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NORDEN – Chapitre 45

Chapitre 45 – L’enlèvement

Quelques jours venaient de s’écouler depuis l’irruption du Baron au cottage. Ambre avait réussi grâce aux propos encourageants de Meredith à aller de l’avant.

Elle n’avait pas revu Anselme. Elle était beaucoup trop furieuse contre le Baron qu’elle ne commit pas l’affront de venir en sa demeure. Elle ne pourrait pas résister à l’idée de l’étriper si jamais elle avait le malheur de le croiser sur place.

Pourtant elle s’inquiétait énormément pour son cher et tendre, ne sachant pas du tout quelles horribles choses son tyran de père lui avait fait subir pour avoir osé lui mentir et défier son autorité.

Ambre avait cependant eu la joie de revoir Adèle l’espace d’une journée pour célébrer son anniversaire. La petite était tellement heureuse de revoir son aînée, rien que toutes deux, qu’elles avaient passé la journée à réaliser tous ses souhaits.

Elles étaient allées à la plage afin de voir les phoques dans l’espoir de retrouver le joli phoque blanc qu’Adèle prenait toujours pour sa maman. Elle l’appela avec son pipeau, mais par malchance, celui-ci n’était pas présent. Cela n’entacha pas sa bonne humeur et la petite chanta et dansa avec sa grande sœur, profitant d’elle au maximum.

Ambre s’attarda sur elle et remarqua qu’elle avait grandi et que sa carrure s’était quelque peu étoffée et n’était plus la petite fille chétive et maladive qu’elle ne l’était il y avait à peine un an de cela.

Arrivé le soir, Ambre promit à Adèle de la revoir plus souvent et lui proposa de rester auprès d’elle la fin de semaine entière, car, après tout, le Baron ne pouvait rien faire contre cela.

Personne d’autre hormis Meredith n’était au courant de la filiation d’Adèle avec Anselme. L’homme ne pouvait donc pas intervenir sans que cela ne paraisse suspect.

Ambre jubilait à cette idée, bien qu’elle eût un arrière-goût amer en songeant qu’elle se servait de sa petite Mouette comme d’un bouclier. Elle savourait tout de même ce plaisir jouissif de pouvoir ainsi tenir tête à l’un des hommes les plus puissants de l’île. Il était devenu son plus grand ennemi en même temps que sa rage de vivre.

Au travail la jeune femme avait repris son entrain et son sérieux habituel, au grand soulagement de Beyrus. Aidée par Thomas, ils arrivaient à accueillir beaucoup plus de clients et pouvaient s’alterner pendant la journée afin de faire un service continu efficace. Pour les récompenser tous deux, le patron leur avait donné une légère augmentation.

Le chiffre d’affaires était excellent et il voulait partager sa bonne humeur et la crier sur tous les toits. Ce qui fit beaucoup rire les deux jeunes, lorsque celui-ci s’amusa à chanter ou à jouer l’un des très vieux instruments accrochés au mur.

***

Un soir, aux alentours de vingt et une heures, alors qu’Ambre était affairée à servir les derniers clients, Jeanne fit irruption dans la taverne, visiblement essoufflée. Elle affichait un regard inquiet, semblait très agitée et chercha Ambre du regard. Alors que celle-ci débarrassait un plateau, Jeanne se jeta sur elle, manquant de la faire trébucher.

— Ambre ! fit-elle d’une voix à demi étranglée. Par pitié, dis-moi qu’Adèle est avec toi !

Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour à cette annonce. Le regard de la mère était embué et ses expressions trahissaient la peur et l’inquiétude qui la submergeaient.

— Non… fit la jeune femme, le souffle court. Je ne suis pas censée la revoir avant vendredi comme convenu. Elle n’est pas avec Ferdinand ?

— Hélas ! Non ! Répondit la dame. Ferdinand est rentré il y a trois heures de cela. Ils étaient en train de jouer à une partie de cache-cache dans les bois entre copains, ils étaient plus de douze enfants. En ne la trouvant pas, ils se sont tous dit qu’elle devait être rentrée à la maison et ce n’est malheureusement pas le cas !

