Chapitre 24 – Que la partie commence
Les mains posées sur son giron et l’échine enfoncée dans la banquette veloutée, Anselme contemplait d’un air rêveur le paysage défilant à travers le carreau du fiacre où les ruelles citadines s’estompaient au profit des champs et des maisons campagnardes. L’alcool contenu dans son organisme s’était dissipé. Il se sentait fourbu, las de devoir affronter ses pairs lors de cette soirée qui promettait d’être riche en intrigues et en rebondissements. Les secousses de l’habitacle le berçaient et un voile vitreux recouvrait ses rétines à demi closes. Le baron se tenait assis devant lui et l’observait avec attendrissement, caressant d’une main la levrette Désirée dont la tête effilée reposait sur sa cuisse.
Quand le véhicule dépassa les premiers manoirs, il se décida à l’aborder et à briser le silence :
— Je suis navré d’avoir interrompu ton entrevue. Je sais que cette soirée ne t’enchante guère mais le discours de Friedrich sera d’une extrême importance. Surtout en cette période charnière qui lancera le début des hostilités entre les différents clans politiques.
Le fils décrocha son regard de la fenêtre pour toiser son père.
— Vous n’avez pas à vous excuser, répondit-il sans entrain. Et je vous promets de bien me comporter et de ne commettre aucun impair qui puisse vous compromettre.
— N’es-tu pas trop déçu d’avoir abandonné ton amie pour suivre les frasques d’un vieux chien aux ambitions démesurées ? N’importe quel jeune homme un tant soit peu lucide rechignerait à gâcher cette journée radieuse pour venir se terrer dans ce nid de vipères plutôt que de profiter des frivolités iridéniennes, si savoureuses lorsqu’on les partage en charmante compagnie.
Le corbeau fut surpris par le ton et le sérieux de cette question indélicate qui le laissa pantois un instant.
— Je… balbutia-t-il, ne sachant comment réagir.
Le baron esquissa un sourire doux-amer puis soupira.
— J’ai conscience des sacrifices que je te demande, mon garçon. D’une certaine manière, je m’en veux de devoir régir ta vie de la sorte afin de satisfaire mes propres desseins. Malheureusement, ton titre est un fardeau qu’il te faut endosser en toutes circonstances. Et j’ai grand besoin de ton soutien, jusqu’à mai prochain du moins. Après les élections, qu’importe le résultat, je te promets que tu seras libre de mener ton existence comme bon te semblera. Le comprends-tu ?
Anselme hocha faiblement la tête. Si Ambre avait des obligations envers sa cadette, le baronnet en avait également envers son aîné que dix-neuf années séparaient.
Pour rompre la mine chagrine qui venait d’apparaître sur le visage de son fils adoptif, le baron déclara :
— J’ai été ravi d’avoir enfin rencontré ton amie. Et je tiens à t’assurer qu’elle est la bienvenue au manoir si tu souhaites l’inviter. Je demanderai à Séverine de lui préparer une chambre à son intention si l’envie vous prenait de veiller plus que de raison. Le gîte et le couvert lui seront offerts, bien évidemment.
Un sourire franc étira les lèvres du garçon et son cœur tambourina plus ardemment tant il était heureux et à la fois soulagé par cette approbation. Pour l’avoir évoqué ouvertement auprès de son beau-père, Anselme n’avait jamais considéré Ambre autrement que comme une féale idéale. Il n’éprouvait aucun désir sexuel à son égard et subodorait cette réciprocité. Ainsi pouvaient-ils se livrer et se comporter le plus naturellement du monde, et ce, sans la moindre gêne.
D’ailleurs, le nobliau n’avait aucune appétence pour les plaisirs de la chair et les conversations sur le sujet, si récurrentes chez les individus de son âge, le mettaient mal à l’aise. Femme ou homme, les gens l’indifféraient et pour perpétuer son titre, peut-être songerait-il à faire comme Alexander et à adopter un héritier parmi les orphelins de la région. Quoiqu’il en soit, il était encore trop tôt pour analyser une telle éventualité.
