune femme avait allumé un feu dans la cheminée du salon, laissant propager une odeur de bois calciné dans tout le cottage.

Anselme était étendu de tout son long dans le lit, la tête posée sur le bas-ventre de sa tendre rouquine et laissait parcourir ses mains le long de son corps. Puis il tritura du bout des doigts son propre médaillon en forme de corbeau épinglé à son vêtement.

— Dis-moi, ma chère. Crois-tu que nous serions plus heureux si nous décidions de nous transformer ? Après tout, nous n’aurions plus aucun compte à rendre à personne et pourrons ainsi vivre librement sur Norden. D’autant que ni toi ni moi ne possédons d’animal menaçant ou qui puisse être chassé par les Nordiens.

Ambre baissa la tête et posa son regard dans le sien :

— Tu parles sérieusement ? Ma foi, je dois t’avouer que cette idée m’a très souvent traversée l’esprit, surtout ces derniers mois. D’autant qu’il me reste moins d’un an avant que je ne puisse pouvoir me métamorphoser.

Elle continuait à effleurer du dos de sa main le visage du jeune homme.

Celui-ci la lui prit et l’embrassa.

— Dans ce cas, serais-tu prête à partager cette expérience avec moi, une fois le moment venu ? Nous pourrons ainsi partager le restant de notre vie libre comme l’air ! Comme l’ont fait beaucoup de nos ancêtres. Alfadir nous a accordé ce don si riche et si précieux. Il serait dommage de ne pas pouvoir l’utiliser alors que nous ne sommes voués qu’à une existence misérable et bridée en tant qu’humains. Nous pourrons être ensemble à jamais : toi en tant que chatte et moi en tant que corbeau. Je ne sais pas si tous nos souvenirs seront effacés, mais j’ai bon espoir que ce ne sera pas le cas. J’ai déjà croisé ma mère sous la forme de louve et elle ne m’a jamais attaqué.

— Ce serait avec grand plaisir Anselme, murmura-t-elle. L’ennui est que je ne peux pas !

— Pourquoi donc ?

— Je ne peux pas me permettre d’abandonner Adèle ! De la laisser seule ici pendant que je vivrais égoïstement ma vie. Je serai incapable de vivre en portant un tel fardeau. Elle a déjà tant souffert de la disparition de nos parents. Toi et moi sommes la seule famille qu’il lui reste. Ce serait terriblement injuste et cruel de lui faire ça !

Anselme se redressa et posa sa main contre sa joue.

— Ambre, tu as déjà bien assez fait pour elle. De toute ta vie tu n’as jamais vécu pleinement pour toi. Tu as toujours dû t’occuper des autres et comme tu as pu le remarquer, cela ne t’a jamais apporté que du malheur et des tourments. Je sais que c’est une décision extrêmement difficile et qui mérite beaucoup de réflexion, mais tu as encore du temps avant de te décider. Je te demande juste d’y réfléchir. Certes, Adèle n’aura pas encore tout à fait huit ans, mais tu ne pourras pas la laisser vivre toute ta vie accrochée à toi ! Il y aura bien un moment où elle prendra son envol et décidera elle-même de son destin.

Ambre demeurait muette et écoutait ces paroles, le regard perdu dans le vide.

— Et puis, sache que si jamais tu veux encore patienter plusieurs années afin d’être sûre qu’elle puisse encaisser cette décision, je ne m’en formaliserais pas. Je sais être patient quand le jeu en vaut la chandelle et je t’ai déjà tellement attendu dans ma vie que je peux encore patienter quelques années de plus. Surtout si c’est pour passer le reste de mon existence avec la femme que j’aime !

Un léger sourire s’esquissa sur les lèvres de la jeune femme. Anselme l’embrassa puis se leva ; il commençait à se faire tard et il devait regagner le manoir avant que son absence ne devienne douteuse. Il se rhabilla et prit la direction de la sortie.

Il passa le pas de la porte accompagné de sa dulcinée, restée en simple nuisette. Ambre grelottait de froid. L’air était glacial, mordant, mais elle tenait plus que tout à lui dire au revoir.

Le jeune homme s’approcha d’elle et lui donna un dernier baiser. Puis il monta en selle et partit à galop regagner sa demeure sous l’œil attentif de quelqu’un qui les observait au loin, tapis dans la brume, sur son imposant destrier, les poings serrés et la mâchoire crispée.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :