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NORDEN – Chapitre 43

Chapitre 43 – Les deux monstres

Ambre venait de rentrer chez elle après une intense journée de travail, le froid et l’humidité ambiante avaient rendu les habitants affamés et fatigués. Tous cherchaient du réconfort et un peu de chaleur.

Pour l’occasion, Beyrus avait concocté un immense chaudron de bœuf bourguignon et avait ainsi permis à plusieurs clients de venir se reposer et se rassasier chez lui. Ambre avait donc passé sa journée à mettre le couvert, débarrasser et faire la vaisselle, sans discontinuer.

En rentrant chez elle, lasse et épuisée, elle manquait de s’écrouler de fatigue. Elle n’avait pas eu le temps de se nourrir. Elle craqua une allumette et déversa le contenu du bocal que lui avait donné Beyrus dans une casserole qu’elle mit à cuire à feu doux, une odeur réconfortante imprégna le cottage.

Pour passer le temps, elle s’alluma une cigarette et alla se préparer et s’habiller plus confortablement. Anselme devait venir lui rendre visite ce soir-là.

Elle alla dans sa chambre, troqua ses vêtements sentant la sueur et la nourriture contre une chemise de nuit en lin blanc, légère, que venait de lui offrir son bien-aimé quelques jours plus tôt. Elle tira le tiroir de sa table de chevet et en sortit l’anneau qu’elle mit à son annulaire et embrassa celui-ci avec passion.

Cet objet était devenu aussi important à ses yeux que son propre médaillon. Il était le symbole d’avenir et d’espoir.

Elle retourna à table et commença à manger. Il n’était pas loin de vingt et une heures et le jeune homme n’allait pas tarder à arriver.

Un bruit de sabots résonna, la jeune femme se leva en hâte et alla ouvrir. Contre toute attente, son sourire s’effaça et le sentiment d’allégresse qu’elle avait en elle disparut instantanément, laissant place à un profond malaise.

En effet, elle fut plus que stupéfaite et horrifiée par l’homme qui se tenait derrière la porte. Il s’agissait du Baron von Tassle. Celui-ci se tenait droit devant elle, la contemplant de toute sa hauteur et affichant un regard mauvais et menaçant. Ses poings étaient plaqués de chaque côté de la porte afin de lui barrer la route pour qu’elle ne puisse s’échapper.

L’homme paraissait furieux et Ambre fut prise d’un violent frisson qui la submergea de tout son être. Il plissa les yeux et grimaça en apercevant l’anneau qui trônait fièrement sur son annulaire.

— Bonsoir mademoiselle Ambre ! fit-il d’une voix grave et tranchante. Puis-je entrer ? J’ai une petite conversation à entretenir avec vous.

Sans qu’il n’attende de réponse, l’homme s’installa à une chaise et d’un geste vif de la main, l’invita à s’asseoir en face de lui. Ambre, qui ne parvenait ni à parler ni à le regarder dans les yeux, referma la porte et s’exécuta lentement.

Une fois qu’elle fut assise, le Baron prit une profonde inspiration et s’apprêta à parler. Elle redoutait ses mots et faisait tout pour se maîtriser. Elle voulait montrer le moins de signes de faiblesse que possibles, lasse de courber l’échine devant cet être si méprisant. Elle ne voulait pas se laisser dominer par cet homme qui ne désirait qu’une chose ; la rendre malheureuse et la détruire pour un crime qu’elle n’avait pas commis.

— Mademoiselle, commença-t-il avec mépris. Je pense que vous savez tout à fait pourquoi je suis ici ?

— Hélas, monsieur… je crois bien que non ! Fit-elle avec dédain, une lueur de défi dans le regard.

— Ne jouez donc pas avec moi à ce jeu-là, jeune impertinente ! Dit-il en haussant la voix. Ne faites pas l’innocente et n’essayez surtout pas de me mentir, car je sais tout et je vois tout ! Et je suis sûr que vous ne voulez pas me voir plus énervé que je ne le suis déjà.

Il la scruta d’un air mauvais, son visage transformé par la colère, un affreux rictus au coin de sa bouche. Il la toisa comme le ferait un aigle affamé envers un lièvre fort appétissant.

— Je vous ai vu avant-hier en compagnie de mon fils. Croyez-vous donc pouvoir me tromper tous les deux ? Échapper à ma vigilance sans que je ne m’en rende compte ? Pensez-vous que ma personne soit autant crédule et simplette ?

Il martelait ces mots avec force sans hausser la voix, rendant son discours nettement plus intimidant.