Guidé par Pieter, Zola franchit les grilles du manoir von Hauzen pour pénétrer dans l’enceinte du vaste domaine dont les jardins boisés et la voie gravillonnée étaient d’ores et déjà empruntés par des dizaines d’invités aux mises soignées. Le cocher gara son véhicule proche des écuries. Il ouvrit à ses maîtres et leur souhaita d’agréables festivités. Le baron le remercia et le laissa vaquer à ses occupations sous la surveillance muette d’une Désirée indésirée dans le corps de logis. Au vu du parfum que sa livrée crème exhalait et des fleurs de myosotis discrètement glissées dans la poche avant de son veston, il était fort à parier que le domestique allait rejoindre son amant James, présent lors de la soirée.
Le père et son fils foulèrent l’avenue rocailleuse bordée de tilleuls et de châtaigniers entre lesquels des sculptures en marbre émoussé verdi de lichen se dressaient. L’aigle de Providence y était à l’honneur, symbole ancestral des von Hauzen avant leur départ de Pandreden. Adler, car tel était le nom de l’entité, était représenté sous diverses postures, souvent conquérant, les ailes déployées, la tête altière et les serres déliées.
Au bout de l’allée, le somptueux manoir ducal s’érigeait. Son architecture se révélait plus massive et archaïque que le fief baronnial avec cette façade en pierre cendrée, ces fenêtres en arc d’ogive dont les vitres flamboyaient sous la lumière crépusculaire, ces imposantes cheminées en pleine activité et ces deux ailes en avancée dont la partie basse se couvrait de lierre et de roses trémières. Derrière l’édifice, telle une barrière protectrice plongée dans la pénombre, un mamelon bocagé saillait.
À peine eut-il pénétré dans la salle de convivialité fourmillante de convives excités et abandonné son père à ses confrères qu’Anselme fut harponné par Meredith. Avide de l’interroger, la duchesse à la peau basanée et aux mains balzanées empoigna son avant-bras en une étreinte digne d’un rapace.
— Ah ! Anselme, puis-je te parler un moment ? s’enquit-elle d’une voix melliflue où transsudait une pointe d’injonction. Promis je ne serai pas longue !
Ses yeux bruns pétillaient d’excitation et sa bouche étirée dévoilait sa superbe dentition. Sachant qu’il ne pouvait se soustraire à ses fantaisies, le garçon se laissa guider par sa tortionnaire qui le conduisit dans un salon annexe, à l’écart de la cacophonie environnante et des oreilles indiscrètes. Seuls dans ce boudoir isolé, orné de plantes luxuriantes et de tableaux champêtres, ils prirent place dans des fauteuils rembourrés, tapissés de velours vert-de-gris, si moelleux que le baronnet s’y serait volontiers vautré en quête de sommeil. Les fenêtres à meneaux s’ouvraient sur la terrasse où l’on pouvait épier les invités dont le flot continu ne cessait d’arpenter le domaine ou de gravir les escaliers.
Meredith lissa sa robe fleurie et se racla la gorge :
— Désolée de te soustraire aux festivités. Même si je doute fortement que tu sois tant pressé de rejoindre l’assemblée. Après, je ne pense pas me fourvoyer en disant que bavarder auprès de ma personne ne doit guère plus t’enchanter. J’aurais dû songer à t’offrir une coupe de champagne ainsi qu’un assortiment de petits-fours pour t’amadouer plutôt que de t’avoir capturé de la sorte. Je suis une piètre hôtesse et manque à tous mes devoirs. Excuse-moi !
Anselme ne put réprimer un petit rire puis haussa les épaules.
— Je présume que tu souhaites me faire part de ta conversation auprès d’Ambre et me questionner à son sujet ? dit-il en caressant le pommeau de sa canne, les jambes croisées.
Affalée sur sa marquise avec une nonchalance féline, elle glissa une mèche derrière son oreille et le gratifia d’un sourire mutin. Ses cils de biche papillonnèrent.
