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NORDEN – Chapitre 46

Chapitre 25 – Les souvenirs d’une vie

Lorsqu’Ambre se réveilla, les rayons solaires filtraient à travers les interstices des volets et nimbaient la chambre d’une lueur diaphane. La joue enfoncée dans son oreiller, elle soupira et s’accorda quelques instants afin de recouvrer ses esprits. Malgré les événements de la veille et la horde de questionnements qu’ils avaient engendrés, le sommeil l’avait cueillie avec une aisance consternante sitôt qu’elle se fut glissée sous les draps. Quand elle fut en possession de ses moyens, elle écarta la couverture, bailla à s’en décrocher la mâchoire et s’étira en poussant un grognement de satisfaction, faisant craquer sa colonne vertébrale. Incommodée d’être ainsi dérangée, la chose allongée à ses côtés remua légèrement. La noréenne baissa les yeux et couva son partenaire de nuitée d’un regard attendri.

Bien qu’Adèle soit aux abonnés absents, l’aînée ne passa guère ces dernières heures en solitaire, offrant un pan de son matelas à Pantoufle qui, dès lors que l’humaine avait franchi la porte de son logis, n’avait cessé de miauler et de l’amadouer pour espérer y pénétrer à son tour, peu enclin à demeurer dehors ou à se terrer dans l’écurie auprès du poney. Ambre n’avait pu se résoudre à le chasser et l’avait invité de bonne grâce. Le chat l’avait donc accompagnée l’entièreté de la soirée, partageant un repas frugal composé de sardines, d’un bol de riz et d’une poêlée de brocolis qu’il avala goulûment en ronronnant.

Présentement, le félin ronflait bruyamment, lové en boule sur la literie froissée et la patte posée sur son museau entaillé. Son corps souple, d’un gris terne tigré de charbon, se soulevait à chacune de ses inspirations régulières. Ambre le laissa vaguer à ses songes. Elle se leva puis partit aérer l’espace calfeutré. La fenêtre couina et les volets grincèrent, trop vétustes pour remplir leur office sans broncher. Une bise salvatrice se rua dans la pièce, caressant le mobilier de bois et les éléments décoratifs qui y étaient exposés.

Moins exubérante que sa cadette, l’aînée exhibait seulement des photographies de famille, désormais datées et jaunies, conservées dans des cadres en verre poudrés de poussière. Une peluche difforme, miteuse et aux couleurs fanées, jadis en forme de chat-pêcheur veillait à proximité. Nulle prestance ne résidait plus dans ce fauve énucléé, martyrisé par sa propriétaire qui le traînait absolument partout lors de sa prime jeunesse avant d’être suffisamment grande pour l’abandonner au profit d’un corbeau bien vivant, à peine plus âgé qu’elle. Il y avait également quelques créations artistiques d’Adèle dont elle se réservait de juger la qualité en dépit de l’élan de fierté que la fillette avait affiché lorsqu’elle les lui avait offerts ainsi qu’un écrin en bois verni et ourlé d’entrelacs dorés où elle abritait son matériel de couture et ses rubans de coiffure.

Seule et unique possession de la défunte Hélène, l’objet était ce qu’Ambre avait de plus précieux et elle y avait soigneusement rangé le médaillon de son père à défaut de conserver celui de sa mère, égaré on ne savait où.

À sa vue, la noréenne fronça les sourcils d’un air pensif. Maintenant que Georges n’était plus et qu’elle avait un peu de temps libre devant elle — puisqu’Adèle ne traînait pas dans les parages en quête de son attention — peut-être devait-elle entreprendre un tri dans les affaires de son géniteur ? En fouillant ses placards, elle espérait y dénicher des choses de valeurs qu’elle pourrait revendre à qui de droit dans l’espoir de soulager momentanément son budget et mettre de l’argent de côté en cas de dépense imprévue.

Je ferai ça après avoir savouré ma tisane ! Rien ne presse, je doute que la mouette rentre avant le déjeuner, voire même le dîner. Gourmande comme elle est, si Jeanne ou Léon concoctent à leur fils un bon petit plat maison, elle risque de ne pas résister à la tentation d’y goûter.

