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NORDEN – Chapitre 40

Chapitre 19 – Sororité inespérée

Une fois libérée des griffes de ses tourmenteurs, Ambre était désormais sous l’emprise de celles non moins affûtées de la jeune duchesse qui empoignait fermement son bras. Telle une biche aux abois, la noréenne à la toison flamboyante demeurait roide en l’attente d’un quelconque geste de sa part. Après tout, elle ne connaissait nullement les intentions de l’aristocrate et ne pouvait s’empêcher d’imaginer que son sauvetage n’avait rien d’anodin ; qu’il lui faudrait tôt ou tard rembourser cette intervention inespérée.

Également sur ses gardes, la duchesse guettait les déplacements des marquis, jusqu’à ce qu’ils se fondent dans la foule et disparaissent définitivement de son champ de vision. Quand ce fut chose faite, elle poussa un soupir et desserra sa prise, soulagée d’être enfin délivrée de leur joug. Puis elle jeta une œillade en direction de la chatte et la gratifia d’un sourire.

— Excuse-moi pour mon entrée fort cavalière. Je comptais bien évidement t’aborder, mais n’aurais pas imaginé le faire en de telles circonstances. Serais-tu disponible pour échanger quelques mots en ma compagnie ? s’enquit-elle d’une voix qui frôlait l’injonction.

Avant de lui faire part de sa réponse, Ambre porta son attention dans l’enceinte de la bibliothèque où Adèle et ses amis continuaient d’assister aux diverses représentations artistiques qui s’y succédaient. Voyant sa petite sœur en sécurité, elle acquiesça.

— Parfait ! Suis-moi dans ce cas !

Meredith saisit son poignet et la guida vers l’autre extrémité de l’agora. Elles quittèrent la place de l’hôtel de ville puis se faufilèrent dans les allées tortueuses en direction des remparts. Couronnant les falaises granitiques de la rade jusqu’à l’extrémité occidentale d’Iriden depuis plus de mille ans, l’enceinte rocheuse se révélait la plus ancienne construction noréenne subsistante du territoire, quoique sévèrement détériorée par l’activité humaine et le poids des intempéries. Ses larges blocs de pierre effrités, parfois percés d’impacts de balles et de boulets de canon, surplombaient le précipice et conservaient leur fonction primordiale ; celle de protéger les villes et leurs nombreux habitants des assauts ennemis. Une tourelle armée d’une cloche dominait cette construction millénaire, poste de choix pour les sentinelles qui pouvaient ainsi surveiller le moindre signe de menace à plus de cinquante kilomètres à la ronde. Trois autres miradors étaient éparpillés stratégiquement dans la cité, chacun décoré d’une oriflamme à la gloire de la garde d’honneur.

Meredith rompit le contact avec sa suiveuse. D’une démarche malhabile, perturbée par la hauteur de ses talons, elle gravit le petit escalier encastré dans la roche et avança aussi noblement qu’elle put sur le pavé cabossé jonché de flaques d’eau. Puis elle se hissa sur le muret situé à flanc de falaise et s’y assit, les jambes suspendues dans le vide, la robe et les cheveux fouettés par les bourrasques venteuses. Sa peau cannelle rompait l’étendue azurée du ciel moutonné de nuages.

Quand elle fut confortablement installée, elle invita Ambre à la rejoindre d’un geste amical. Cette dernière s’exécuta et se plaça à sa droite, déroulant ses bras sur la pierre légèrement humide et mouchetée de fientes de volatiles, la face tournée vers l’océan qui se déployait à perte de vue.

Dressé en aval, le port grouillait de son effervescence coutumière. Des files de citoyens entrecoupées d’attelages se croisaient et se confondaient dans ce dédale de venelles méandreuses parsemées de milles boutiques et habitations. Ils paraissaient insignifiants du haut de ce promontoire, d’insouciantes fourmis concentrées sur leur tâche. Même les bateaux endormis sur les flots pacifiques n’excédaient pas la taille d’un ongle. Y compris l’Hirondelle, le voilier trois-mâts où travaillait son père, pourtant réputé pour être l’un des plus gros navires de la côte est avec sa longueur avoisinant les soixante mètres de la proue à la poupe. Un liseré mordoré, en écho à son nom inscrit en lettrines calligraphiées, surplombait sa coque brune, ses voiles lactescentes repliées contre la solide armature. Son mât de beaupré saillait avec la hardiesse d’un rostre d’espadon, paré à affronter la rudesse de l’océan.

