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NORDEN – Chapitre 44

Chapitre 23 – Quand le corbeau brave le hobereau

Le reste de la fin de semaine ne changea guère de d’ordinaire. Une fois rentrée après l’heure du déjeuner, Adèle avait relaté à son aînée l’intégralité de son vendredi, et ce, avec une précision chirurgicale, y compris en détail d’une futilité consternante, souvent en lien avec la nourriture ou quelque motif artistique qui avait capté son attention. Dans son parcours, la fillette avait croisé Enguerrand qui, désirant s’excuser pour la visite de l’observatoire et sa fin calamiteuse, voulut lui offrir une gâterie de son choix. D’abord craintive, Adèle s’était laissé attendrir par son affabilité et lui avait chuchoté qu’une pâtisserieserait une honorable compensation. L’accord fut scellé et le scientifique invita les deux sœurs à venir le rejoindre au Triomphe le samedi à venir, aux alentours de quinze heures où l’enfant dégusterait, assurait-il, les meilleurs desserts de l’île !

Quand le lundi arriva, Ambre fut surprise de retrouver un Beyrus fort jovial, fier d’avoir tant amassé lors de la fête nationale. Au point qu’il avait octroyé une coquette somme à son employée en guise de prime. La serveuse avait accepté de bonne grâce ce cadeau inattendu. En échange, elle lui avait offert les ceintures en cuir de son père, l’une de ses écharpes en laine encore en excellent état ainsi qu’un rasoir à la lame en argent damassé, ne dénichant rien de plus qui siérait à la taille démesurée du colosse basané.

Il en fera bon usage ! Je préfère les confier à mes proches plutôt que de les vendre à de parfaits inconnus.

En ce qui concernait les lettres et les carnets, elle avait la ferme volonté de les envoyer au lieutenant de Rochester. Or, ne sachant où il habitait, il lui fallait se rendre dans une agence postale pour y noter l’adresse afin de les expédier. Elle rechignait à y aller par elle-même, ne sachant comment elle serait accueillie à son domicile. D’autant qu’il n’était pas impossible que l’Hirondelle entame d’ici une quinzaine de jours son périple en mer, l’obligeant à opérer au plus vite.

J’irai me renseigner lors de ma pause, songea-t-elle tandis qu’elle dressait le couvert pour le déjeuner à venir. Un homme comme lui doit forcément avoir des domestiques pour réceptionner ses biens.

Derrière le bar où il servait les boissons à ses clients, le géant faisait part à son employée des dernières nouvelles en date, si nombreuses au vu des festivités passées qui apportaient leur lot de controverses, conflits et commérages. Aucune ne concernait la louve ni même les enfants disparus. Néanmoins, le maire von Hauzen avait soulevé ces deux points lors de son allocution nocturne au manoir ducal et ordonné à ce qu’une minute de silence soit réalisée pour rendre hommage aux cinq jeunes victimes dont aucune n’avait été retrouvée jusque-là.

Le général de la Garde d’honneur, monsieur Latour, avait également discouru, tentant de rassurer la population. Il avait énuméré les diverses tactiques que ses subordonnés effectuaient pour acculer les coupables et abattre le vil prédateur. Miliciens, enquêteurs, scientifiques, chasseurs… plusieurs acteurs, pointures dans leur domaine d’étude, étaient réquisitionnés pour élucider cette histoire sordide et y mettre un terme définitif.

— Ah ! Au fait, savais-tu que Bernadette Beloiseau a eu l’immense honneur d’être invitée au bal ? ajouta l’ours, très friand de ce type d’actualité, surtout lorsqu’il concernait un tiers de sa connaissance. Quel sacré privilège !

— Hélas ! Je suis bien moins au courant des ragots que toi, mon cher Beyrus ! minauda Ambre en lui adressant un regard empli d’espièglerie. Après, tu m’as déjà répété cent fois qu’elle avait travaillé pour le duc par le passé. Il ne me paraît pas étonnant qu’il la convie encore en sa demeure. Elle doit certainement connaître des domestiques toujours en service là-bas.