— Comment n’aurais-je donc pas pu remarquer le comportement si étrange et incongru de ce pauvre Anselme ! Je suppose qu’il pensait pouvoir me tromper en me disant qu’il allait rendre visite à sa petite sœur. Nouer des liens d’amitié avec elle qu’il me disait. Pourtant, j’y ai cru au tout début, ne pensant absolument pas qu’il puisse me faire l’affront de me mentir. C’est à croire qu’il a gagné en assurance et perdu en couardise, ce gamin ! Que ne fus-je pas stupéfait lorsqu’en rentrant du tribunal l’autre jour, je remarquais la petite Adèle jouer en compagnie de son ami noréen, sans qu’Anselme ne soit présent avec eux. Alors qu’il m’avait justement prévenu le matin même qu’il passerait l’entièreté de sa journée en sa compagnie ! Et comme par hasard, il n’était pas non plus au manoir lorsque je suis rentré ! J’ai appris par Pieter qu’il avait scellé Balthazar et était parti en début d’après-midi dans un accoutrement des plus séduisants. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre la supercherie.

Ambre déglutit péniblement, son amant s’était trahi tout seul et avait perdu à son propre jeu.

— C’est alors qu’un soir, je l’ai suivi. Et quelle ne fut pas ma surprise de le voir prendre la direction de la campagne pour se rendre à votre logis. J’ai alors patienté dans la brume jusqu’à ce qu’il reparte et je vous ai alors vu vous embrasser passionnément telles deux sangsues assoiffées de sang. Mon sang n’a fait qu’un tour en vous voyant ainsi. J’ai horreur que l’on me désobéisse, je l’avoue… mais que l’on me mente sciemment en me regardant droit dans les yeux est un crime que je juge impardonnable !

— Que lui avez-vous fait ? S’exclama-t-elle en se redressant.

La jeune femme avait les mains fermement appuyées contre la table. Elle fulminait. L’homme eut un rire nerveux.

— Enfin vous montrez votre vrai visage ! Railla-t-il. C’est fascinant de voir ô combien la folie de votre mère a déteint sur vous. Vous pensez échapper à votre destin, mais vous êtes tout autant pourries et rongées l’une que l’autre, c’est pathétique !

Il se redressa sur le dos de sa chaise et croisa les bras.

— La folie est quelque chose d’héréditaire et j’ai toujours su en vous voyant que vous représentiez un danger potentiel sans que je ne sache vraiment pourquoi. Je me suis demandé quel mal pouvait donc posséder une jeune fille si douce et serviable et qui avait pris grand soin de mon garçon alors qu’il était en très vilaine posture. Pourtant voilà que j’en ai la preuve à présent ! Car sous vos airs de petite oie blanche vous êtes en réalité une fieffée prédatrice !

Ambre tapa du poing sur la table et montra les dents.

— Ne dites pas n’importe quoi, monsieur ! Cracha-t-elle. Si cette situation est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est uniquement par votre faute ! Vous avez toujours tout fait pour me rabaisser ou vous mettre en travers de mon chemin ! Alors que j’étais et que je suis toujours innocente ! Vous avez osé me tester, savoir où seraient mes limites comme vous l’avez fait avec Anselme ! Vous voulez me briser au point de m’empêcher de voir l’homme que j’aime et de nous rendre malheureux tous les deux alors qu’il est tout à fait libre de pouvoir me côtoyer ! Il n’est pas votre chose, un objet dont vous pouvez disposer à votre guise, monsieur ! Vous êtes un monstre et votre réputation de pervers et de manipulateur impitoyable est bien fondée. Je m’en rends bien compte à présent ! J’ai pourtant voulu croire qu’Anselme vous appréciait et vous considérait comme un père, mais il faut croire qu’il n’en est rien !

Elle martelait ses mots, menaçante, les dents fièrement visibles et, tel un aspic, crachait son venin qui l’empoisonnait depuis fort longtemps. Ses yeux de chatte sauvage s’embrasèrent, elle défiait de front l’homme qui se tenait devant elle, ce grand prédateur nettement plus imposant qu’elle.

— Mais en fait vous n’êtes rien qu’un tyran, cracha-t-elle, un tyran machiavélique uniquement obsédé par son pouvoir et par sa propre personne et écrasant sans pitié tous ceux qui gravitent autour de lui. Vous êtes assoiffé de pouvoir et vous en devenez terriblement ridicule !

Le Baron, piqué dans son égo, grogna et montra les dents. Il se leva en hâte et envoya valser sa chaise sur le sol. Il s’approcha d’elle et d’un geste rapide de la main, la gifla avec violence. Ambre fut alors choquée et à moitié sonnée par ce coup si brutal et inattendu.

Prise d’un accès de rage, elle hurla et se jeta sur lui afin de le mordre à sang. Mais le Baron fut plus rapide qu’elle et réussit par son élan à l’attraper à la gorge.

Il la plaqua alors violemment contre le mur, lui serra fortement la nuque d’une main et lui bloqua les poignets de l’autre. Celle-ci tentait de se débattre, crachant et feulant contre lui.

— Comment osez-vous me parler de la sorte, sale vipère ! rugit-il. Jamais personne n’avait encore eu le culot de me parler ainsi ! Croyez-vous que sous prétexte que vous êtes une femme, encore une enfant, je me dédouanerais de vous rosser ? Vous êtes bien naïve !

Ambre se débattait avec fureur, elle hurlait et son corps s’agitait telle une anguille hors de l’eau. Elle suffoquait.

