KissWood

NORDEN – Chapitre 47

Chapitre 47 – La machination – les coupables

Ambre ouvrit timidement un œil. Sa tête bouillonnait. Elle avait une atroce douleur qui la lançait juste derrière le crâne.

Dehors, il faisait encore nuit et la lune, presque totale, berçait l’île de sa clarté bleutée. Il n’y avait presque pas de vent, l’air était doux et la nature étrangement calme.

La jeune femme tenta de se repérer tant bien que mal. Elle se trouvait dans les hauteurs et entendait le faible bruit de la houle claquer contre les rochers. Autour d’elle s’ouvrait une petite estrade faite de pierres taillées grossièrement et assemblées en axe circulaire sur le pourtour d’une grande scène en marbre sur laquelle elle était allongée. Des statues étaient disposées ici et là. Elles semblaient être tournées vers elle et la fixer.

Ambre déglutit péniblement et reconnut les lieux. Elle était à Eden. Elle tenta de bouger vainement ses membres engourdis.

Une fois qu’elle réussit à bouger sa main pour la plaquer contre sa tête, elle aperçut sa petite sœur endormie à ses côtés, lovée contre Ernest. De toute évidence, le Shetland l’avait retrouvée à Meriden et avait tenté de la prendre sur son dos pour fuir avec elle avant d’être arrêté.

La petite semblait dormir profondément et était enveloppée d’une épaisse couverture pour la maintenir au chaud afin qu’elle ne tombe pas malade. L’humidité ambiante pénétrait les membres jusqu’aux os.

— Je vois que vous êtes réveillée, fit une voix d’homme.

Celui-ci vint à sa rencontre et se baissa à sa hauteur.

— Pardonnez mon coup brutal tout à l’heure. J’y ai peut-être été un peu fort en vous frappant.

Elle leva les yeux et tenta d’analyser son interlocuteur, sa voix lui était familière. Elle reconnut Charles, le jeune anthropologue et fiancé de Meredith.

— Par pitié, Charles, ne me dites pas que vous êtes mêlé à toute cette histoire, vous aussi !

— Malheureusement, je crois que vos craintes sont avérées.

— Mais pourquoi donc faites-vous cela ? Fit-elle d’une voix étranglée, comment osez-vous commettre ces actes horribles ! Tous ces enlèvements, ces enfants livrés à eux-mêmes !

— Ce n’est pas si simple et ce n’est pas non plus un plaisir pour nous de nous adonner à ces actes.

— Mais vous vous rendez compte que vous commettez des choses impensables et abominables, Charles ! J’espère que Meredith n’est pas au courant de votre plan macabre !

— Oh, non ! Rétorqua-t-il avec vigueur, Meredith est absolument innocente dans cette histoire, la pauvre est même victime de mes charmes et de mes actions.

Ambre le regarda avec stupeur, outrée par ces propos.

— Vous voulez dire que vous vous êtes servi d’elle ?

— En quelque sorte, oui, avoua-t-il à contrecœur.

— Mais elle vous aimait Charles ! Fit Ambre d’une voix étranglée. Elle vous aimait et s’inquiétait sans cesse pour vous ! Et vous, vous n’êtes resté en sa compagnie que pour vous servir de sa notoriété, je présume ?

— Hélas, je dois l’avouer qu’il y a du vrai dans ce que vous dites. J’ai dans un premier temps tenté de séduire la demoiselle. Cela n’a pas été bien compliqué au vu de sa situation. La jeune femme cherchait désespérément la compagnie de quelqu’un qui s’intéressait à elle afin de lui permettre d’exister sous une autre forme que sous son physique ou son statut. Elle a de suite été sous le charme lorsque j’ai commencé à lui poser des questions à propos d’elle et de ses envies, car elle se voyait revalorisée. Elle tomba rapidement dans mes filets. Dans un premier temps, je me suis amusé d’elle. Cette pauvre petite était prête à tout pour me voir valoriser et flatter son égo. Son plus grand défaut l’a alors enfermée dans un amour aveugle et elle ne tarissait pas d’éloges en mon intention. Ça m’a fait beaucoup rire au départ. J’avais l’impression d’être un marionnettiste et je pouvais faire de ma petite poupée tout ce que je désirais. Je n’avais qu’à claquer des doigts et à lui faire un compliment pour qu’elle s’exécute et me dévoile tout ce qu’elle savait sur l’île et ses habitants. C’est une jeune femme intelligente et une mine d’or d’informations. Elle connaît absolument tout et tout le monde. Cela n’a pas été bien compliqué d’en apprendre plus sur les personnalités de cette île.

