Chapitre 18 – Parades et algarades
Cerf d’argent sous fond de saphir, licorne dorée auréolée de rubis et corbeau d’obsidienne sur champ de topaze, telles étaient les éminentes effigies représentées sur les oriflammes qui ornaient chaque coin de rue en ce jour de fête nationale. Enrubannées sur les étages supérieurs ou entrelacées entre les rambardes en fer forgé, des guirlandes chatoyaient à la lumière du soleil au zénith, projetant des éclats colorés sur les façades et les pavés mouchetés de pétales et confettis. Délestées momentanément de leurs ordures et vermines coutumières, Varden et son aînée Iriden avaient revêtu leurs somptueux apparats de parade.
Saltimbanques et musiciens encombraient les avenues noyées sous un flot continu de riverains. Une ribambelle de stands joliment achalandés de marchandises se dressaient sur les trottoirs. Tissus, vêtements, besaces, couteaux, jeux ou encore bijoux et babioles décoratives s’alternaient d’une table à l’autre. Pour les gourmands, gâteaux, tartes et confiseries en tout genre avaient également été déployés, offrant un océan de couleurs et de saveurs inédites. Le brun des caramels, la pâleur des nougats piquetés de pistaches affrontaient le rose des pralines et le rouge éclatant des pommes d’amour. Les fruits confits ressemblaient à des bouquets exotiques. Et pour lubrifier votre humble gosier, certains proposaient même de l’hypocras et de la citronnade servis à la louche dans des godets d’étain consignés. Les odeurs de gaufres et de beignets confiturés envahissaient l’espace olfactif de leurs fumets enivrants, à côté de pièces de viande grillée sur les rôtissoires dont la graisse coulante grésillait dans la lèchefrite où cuisaient à feu doux des pommes de terre sautées et des lamelles d’oignon.
Confiants et endimanchés, les vendeurs louaient les vertus ou la qualité de leurs produits à une clientèle particulièrement joyeuse et turbulente qui s’empressait de sortir son porte-monnaie à la moindre occasion dans l’espoir d’acquérir l’objet convoité avant que la rupture de stock ne survienne. La plupart des prix affichés étaient délicieusement indécents mais seuls les pingres oseraient s’en plaindre en ce jour de festivité où l’on regardait peu à la dépense.
Main dans la main, Ambre et Adèle rejoignaient la haute-ville. Elles progressaient lentement dans cette marée humaine, attirées par les milliers de gâteries qui se déployaient autour d’elles. Elles prenaient soin de s’attarder à chaque stand pour y lorgner les denrées exhibées bien qu’elles ne pouvaient se résoudre à gaspiller leur maigre fortune en de telles futilités.
Les yeux ronds comme les prunelles d’un félin excité, la fillette massait son ventre tendu et laissait échapper des rôts successifs, discrètement effacés par le tumulte environnant. Elle peinait à digérer le bœuf à l’estouffade que Beyrus avait concocté pour l’occasion, invitant les deux sœurs à déjeuner en son établissement avant d’entamer leurs réjouissances.
Ayant rarement l’honneur de savourer un tel aliment de choix, la chatte et la mouette n’avaient pu décliner pareille convocation. Débordé par l’afflux de clients, le colosse les avait installées dans la cuisine avant de saisir sa marmite et de servir à ses hôtes une généreuse portion. Il avait rempli à ras bord les assiettes creuses, sous l’œil émerveillé de l’enfant qui salivait et trépignait d’impatience tant son estomac criait famine. Des morceaux marinaient dans une sauce onctueuse au vin rouge agrémentée d’oignons, de carottes et de champignons. Le mets s’accompagnait d’une purée de pomme de terre et de panais. Là où l’aînée avait dégusté son plat, la fillette, elle, l’avait dévoré avec une frénésie vorace, redoutant sans doute qu’un tiers ne lui dérobe son précieux repas.