— C’est à cause de votre chère mère, si je suis devenu ainsi ! Il y a sept ans, j’étais un homme respecté et promis à un brillant avenir. J’étais adulé par les femmes, je les avais toutes à mes pieds. Je devais être promu au sein de cette Élite véreuse et jouir ainsi d’une plus grande notoriété politique afin de les faire plier à mon tour. Tout ceci me fut arraché, et tout cela à cause de ce foutu incident ! Quelle ne fut pas ma surprise lorsque ce fichu Duc m’ordonna d’épouser cette noréenne et de veiller sur son enfant sans que je ne puisse objecter quoi que ce soit et me faisant perdre ainsi tout charme et toute crédibilité au sein de la noblesse. Jamais je ne pardonnerai un tel affront porté à mon égard, être humilié de la sorte m’est tout simplement insupportable ! J’ai donc ordonné la mort de cette femme sans le moindre scrupule. Elle n’a eu que ce qu’elle méritait et je tiens également à faire subir les conséquences de cet acte odieux à sa progéniture. Par chance pour Adèle, il se trouve qu’elle est la demi-sœur de mon fils. Il est alors bien évident que je ne toucherai jamais à un seul de ses cheveux et que, bien au contraire, je la sortirai de cette malédiction et de la vie misérable qu’elle vit auprès de vous !

Il serra encore plus son emprise, Ambre sentait le goût ferreux du sang monter dans sa trachée.

— Alors que vous… murmura-t-il entre ses dents.

Grisé par l’ivresse de la rage et par ce corps presque dénudé, il réussit, non sans mal, à lui paralyser les jambes en les plaquant fortement contre le mur avec les siennes. Sa force était décuplée et Ambre, maintenue immobile, incapable d’effectuer le moindre mouvement, gigotait vainement afin de se libérer de son emprise.

L’homme lâcha la main qui lui tenait les poignets ; elle en profita pour tenter de dégager sa nuque, plantant farouchement ses ongles dans la chair de la main de son redoutable prédateur, lacérant et tranchant sa peau avec force.

Enfin il engouffra, d’un geste fougueux, sa main sous sa robe légère et parcourut sa cuisse. Il glissa ses doigts contre sa peau duveteuse puis vint les enfoncer avec vigueur dans la chair tendre de sa fesse, l’agrippant ainsi fermement. Les poils de la jeune femme se hérissèrent à son passage et il prit un malin plaisir à effectuer ce geste qu’il avait si longtemps abandonné.

Enivré par les ardeurs de sa proie, qui se débattait à violents coups de reins, et par la vue de ce corps féminin si jeune et vulnérable. Il sentit poindre en lui un immense désir malsain qu’il avait longuement refoulé. Il approcha alors son visage du sien et s’apprêta à l’embrasser contre son gré.

Ambre, suffocante, le regarda avec fureur, grogna et montra les crocs. Puis, voyant qu’il était impossible pour elle de rivaliser avec son effroyable assaillant et se sentant peu à peu vaciller elle lâcha prise. Son esprit fut foudroyé par des images fulgurantes : un ciel noir, des champs de maïs, un cottage éclairé… un homme à terre… une tache rouge… un monstre…

À quoi bon lutter ? Je suis perdue de toute façon…

Elle dégagea ses mains de son bras et dans un acte de résignation total et désespéré, cessa de bouger instantanément, étant à présent totalement à sa merci. Le Baron, surpris par ce geste de soumission soudain, arrêta son élan.

Un très long silence régnait à présent, Ambre tentait de récupérer son souffle, sa respiration était sifflante et l’air pénétrait difficilement dans ses poumons. Elle était toujours maintenue à la gorge, captive. Cependant elle sentait l’étreinte de son agresseur se défaire progressivement.

L’homme, quant à lui, réalisa avec horreur ce qu’il était en train de faire. En effet, possédé par la rage qui le submergeait, il avait totalement perdu le contrôle de ses mouvements et de sa pensée. Il avait alors laissé sa propre bestialité prendre le dessus sur son comportement, au point de commettre un acte odieux et irréparable.

Un intense sentiment de honte le gagna et il se rendit compte de ses propres pulsions. Il était lui aussi rongé par un mal dont il était emprisonné depuis fort longtemps et que la rancune et la fureur de ses derniers instants venaient de laisser éclater au grand jour.

Tous deux se dévisagèrent longuement ; leurs visages déformés par la haine et leurs instincts de prédateurs, telles deux bêtes sauvages indomptables.

Il lâcha soudainement la gorge de la jeune femme et frotta ses mains ensanglantées avec vigueur. Il recula, la regarda avec mépris puis partit.

Ambre s’écroula au sol, prise d’une violente quinte de toux. Elle se tint la gorge d’une main et utilisa l’autre pour se maintenir assise, ses jambes étaient tremblantes et ses membres engourdis. Elle parvint après de gros efforts à se lever et marcha péniblement jusqu’à sa porte. Elle la referma et s’écroula à nouveau au sol, le dos appuyé contre celle-ci. Ses pensées se mélangeaient, ses yeux s’embuèrent et elle sombra dans les ténèbres.

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