Il eut un rire nerveux et Ambre le regarda avec dégoût.

— Et puis, poursuivit-il, sans trop savoir pourquoi, j’ai commencé à m’attacher à elle. Plus je la côtoyais et plus je voyais en elle la femme admirable qu’elle était. Elle se révéla être à la fois forte et douce, gracile et intrépide. Sa personnalité atypique a finalement réussi à me désarmer. J’ai commencé à être envoûté. Son incroyable sourire et ses yeux rieurs ont par la suite hanté mes nuits. De marionnettiste, je devenais pantin et, au bout d’un moment, c’était elle qui tirait les ficelles de mes sentiments. L’ennui est que j’avais un but bien précis. Une mission de la plus haute importance qu’il me fallait exécuter. J’ai donc, avec un très grand déchirement, pris soin de m’éloigner d’elle au point de disparaître. Elle me distrayait trop dans mes projets et commençait à se poser des questions quant à mes intentions. Je n’avais pas d’autre choix que de partir.

Ambre l’écoutait attentivement, muette et impassible. Les sentiments se brouillaient en elle. Elle était peinée pour son amie : la pauvre Meredith ne méritait pas un tel traitement.

— Quel est donc l’intérêt de votre mission soi-disant de haute importance ? Maugréa-t-elle avec dédain. Parce qu’à part faire de pauvres victimes innocentes, je ne vois vraiment pas en quoi ce que vous faites est louable.

— Ne vous en prenez pas à lui, je vous prie ! Fit une voix posée derrière elle. Il n’a fait que suivre mes ordres.

Enguerrand venait d’arriver à leur encontre, accompagné de Balthazar ainsi que par deux soldats lourdement armés et de leurs molosses. Il s’accroupit et regarda la jeune femme. Son visage était dissimulé derrière ses lunettes et un rictus se dessina sur ses lèvres. Il posa sa main sur l’épaule de son ami :

— Le bateau est prêt. Nous allons pouvoir embarquer.

Charles plussoya. Ambre fulminait, tentant de se maîtriser afin de connaître la fin de cette histoire sordide.

— Pourquoi faites-vous cela ? Cracha-t-elle.

Il posa son regard sur elle. Celui-ci n’était pas malveillant, bien au contraire. La jeune femme pouvait y déceler une once de tristesse, du désarroi même. Il s’éclaircit la gorge et commença son discours :

— Il y a des choses, mademoiselle Ambre, qu’il faut que vous sachiez à mon sujet. Je sais pertinemment que vous avez deviné mes préférences en matière d’attirance sexuelle, je ne vous les ai jamais cachées d’ailleurs. Comme vous le savez, je suis un inverti et c’est de là que découlent tous ces évènements.

Ambre leva un sourcil, ne voyant pas en quoi une préférence sexuelle pouvait aboutir à toute cette affaire. Voyant son scepticisme, il continua :

— Je m’explique. Comme vous le savez, je suis arrivé sur Norden il y a de cela pas loin de quatre ans maintenant. Mais je ne vous ai jamais précisé mes véritables motivations quant à mon départ sur cette île. Mon vrai nom est Enguerrand de Villars. Je suis le fils cadet du duc de Villars. Un des hommes les plus puissants de l’empire de Charité, le pays d’où je viens. Je suis issu d’une famille très aisée, influente et connue sur Pandreden. J’ai depuis mon plus jeune âge eu une éducation des plus sélectives en compagnie de bon nombre de fils de bonne famille. J’ai été placé en internat dans ces écoles prestigieuses, uniquement réservées aux garçons. C’est dans l’un d’eux que j’ai rencontré l’homme qui a changé ma vie et mon destin. Il s’appelait Adrien. On était dans la même classe et nos caractères relativement similaires nous ont très vite poussés à devenir amis. Très vite, nous avons su que quelque chose de magnétique était apparu entre nous.