Une fois dans la cuisine, elle mit de l’eau à chauffer, prit une tasse dans laquelle elle y trempa des feuilles de verveine diaprée de camomille et s’emmitoufla dans un des grands pulls en laine de son père suspendu au porte-manteau. Sabots aux pieds, elle sortit s’asseoir sur le perron pour siroter tranquillement sa boisson. Or, à peine installée sur la marche glacée, elle fit pianoter ses doigts sur les parois du récipient, les lèvres étirées en une grimace aigrie tant l’envie de fumer pour accompagner cet instant se faisait cruellement ressentir. Depuis sa confrontation chez le notaire, huit jours plus tôt, elle avait drastiquement baissé sa consommation de tabac, ne s’autorisant qu’une unique cigarette journalière contre cinq auparavant et les symptômes du manque commençaient à la tenailler. Pourtant, elle ne souhaitait revenir sur la promesse faite à Beyrus vis-à-vis de sa dépendance excessive envers une telle denrée hors de prix et si néfaste pour la santé.

À défaut que cela soit vrai, je fais des économies au moins !

Elle soupira puis entreprit de balayer le paysage pour chasser son appétence. Le brouillard matinal dominait les vallons. Les gouttes de rosée déposées sur les tapis d’herbe grasse et le toit de l’écurie scintillaient sous les pâles rais de lumière. Perché sur la branche du marronnier, un rouge-gorge entonnait son concerto de trilles. Son plumage grège et mandarine resplendissait dans le feuillage verdoyant. Pantoufle avait enfin daigné quitter le cocon et, après avoir englouti une poignée de croquettes, foulait le jardin à la recherche de distraction ou d’une proie à capturer. Il avançait à pas de velours, dissimulé par les broussailles, les racines et les lambeaux brumeux. Sa queue frétillait et ses oreilles, dont une rognée à l’extrémité, dodelinaient au-dessus de son crâne partiellement dépourvu de poils.

Le pauvre doit se battre régulièrement. Pourtant il n’y a pas tant de chats dans les environs hormis ceux de la ferme voisine. J’ai l’impression de noter une nouvelle balafre à chacune de ses visites. Où est-ce que tu traînes pour te mettre dans un tel état ? Que tu es maigre d’ailleurs, on voit presque toutes tes côtes !

Laissant le félin à ses occupations, l’aînée profita de cette solitude pour réfléchir et faire un point sur la situation actuelle, les yeux perdus dans le lointain et les paumes réchauffées par la tiédeur de sa tisane. En ces trois premières semaines d’émancipation, elle n’avait pas encore ressenti l’impact financier que son unique salaire impliquerait. Cependant, elle savait que les réserves diminueraient à vue d’œil lors de la saison automnale puis hivernale. Les bûches pour la cheminée, la bonbonne de gaz et le fourrage pour Ernest allaient drastiquement dilapider son salaire, au même titre que la taxe foncière, relativement élevée dans l’agglomération de Varden. Sans parler du prix des denrées qui allait augmenter dès lors que les frimas surviendraient.

On va s’en sortir ! On est loin d’être à plaindre, d’autant que nous n’avons pas de logement à payer contrairement à nombre de mes concitoyens guère mieux rémunérés que moi. En plus, Beyrus m’a garanti un panier de restes presque chaque soir. Il faut juste que je fasse attention à ne pas effectuer d’achats compulsifs ou superflus.

Par ailleurs, elle savait qu’Anselme s’était généreusement proposé de les aider, tant pécuniairement que pour faire valoir ses droits spoliés par ces perfides clauses, mais elle était trop fière pour s’abaisser à cette éventualité. Surtout que ce dernier point impliquait le soutien et l’intervention du baron von Tassle lui-même.

Dire que j’avais fait la connaissance de son beau-père avant les présentations officielles !

L’image de l’homme lui revint à l’esprit, se superposant à celle du cavalier étourdi et son sourire railleur. Aussitôt, ses joues s’empourprèrent et son cœur s’emballa. Désarçonnée par ses propres réactions qui ne faisaient qu’aggraver son malaise, Ambre ricana.