— Quelle perspicacité ! J’espère que tu te montreras plus loquace que d’ordinaire. Ne t’inquiète pas, je ne ferai montre d’aucune indiscrétion. Je veux simplement savoir si tu m’autoriserais à fréquenter la demoiselle. Je sais qu’elle t’est chère et que la partager auprès de moi ne doit pas te réjouir outre mesure, mais je serais enchantée de la connaître davantage. N’y vois aucune malice mais j’ai la conviction qu’elle et moi pourrions être très proches. Et cela n’a strictement aucun rapport avec ce que Charles a pu me raconter à son sujet. Je t’en donne ma parole !
Anselme fit la moue, peu convaincu par cette réponse. Néanmoins, il ne changea pas sa position sur le sujet :
— Comme je l’ai dit à Ambre, je ne suis pas là pour vous empêcher de nouer quoique ce soit entre vous. Si vous en éprouvez l’envie, côtoyez-vous autant que bon vous semble et gardez-moi de vos confidences.
— Tu m’en vois ravie ! Et sois parfaitement rassuré, loin de moi l’idée de te dérober ta fiancée !
Elle avait annoncé sa sentence d’un ton détaché. Les joues d’Anselme rosirent d’embarras car il savait que Meredith utilisait régulièrement de fausses allégations afin de trier le bon grain de l’ivraie. C’était d’ailleurs son plus vil défaut si l’on excluait sa pugnacité légendaire. Sans vergogne, la duchesse déployait allègrement son éventail de charmes à dessein d’obtenir l’objet de ses convoitises.
— Je t’arrête de suite ! répliqua-t-il en levant une main impérieuse, désireux d’écarter tout signe de méprise. Ambre est simplement une amie et ne sera jamais une future madame von Tassle. Je ne compte pas l’épouser et je crois qu’elle préférerait mille fois s’unir à un chien galeux plutôt qu’à quelqu’un de notre milieu ! Je te serais grée de ne colporter aucune rumeur à ce sujet.
Meredith gloussa puis tapota ses lèvres du bout de l’index.
— Tu peux compter sur mon entière discrétion !
Enhardie face à cet interlocuteur moins renfrogné et plus caustique que d’ordinaire, elle enchaîna ses assauts, inondant le brunet d’une rafale de questions.
L’entrevue se poursuivit pendant plus d’une heure et demie. Durant ce laps de temps, le boudoir s’était obscurci. La lumière extérieure mourait et la nuit étendait ses ailes obsidiennes dans les jardins auréolés par de rares flambeaux. En pénétrant dans la salle de réception à la suite de la duchesse, Anselme nota que le maire venait d’achever son allocution. L’estrade fut libérée au profit de monsieur Latour. De forte corpulence, les cheveux clairsemés et le visage couperosé, le général de la garde d’honneur dispensait ses conseils de sa voix de stentor et énumérait les nombreuses actions que ses hommes menaient afin d’occire la maudite Mal-Bête puis d’arrêter les criminels dont l’identité demeurait encore et toujours inconnue des services de l’ordre. Engoncé dans son costume incarnat galonné, le sexagénaire irradiait sous la lueur des lustres. La flamboyance de ses vêtements contrastait avec les murs lambrissés dont la partie supérieure se couvrait d’un papier peint verdoyant à motifs floraux, égayé par des miroirs et portraits surannés.
La centaine de convives l’écoutait, un verre d’alcool dans une main et une mignardise dans l’autre. Œillades et conciliabules fusaient. Quand la harangue fut achevée, la foule applaudit puis s’éparpilla telle une envolée de moineaux. Beaucoup rejoignirent le buffet foisonnant de mets fastueux et de boissons raffinées. Certains commencèrent à gambiller sous les arias de l’orchestre tandis que d’autres s’installaient sur les fauteuils et banquettes disposées à chaque recoin, autour de tables basses et guéridons. Une poignée s’éclipsa dans les salles voisines et les jardins afin de fumer ou bavarder sereinement en dehors du brouhaha intérieur.