Parvenue sur la place de l’hôtel de ville, Adèle accéléra l’allure et se rua vers le stand de la Bernadette afin de la saluer puis d’acheter son dessert. Malgré son mal de ventre temporaire, elle ne pouvait pas conclure son déjeuner sans une touche de sucré. D’autant que son aînée lui avait promis qu’elle pourrait quérir la mignardise de son choix, qu’importe son montant.
— Bonjour madame ! pépia-t-elle en posant ses petites mains poisseuses de jus sur la nappe outremer du comptoir. Wahou ! Vous en avez des pâtisseries aujourd’hui ! Qu’elles sont belles vos tartelettes. Les framboises et les groseilles donnent vraiment envie ! Oh ! Je peux vous prendre une part de flan ? Il a l’air si crémeux. Eh ! mais vous avez aussi des nouveaux gâteaux ! Tient, il est tout noir celui-là, il est à quoi ?
La dame sourit, amusée par l’allégresse de cette fidèle visiteuse.
— Il est au cacao, ma chère petite.
— Le cacao, c’est la graine du chocolat c’est ça ? s’émerveilla l’enfant. Oh ! je veux y goûter ! Il n’y en a pas à la Mésange Galante d’habitude !
— Je l’ai cuisiné exprès pour l’occasion, expliqua la vendeuse en s’armant de son couteau pour lui trancher une part. Le cacao est boudé par les habitants de Varden car trop cher mais les citadins de la haute-ville en sont friands !
— Vous avez vendu beaucoup de gâteaux, aujourd’hui ?
— Ma foi, oui. Bien que la Bonne Graine soit une farouche concurrente. Il y a tellement de monde à la boulangerie que les gens sont obligés de faire la queue jusque devant les grilles de la bibliothèque. Les impatients sont rapidement las et viennent ici pour oublier leur déception.
Ambre arriva à leur portée. Elle salua la pâtissière puis grimaça lorsqu’elle aperçut le prix exorbitant de la douceur que sa sœur venait d’acheter. Mais elle n’aurait pu la rendre car la gloutonne avait déjà gravé l’empreinte de ses dents dans son achat, barbouillant ses lèvres d’un liseré ébène. Alors qu’elle sortait sa bourse, Bernadette déclina d’un signe poli de la main.
— Permettez-moi de vous l’offrir. Je sais quel drame vous venez de traverser. Je m’étonnais de ne pas vous voir chercher le pain ces dernières semaines. Beyrus m’a tout raconté. Je suis vraiment navrée pour votre père. Je l’ai bien connu autrefois, de même que votre mère. C’étaient des gens bons et généreux.
— Merci madame, répondit la jeune femme en toisant son interlocutrice, troublée par la sincérité de sa déclaration.
Contrairement à d’ordinaire, la pâtissière avait troqué sa robe noire et son tablier blanc pour une tenue plus élaborée, en accord avec les codes vestimentaires iridéniens, comme l’indiquaient cette longue jupe cendrée assortie d’une chemise liliale et d’un bustier. Ses cheveux bruns parsemés de filaments argentés s’agençaient en un chignon strict, mettant en valeur ses iris turquins et la finesse de son visage aux pommettes saillantes. Une discrète mésange en verre émaillé décorait son plastron.
Si l’on ignore son totem, elle ressemble à s’y méprendre à ces femmes de la petite bourgeoisie. Un peu comme madame Genevoise, la bibliothécaire… Bon, d’après ce que m’a dit Beyrus, elle a exercé longtemps au manoir von Hauzen avant d’ouvrir son propre commerce. Elle doit forcément connaître les codes de la haute société.
Bernadette coupa une seconde part de gâteau et la donna à la jeune noréenne qui la remercia vivement. Tandis qu’elle dégustait sa gâterie, Ambre tenait compagnie à la pâtissière, surveillant d’un œil attentif les déplacements d’Adèle.