— C’est bien vrai ! Mais ce n’est pas un ragot, ma jeune impertinente, mais la stricte vérité car je la tiens de sa bouche pas plus tard qu’hier ! Elle a quitté ce poste de choix il y a près de vingt-quatre ans afin d’élever seule sa fille Ann. Elle n’a jamais voulu me dire qui était le père mais, d’après ce que j’ai cru comprendre, il œuvre encore au manoir à l’heure actuelle. Dommage, je ne connais personne travaillant de près ou de loin chez les von Hauzen. Je sais que ça ne me regarde absolument pas mais je me demande bien qui ce pourrait être ! Bernadette est une femme raisonnable, je ne la vois pas s’amouracher du premier homme venu, sauf s’il s’agit d’un écart de jeunesse dont la conséquence a porté ses fruits…

— À moins qu’elle n’ait été la concubine de son maître ? On m’a assuré que les bâtards ne sont pas si rares dans la caste élitiste… Sans compter que pendant longtemps, la valetaille a dû se plier aux exigences plus ou moins tordues de leurs supérieurs.

Ambre n’avait pu s’empêcher de plaisanter sur ce sujet sensible, devenu tabou au fil des années. Les langues commençaient à se délier après deux décennies de véritable omerta. Depuis la fin des années 280, les lois concernant le traitement des domestiques par leurs employeurs s’étaient rigidifiées pour permettre aux futurs salariés un meilleur encadrement de leurs droits et de leurs devoirs. Le temps où les maîtres avaient l’entière disposition de leurs subordonnés était révolu ; la servitude enfin abolie.

Beyrus partit dans un grand éclat de rire qui fit sursauter l’ensemble de sa clientèle.

— Moque-toi donc, tiens ! Notre éminence n’est pas exempte de défauts mais la débauche n’est pas celui qu’on lui reproche généralement ! Surtout qu’à cette époque le pauvre homme était en proie à des tourments moins glorieux.

La fanfaronnade de la féline diminua dès lors qu’elle se rendit compte de l’absurdité de sa remarque. Car, ce fut en cette sombre année 283 que sa femme Aliénor était morte en couches, suivie dans la foulée par son chétif nouveau-né. Trois ans après le drame, Friedrich von Hauzen épousait Irène, sa servante noréenne.

Qu’est-ce que je peux être idiote parfois ! s’énerva-t-elle en serrant rageusement les fourchettes qu’elle tenait en main. Je devrais vraiment penser à museler ma langue plutôt que de raconter de telles âneries, y compris sous le coup la moquerie ! En ce qui concerne Bernadette, si elle était enceinte ou allaitait un nourrisson à la même période que ce funeste événement, m’est avis qu’elle ne désirait pas s’attarder dans une demeure voilée par le deuil et aggraver les souffrances de son maître.

Elle poursuivit sa tâche sans rien oser ajouter, écoutant Beyrus épiloguer sur sa consœur pâtissière de sa voix caverneuse.

— Sa fille était mignonne. Très polie et bien élevée. Tu l’as peut-être connue ? Elle était très grande, brune et avec des iris aussi noirs que la nuit. Je mettrais ma main à couper que le père est aranéen. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas revue d’ailleurs. Bernadette m’a informé qu’elle a quitté le domicile il y a quatre ans pour suivre son compagnon et s’installer avec lui sur la côte orientale.

Malgré cette brève description, Ambre ne parvenait pas à se remémorer l’intéressée.

— Non, ça ne me rappelle rien… Au vu de notre écart d’âge, on n’a pas dû avoir grand-chose à partager lorsqu’on se croisait à la Mésange Galante.

Beyrus opina puis se cacha aux cuisines afin de concocter le repas à venir, délaissant sa collègue qui se glissa derrière le comptoir et prit le relais des commandes.

***

Alors qu’elle entamait sa pause déjeunée, picorant dans son assiette des œufs brouillés accompagnés d’une poêlée de haricots verts et flageolets ainsi que d’une épaisse tranche de pain aux noix, Anselme pénétra dans la taverne. S’attendant à sa visite, Ambre abandonna son repas qu’elle mangeait à une petite table nichée dans une alcôve — sise entre la porte des cuisines et la cheminée — pour aller l’accueillir. En se rapprochant du brunet à la canne, quelle ne fut pas sa surprise de le voir arborer, en plus de son sourire, un important coquard qui lui vérolait l’intégralité de l’œil droit ainsi qu’une lèvre fendue, encroûtée de sang.

— Par les bois d’Halfadir ! Comment t’es-tu fait ça ! réagit-elle aussitôt en fronçant les sourcils, étudiant son visage tuméfié.

— N’aies crainte ma rouquine ! tempéra-t-il en l’étreignant amicalement. Je vais tout te raconter autour d’un verre si tu as un peu de temps à m’accorder !