Ton bateau avait vraiment fière allure papa ! J’espère que tu ne t’ennuies pas trop, seul sous les flots… Promis je viendrais te voir en mer un jour prochain. En espérant que tu saches retrouver le chemin jusqu’à Norden. Que Harphang te guide.

Ambre fut émerveillée par le charme naturel de Varden. La basse-ville paraissait fort belle vue d’ici avec cette architecture hétéroclite, élaborée de colombages, de briques et de pierre. L’ensemble se liait par une myriade de banderoles et de guirlandes bariolées. Des éclats de voix et acclamations résonnaient, appuyés par les cris rauques des laridés ou le roucoulement des pigeons qui volaient à proximité. Aux abords de la rade, l’Andrazure se parait d’une teinte lagunaire qui donnait l’envie de s’y baigner si l’on faisait fi des multiples immondices — déchets, déjections, carcasses d’animaux en décomposition ou, pire encore, cadavres humains non recensés — qui gisaient sous la surface.

— C’est beau, n’est-ce pas ? commença la duchesse en guise de préambule, ses iris ombreux rivés sur le paysage.

— En effet, mademoiselle ! approuva calmement Ambre. Vous venez souvent ici pour jouir de la vue ?

Ou pour lorgner vos sujets ! ajouta-t-elle en son for intérieur.

Meredith étouffa un rire puis la contempla d’un œil tendre.

— Non, ma chère. J’ai peu le loisir de vagabonder seule dans la cité. Je suis généralement conduite par mon cocher attitré ou chaperonné par un tiers afin qu’aucun malheur ne m’arrive. Pas tant pour mon titre ou ma féminité comme on pourrait le croire de prime abord. Mais être fille du maire n’a pas que des avantages et ses détracteurs peuvent tout à fait m’importuner et me cracher mille propos déplacés.

Elle prit une grande inspiration puis soupira.

— De toute manière, je quitte rarement le manoir en dehors des festivités ou pour me rendre à diverses institutions. Contrairement à toi, je ne suis pas libre de mes mouvements. Un oiseau dans une cage dorée dira-t-on. Je ne vais pas m’en plaindre, car malgré ces barreaux de verre je reste bien mieux lotie que l’ensemble de la population. Ça te dérange si je te tutoie ? J’ai horreur des mondanités. En particulier lorsque je me retrouve confrontée à des jeunes de mon âge et en dehors des cercles obligeant l’étiquette !

— Comme vous le souhaitez duchesse, répondit la noréenne, décontenancée par ses révélations, ne sachant quel parlé employer pour bavarder auprès d’une émince de sa veine.

Un sourire illumina le visage de la noble à la peau basanée.

— Parfait ! Je t’engage également à m’imiter. Pas de duchesse, de mademoiselle ou de vous… Je t’en prie. Meredith suffit amplement.

Ambre acquiesça.

— Bien ! s’exclama la nantie en frappant dans ses mains. J’espère ne pas être trop intrusive en te dévoilant ceci, mais je suis ravie de faire enfin la connaissance de l’énigmatique noréenne aux cheveux flamboyants comme la chronique à clabaudages du Vaillant Légitimiste t’a désignée pas plus tard que la semaine dernière. Un titre racoleur, je l’admets, mais je préfère te qualifier comme celle qui a su apprivoiser notre cher corbeau cachottier !

Elle accorda à son interlocutrice un clignement de paupières appuyé. Malgré la gentillesse de sa remarque, Ambre se roidit.

— Je suppose que tu es venue m’aborder au sujet de notre joute verbale devant le cabinet notarial ?

— Je me moque parfaitement de votre esclandre ! Qu’importe la raison de votre querelle, je ne me permettrais certainement pas d’émettre le moindre jugement là-dessus ! Pour tout t’avouer, cela fait des mois que je m’intéresse à toi et espérais te rencontrer. Anselme est aussi bavard qu’une tombe quand il s’agit de délivrer sa vie privée. Mais ne soyons pas dupes. Son moral a considérablement changé ces derniers mois. Sans être volubile ou folâtre, il est nettement moins morose et plus… apaisé dirais-je ? Enclin à faire la conversation alors qu’il demeurait muet ou prostré dans un coin jusqu’alors. Avant cela, j’étais l’une des seules à parvenir à l’approcher sans le braquer. À l’exception de Louise von Dorff, bien évidemment ! Mais je ne pourrais l’en blâmer.