Rejointe par ses amis Louis et Ferdinand, le trio furetait entre les étals, captivé par la moindre source de divertissement qui se présentait à eux, notamment les stands de jeux, de livres, de peluches et de poupées. Puis il se dirigea dans l’enceinte de la bibliothèque où un petit théâtre de marionnettes exerçait.
À l’entente d’un martellement de sabots encensé de vivats, l’attention de la jeune femme fut attirée au loin, où un attelage venait de s’immobiliser. Deux imposants chevaux ténébreux dotés d’une élégante crinière bouclée tractaient un carrosse en bois laqué de noir, estampillé des armoiries ducales.
Le cocher, dont la tenue vestimentaire s’harmonisait à la robe de ses équidés, sauta de son perchoir puis alla ouvrir la porte de l’habitacle. Le maire von Hauzen, suivi par les membres de sa famille, quitta son cocon protecteur pour arpenter le parvis et braver la foule qui venait de s’attrouper afin de l’accueillir dignement et d’avoir l’honneur de lui serrer la main. Des clameurs s’élevèrent.
Ambre se rapprocha, se plaça sous l’un des tilleuls qui bordaient la place et s’accouda contre le tronc. Elle admira un instant le duc, ayant rarement eu l’occasion de l’épier d’aussi près. Identique à la statue dressée sur la place des Victoires, quoique légèrement vieilli et la carrure plus massive qu’autrefois, le sexagénaire portait beau le poids de ses années et conservait une prestance notable. Vêtu de sobres apparats, il ne n’arborait aucune marque de richesse outrancière hormis la chevalière et l’alliance qui ornaient ses annulaires.
Juste derrière lui, sa femme Irène se révélait bien plus démonstrative de sa position dominante avec cette longue robe lagunaire tamisée qui épousait les contours de sa silhouette longiligne. Ses cheveux blonds comme les blés s’agençaient en un chignon bas. Seule une mèche bouclée s’échappait de sa coiffe pour venir chatouiller sa clavicule partiellement masquée par des motifs dentelés. En accord avec ses iris, une opale azurée sertie d’or ornait le pendentif déposé sur sa nuque. Elle avançait avec lenteur, la démarche souple et gracile semblable à celle d’un serpent. Son port altier, ses lèvres fines, ses sourcils arqués et son regard de givre lui octroyaient un air vipérin. Pourtant, rien dans sa physionomie ne trahissait ses racines noréennes à l’exception des discrètes taches laiteuses qui marbraient sa peau d’hermine au niveau des bras et de la poitrine.
Ambre demeura bouche bée et l’étudia d’un œil inquisiteur. Jamais elle n’avait connu de femme plus majestueuse que ne l’était la duchesse mère qui, à l’image de son mari que quinze années séparaient, paraissait vieillir à la manière d’un bon vin. Le peuple était d’ailleurs unanime au sujet de sa beauté, louée depuis près de trois décennies. Fait prodigieux ; personne ne connaissait le totem de cette intrigante ni même ses origines. Orpheline, on l’avait placée dès son plus jeune âge à l’Allégeance, une école émérite vouée à former des domestiques de prestige pour exercer au sein des riches familles aranéennes. Grâce à ses charmes naturels, sa discrétion et sa détermination, elle avait très tôt été repérée par Éléanora, la première femme du duc qui l’avait engagée en tant que chambrière avant de la promouvoir au rang de dame de compagnie. Hélas, la duchesse mourut en couches quelques années plus tard. Un malheur n’arrivant jamais seul, le nouveau-né la suivit dans la tombe une poignée d’heures après le drame. Désormais esseulé et sans héritier pour lui succéder, son époux avait été totalement anéanti.