Ambre acquiesça et guida le corbeau jusqu’à sa modeste table où son plat refroidissait. Elle lui proposa de partager sa pitance mais le garçon déclina poliment et s’installa. Avant de le rejoindre, la noréenne lui servit une pinte de bière.

— Explique-moi tout ! ordonna-t-elle une fois assise, les yeux rivés dans ceux de son vis-à-vis avant de retourner à son assiette.

Pour accentuer son effet, le baronnet but une gorgée, grimaça lorsque le liquide frais effleura sa plaie superficielle et reposa délicatement son verre.

— Mademoiselle se souvient-elle que je lui avais promis qu’Isaac entendrait parler de moi au vu des menaces qu’il avait osé proférer à son encontre ?

Éberluée, la fourchette garnie de haricots suspendue à ses doigts, Ambre marqua une seconde d’immobilité.

— Vous… vous êtes battus ?

— Aussi incroyable que cela puisse paraître, ma rouquine, je me suis laissé emporter par la colère ! Inutile de te préciser que c’est la première fois que mes émotions me dépassent. Il faut dire que ce marquis de malheur m’a pas mal échaudé avant cela ! J’avais les nerfs à vif et me suis empressé de le corriger… Le coup est parti tout seul. Nous étions au beau milieu de l’assemblée alors que le discours venait de s’achever et que les convives entamaient le buffet. Nous n’étions même pas alcoolisés, si tu veux tout savoir !

En dépit de l’admiration qu’elle vouait à l’infirme en cet instant, Ambre se renfrogna, gagnée par l’inquiétude.

— Vous avez dû essuyer de sévères remontrances après cela ! grogna-t-elle en mâchonnant sa bouchée.

Anselme hocha la tête puis haussa les épaules.

— Oh oui ! Je te mentirais en t’affirmant l’inverse. Il n’y a pas eu de vrai blâme, juste des sermons oraux après qu’on nous ait séparés puis enfermés dans une pièce annexe afin que nous nous expliquions. Mon beau-père, le duc et le marquis Laurent de Malherbes nous ont alors interrogés. Le maire n’était pas le plus furieux de nos juges, juste déçu que nous ayons quelque peu entaché sa soirée. Il était même plutôt pragmatique car, selon lui, « Il faut que jeunesse se passe ».N’ayant pas d’héritier masculin ni aucun réel adversaire outre que sur le bord politique, il doit sans doute estimé honnête que nous soyons enclins à nous battre pour asseoir notre dominance.

» Laurent, à l’inverse, était furieux et nous a fustigés d’un flot de menaces et d’injures que je me garderais de te détailler. Si mon beau-père paraît intimidant quand il sort de ses gonds, ce n’est absolument rien en comparaison du marquis ! J’ai même cru qu’il allait me frapper de sa canne. Il l’aurait d’ailleurs fait sans aucun scrupule si Alexander et le maire n’avaient pas été là pour dissuader la moindre blessure portée contre ma personne.

La noréenne déglutit. Elle reposa sa fourchette dans son assiette saucée, tapota sa serviette contre sa bouche pour y ôter les reliquats de beurre puis déclara avec pragmatisme :

— S’attaquer à son noble rejeton d’ordinaire si protégé a dû être un choc terriblement amer à encaisser !

— Penses-tu ! ricana Anselme. Ses fulminations valaient autant pour moi que pour son fils ! S’il y a une chose qu’il faut savoir, c’est que le marquis tient par-dessus tout à sa notoriété. Tout ce qui pourrait écailler son image est à proscrire. C’est un homme extrêmement puissant et un prédateur de l’ombre qui, généralement, n’agit jamais de manière impulsive, à l’inverse d’Isaac. Voir son fils unique s’adonner à ses travers devant témoins risque de compromettre ses plans d’accéder un jour à la tête de l’État.

Il fit pianoter ses doigts contre les parois de sa chope.

— Le troisième mandat de Friedrich arrive à son terme en mai prochain. Et selon la loi en vigueur, il ne peut cumuler un quatrième mandat, ce qui laisse le champ libre à n’importe quel successeur. Les élections sont prévues pour le mois de mars et Laurent ne cesse de prospecter en quête de potentiels partisans. Un seul éclat dans ses rouages bien huilés et tout ce qu’il entreprend depuis des décennies pour siéger au pouvoir serait réduit à néant ! La une du Vaillant Légitimiste a d’ailleurs consacré une magnifique rubrique suite à notre heurt. Quoi de pire pour accentuer la fureur d’un homme de sa veine que de savoir son fils tourné en ridicule par les magnats de la presse.