Ambre esquissa une moue sceptique. De mémoire, jamais le corbeau n’avait évoqué les jumelles ou la famille ducale en dehors de Friedrich. Étant reconnu comme l’ancien mentor du baron et hissé à la tête de la nation, il était évident que la mention du maire von Hauzen avait plus d’une fois franchi ses lèvres. Pour autant, il n’avait jamais laissé sous-entendre qu’il puisse être proche des duchesses.

À moins qu’ils se soutiennent mutuellement ! Après tout, ils ont tous les trois des origines noréennes et ont exactement le même âge. Je suis surprise de ne pas y avoir pensé plus tôt ! Quant à cette Louise von Dorff… Si je me souviens bien elle était la collègue de sa mère et gère aujourd’hui son apothicairerie. La seule femme qu’Anselme, en dehors de moi ou de son personnel, peut considérer comme une alliée.

Une pointe de jalousie possessive serra son cœur à l’idée que le brunet puisse partager son affection avec cette consœur plus âgée. Son énervement s’accrut d’autant plus qu’elle se sentait étudiée comme une bête de foire par cette intrigante mondaine aux attitudes atypiques. Elle fronça les sourcils et croisa les bras.

— Ta soif de curiosité est donc assouvie ? Es-tu satisfaite ou bien viens-tu chercher un motif pour briser mon amitié avec Anselme. Car, selon toi, un noble baron ne devrait pas s’enticher d’une noréenne de si basse extraction ?

— Par Halfadir, non ! répliqua la duchesse, les yeux écarquillés et une main sur le cœur, heurtée par son insinuation. Je me doute qu’Anselme a dû te brosser un portrait bien sombre des femmes de l’Élite, mais je ne suis pas le genre de mégère à la langue acérée qu’on voit pulluler lors des soirées mondaines. Certes, je ne suis pas si différente d’elles à certains égards. J’aime être admirée, cela va sans dire ! Mais je serais mortifiée que l’on me restreigne uniquement à mon titre ainsi qu’à ma beauté !

Alors que ses cheveux lui frottaient le visage, elle glissa ses mèches rebelles derrière son oreille.

— Et tu sembles oublier, ma chère, que ma mère était une simple domestique avant de se lier à mon père. Tu te doutes forcément que je serais odieuse d’affirmer que ta relation avec lui est déplacée ! Je suis même heureuse qu’il y ait un peu de sang neuf parmi nous ! Je me sentais un peu seule pour tout t’avouer !

Ambre ne sut que répondre à sa remarque, troublée par ce qu’elle pouvait insinuer. Anselme nourrissait-il de plus profonds attachements à son égard qu’il ne lui en avait fait part jusqu’alors ou bien la duchesse fabulait-elle sur ses intentions ? Poussant l’oiseau et la féline dans les bras l’un de l’autre afin de diversifier les liens étriqués de la bonne société.

Ce serait tellement étrange de nous unir après tant d’années, non ? Il est vrai qu’il pourrait correspondre à certains de mes critères si l’on exclu son manque d’assurance et son flegme. Mais pourrais-je m’offrir à lui sachant ce que nous avons traversé ? C’est un garçon brisé et je ne suis pas moins atteinte que lui psychologiquement. Notre alliance risquerait de nous ébranler davantage et je m’en voudrais cruellement de ruiner notre amitié. De plus, je ne ressens aucune attirance physique à son égard. Je le considère plus comme un frère plutôt que comme un amant.

Un silence s’instaura, dominé par le sifflement du vent dans les interstices rocheux et le faible aria de l’orchestre. Le concert venait de débuter sur la place de l’hôtel de ville.

— Anselme n’est pas l’unique raison de mon appétit à ton égard, confia Meredith d’une voix veloutée. Vois-tu, j’entretiens une relation très étroite avec quelqu’un que tu connais. Pas intimement bien sûr ! Mais tu l’as déjà croisé et tu lui as tapé dans l’œil d’une certaine manière.

— Qui donc ? s’étonna Ambre, tant inquiète que stupéfiée, pensant qu’il pouvait s’agir du fameux cavalier étourdi, la seule personne qu’elle pouvait imaginer côtoyer la famille ducale.

Les lèvres de la nantie s’étirèrent en un sourire narquois.

— Oh ! eh bien je vais te laisser deviner ! répliqua-t-elle d’un air espiègle, l’index posé sur sa bouche. Ce ne sera pas bien difficile si je te donne les indices suivants : il a dans la trentaine et est toujours bien apprêté, déborde d’un charme naturel teinté de raffinement et d’un léger cynisme. Il est aussi très cultivé, ne plie jamais face à l’adversité et est assoiffé de connaissances.