Par Halfadir ! Quelle honte ! Si j’avais su ! Je n’ose pas imaginer ce qu’il a dû conclure de cette entrevue… D’ailleurs, que venait-il faire dans la campagne à une heure si tardive ?

Assaillie par d’obscures réflexions, Ambre préféra couper court à son errance mentale pour entreprendre son tri tant attendu. Car il lui faudrait ensuite nourrir ses animaux puis arpenter le jardin potager pour y moissonner l’étendue de ses récoltes. En cette saison, haricots et courgettes étaient en pleine maturité.

Dans la chambre de son père, close depuis son départ pour Pandreden, Ambre ouvrit la fenêtre pour chasser l’odeur de renfermé avant de béer la porte de l’armoire. Des particules de poussière voltigèrent, arrachant à la noréenne une quinte de toux. Elle se gratta le nez puis fit défiler les vestes et chemises repassées suspendues aux cintres qu’elle posa sur le lit. Ensuite, elle sortit ses pulls, pantalons, chausses, ceintures et sous-vêtements. Les habits se révélaient d’excellente facture malgré leur état usagé et leur couleur délavée. Elle vida par la suite le contenu des tiroirs sur le matelas. Loupe, briquet, miroir portatif, canif, stylo plume, lame de rasoir ou encore pièces de monnaie et trousseaux de clés ; divers petits objets aisément transportables s’amoncelèrent.

Comme pour maman… je devrais peut-être en garder quelques-uns… réfléchit-elle avec amertume, confuse à l’idée de se délester des biens de son père. D’autant qu’ils peuvent servir. La monnaie charitéenne et providencienne se collectionne ?

L’armoire et les tiroirs vidés, il ne lui restait plus qu’à fouiner sous le lit. Là, elle y aperçut le fameux coffret scellé, si discret au vu de sa sombre armature. Elle l’avait souvent vu mais n’avait jamais eu le droit d’en explorer son contenu. Elle s’y était toujours refusée, y compris lorsque son père partait en mer, désireuse de laisser ses secrets inviolés et de ne jamais bafouer sa promesse. Dorénavant, plus rien ne l’engageait à l’ignorer.

Emparée d’un sursaut d’excitation, elle prit les clés puis les glissa une à une dans la serrure. La troisième tentative fut la bonne et le couvercle s’ouvrit. Mais sa déception fut grande car, à l’intérieur, nichaient plusieurs carnets de notes au cuir effrité, intégralement griffonnés de numéros et de symboles indéchiffrables pour qui n’en possédait pas les codes. Des paquets de lettres affranchies de sceaux décachetés présentaient des séries de mots identiques, couplés à des emblèmes abstraits.

Ma parole ! Avec qui entretenait-il autant de correspondances ? On dirait des coordonnées, des plans, des ordonnances et des grilles de comptabilité… Je ne comprends même pas le quart des schémas annotés ! À moins que ce ne soit ses archives personnelles auprès de ses mandataires pandredeniens ? Si j’en juge par le lion, l’aigle ou la licorne estampillés dans la cire des cachets, ça ne serait pas extravagant. Je ne pense pas les conserver mais peut-être que le lieutenant James de Rochester en trouverait une certaine utilité ? Les informations et les missives paraissent datées cependant…

L’espace d’une poignée d’heures, le lit devint le théâtre des témoignages d’une vie. Chaque affaire fut soigneusement examinée, pliée puis classée avec logique ; à garder, à revendre ou à donner. Prise dans son exercice, les larmes montèrent aux yeux de la jeune femme dont les membres fébriles tressaillaient faiblement. Le parfum paternel enivrait ses narines, mélange d’une senteur musquée relevée par le sel et les embruns, faisant réémerger en sa mémoire émiettée des souvenirs enfouis.

