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NORDEN – Chapitre 44

Chapitre 44 – Réflexion

Ambre ouvrit timidement un œil. Elle était affalée sur le sol glacé de sa cuisine, les membres complètement engourdis, et sa gorge lui faisant atrocement mal. Elle pouvait encore sentir l’étreinte du Baron ; pourtant, ce n’était pas son visage qu’elle voyait devant elle, mais celui d’un monstre ; un homme effrayant à tête de lion et aux grands yeux noirs.

Elle n’osa pas bouger et se remémora les évènements qui venaient de se dérouler. Elle ne comprenait pas bien pourquoi elle avait lâché prise ainsi plutôt que de se défendre jusqu’à son dernier souffle.

Que m’est-il arrivé ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas pu lutter contre lui ? Suis-je arrivée au bout de mes forces ?

Elle déglutit avec difficulté et essaya de se mouvoir. Une idée lui traversa l’esprit et elle voulait la mettre à exécution au plus vite. Elle parvint à se lever et, chancelante, tenta de regagner sa chambre. Mais à peine eut-elle fait quelques pas que quelqu’un toqua à la porte. Désemparée, elle ne bougea pas de suite, pensant avoir eu une hallucination. Pourtant, la personne toqua à nouveau beaucoup plus fort.

Serait-ce Anselme ? Songea-t-elle avec une lueur d’espoir

Elle s’avança timidement puis entendit la personne crier.

— Ambre, c’est moi. Je t’en prie ouvre-moi, s’il te plaît !

À sa grande surprise, la jeune femme reconnut la voix de Meredith. Ambre jeta un rapide coup d’œil à son horloge et remarqua qu’il était extrêmement tard. Elle sut alors qu’il devait y avoir un problème, elle n’était jamais venue chez elle à une heure aussi avancée.

Elle ouvrit et aperçut son amie sur le pas-de-porte. Elle s’écarta et la laissa entrer. Meredith s’engouffra à l’intérieur. Elle avait une mine épouvantable ; ses yeux étaient rougis et ses traits complètement tirés. La jeune femme lui proposa de s’asseoir, mais celle-ci s’avança vers elle, s’écroula dans ses bras et fondit en larmes.

— Ô mon p’tit chat ! C’est effroyable, impensable ! Lança-t-elle d’une voix étranglée. Quelque chose de monstrueux vient de se produire !

— Qu’y a-t-il ? Demanda-t-elle, mollement.

Sans défaire son étreinte, Meredith, sanglotante, poursuivit :

— C’est Charles, il a disparu ! Personne ne sait où il est. Pas même papa ! La dernière personne à l’avoir vu m’a dit qu’il était allé dans la forêt il y a trois jours afin de faire des recherches sur ce loup. Mais il n’est jamais rentré. Je l’ai pourtant cherché partout. J’ai fouillé le centre du territoire de fond en comble et ai questionné les paysans, mais personne ne savait où il était et la plupart ne le connaissaient même pas !

Elle hoqueta et resserra son emprise.

— J’ai alors demandé à papa d’organiser une battue pour le retrouver, mais il m’a répondu avoir d’autres choses à faire, des choses beaucoup plus urgentes que de retrouver mon fiancé ! Il m’a de surcroît interdit de sortir d’Iriden, jugeant la situation trop dangereuse pour une femme vulnérable comme moi. Il n’a même pas daigné faire un avis de recherches ou même s’enquérir auprès des gens.

Elle renifla et ajouta d’une voix étranglée :

— Si tu savais comme je le hais à présent. Je sais qu’il veut me protéger et que, entre Charles et moi, ça n’allait plus très fort ces derniers temps, mais il compte encore énormément pour moi !

Meredith desserra son étreinte et, horrifiée, remarqua l’état effroyable de son amie. Son visage changea et un rictus s’afficha sous l’effet de la stupeur.

— Ambre, mais que t’est-il arrivé ! Scanda-t-elle avec effroi. Tu as vu ton état ! Qui a bien pu te faire ça ?

Meredith fut prise de tremblements en la voyant ainsi, elle avait la bouche grande ouverte et scrutait son amie à la fois peinée et furieuse. Elle passa sa main au niveau de son cou, violet, portant encore la marque des doigts du Baron.

Ambre alla s’installer sur son lit, elle ne pouvait plus rester debout et avait besoin de se reposer, Meredith la suivit et resta auprès d’elle.

Une fois qu’elle fut suffisamment reposée, Ambre lui raconta en détail ce qu’il venait de se produire et Meredith l’écoutait avec attention. Cette histoire, aussi horrible que captivante lui avait permis d’oublier, l’espace d’un instant, la disparition de l’homme qu’elle aimait.

Dès qu’elle eut terminé son discours, elles demeurèrent muettes, essayant d’analyser la situation et d’assimiler les évènements qui venaient de se dérouler.