Ne pouvant demeurer debout trop longuement à cause de sa jambe fauchée, Anselme s’assit sur une méridienne, sise près d’un palmier et non loin de l’écrasante cheminée au manteau cuirassé de bronzes et chandeliers. Un immense miroir au cadre mouluré se déployait juste au dessus, agrandissant la pièce aux dimensions d’ores et déjà démesurées. Perdu dans ses pensées, il contempla l’espace d’un œil vague. Il était déçu de n’avoir pu écouter l’entièreté de l’allocution et espérait qu’Alexander ne lui en tiendrait pas rigueur. Ce dernier valsait avec Joséphine, la femme d’Hippolyte von Dorff, mère de Louise et de Diane. La mine joviale de l’infirmière trahissait son bonheur de partager cette danse en compagnie de cet excellent cavalier.
— Maman est en liesse ! déclara une voix féminine qui extirpa Anselme de sa rêverie. Ton père lui a promis une valse et cette obsession ne l’a pas quittée de l’après-midi.
Le baronnet tourna la tête et aperçut Louise qui, une coupelle dans une main et deux flûtes de champagne dans l’autre, prit place à ses côtés sur la méridienne. Elle posa la porcelaine garnie de fruits secs, de diverses crudités et de feuilletés sur le guéridon annexe puis tendit un verre au corbeau. Ils trinquèrent et burent une première gorgée.
— T’as l’air en forme ! l’évalua-t-elle en prenant ses aises.
Elle piocha une gougère au fromage et la porta à ses lèvres. Aussi affable que sa mère, l’herboriste jouissait d’une anatomie similaire avec ses courbes généreuses que soulignaient son pantalon taille haute et son ample chemisier ocré. Une natte chocolatée, aux boucles méandreuses, caressait son visage joufflu et descendait jusque sous sa poitrine galbée. Tout chez cette trentenaire en devenir n’était que rondeur et volupté, loin de standards de beauté aranéens en vigueur, y compris sa mise relativement simpliste, fidèle à sa condition de demoiselle du peuple.
— Au contraire ! assura-t-il en grignotant à son tour une poignée de noix et de raisins. Je viens d’essuyer un interrogatoire interminable auprès de Meredith. Je suis épuisé, j’ai la gorge sèche et n’aspire qu’à dormir !
— J’ai entendu cela oui, votre rendez-vous intime a fait jaser ! roucoula-t-elle. Antonin était vert de jalousie. Il ne nous l’avouera jamais mais il a un faible pour elle. Il s’est refermé comme une huître lorsqu’il a appris que vous nous faussiez compagnie. D’ailleurs, j’espère que lui et Théodore ne continuent pas à te chercher des noises ! On dit qu’Isaac s’est assagi mais je n’en crois pas un mot. Tu peux être sûr qu’après les élections, il sera le premier à réitérer ses forfaits et trouvera toujours le moyen de soudoyer son cousin pour l’embrigader dans ses perversions.
Le corbeau grimaça et serra son poing libre.
— Tes craintes sont avérées. Isaac a menacé Ambre pas plus tard que cet après-midi. Au vu de son tempérament, je sais qu’elle ne se laissera jamais manipuler par ce salopard mais la savoir potentiellement sa cible me met de très méchante humeur.
L’herboriste opina du chef puis observa le groupe de jeunes gens qui se tenait debout près du buffet. Antonin et Théodore bavardaient en compagnie de Diane et de Victorien. Le fils unique du docteur Aurel Hermann, ce grand blond à la carrure musclée, enlaçait langoureusement la sœur cadette de Louise, les mains croisées sur son ventre et la joue pressée contre le haut de son crâne.
— J’en retoucherai deux mots à Théodore ! l’avertit-elle avec gravité. J’ai beau le considérer comme un ami intime, j’exècre de le voir se comporter ainsi. Ça m’attriste car je sais qu’il a un bon fond et qu’il souffre encore d’avoir été abandonné par sa mère.
Elle étrangla un juron et but une seconde gorgée :
— Il n’est plus pareil depuis qu’il a appris qu’Honorine s’était remariée et qu’elle l’a renié délibérément de son existence pour fonder une nouvelle famille sur la côte orientale, loin de Wolfgang et de ses manigances. C’est triste mais importuner les autres l’aide à se sentir moins impuissant et lui sert d’exutoire.
Elle saisit une lamelle de concombre et la pointa sur sa cadette.