Pour appuyer ses dires, il sortit de sa poche un morceau de journal froissé qu’il déplia et tendit à sa partenaire. Ambre le saisit et le parcourut. Un rictus tordit ses lèvres une fois sa lecture achevée.

— Et le baron ? s’enquit-elle en lui rendant le billet, brisant le silence qui venait de s’imposer.

— J’ai été vertement fustigé sur l’instant et il m’a parfaitement ignoré le reste de la soirée. J’ai cru essuyer de sacrées remontrances ultérieures mais une fois que nous nous sommes retrouvés en privé le lendemain, il m’a avoué avoir été plutôt ravi de ma réaction. Il semblait même très fier !

Le visage de son interlocutrice se para du masque de l’incrédulité. Cela amusa le brunet qui avait arboré une expression similaire suite à l’aveu de son beau-père.

— Bien sûr, il a désapprouvé que je puisse m’abaisser à de telles barbaries devant témoins ! précisa-t-il. Mais, selon lui, j’ai défendu ton honneur et le mien. J’ai pour la première fois montré à l’assemblée que les von Tassle savaient mordre et riposter. Il a aussi ajouté, non sans moquerie, que j’avais enfin exprimé les penchants hérités de mon paternel, si souvent prompt à user de la violence lorsqu’il se mesurait à ses adversaires ou protégeait la dignité de son maître. Je me trompe peut-être mais voir Isaac essuyer une telle correction et Laurent, son ennemi le plus acharné, encaisser pareille défaveur l’a mis en liesse.

Ambre étrangla un rire.

— Le baron est vraiment un homme étrange…

— À qui le dis-tu ! Permets-moi de te préciser par ailleurs qu’il était enchanté d’avoir enfin pu faire ta connaissance et qu’il était désolé de ne pas avoir suffisamment de temps pour échanger plus en profondeur. Il ne m’a rien dit te concernant mais je pense que tu lui as fait bonne impression. Il était sincère lorsqu’il vous a conviées au manoir Adèle et toi. J’envisageais de vous inviter à déjeuner un samedi, reste à savoir lequel conviendrait le mieux. Probablement pas le prochain si je veux être un minimum présentable pour vous recevoir et ne pas terrifier la petite mouette avec ma face de chien battu ! Et je crois que mon beau-père a des obligations pour les deux fins de semaine suivantes. Ce qui nous amène probablement à une disponibilité éventuelle le premier samedi de septembre !

— Quel calendrier de diplomate, mon cher corbeau ! se moqua-t-elle. Nous n’aurions pas été disponibles le vingt et un de toute manière… Adèle a eu l’excellente idée d’approuver un rendez-vous auprès d’Enguerrand avant de m’en parler… Je ne suis pas vraiment réjouie à l’idée de le revoir à cause du fiasco de notre précédente visite mais il semble avoir la ferme volonté de se faire pardonner.

— Quoi de mieux pour convier une dame à un rencard que de soudoyer sa candide petite sœur afin de forcer son aînée à accepter. Le stratagème est fourbe mais absolument génial ! J’en prends bonne note pour une prochaine fois et je m’empresse de réserver la journée du quatre septembre auprès de mon beau-père et de ma grand-mère avant qu’un nouvel impératif ne survienne !

Il ponctua sa sentence d’un clin d’œil appuyé conjugué d’un sourire narquois puis continua son récit dans l’ordre chronologique, depuis son arrivée au manoir ducal jusqu’à son altercation.

Sitôt rendus au domaine, le baronnet et son beau-père avaient chacun suivi leur propre chemin afin de saluer leurs connaissances respectives. Anselme n’avait pas fait deux pas dans la demeure que Meredith l’avait harponné pour converser en sa compagnie et lui poser une armada de questions, dignes d’un interrogatoire. Assis frontalement sur des banquettes de velours, séparés par un guéridon sur lequel trônait un plateau d’argent foisonnant de petits-fours, le garçon subissait la charge de l’aristocrate.