Le cœur de la jeune femme s’emballa et une douce rougeur colora ses joues tant la vision de l’homme qu’elle avait à l’esprit pouvait concorder à cette description. Son allégresse s’estompa aussitôt lorsque Meredith mentionna qu’il était également scientifique et provenait de Pandreden.

Les paupières d’Ambre s’élargirent de surprise.

— Tu… tu connais Charles Lebrun ?

Le sourire de la duchesse s’étira davantage. Elle opina du chef et sauta du promontoire. Une fois les deux pieds au sol, elle écarta les bras et tournoya avec une joie enfantine. Sa robe céleste constellée de fleurs virevolta autour d’elle. Quand sa danse fut achevée, elle s’approcha de son interlocutrice, ses talons claquant sur les pavés. Elle s’arrêta juste devant la noréenne et la dévisagea intensément.

— Nous sommes ensemble depuis janvier ! approuva-t-elle, la mine rayonnante de fierté. Mais j’ai l’honneur de le connaître depuis son arrivée sur Norden, il y a maintenant un peu plus de deux ans. Père s’intéresse de très près à ses travaux et Charles vient presque chaque mois au manoir pour lui faire ses rapports.

— Monsieur le duc n’a pas été déstabilisé de te savoir éprise d’un tel homme ? l’interrogea Ambre, désarçonnée.

— Il a été bien fâché lorsque je lui ai avoué notre accointance, car Charles n’a effectivement ni fortune ni titre. Mais il est parvenu à digérer l’information. Je doute qu’il approuve notre union, mais il ne nous empêche pas de nous voir et je l’en remercie grandement. En dehors du prestige de notre ascendance, mon père a toujours eu mon bonheur très à cœur. Ma mère, à l’inverse, est vertement plus pointilleuse. Selon elle, il faudrait que je me lie à un beau parti à dessein d’assurer ma sécurité et d’engendrer une progéniture digne de régner sur l’île à l’avenir. Je trouve cela aussi consternant qu’intolérable. Mais au vu des innombrables soufflets qu’elle a essuyés pour parvenir là où elle en est aujourd’hui, je ne me risquerais pas à la contredire. Nos visions du monde diffèrent par trop.

Tentant de demeurer de marbre, Ambre ne put s’empêcher d’imaginer que l’intérêt de l’anthropologue à l’égard de Meredith était asservi par un besoin impérieux d’étudier intimement une créature dotée d’un physique si singulier. Dominé par son instinct scientifique plutôt que par une réelle inclination ou amorce pécuniaire.

Il a également dû lui parler d’Adèle ! Si j’apprends que lui ou Enguerrand se risquent à aborder ma sœur pour lui soutirer des informations, je vais sévèrement riposter et ils retourneront sur le continent la queue entre les jambes ! Qu’ils désirent assouvir leurs pulsions de découverte, je peux le comprendre, mais s’ils osent compromettre notre sécurité pour parvenir à leur fin c’est absolument hors de question ! J’en toucherais deux mots à Enguerrand à l’occasion !

L’aigreur se diffusa dans les entrailles de la noréenne à l’idée d’avoir été un sujet de discussion entre le charitéen et la duchesse. Elle serra les poings et réprima un grondement guttural.

— Et qu’a bien pu vous dévoiler monsieur Lebrun qui puisse piquée au vif votre intérêt à mon égard ? se contenta-t-elle de demander, tentant de maîtriser son timbre pour ne pas laisser transparaître son agressivité naissante, emprunte de suspicion.

Avant de lui répondre, Meredith approcha une main pour venir cueillir l’une des siennes et la pressa avec douceur.

— Rien qui n’entache ton intégrité, je te rassure. Il m’a simplement réconfortée sur le fait que je n’étais pas la seule femme à être dotée d’un physique des plus particuliers. Je sais que j’attire l’attention partout où je me rends. Je vois la perplexité ou, parfois, le dédain dans les yeux de mes interlocuteurs et des gens que je croise. Un curieux mélange ethnique qu’on ne saurait répertorier. J’ai eu davantage de difficultés que ma sœur pour parvenir à me faire apprécier parmi mes pairs. Même si le regard de Blanche en déstabilise encore plus d’un. Contrairement à elle, j’assume ma singularité et la brandis comme un étendard.

— Mademoiselle Blanche souffre de sa différence ?