Un sentiment de panique gagna la jeune femme. Pourtant, ne voulant pas se laisser dominer par l’inquiétude elle décida de se maîtriser et de devenir pragmatique.

Les gens dans la salle écoutaient leur conversation ; tous étaient surpris et atterrés. La taverne fut alors traversée d’un long et profond silence à l’entente de cette annonce et tous avaient en tête l’histoire du loup, qui avait attaqué, peu de jours auparavant.

Elle posa le plateau, prit une profonde inspiration et regarda Jeanne dans les yeux :

— Ne cédons pas à la panique ! Elle est peut-être simplement rentrée au cottage ou peut-être est-elle allée se balader sur la plage. Après tout, elle a toujours eu l’habitude de gambader seule sur l’île et je suis sûre que si jamais elle est perdue, elle n’hésitera pas à demander son chemin à quelqu’un.

Sur ce, elle prit son manteau et sortit en hâte de la taverne, sans prendre la peine de s’excuser auprès de Beyrus pour son abandon de poste.

La nuit était fraîche et humide. Il pleuvait à fines gouttes et la chaussée pavée était glissante. Elle courut, son long manteau rouge ondoyant derrière elle au gré du vent.

Elle traversa l’allée sous la faible lueur des réverbères puis passa le pont de pierre et s’engouffra dans l’obscurité de la campagne. La brume n’était pas encore arrivée, mais le ciel était couvert et ni la lune ni les étoiles ne parvenaient à éclairer le chemin.

Elle courait aussi vite que ses jambes pouvaient lui permettre, sentant son cœur tambouriner avec force dans sa poitrine. En arrivant au pied du vieux phare, elle jeta un œil à la plage située en contrebas. Celle-ci était déserte, pas un phoque ou un oiseau n’était présent.

Elle poursuivit son chemin et vit son cottage se dessiner au loin. Elle accéléra et s’arrêta net ; il s’était produit quelque chose d’anormal. Ambre avança et vit que la porte du cottage était grande ouverte, mais qu’aucune lumière n’était allumée.

Arrivée à hauteur de la porte, elle remarqua que celle-ci était tachée de sang encore frais. Prise d’un haut-le-cœur, elle s’avança timidement jusqu’à l’un des tiroirs de la cuisine et en sortit un long couteau qu’elle brandit fermement devant elle.

Une fois qu’elle fut sûre qu’aucun bruit ne se fit entendre, elle alluma une lanterne et scruta les lieux avec attention. Des objets jonchaient le sol, cassés. Des bouts de verre et des feuilles étaient disséminés un peu partout.

Ambre essaya tant bien que mal de maîtriser sa peur.

Mais que s’est-il passé ici ?

Elle retourna près de la porte d’entrée et remarqua le médaillon en forme d’oiseau, baigné dans une grande flaque de sang encore frais et formant l’empreinte de coussinets. Puis, avec effroi, elle vit la silhouette de son petit Pantoufle, gisant à terre, inconscient.

À sa vue, la jeune femme sentit monter en elle un immense sentiment de tristesse. Elle s’abaissa à ses côtés, prit le petit félin tigré au corps froid et inerte dans ses bras et le serra intensément contre elle. De minces filets de sang s’échappaient de sa gueule et de son crâne minuscule.

Juste à côté de celui-ci, de grosses touffes de longs poils noirs parsemaient le sol.

Alors Ambre, furieuse, comprit : la louve !

Gagnée par la colère et le désarroi, elle alla au robinet, but de grandes gorgées d’eau, s’empara du couteau, prit une grande inspiration et repartit à nouveau.

Grisée par la rage qui montait en elle, Ambre se sentit pousser des ailes et courut dix bons kilomètres aussi rapidement qu’elle put, désirant gagner le manoir von Tassle au plus vite.