Selon les rumeurs, on raconte que ce fut à cause de ce double incident que le duc avait ambitionné d’entreprendre une carrière politique. Lui qui, jusqu’à présent, se plaisait à perpétuer son rôle de simple magistrat, laissant les rênes du territoire au marquis Théophile de Lussac. Par ailleurs, les mauvaises langues susurrent que l’éminence a néanmoins su trouver du réconfort auprès de la servante de sa femme, la seule à connaître ses secrets inavouables et le fond de ses pensées. D’autres, encore plus médisants, arguaient que Friedrich fricotait d’ores et déjà avec ce magnifique oiseau d’apparat, qu’il couvait pour ses propres désirs afin que nul homme ne lui dérobe cette précieuse chasse gardée.
Le mariage n’avait pas tardé à venir entre ces êtres de condition diamétralement opposée. Nombreux avaient été les détracteurs parmi les aranéens du lignage qui voyaient en leur union une forme d’ignominie, souillant à jamais le sang de la famille ducale, sans se douter une seconde que certains d’entre eux comptaient dans leur propre ascendance quelques fibres noréennes effacées par l’histoire et dissimulées dans les registres. Deux aranoréennes naquirent de cette alliance hautement improbable, des jumelles baptisées Blanche et Meredith, nées en l’an 289, soit du même âge qu’Anselme.
La première était le portrait miniature de sa mère bien que nettement plus maigre et les pommettes constellées d’éphélides. Elle présentait un cas exceptionnel d’hétérochromie avec ces yeux vairons, l’un noisette et l’autre couleur d’un ciel d’orage hérité de la duchesse. La seconde, en revanche, était un objet de curiosité encore plus énigmatique que pouvait l’être Adèle.
En effet, si l’on ignorait la physionomie identique à celle d’Irène, Meredith ne ressemblait en rien à une citoyenne typique du territoire. Ses cheveux bruns coupés aux épaules et ses iris cafés s’apparentaient à des traits aranéens. Toutefois, sa peau à la teinte caramel se révélait inédite. On la rapprochait de celle d’un korpr, une tribu noréenne située à l’autre bout de l’île.
Or, nul individu ne jouissait de telles caractéristiques dans les environs car fort rares étaient les rapports entre les noréens de la région sud et ceux du territoire aranoréen. Sûrement existaient-ils certains métissages aux alentours de Wolden, sur la côte orientale, puisque les korpr étaient leurs proches voisins. Mais sur le versant occidental ? Cela n’avait jamais été recensé. D’ailleurs, comment des parents aussi blancs de peau avaient-ils pu engendrer pareille créature ? Comment ces jumelles, nées à quelques minutes d’intervalle pouvaient-elles être si différentes l’une de l’autre ? Personne ne connaissait la réponse à ce mystère, caprice de l’hérédité.
Ambre ne doutait pas qu’Enguerrand, Charles et Stephan devaient intimement s’intéresser à cette étrangeté de la nature et rêveraient de l’étudier.
Les jeunes duchesses suivaient leurs parents pour se diriger vers les gradins en l’attente du concert à venir. Étranglée dans une robe vert d’eau aux reflets irisés qui voilait l’intégralité de sa silhouette à l’exception des bras et de la nuque, Blanche se révélait aussi froide et rigide qu’une sculpture de glace. Elle paraissait agacée d’être la cible de tous les regards et ne faisait aucun effort pour saluer ses interlocuteurs, les mains délicatement repliées sur son ventre.
Sa sœur, à l’inverse, se montrait plus démonstrative. Elle minaudait et souriait à pleines dents, usant de gestes lascifs pour épouser ses dires. Comme une provocation muette, Meredith arborait une robe en corolle d’un bleu éclatant, décorée de pivoines et coquelicots, qui s’arrêtait au niveau des genoux, dévoilant en toute impunité l’intégralité de ses jambes fuselées. Une outrecuidance peu commune chez les demoiselles altières qui, d’ordinaires, se révélaient frileuses voire prudes d’exposer leurs membres inférieurs.