— Pas exactement, disons qu’elle a toujours été très froide de nature. Très mesurée dans ses propos ainsi que dans sa gestuelle. Nous avons beau être jumelles, nous ne sommes pas très fusionnelles. Nous l’avons été autrefois, mais l’adolescence nous a séparées. Désormais, Blanche n’est plus qu’une étrangère à mes yeux. Plus les années passent et plus elle se rapproche de mère dont elle imite le parlé et la gestuelle. J’ose rarement lui parler de peur de la froisser. Ça m’embête car elle est la seule à pouvoir me comprendre. Être une aranoréenne dans ce milieu est loin d’être aisé. Plus encore lorsque l’on est une jeune femme au minois avantageux malgré notre tare génétique. On est autant convoitées que critiquées.

Ambre sentit la tristesse poindre en son sein, émue par la vulnérabilité de son interlocutrice. Malgré leurs neuf années d’écart, elle ne pouvait concevoir l’idée d’ériger une barrière entre Adèle et elle. Certes, la mouette était épuisante, babillait à perdre haleine et vampirisait son énergie. Pourtant, son aînée n’imaginait pas l’abandonner et la laisser mûrir dans son coin. Leur relation sororale était ce qu’elle avait de plus précieux, un lien indéfectible, passant même au-dessus de celle qu’elle entretenait avec Anselme.

— Tu vas me prendre pour un monstre, poursuivit la duchesse d’une voix fébrile, enrouée par un sanglot qu’elle peinait à contenir. Mais j’ai été plus que réjouie quand ton ami nous a rejoints dans ce milieu très fermé. Bien sûr, comme presque tout le monde, j’ai été scandalisée par ce qui est arrivé à Ambroise, mais voir un autre noréen intégrer les nôtres m’a réconfortée.

Elle eut un rire nerveux.

— Quelle n’a pas été ma déception de le découvrir si peu sociable. Un véritable ermite à la langue muselée. J’ai beau ne pas trop apprécier le baron von Tassle, j’ai ouï dire qu’il a tenté maintes fois de l’intégrer parmi la jeunesse de son nouveau milieu. Mais comme je te l’ai dit, seule Louise est parvenue à instaurer un dialogue auprès de lui. Je pense qu’elle aurait pu l’inclure à son cercle d’amis si Théodore n’en faisait pas partie. Anselme et lui ne se sont jamais entendus. Je ne peux l’en blâmer. Je suppose que tu t’en es rendu compte, mais je trouve moi-même le marquis von Eyre détestable. Et je me méfie de son cousin Isaac comme du mal gris.

Elle murmura un juron puis se ressaisit aussitôt. Son attention se focalisa sur la poitrine de la chatte viverrine où sa broche cuivrée y était épinglée.

— Quel bijou magnifique ! dit-elle en approchant sa main libre pour effleurer la surface bombée de l’ornement.

Ambre frissonna face à ce geste spontané ; toucher le totem d’un inconnu sans son consentement avait quelque chose de profane. Elle voulut écarter cette main baladeuse, mais s’abstint ; même d’origine aranoréenne, la duchesse ne devait pas être au fait de ce tabou. Après tout, aucune des jumelles, à l’image de leur mère, n’arborait de totem ou le moindre indice pouvant indiquer les traits de l’animal qu’elles pouvaient épouser. Le connaissaient-elles seulement ou vivaient-elles dans la plus grande ignorance ?

Par ailleurs, Meredith caressait le médaillon avec une incommensurable tendresse, hypnotisée par le félin à la patte relevée. Ambre sentait la tiédeur de son souffle lui effleurer la nuque. Son parfum vanillé s’immisça dans ses narines, une fragrance exquise qu’elle avait rarement eu l’occasion de flairer.

Les cloches alentour carillonnèrent les quatre heures de l’après-midi, extirpant Meredith de son admiration. Revenue à la réalité, la duchesse recula d’un pas et relâcha la main de sa vis-à-vis. Elle gloussa puis s’excusa pour la désinvolture de ses manières. Ses pupilles brillaient d’une extase contenue.

— Je n’ai pas l’habitude de me conduire ainsi ! se justifia-t-elle, mi-amusée mi-embarrassée par son comportement. Ça fait du bien d’être soi-même parfois. Je dois y aller, mais serais-tu partante pour que l’on se revoie un jour prochain ? J’ai beaucoup aimé converser en ta compagnie !

Prise au dépourvu, mais néanmoins enjouée à l’idée de pouvoir enfin fréquenter une fille de son âge, Ambre accepta. Un sourire sincère ourlait ses lèvres tandis que la duchesse s’éloignait rejoindre la grande place d’Iriden. Quand Meredith se fut évaporée de son champ de vision, la noréenne s’accouda au muret et s’alluma une cigarette qu’elle savoura avec un plaisir délectable, les yeux perdus dans le lointain.

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