— Diane est largement moins compatissante. Et si elle apprend que lui aussi ose malmener une femme, de quelque façon que ce soit, elle s’emparerait de son fusil de chasse pour lui tirer une balle entre les jambes. Contrairement à moi, elle ne rate jamais sa cible !
— Ta sœur sait être très dissuasive ! ricana Anselme en dévisageant l’artisane. Elle semble pourtant si inoffensive dans les bras de son galant.
La puînée au nez busqué hérité de son père était vêtue aussi sobrement que son aînée. Sa profession de sellière harnacheuse et sa passion pour la chasse avaient modelé son corps élancé, dessinant ses muscles et taillant ses épaules au carré.
— Son fiancé ! corrigea Louise. Victorien l’a enfin demandée en mariage. Papa, maman et Aurel exultaient ! Faut dire qu’ils sont ensemble depuis tellement longtemps. Si je ne fournissais pas à ma sœur des plantes abortives, j’aurais pu être tata depuis sept ans déjà. Mais Diane ne veut pas d’enfants avant d’avoir au moins franchi le cap de la trentaine. Elle aime trop la chasse et son travail à l’atelier pour « gaspiller sa jeunesse à élever une progéniture » comme elle me le répète souvent. Remarque, je ne vais pas l’en blâmer. Je n’aspire pas plus qu’elle à fonder une famille dans l’immédiat.
— Félicitations à eux ! s’exclama le baronnet avec sincérité.
Sans connaître le couple intimement, trop jeune pour les avoir fréquenté à la Licorne du temps de ses études, Anselme les appréciait pour leur spontanéité et le mépris manifeste qu’ils avaient à l’encontre du décorum nobiliaire.
— Et toi, comment vas-tu de ton côté ?
— Plutôt bien, acquiesça-t-elle après avoir avalé une bouchée de feuilleté aux épinards. Je bichonne l’apothicairerie même si, pour ne pas te mentir, Judith me manque cruellement. J’ai l’impression de ne pas posséder un tiers de son savoir et mes conversations auprès de Simon, bien qu’intéressantes, ne sont pas aussi approfondies que celles que j’avais avec ta mère. D’ailleurs, il a fini son apprentissage et a été titularisé. Il te passe le bonjour et espère que tu viendras nous rendre visite prochainement.
— J’y veillerais. Tu vois Edmund également ?
Toujours confuse lorsque l’on évoquait son cousin éloigné, Louise se mordilla les lèvres, les joues empourprées et les yeux rivés sur le parquet ciré.
— Il vient de temps à autre pour se ravitailler. Il ne sera pas présent ce soir car il est de garde. Et même s’il ne l’était pas, je ne suis pas sûre qu’il aurait pris le risque de se ramener ici. La foule le rend nerveux et affronter son père ainsi que son grand-père alors que la période électorale démarre décuple son anxiété. Il est bien mieux loti dans son office auprès de ses patients.
Edmund von Dorff était le petit-fils du marquis Dieter von Dorff et unique fils encore en vie d’Alastair. Du même âge que Louise, c’était un garçon solitaire éternellement morose, tourmenté par les deuils successifs qui l’avaient frappé lors de sa tendre jeunesse. D’abord, ce fut la mort prématurée de ses deux frères cadets qu’une maladie avait emportée lors de leur petite enfance. Puis, plus douloureux encore, la noyade de sa sœur Arianne alors que la fratrie voguait sur les eaux quiètes du lac familial malgré l’interdiction de leurs parents. La barque avait chaviré et la fillette s’était noyée alors qu’elle tentait de regagner la rive sans savoir nager. Edmund avait repêché son corps inerte et fut incapable de la ranimer. Cette tragédie pesait sur sa conscience et ce fut pour rapiécer son âme meurtrie qu’il se dévouait corps et âme à réparer les blessures d’autrui. De plus, sans sa hardiesse à vouloir défier l’autorité familiale, ce drame ne serait jamais survenu.