Les aiguilles de l’horloge municipale piquèrent quinze heures de l’après-midi. Après plusieurs minutes à observer le cortège, Ambre sentit poindre un sentiment de nervosité et soupira, embarrassée qu’Anselme soit à ce point retardé. Habillée de son nouvel ensemble, elle ne se sentait pas à sa place en haute-ville qui, même émaillée d’une population hétéroclite, pouvait se comparer à une sylve hostile truffée de sournois prédateurs. Et la voix de l’homme qui s’éleva juste derrière elle approuva cette sinistre réflexion :
— Oh, mais c’est la rouquine de la dernière fois ! La charmante protégée du corbeau estropié !
La jeune femme fit volte-face et planta son regard farouche dans celui de son interlocuteur ; cet abject Isaac de Malherbes accompagné par nul autre que son cousin Théodore von Eyre ainsi que d’un second acolyte, un nobliau boutonneux aux cheveux châtain clair dont elle ignorait le nom.
Certainement le marquis Antonin de Lussac ! songea-t-elle, le fiel de la colère parcourant ses veines. Pourquoi faut-il que tous mes passages à Iriden soient autant remarqués ! C’est censé être la plus grande ville de tout le territoire ! À croire que j’attire l’attention de tous les scélérats…
— Quelle extraordinaire clairvoyance, marquis ! répliqua-t-elle d’un ton acerbe. J’en ai le souffle coupé.
— Merci du compliment, minette ! J’en suis profondément touché ! répondit-il en posant une main sur son cœur.
Il esquissa quelques pas vers elle pour se camoufler à l’ombre des feuillages. Il croisa les bras et toisa de haut ce petit félin sauvage qu’il dominait d’une tête.
— Puis-je savoir ce que tu fais ici toute seule ? Tu attends ton doux chambellan ou tu dardes la foule dans l’espoir de trouver un bon parti car papa n’a pas eu la décence de placer suffisamment d’argent à la banque pour te mettre à l’abri ? Je peux te donner quelques pièces si tu veux, à condition que tu te montres très gentille et docile. Je connais un coin discret où nous pourrons faire notre affaire sans être dérangés.
La remarque grivoise couplée d’un geste obscène fit rire ses deux comparses. Ambre enrageait et serrait les poings.
— Votre proposition me donne envie de gerber ! grogna-t-elle. Moi qui pensais que vous ne vous abaissiez pas à forniquer auprès de la vermine tachetée !
Isaac ricana.
— Aurais-je piqué au vif la susceptibilité de mademoiselle ? la nargua-t-il. Oh ! mais quel impoli je fais ! Laisse-moi t’introduire auprès de mes amis. Sans mauvais jeu de mots.
Il pivota et désigna le notaire qui effectua une révérence comique afin de saluer la belle.
— J’ai cru comprendre que tu as fait la connaissance de mon cousin Théodore ! expliqua Isaac d’une voix mielleuse. Sache qu’il n’a pas manqué de me relater votre entrevue dans les moindres détails. Quel fieffé coquin de dévoiler en toute impunité les informations confidentielles de sa cliente désarmée. Mais que veux-tu, tu l’as tellement ému qu’il a dû se réfugier dans mes bras et s’épancher sur tes drames familiaux. Je l’avoue, j’ai moi-même versé une larme lorsque j’ai appris que ton galant n’avait pas assez d’audace pour t’épauler et faire valoir tes droits. Ce corbeau est un incapable doublé de lâcheté, c’en est navrant. Quant à ce gentilhomme que voici…
Il désigna l’inconnu. Moins intimidant que les deux autres, sa posture désinvolte et son sourire complaisant firent hérisser l’échine de la jeune noréenne tant ce dernier paraissait s’amuser du spectacle qui s’offrait à lui.