Oui, Ambre était une amie d’enfance chère à son cœur. Non, il ne comptait pas la courtiser pour l’extirper de sa condition et la propulser dans les hautes sphères dans l’espoir de satisfaire les fantasmes de la duchesse et de combler sa solitude. Non, Ambre n’avait pas besoin de sa fortune ou de son influence pour exister et vivre honorablement. Non, elle n’était en aucun cas miséreuse ! Oui, il lui permettrait de la côtoyer si elle le désirait…

— Elle t’a vraiment posé toutes ces questions ? pouffa Ambre.

— Je te le jure ! À mon avis, attends-toi à la voir débarquer un jour prochain. Elle sait où tu habites, où tu travailles et quels sont tes horaires ! Et ce n’est même pas de ma bouche qu’elle a appris ces informations !

— Cette fille est vraiment atypique et déstabilisante. Je ne sais pas si je dois me sentir angoissée par ces motivations ou alors charmée d’être le sujet d’un tel engouement.

— L’avenir seul te le dira !

Après avoir conclu ce chapitre et enfin libéré des griffes de Meredith, Anselme était parti saluer Louise von Dorff qu’il n’avait pas eu l’occasion de revoir depuis la disparition de Judith. La trentenaire l’avait étreint puis accordé de vive voix ses plus sincères condoléances. Dès lors que sa supérieure avait été déclarée officiellement décédée, elle avait pris les rênes du commerce et continuait d’entretenir avec soin son herboristerie, toujours aidée et secondée par le fidèle Simon. Elle espérait également que Théodore ne lui cherchait pas des noises car elle s’empresserait d’intervenir le cas échéant. Le jeune marquis von Eyre avait beau compter parmi ses amis, elle réprouvait toutefois bon nombre de ses travers et surveillait ses agissements aussi farouchement qu’une louve aux abois, en particulier depuis que son cousin Isaac l’avait pris sous son aile et implanté des idéaux malsains dans son crâne.

Anselme n’était que peu au fait de l’attachement qui unissait Théodore à Louise et sa famille bien que celui-ci semblait profond et ancien. Ainsi ne se permettait-il pas de cracher son fiel au sujet de ce sinistre individu qu’il fréquentait quotidiennement à l’office, à son plus grand regret !

Après un instant de flottement, Ambre chuchota :

— En parlant de louve, tu as revu ta mère dernièrement ?

— Oui ! assura-t-il d’une voix tout aussi basse pour ne pas éveiller les curiosités de la clientèle environnante. Pour être honnête, je suis allé la rejoindre le soir où nous nous sommes disputés. J’avais besoin de me changer les idées et la voir, même sous sa forme animalière, m’a fait le plus grand bien. Je ne sais pas quel miracle est en œuvre mais elle parvient toujours à me repérer lorsque je désire la retrouver aux abords de la sylve. Certes, les canidés ont un flair hors pair mais on dirait qu’elle anticipe exactement là où je veux me rendre et m’attend.

— Je n’en suis pas surprise. On nous a sans cesse rabâché qu’une fois transformé, un noréen conservait ses allégeances et savait toujours déceler lorsque ses proches étaient en danger ou en quête de leur aide. Une sorte d’instinct propre à notre héritage. Je crois me souvenir que sous sa forme d’hermine, maman quittait la forêt pour venir me voir et se lover dans mes mains quand j’étais triste.

— C’est vrai que la louve a gardé ses penchants maternels, acquiesça-t-il, les yeux embués et la voix éraillée. C’est terriblement perturbant de caresser le flan d’un immense prédateur dont la gueule pourrait aisément broyer mes membres d’un simple claquement de mâchoires. Elle se comporte comme un chiot en ma présence. Elle me lèche, jappe et agite la queue de la même manière que Velours ou Désirée.

Ambre baissa la tête et grimaça.

— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Anselme.

— Je peux te poser une question indiscrète ?

— Euh… oui, bien sûr ! hésita-t-il, décontenancé par sa demande tant son amie ne prenait jamais la peine de dresser pareilles pincettes.

— Ton beau-père… Est-il au courant pour sa transformation ? Vous en parlez entre vous ?