— Cet homme est un monstre ! Pesta la jeune duchesse, je me ferai une joie de demander à papa de l’arrêter ! Comme ils se détestent, il ne sera pas trop compliqué pour lui de trouver un motif d’arrestation. J’y veillerai sache-le !

— C’est très gentil à toi… commença Ambre, mais…

— Mais quoi ? Il n’y a rien à objecter, ce qu’il t’a fait est impardonnable et hautement condamnable, ça je peux te l’assurer !

— Je préfère que tu ne parles de ça à personne, s’il te plaît. Murmura Ambre, la tête basse et l’œil vague.

— Quoi ? Tu es sérieuse ? Cria Meredith, outrée.

— Oui… dit-elle tout bas, je ne veux pas que la notoriété du Baron soit entachée, du moins pas maintenant…

— Mais pourquoi donc ? Tu veux que ce monstre règne encore sur l’île et te tourmente jusqu’à la fin de ta vie ? Mais ça ne va pas ! Il faut le condamner, voyons !

— Tu ne comprends pas, le Baron est la seule personne à avoir les ressources nécessaires pour pouvoir assurer l’éducation et l’avenir de ma petite Mouette ! J’en suis incapable ! De plus, je n’imagine même pas ce qui pourrait arriver à Anselme si jamais son père adoptif venait à se faire destituer et arrêter ! Je suis sûre que lui aussi risquerait d’être écroué pour un quelconque motif et je ne pourrais me permettre cela ! Mon cœur ne le supporterait pas !

La duchesse voulut répondre, mais elle se ravisa. Les deux jeunes femmes restèrent alors un long moment sur le lit, dans un silence des plus total.

— D’autant que… balbutia Ambre après un hoquet.

— D’autant que, quoi ? Renchérit Meredith qui trouvait ce silence un peu trop long et angoissant à son goût.

— D’autant que je ne suis plus très sûre de vouloir continuer cette mascarade… je ne supporte plus ce qui se passe depuis maintenant plusieurs mois… Je n’arrive plus à me regarder en face. Je déteste ce que je suis et je redoute plus que tout ce que je pourrai devenir ! Et…

Meredith se leva en hâte et vint plaquer son amie contre le matelas. Elle posa ses mains sur chacune de ses épaules s’appuyant de tout son poids. Son visage d’ordinaire si doux dégageait une fureur inégalable.

— Je t’interdis… commença-t-elle, le ton menaçant. Je t’interdis formellement de dire ça ! Tu m’entends ? Tu n’as pas le droit de te résigner ainsi ! Tu mérites autant de vivre que n’importe qui ici ! Pense un peu à Adèle ! Comment va-t-elle réagir si jamais elle apprend que tu ne veux plus te battre pour elle. Que tu veux l’abandonner, toi aussi, parce que tu es trop lâche pour affronter tes problèmes ! Ne sois pas comme ton Anselme, bon sang ! Tu crois d’ailleurs que tu es seule et que personne ne t’aime ou ne tient à toi, mais c’est faux, Ambre ! C’est faux et archi faux, tu m’entends ?

Meredith pleurait de nouveau, ses larmes gouttaient le long de son visage et venaient se déposer sur la poitrine de son amie juste au-dessous d’elle.

— Je tiens à toi Ambre ! Tu es la sœur que je n’ai jamais eue ! Dès l’instant où je t’ai rencontrée, j’ai su que nous étions faites pour nous entendre ! Et jusque-là je n’ai jamais été déçue ! Mais par pitié, je t’en supplie ne fais pas cette erreur… Ce serait cruel et impensable ! De plus, cela voudrait dire que tu aurais laissé le Baron gagner la partie ! Tu es une battante, tu es la femme la plus vaillante que je connaisse ! Alors par pitié, fais ce que tu sais faire de mieux et bats-toi ! Bats-toi jusqu’à ton dernier souffle et ne laisse personne te rabaisser ou te dominer ! Si comme l’a dit cet homme, tu as hérité de la folie de ta mère alors, sers-t’en pour te battre et te sortir de cette situation et ne commets pas les mêmes erreurs qu’elle ! Surtout, prends-toi en main et ne subis pas !

Les mots de Meredith eurent l’effet d’un cataplasme et Ambre sentit une lueur de désir de vivre monter en elle.

Au bout d’un moment, dès qu’elle fut certaine que son amie récupéra un peu d’entrain, Meredith lâcha prise et se posa à côté d’elle. Elles étaient allongées, face à face, main dans la main, sous le doux halo pâle de la lune qui tentait de percer la brume de ces faibles rayons, plongeant la chambre sous un délicat camaïeu de bleu.