— Je ne sais pas comment va le baron mais papa est tendu en ce moment, se confia Louise pour changer de sujet, conservant toutefois la dimension politique. Dieter et Alastair le harcèlent. Ils enragent à l’idée qu’un von Dorff puisse les trahir au profit du baron. Ils grinçaient déjà des dents quand papa étayait Friedrich. Mais là, c’est une pilule encore plus amère à avaler. Von Tassle est nettement moins modéré et enclin à faire des concessions que son mentor. Quant au marquis Desrosiers, il n’a pas encore pris position mais je ne serais nullement étonnée qu’il penche en faveur de Dieter, son allié et associé de longue date. Même s’il partage des liens familiaux avec ton beau-père.
En effet, Lucius Desrosiers était l’oncle maternel d’Ophélia, la mère d’Alexander. Le vieux magistrat à la retraite ne côtoyait guère son neveu dont les ambitions différaient par trop de ses idéologies. Cependant, un respect mutuel les soudait.
— Et les marquis de Lussac, von Eyre et de Malherbes ?
— D’après Antonin, son père restera neutre, fidèle à ses principes. Quant à Laurent, il fait cavalier seul et préfère miser sur son étroite relation avec son beau-frère Wolfgang et jouir de son réseau. À eux deux, ils devraient pouvoir rallier la majorité des représentants issus des corporations commerciales et maritimes.
— C’est étrange que Dieter et Laurent se présentent en opposition alors qu’ils sont membres de l’Hydre et couvent des idéaux similaires. Cela ne risque-t-il pas d’éparpiller leurs voies ? Après on ne va pas s’en plaindre, cette stratégie ne fera que renforcer la position de mon beau-père.
— Ta remarque n’est pas tout à fait juste. Certes, Dieter et Laurent sont tous deux membres de l’Hydre et se respectent mais ils ne sont plus aussi soudés qu’autrefois. On dit que Dieter chercherait à l’évincer car, ne soyons pas dupes, mais Laurent est dangereux, voire aliéné en plus d’être totalement mégalomane. Jamais von Dorff ne permettrait qu’un tel homme dirige la région. Je ne serais pas surprise qu’il aille jusqu’à préférer son rival en tant que maire plutôt que lui. Au moins, avec von Tassle, on ne risque pas de déclencher une guerre de territoire à l’encontre des Hani. Alors que si Laurent accède à la tête de l’État, tu peux être sûr qu’il va s’allier avec le comte de Laflégère pour tenter d’abattre Hangàr Hani, reconquérir ses terres et rafler les richesses des mines septentrionales pour leur propre compte.
Elle vida son verre d’un trait et pourlécha ses lèvres.
— Comme le comte, Laurent déteste viscéralement les Hani, particulièrement ceux dotés d’origines ulfarks. Selon lui, ils n’ont plus rien à faire chez nous depuis que le traité a été édifié.
Il y a deux siècles, suite à son duel désastreux contre Harphang, Halfadir avait accordé aux aranéens la mainmise sur la région nord de l’île, de la pointe septentrionale jusqu’à la chaîne montagneuse des Aravennes. Peu désireux de quitter leur fief où ils prospéraient depuis des millénaires, certains ulfarks s’étaient rebellés contre cette décision. Notamment Saùr, le chef d’antan. Or, comme personne ne pouvait se révolter contre les décisions du grand Cerf, les belligérants finirent pas quitter les lieux au profit des mines australes, appartenant autrefois aux svingars. Les ulfarks qui ne souhaitaient partir étaient autorisés à demeurer sur la terre de leurs ancêtres. En contrepartie, ils furent placés sous l’hégémonie de la famille aranéenne des Hani qui, au fil des décennies, avait fusionné avec le peuple loup pour devenir une puissante famille aranoréenne dont les membres excluaient l’autorité du Aràn ainsi que celle du territoire aranoréen, arborant fièrement l’emblème du Coq Hardi, symbole de leur indépendance.
Quelqu’un appela l’herboriste. En tournant la tête, Louise comprit que sa sœur l’engageait à la rejoindre.
— Je dois y aller, dit-elle en se levant pour prendre congé. Ça m’a fait plaisir de bavarder auprès de toi et de te revoir sourire.