— Permets-moi de te présenter Antonin de Lussac. Fils du marquis Léopold de Lussac, magistrat de renom et surtout détenteur de très nombreux navires et commerces portuaires. Pour information, le Fou de Bassan, la Frégate et le Goéland lui appartiennent. Étant fille de marin, je suppose que tu dois mesurer l’étendue de sa fortune rien qu’avec cette flotte. Il suit les pas de son géniteur dans la magistrature en tant qu’avocat de la défense. Je suis sûr qu’il se fera une joie de te soutenir en cas de problème avec la justice. Qui sait quelles folies une femme sans le sou pourrait commettre à dessein de protéger sa petite sœur. AdèleMouettesi je ne m’abuse.
Les yeux d’Ambre se mirent à flamboyer aussi violemment que son teint blêmit. Plusieurs pensées discordantes traversèrent son esprit. Les muscles tendus à l’extrême et la mâchoire crispée, elle se serait volontiers ruée sur son adversaire afin de le défigurer de ses ongles griffus, planter ses dents dans la chair tendre de sa nuque puis le rouer de coups jusqu’à ce que sa tête explose en un amas informe et que son souffle se tarisse. Or, elle ne pouvait s’adonner à pareil exercice, trop de témoins flânaient dans les environs sans compter la milice campée à chaque coin de rue. De plus, molester un membre de la noblesse lui vouerait une arrestation immédiate couplée à une peine d’emprisonnement et d’une amende salée. Par ailleurs, les alliés du marquis ne laisseraient jamais cet affront public impuni et s’empresseraient de venger son honneur ; Ambre ne serait pas à l’abri de menaces de mort voire, possiblement, à se faire abattre chez elle d’une balle dans le crâne. Adèle deviendrait seule au monde, à la merci de cette société impitoyable, regorgeant de prédateurs innombrables.
— Eh bien minette, tu as donné ta langue au chat ? Tu avais plus de verve la dernière fois ! J’en suis grandement déçu.
— Je crois plutôt que tu l’as effrayée, Isaac ! répliqua Théodore en s’avançant à son tour.
Sans aucune honte, il se positionna à côté de la noréenne et posa une main sur son épaule qu’il pressa légèrement. Derrière sa paire de lunettes, ses yeux céladons pétillaient de malice.
— N’aies crainte ma chère, mon cousin à beau mordre jamais il ne prendrait le risque de te menacer, y compris ton adorable petite sœur. Ce n’est pas l’envie qui lui en manque, mais qui sait ce que le baron pourrait lui infliger s’il s’abaissait à effleurer un seul cheveu de sa potentielle future belle-fille ! Car si Anselme est trop timoré pour te défendre, le baron von Tassle, en revanche, fera tout son possible pour protéger le bonheur de son unique héritier. Quelle aubaine tu ne trouves pas ? Peu de gens peuvent se targuer de jouir d’un si grand privilège !
Le cœur de la jeune femme pulsait dans sa poitrine. Bien qu’étourdie et incapable de parler, elle demeurait aux abois. Ses trois interlocuteurs auraient de bon gré prolongé ce supplice si une voix douce et distinguée n’avait pas clôturé leur entrevue de manière si abrupte :
— Puis-je savoir de quel droit vous osez importuner cette demoiselle, messieurs ?
Les trois hommes détournèrent l’attention de leur proie pour se concentrer sur la nouvelle arrivante dont la silhouette caractéristique attirait les regards de la foule alentour. Théodore se détacha aussitôt de la noréenne et recula de quelques pas.
— Mademoiselle, Meredith ! la salua Isaac avec une outrageante révérence, emplie de flagornerie. Quelle joie de vous voir !
— Joie non partagée hélas, marquis ! répliqua la duchesse en passant son bras sous celui de la chatte viverrine.
Ambre réprima un frisson, peu habituée à être touchée de la sorte, de surcroît par deux individus, à moins de dix secondes d’intervalle. D’aussi près, elle pouvait sentir le parfum à l’essence vanillée émanant du cou de cette alliée inespérée. Meredith se tenait droite, la posture et la diction impeccables. Elle ne semblait guère impressionnée à l’idée de tenir tête à trois adversaires bien plus grands et musclés qu’elle, certainement rompue à ce type d’exercice depuis sa prime jeunesse.