Il eut un petit rire nerveux en se remémorant ces souvenir douloureux :

— Nous étions tous les deux confus par cette étrange sensation et la vague de désir qui nous submergeait. Nous étions devenus amants et vivions notre amour caché. Car contrairement à Norden, où il n’est pas rare de voir deux hommes ou deux femmes célébrer une union. Sur Pandreden, ou du moins à Charité, cela reste un acte barbare, odieux et passible de prison, voire de peine de mort. Nous étions ainsi prisonniers de notre condition, nous voyant chaque jour, la peur au ventre d’être démasqués et de se voir arrêter et séparer. C’était un sentiment à la fois grisant et terrifiant. Un jeu dangereux où la moindre erreur pouvait nous être fatale. Nous avons réussi à terminer notre scolarité sans le moindre accroc. Après cela, nous nous sommes engagés dans l’armée. Tous les deux en tant que médecins. Son père, lui avait fait apprendre les armes et le pays était en conflit. Pour ne pas être séparés, nous avons mis en place un stratagème qui réussit par miracle à nous envoyer ensemble au front dans le même régiment. C’est là que j’ai rencontré Charles, médecin d’infanterie lui aussi. Nous partagions la même chambre et ce petit futé nous a très vite démasqués. Heureusement, il n’a jamais rien dévoilé de tout cela à quiconque. C’est un homme d’honneur et je sais que je peux encore compter sur lui aujourd’hui.

Il gratifia son ami d’un large sourire sincère, celui-ci le lui rendit et posa une tape amicale sur son épaule. Ambre demeurait de marbre et écoutait attentivement ces révélations.

— Nous sommes restés plusieurs mois au front, dans notre régiment d’infanterie. Un soir, alors que nous nous étions vus en cachette Adrien et moi, un soldat nous surprit et nous dénonça en hâte. La suite n’a été qu’une succession de douloureux évènements dont je ne souhaite pas vous parler. Mais cela aboutit à l’arrestation immédiate d’Adrien. Son père, furieux, le condamna à la prison à vie. Quant à moi, mon père me renia. Il me destitua de mes titres et de ma fortune. Je n’avais plus rien. Je voyais son regard noir et dédaigneux se poser sur moi chaque fois qu’il me parlait. Je lui inspirais un profond dégoût. Il m’avoua même qu’il se demandait ce qu’il avait pu faire pour mettre au monde un être aussi monstrueux et abominable. Mon crime : avoir osé aimer quelqu’un et être aimé en retour.

Il hoqueta et se pinça les lèvres, les yeux larmoyants :

— J’ai alors fui mon pays et ai erré pendant près d’un an à la recherche d’un lieu où m’établir. J’ai alors trouvé un travail sur le port de Providence. Un des pays au Nord de Pandreden et le plus proche de Norden. Là-bas, presque personne ne me connaissait et je pouvais alors travailler sans crainte sur les docks. Charles me rejoignit. Nous étions devenus amis et lui aussi avait dû subir quelques disgrâces du fait de ne pas nous avoir dénoncés. C’est alors qu’un jour, un majestueux bateau arriva à quai. C’était un voilier issu d’un autre âge qui venait d’amarrer. J’ai été de suite intrigué par un tel spectacle. Les marins du port connaissaient tous la légende le concernant. L’Alouette, était un des deux bateaux faisant la navette entre Providence et Norden. Beaucoup de bruits courraient à propos de ces voiliers qui semblaient être au centre de l’attention du port ; bien que personne ne sache vraiment pourquoi. Il est vrai que les marins travaillant sur ce bateau avaient des caractéristiques physiques intrigantes. Charles et moi sommes donc allés à leur rencontre et avons réussi, au bout de maints efforts, à nous entretenir avec le capitaine. Après avoir longuement échangé avec lui, nous avons pris la décision de nous établir sur cette île et de tout quitter à jamais, de recommencer notre vie à zéro. Le capitaine Orland accepta notre venue et nous avertit une fois à bord de la vérité au sujet de cette île incroyable sur laquelle nous allions débarquer…

Il s’arrêta et regarda la jeune femme qui se tenait devant lui. Ambre soutenait son regard, les yeux embués. Les propos d’Enguerrand étaient déchirants et ses paroles sincères.

— C’est alors qu’en arrivant ici nous sommes allés de surprises en surprises. Nous souhaitions vivre humblement et mener une existence paisible. Mais, sans savoir comment, Charles et moi étions finalement attendus sur cette île. Nous avons été mis en relation avec certaines des plus éminentes personnalités aranéennes afin de mettre en place un plan macabre. Nous étions devenus les pions d’êtres plus redoutables encore que ne l’étaient les autres. En échange de nos services, j’ai pu négocier auprès d’eux la libération de mon amant, resté sur Charité ainsi que notre protection et une belle pension pour nos jours à venir.