Titillé par ces mises en bouches qui avaient éveillé son appétit, Anselme se redressa à son tour en quête du buffet. Agencé à la manière d’une nature morte, ce foisonnement de nourriture savamment disposé — bien que quelque peu chahuté et vidé par les convives affamés — prouvait l’opulence de la famille ducale.
Sur le tapis cardinal à motif d’arabesques qui faisait office de nappe, les chandeliers auréolaient l’argenterie de leur lumière fauve. Des fruits exotiques importés de Charité — mangue, ananas et grenades — cascadaient en abondance dans les panières d’osier volontairement renversées, entremêlés de figues, de grappes de raisins, d’abricots et d’une ribambelle de baies dont les tonalités chatoyantes attiraient le regard. Dans des coupelles en porcelaine laquée, des crudités déployaient leur arsenal coloré. Tomates cerises, concombres, carottes et radis attendaient d’être piochés puis trempés dans des assortiments de marinades aux saveurs inédites.
Pour les plus gourmands, terrines, pâtés et salaison apportaient une touche viandée que l’on associait avec une déclinaison de pain aux graines. Le fromage également proposait ses sublimes dégradés d’écru et de textures. En guise de douceur, on pouvait conclure sa ripaille avec une farandole de confiseries ; brioches fourrées, bouchées chocolatées, caramels et fruits confits…
Des bouquets floraux et des éventails de plumes provenant de spécimens rares, d’on ne savait quelle contrée lointaine, parachevaient la décoration de ce tableau de propagande, illustrant à merveille, la nécessité de perpétuer les accords commerciaux avec Pandreden dans l’espoir d’obtenir ces innombrables gâteries importées.
Grisé par la montagne de saveurs offertes à sa vue, Anselme porta son dévolu sur des olives marinées puis avala une série de rôties garnies de terrine de chevreuil. Il avait chaud et suait à grosses gouttes, agressé par la fournaise ambiante et la horde de parfums qui venait titiller son odorat et commençait à l’incommoder. Les deux autres verres de champagne qu’il avait englouti grisaient ses sens. Pour atténuer l’alcool contenu dans son haleine et lubrifier sa gorge assoiffée, il but un grand verre d’eau citronnée dans laquelle infusaient des feuilles de menthe.
Se sentant encore un peu étourdi, il décida de sortir prendre l’air afin de profiter des jardins cajolés par la lueur argentine du clair de lune et les lumières lointaines provenant des écuries et des dépendances où, cochers, palefreniers et valets s’étaient rassemblés pour profiter des festivités de leur côté, en attente des sollicitations de leur maître pour les raccompagner au logis.
Il venait à peine d’esquisser quelques pas qu’Isaac se pressa contre lui, le dardant d’un sourire venimeux.
— Alors corbeau estropié, on est allé retrouver sa dulcinée, susurra-t-il, la tête proche de son oreille afin que lui seul l’entende. Je vois que la duchesse la convoite également. Prend grade à se qu’elle ne te la dérobe pas pour la mettre dans son lit. On dit qu’elle a une fâcheuse tendance à s’acoquiner avec l’objet de ses convoitises sans aucune distinction sexuelle. Même s’il est de notoriété publique qu’elle s’est amourachée d’un roturier immigré.
Il piocha une tomate cerise et la fit rouler entre son pouce et l’index avant de la presser jusqu’à ce que la peau se craquelle puis éclate. Le jus coula sur la pulpe de ses doigts. Il suça son pouce en un geste indécent puis essuya son index souillé sur le col du baronnet, gravant sur le tissu une tache vermillon. Anselme fut trop abasourdi par son geste pour oser réagir, entravé également par la promesse faite à son beau-père de ne point entamer d’esclandre.
— La famille ducale est dépravée jusqu’à la moelle, s’en est navrant, poursuivit Isaac pour l’échauder davantage. Il est loin le temps où l’éminence aranéenne régnait ! J’ose espérer que Blanche et Meredith seront aussi sagaces que ta chère tante ! Cette chienne, au moins, a su où était sa place !
Ivre de colère par ce sermon des plus ignobles, Anselme fut envahi par une fureur ardente. Il bandit les muscles et, sans aucune maîtrise de ses gestes, se jeta sur lui.
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