Ambre se revoyait enfant, allongée dans son lit, son père lisant une histoire à son chevet puis lui embrassant tendrement le front après un « bonne nuit » murmuré, comme il le faisait encore il y a peu auprès de sa cadette. Georges jouant avec elle aux cartes ainsi qu’aux dés pendant qu’Hélène brodait ou recousait sur le fauteuil du salon les armées de trous que sa fille négligente infligeait à ses vêtements façonnés par ses soins. Les gâteaux et les biscuits mitonnés en fin d’après-midi, attendant sagement sur la table d’être dévorés par une écolière affamée. Les excursions à la bibliothèque d’Iriden en quête de livres ou les promenades en forêt pour y récolter châtaignes et champignons lorsque l’automne, paré de sa toison rousse, livrait ses merveilles. Butiner les échoppes de Varden puis revenir au cottage les bras chargés de tissus et de produits d’épiceries. Les balades équestres sur les sentiers vallonnés ou bien le long du littoral, à dos de Flaubert, le poney pie d’Hélène que l’on avait vendu sitôt l’hermine transformée.

En cette époque prospère, ils étaient une famille unie, aimante, à l’abri du besoin, dans laquelle s’était ajouté un quatrième membre parfaitement inattendu. Adèle avait chamboulé leur existence, en particulier celle de son aînée qui, fille unique jusqu’alors et source de tout l’amour qu’on pouvait lui vouer, était affligée de se voir partiellement délaissée au profit de ce marmot braillard et gesticulant, en éternelle demande d’attention. Elle avait eu tant de mal à digérer cet abandon, en dépit des explications que ses parents lui fournissaient pour la rassurer.

Las des pleurs du nouveau né, Ambre était partie se réfugier chez Anselme, érigeant Judith comme mère de substitution le temps que son ire et sa jalousie s’apaisent. L’herboriste l’avait accueillie en sa demeure ce qui, elle l’avait appris plus tard de la bouche du corbeau, avait fortement déplu à Ambroise. En logeant chez son ami, elle s’était rendu compte que les parents du garçon se disputaient souvent, pour ne pas dire quotidiennement. Il lui avait expliqué que cela faisait des années qu’ils se comportaient ainsi, sans connaître pour autant les motifs de leurs querelles.

Au fil de ses réminiscences, les images morcelées gagnaient en netteté. Surtout lorsqu’elle étudia la photographie présente sur la table de chevet de son père qui, au vu du grain et des protagonistes, datait d’une vingtaine d’années à en juger par l’absence d’alliance au doigt de l’hermine et de l’épaulard. La scène prenait place devant l’atelier de couture De Fil en Aiguilles, ayant autrefois appartenu aux parents adoptifs de sa mère, Heifir et Suzanne. Le couple apparaissait également sur le cliché, de même que leur fils légitime, le fameux Honoré à la mise si joliment soignée.

Je me demande ce qu’il devient, je crois savoir qu’il a quitté la région pour vivre sur la côte orientale à la mort de ses parents. Se souvient-il seulement de nous ?

Le cœur de la noréenne se serra et les larmes piquèrent ses rétines. Revoir ses parents si jeunes l’ébranlait. Hélène et ses cheveux blond cendré ondulant jusqu’au bas des épaules. Des yeux bleu ciel, une peau blanche dénuée d’éphélides à l’exception de la poitrine et de la nuque. Ses manières graciles, sa taille élancée et ses vêtements élégants, conçus sur mesure, la faisaient paraître à une dame issue de la bourgeoisie.

Qu’elle était belle ! La duchesse von Hauzen n’a rien à lui envier ! J’ai l’impression de n’avoir hérité d’aucune de ses caractéristiques physiques ! Je suis plus proche du portrait de papa.

Sur le cliché, Georges n’était pas moins charmant avec sa tenue d’aspirant, sa barbe flamboyante impeccablement ciselée et ses apparats aussi somptueux que ceux de son épouse. Dressé à côté de sa future femme, la main ceignant amoureusement sa hanche, il souriait à l’objectif. Alanguie, Hélène posait le haut de son crâne contre l’épaule solide du marin.

Dire qu’ils n’ont attendu que deux ans après leur mariage pour m’avoir ! Je ne sais plus si, entre Adèle et moi, nos parents ont tenté d’avoir d’autres enfants. Je n’en serai pas surprise au vu de nos dix années de différence. De toute manière, je n’aurai plus la réponse à cette question dorénavant.

Sur cette dernière pensée, elle reposa le cadre puis termina sa mission. Moins d’une heure après, Adèle pénétra au logis.

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