Arrivée presque une heure plus tard devant l’entrée, elle remarqua que les grilles étaient fermées. La pluie battait son plein et la jeune femme était trempée jusqu’aux os. Elle hurla à pleins poumons, espérant que quelqu’un viendrait lui ouvrir. Une lumière s’alluma dans la petite bâtisse située juste à côté.

Un homme sortit, encore groggy, et vint à sa rencontre.

— Mademoiselle Ambre ? Fit l’homme, par Alfadir faites-vous donc ici ? Vous avez vu l’heure ? Il est près de minuit, ce n’est pas convenable de venir déranger monsieur le Baron à une heure aussi tardive !

Ambre reconnut le garçon au visage juvénile qui lui avait apporté la missive, il y a de cela plusieurs mois.

— Je vous en prie, par pitié ouvrez-moi ! C’est une urgence ! Il me faut voir Anselme ! J’ai une terrible nouvelle pour lui.

— Mademoiselle, fit-il, je ne suis absolument pas autorisé à vous ouvrir. J’en suis désolé.

— Ayez pitié ! S’il vous plaît ! supplia-t-elle.

Voyant l’insistance de la jeune femme, le garçon hésita. Il avança timidement à hauteur de la grille et lui ouvrit. Ambre dévala le portail, bousculant au passage le garçon, manquant de le faire tomber.

Elle courut à travers la cour, grimpa deux à deux les marches de l’escalier et poussa la porte d’entrée qui s’ouvrit avec fracas. Une fois à l’intérieur, elle se mit à hurler :

— Anselme ! Anselme ! Par pitié, Anselme, où es-tu ?

Le jeune homme émergea de sa chambre et dévala les marches, manquant de tomber à chaque pas.

— Ambre ? Fit-il, à la fois stupéfait et apeuré. Que fais-tu ici ? Tu veux te faire tuer ? Père est là, s’il te voit je ne juge pas cher de ta peau !

Il arriva à sa hauteur. Elle mit ses mains dans les siennes et planta son regard dans le sien :

— Peu m’importe ! Suis-moi, il y a urgence ! Adèle a été enlevée par la louve !

Anselme eut un mouvement de recul, son visage mêlant effrois et incompréhension. Intrigués par le tumulte que provoquait la jeune femme, bon nombre de domestiques accoururent.

Le Baron, qui se trouvait dans son salon privé, arriva en trombe. Lorsqu’il la vit, un sentiment de haine le gagna et il voulut se jeter sur elle ; qu’importe si les domestiques étaient présents.

— Vous ! cria-t-il en montrant les dents, son visage marqué par un effroyable rictus. Comment osez-vous venir ici, en ma demeure !

Il s’avança vers elle, menaçant. Anselme s’interposa.

— Père ! Adèle vient d’être enlevée alors qu’elle se trouvait au cottage. D’après Ambre, mère en serait la fautive !

Une étrange expression traversa le visage du Baron.

— Et tu oses croire les fadaises de cette femme !

Anselme soutint le regard de son père, mais ne répondit rien. Ambre lui prit la main afin de l’emmener avec elle et de retrouver la petite.

Ils descendirent les escaliers extérieurs où plusieurs palefreniers et autres domestiques s’y trouvaient également. Ambre avait tellement hurlé qu’elle avait ainsi réveillé tout le manoir.

Anselme aperçut Pieter et lui ordonna d’aller lui seller Balthazar au plus vite. Le cocher regarda son maître, le Baron, et ne voyant aucune réaction négative de sa part, s’exécuta.

Pendant ce temps, Anselme se tourna vers son amie et la serra fort dans ses bras :

— Je te crois mon Ambre. Ne t’inquiètes pas on va la retrouver. Elle et la louve ne doivent pas être bien loin.

Elle acquiesça, beaucoup trop préoccupée et enragée pour émettre le moindre sanglot. Elle jeta un œil à l’entrée du manoir et vit que le Baron n’était plus là. Pieter revint, tenant les rênes de Balthazar qu’il tendit à son jeune maître. Il appela Japs qui accourut aussitôt à sa rencontre et lui fit sentir le médaillon.