Une lueur d’étonnement traversa les pupilles sombres du corbeau. Après un instant de réflexion, ne sachant s’il pouvait se confier ni comment répondre à une telle interrogation, il annonça tout bas :

— On va dire que oui… Ce n’est pas trop un sujet que j’ose aborder avec lui ni avec ma grand-mère d’ailleurs. Mais ils savent que la louve n’est autre que Judith. Alexander a beau feindre l’indifférence et m’assurer que sa femme est considérée comme morte à ses yeux depuis sa transformation mais je sais qu’il n’en est rien. Il souffre de sa disparition, d’avoir à nouveau perdu un être qui lui était cher…

Il déglutit péniblement puis soupira :

— Il est trop pétri d’orgueil pour me l’avouer mais il se rend de temps à autre dans la lande pour aller la rencontrer. M’est avis qu’il enquête sur son cas de son côté. La métamorphose de ma mère n’a rien d’anodin et ça le ronge de ne pas parvenir à comprendre pourquoi elle s’est abaissée à cette extrémité.

Ambre posa une main sur la sienne et la caressa tendrement.

— Je suis sincèrement désolée.

Je comprends mieux pourquoi je l’ai croisé en pleine nuit et qu’il avait l’air si déstabilisé. Ma chute a dû contrecarrer ses plans de rejoindre son épouse. Ça a dû lui faire drôle de se retrouver confronter à quelqu’un alors qu’il souhaitait demeurer le plus discret possible…

— Tu n’as pas à l’être, ma rouquine. Bien que ça me fend le cœur chaque fois que j’y pense, ma mère est toujours en vie et en relative bonne santé. Ce qui me frustre, en revanche, et je rejoins mon beau-père sur ce point, c’est de ne pas comprendre les motifs de sa transformation ni si elle impliquée de près ou de loin à cette série d’enlèvements… Et pour répondre à la question que tu risques de me poser, Alexander ne m’a fait part d’aucune théorie à ce sujet. Il a peut-être des hypothèses mais il refuse de me les révéler. Non pas qu’il me juge trop jeune ou sensible pour les entendre mais il n’aime pas énoncer des conjectures scabreuses sans réel fondement pour les valider.

Il venait à peine d’achever sa phrase, qu’un groupe de clients, fraîchement entré dans la taverne, interpella la serveuse pour quémander leur boisson. Ambre s’excusa auprès de son ami puis se leva pour reprendre son service. Le garçon resta un moment assis à sa table où il terminait sa bière en solitaire et profitait de l’ambiance chaleureuse du lieu pour chasser son mal-être que cette dernière conversation avait accru.

Quand Ambre fut à nouveau disponible, il s’arma de sa canne puis se rendit au comptoir pour payer sa consommation.

— Au fait, vu que le baron est ami avec monsieur James de Rochester, saurais-tu me dire où il habite ? demanda Ambre qui, durant la pause, avait totalement oublié de sortir se renseigner à propos de l’adresse du lieutenant. J’aurais quelques affaires de mon père à lui confier et ne sais pas où les lui envoyer.

Anselme émit un rire bref.

— Ma foi, pas vraiment. Mais tu peux me les remettre si ce n’est pas trop encombrant car je connais quelqu’un qui se ferait un plaisir de les lui donner !

— Que veux-tu dire ? s’étonna-t-elle en haussant un sourcil.

Il s’accouda au comptoir et approcha sa tête jusqu’à ce que sa bouche soit à quelques centimètres de son oreille.

— Puisqu’on en est aux confidences et que je peux te partager un secret sans crainte qu’il soit révélé, laisse-moi te dire que Pieter, notre palefrenier, est très étroitement lié au lieutenant.

— Tu veux dire amicalement ou amoureusement ?

— Plutôt la deuxième option, et ce, depuis bien avant ma naissance si tu veux tout savoir. Au vu de son emploi du temps chargé et de ses nombreux séjours en mer, James vient rarement nous visiter au manoir mais lui et Pieter louent un appartement dans la ville médiane. Je peux donc lui transmettre tes biens pour qu’il les lui remette en main propre.

Ambre opina puis, une fois la monnaie rendue à son interlocuteur, partit dans la cuisine fouiller dans sa besace pour lui donner les lettres et les carnets, enveloppés dans un sachet kraft.

— Prends garde à ne pas t’amocher davantage ! susurra-t-elle alors qu’Anselme s’apprêtait à quitter la salle.

Le baronnet s’inclina avec une véhémence comique.

— Soyez rassurée, douce dame, votre preux chevalier veille à sa sécurité ainsi qu’à celle de ses alliés. Et si l’on me contrarie, le loup viendra venger l’affront que l’on m’aura causé.

Ils échangèrent un sourire complice puis le corbeau, sa canne en main et son précieux chargement sous le bras, franchit la porte de la taverne pour affronter les ardeurs de la basse-ville.

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