— Que nous vaut le plaisir de votre venue parmi nous dans ce cas ? persifla Isaac, les pupilles étincelantes d’une animosité retenue. Oh non ! Laissez-moi deviner, vous venez capturer cette consœur noréenne avant que le corbeau ne vous la dérobe à son tour ? Les ragots à son sujet ont tant titillé votre insatiable curiosité que vous souhaitez ardemment interroger par vous-même cette innocente roturière ? Qui sait combien de secrets croustillants le baronnet lui a confiés au creux de l’oreiller ?
— Mais où est-il ce fameux corbeau, d’ailleurs ? s’enquit Théodore en affectant de le chercher parmi l’assemblée. À croire qu’il aime se faire désirer. À moins que le baron père ne le garde en laisse. Après tout, au vu de l’esclandre public que mademoiselle lui a infligé la semaine dernière, le patriarche n’a pas dû être ravi de savoir son fils entaché d’un scandale ! En proie aux quolibets de tous les vautours de passage.
C’est donc ça ! écuma Ambre, frémissante de colère. Putain ! mon coup de sang à la sortie du notaire n’est pas passé inaperçu ! Mais pourquoi veulent-ils décortiquer les moindres faits et gestes d’Anselme ? Qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ! Il souffre déjà bien assez comme ça ! Et je ne veux absolument pas être mêlée à ça. J’ai l’impression d’être la cause d’un règlement de compte entre nobles névrosés.
Les deux cousins échangèrent un rire conjugué d’une œillade moqueuse. À l’inverse de ses acolytes, Antonin avait perdu toute forme de fanfaronnade depuis l’arrivée de la duchesse. Il demeurait figé, les épaules voûtées, la mine contrite et le regard fuyant.
— Au lieu de fabuler, je vous conseille plutôt de museler vos langues ! Dois-je vous rappeler que vous devez le respect indéfectible à celle dont le classement hiérarchique vous est supérieur ? contra Meredith, pressant davantage le bras de la noréenne. Mon père n’est pas loin, il serait fâcheux que j’aille le retrouver pour lui annoncer que vous osez m’importuner. Je suis sûre que vos géniteurs ne seraient pas ravis d’apprendre que vous sabotez leurs efforts alors qu’ils se donnent tant de mal pour rester dans les bonnes grâces de Friedrich et jouir de sa clémence !
Théodore et Antonin pâlirent aussi promptement que le visage d’Isaac vira à l’écarlate. Ce fut au tour du marquis de Malherbes de fulminer et d’user de toute sa volonté pour réprimer ses pulsions meurtrières à l’égard de cette vermine basanée. Depuis que Meredith s’était jointe à leur cercle, la foule alentour commença à les espionner, en quête de sensation. Le volume des conversations annexes avait diminué drastiquement et des messes-basses fusaient, entrecoupées par le froufroutement des éventails.
Les narines pincées et les sourcils froncés, le blondin vaincu inspira profondément puis se racla la gorge.
— Veuillez me pardonner de vous avoir heurtée, vénérable duchesse ! déclara-t-il en se prosternant de mauvaise grâce. Loin de moi l’idée de vous indisposer ! Permettez-nous de nous retirer.
La démarche raide et le dos bien droit, le marquis commença à s’éloigner avant d’ajouter une ultime bravade à l’encontre des deux demoiselles :
— Au plaisir de vous revoir ce soir en votre manoir, mademoiselle Meredith. Quant à toi, petite féline, je tâcherai de ménager les nerfs de ton corbeau. Je me ferais également une joie de poursuivre notre discussion si, par la providence, tu es inscrite sur la liste des invités.
Il reprit sa marche et fit signe à ses acolytes qui le suivirent sans demander leur reste.
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