Après un temps, l’animal aboya. Le jeune homme monta sur son destrier et proposa sa main à Ambre pour qu’elle monte à sa suite. Une fois installés, il fouetta l’arrière-train de l’animal qui partit instantanément au galop et quitta le domaine, s’engouffrant dans les allées pavées d’Iriden.

Ils regagnèrent le cottage le plus rapidement possible. Japs reniflait chaque recoin à la recherche d’une piste, sa truffe cherchant désespérément le moindre effluve. Puis sa queue et ses oreilles se redressèrent. Il aboya avec force et courut en direction des terres. Balthazar galopa à nouveau, suivant de près le canidé. Ils continuèrent leur chemin à travers les champs de blé et les hautes herbes, toujours éclairés par la pâleur inquiétante de la lune d’argent.

La forêt se dessinait devant eux, ils s’y engouffrèrent au pas de course et suivirent le chemin pendant près d’une heure. Ambre devina où ils se rendaient et le lieu tombait sous le sens, Meriden.

Elle se remémora les mots de la vieille Ortenga. Celle-ci lui avait dit que la louve venait souvent la voir ; il n’était donc pas exclu qu’Adèle et même d’autres enfants soient maintenus captifs dans la vieille cité noréenne. D’autant que la vieille dame avait été très mystérieuse quant à la non-intervention d’Alfadir dans cette histoire sordide.

Serait-il à l’origine de tous ces évènements ? Mais pourquoi ?

Les paroles d’Ortenga lui revinrent à l’esprit.

Qu’a-t-elle sous-entendu par : ses actions incomprises et discutables ?

Balthazar galopait à vive allure, faisant claquer ses sabots avec férocité sur le sol recouvert de mousse et de ronces. L’animal ignorait complètement la douleur des épines lui déchirant la peau à chaque foulée, trop enivré par sa cavalcade. Anselme ne l’avait jamais fait galoper aussi vite. Ces naseaux dilatés fumaient telle la cheminée d’une locomotive à vapeur.

Les fourrés semblaient se dégager et les arbres commençaient à s’espacer. Meriden apparut juste devant eux. La vieille cité circulaire semblait si tranquille et paisible. Japs s’arrêta et renifla à nouveau. Les deux amis descendirent de leur monture. Avant de continuer, Anselme gratifia chaleureusement Balthazar d’une grosse tape amicale sur l’encolure.

Ils passèrent sous l’arche et s’avancèrent timidement dans l’enceinte. Elle aidait tant bien que mal son ami à marcher.

— Je te propose que l’on se sépare, dit-il. Je suis trop lent. Je vais te ralentir et on n’a pas de temps à perdre.

— Que proposes-tu ?

— Tu explores un maximum les lieux et tentes de repérer les enfants. Moi je vais suivre Japs et tenter de repérer la louve. S’il s’agit de ma mère, je ne pense pas qu’elle oserait m’attaquer. Une louve n’attaque pas sa progéniture ! J’espère la trouver pour tenter de la raisonner. J’ignore pourquoi elle se conduit ainsi et j’espère bien le savoir.

— Entendu, fit Ambre.

Mais avant qu’elle ne parte, il lui retint le poignet.

— Qu’y a-t-il ? Lui demanda-t-elle.

D’un geste vif et sans dire un mot, Anselme l’embrassa. Ambre, surprise, accepta volontiers ce baiser volé. Une douce sensation de chaleur l’envahit puis il lâcha son poignet et partit de son côté, à la suite de Japs.

D’abord confuse, elle se ravisa et explora les lieux : l’endroit était désert, il régnait ici un silence de mort. L’atmosphère était lugubre, oppressante. La brume s’installait et commençait à dissimuler les bâtisses.

Soudain, elle vit une lueur s’échapper d’une fenêtre au loin.

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