L’atmosphère commençait à redevenir calme et paisible. Ambre se massait le cou avec de l’huile de millepertuis, la même qu’elle avait utilisée pour panser les blessures de son amant, quelques mois plus tôt.

Pendant qu’elle se soignait, elle se remémorait la scène qu’elle venait de subir, envahie par un profond sentiment de haine et de fureur.

Comment ai-je pu me laisser aller de la sorte ? Je suis bien pitoyable… je suis une bête enragée qu’il faut abattre et ce type-là ne vaut pas mieux ! Par Alfadir que je hais cet homme ! Si jamais je le recroise je le tue de mes mains ! Et je vais le défier… ô oui le défier ! Je vais déverser sur lui toute ma colère et toute ma rage !

Tandis qu’elle fulminait intérieurement, Meredith contemplait sa bague avec intérêt.

— C’est vraiment un bel anneau, à la fois sobre et élégant, murmura-t-elle en toute innocence.

La jeune femme, entendant sa remarque bienveillante fut aussitôt sortie de sa rêverie, confuse de se laisser emporter par de tels sentiments mauvais.

Ne te laisse pas dominer ma grande ! Ne sois pas comme ta mère… calme toi ! Ma parole, Enguerrand dit vrai, je suis littéralement névrosée.

Meredith la regarda dans les yeux avec douceur :

— Pourrais-tu me montrer ton médaillon, s’il te plaît ?

Ambre, désarmée par sa gentillesse, ne chercha pas à comprendre. Elle se retourna, prit délicatement le bijou posé sur sa table de chevet et le lui tendit. Meredith scruta le petit cylindre en cuivre sur lequel était gravée la silhouette d’un chat de profil, une patte avant tendue. Elle caressa du bout des doigts les aspérités de la gravure.

— Tu en as de la chance… finit-elle par dire. Dire que moi je n’ai jamais été bénie par la Shaman. Mère s’est toujours opposée à l’idée de nous inculquer les valeurs noréennes. Alors que père n’a jamais émis la moindre objection à ce que l’on apprenne les us et coutumes de notre peuple natif, bien au contraire. Nous sommes autant noréennes qu’aranéennes et il trouvait cela normal de pouvoir conserver nos deux nationalités. Mais maman, pourtant pure noréenne, a voulu faire un trait sur ses origines. Je trouve ça tellement dommage, car finalement je ne connais presque rien de ce peuple avec lequel je partage la moitié de mon sang. J’ai l’impression qu’il me manque une partie de mon identité. Et dire que Blanche s’en moque. Je trouve cela terriblement triste.

Elle soupira puis regarda son amie.

— Je me demande bien si, tout comme toi, j’ai la capacité de pouvoir me transformer moi aussi. Je ne connais pas d’hybrides aranoréens à part ma sœur et moi-même. Et je n’ai pas envie de me transformer de peur de ne jamais pouvoir récupérer mon apparence normale.

— Je n’en connais pas non plus ! Répondit Ambre, pensive. Après nous sommes nombreux sur cette île. Anselme m’a raconté que hormis votre caste élitiste encore majoritairement aranéenne, la plupart des aranéens de basse lignée et des noréens se fichent éperdument de quel peuple ils sont issus. Pour eux, il n’y a pas de distinction. Il doit alors exister énormément d’aranoréens. Je doute alors fort que vous soyez les seules à posséder cette double identité !

— Tu as raison mon p’tit chat ! Dit-elle avec un sourire. Je me demande bien quel animal je pourrais bien être. J’aimerais bien être un beau palefroi. Pouvoir passer mes journées à gambader sur Norden sans avoir la peur de me faire chasser et de rentrer à l’écurie le soir venu afin de me faire pomponner par mes maîtres.

Ambre eut un rire franc à cette idée. Elle repensait à son petit shetland Ernest et à sa forte probabilité que celui-ci soit lui aussi un noréen. Elle songea alors à l’idée d’imaginer son ami sous cette apparence à la fois ridicule et mignonne.

— Pourquoi te moques-tu ? Demanda-t-elle, espiègle.

— Pour rien, j’aurai imaginé autre chose ! Je ne pensais pas que tu voulais devenir un animal domestique. J’aurais plutôt vu autre chose te concernant !

— Ah oui ? À quel animal penses-tu ?

Ambre la contempla, songeuse. Meredith était à ses yeux une femme incroyable ; autant par sa vivacité que par sa grâce et sa beauté.

— Pour moi tu es très clairement une biche, la reine des forêts. Après, je n’en sais absolument rien, mais tu en possèdes tous les attributs !

— Hum… une biche ! Cela me plaît bien, effectivement !

Les deux femmes continuèrent à parler ainsi pendant plusieurs heures, laissant la nuit défiler sans que ni l’une ni l’autre ne fussent gagnées par la fatigue.

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