Ambre, hébétée, ne bougea pas, envahie par de multiples émotions qu’elle ne parvenait pas à identifier pleinement. Contre toute attente, Enguerrand s’approcha d’elle et l’enlaça.

— Ma chère, lui murmura-t-il à l’oreille, je suis vraiment désolé de vous avoir entraîné là-dedans et d’avoir abusé de votre gentillesse. Je tiens à ce que vous sachiez que je suis terriblement désolé de ce qui va vous arriver à vous et à votre sœur. Je voulais faire tout mon possible pour vous préserver de cela toutes les deux. Je vous aimais bien.

— Qu’allez-vous faire de nous Enguerrand ? Fit-elle d’une voix à demi étranglée. Je vous en prie, ne faites rien d’insensé que vous pourriez regretter.

Le jeune homme défit son étreinte et l’observa.

— Vous en savez beaucoup trop sur nous, je le regrette. Je ne peux vous permettre de vous laisser ici et de continuer à vivre normalement. Vous allez donc me suivre bien sagement vous et votre sœur. Je vous promets que si vous faites ce que je dis et que vous m’écoutez il ne vous arrivera rien de fâcheux. Surtout que vous êtes plus que convoitées toutes les deux.

Ambre fronça les sourcils et déglutit péniblement.

— Où donc voulez-vous nous conduire ?

— L’embarcation va nous emmener sur l’Alouette. Vous allez donc être embarquées à bord et conduites sur Charité afin d’être vendues sur place aux plus offrants.

Les yeux d’Ambre s’ouvrirent en grand et son cœur se serra tant la nouvelle était impensable !

Non, c’est impossible, faites que j’ai mal entendu, par pitié !

— Enguerrand, s’il vous plaît ne faites pas ça ! Supplia-t-elle. Je vous en prie, vous ne pouvez pas commettre un tel acte. Ce n’est pas dans votre nature. Vous êtes quelqu’un de bon et…

L’homme la coupa d’un geste de la main. Il tremblait également et tentait se maîtriser pour ne pas craquer.

— Je suis désolé, croyez-moi et n’y voyez là surtout rien de personnel. Je ne fais qu’exécuter les ordres du Duc et…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que la louve surgit en hâte de derrière le muret et atterrit brutalement sur la scène. Elle avait les crocs luisants et baignés de sang. Son imposante carrure aux longs poils noirs hérissés était entaillée de partout. Des plaies béantes surgissaient ici et là le long de son corps.

Anselme était assis sur elle et s’agrippait fermement contre sa fourrure. Il observait de haut la scène qui se dressait devant lui. Lorsqu’il aperçut Ambre et Adèle, son sang ne fit qu’un tour. Il lâcha prise et mit pied au sol.

— Ambre ! Cria-t-il, fulminant, Ambre, tu n’as rien ?

La jeune femme le regardait, stupéfaite. Anselme accourut vers elle et l’enlaça. Il n’était pas armé, mais les soldats le maintenaient en joue. Pour protéger sa progéniture, la louve s’avança d’un pas lent et mesuré. Prête à bondir sur celui qui toucherait à son fils. Ses yeux jaunes et luisants ainsi que ses crocs de la taille d’un doigt dissuadaient les chiens de fondre sur elle.

Anselme prit le visage de son amie entre ses mains et plongea son regard dans le sien. Les autres contemplèrent la scène, toisant tour à tour la louve et les deux jeunes. La tension était palpable et un silence de mort régnait en ces lieux.

— Tu n’as rien ? S’enquit-il en posant son front contre le sien. J’ai eu si peur en ne vous voyant pas revenir toi et Adèle. J’ai vu que Balthazar n’était plus là, lui non plus et que la vieille dame gisait à terre. J’ai su qu’il vous était arrivé malheur ! J’ai donc fait sentir ton odeur à mère afin qu’elle te retrouve et nous sommes partis à votre recherche.

— Anselme, fit Ambre à mi-voix, tu n’aurais pas dû venir. Ils vont t’embarquer toi aussi !

— De quoi parles-tu ? Fit-il, interloqué.

— Jeune homme, commença Enguerrand, je crains que votre compagne n’ait raison. Nous ne pouvons nous permettre de vous laisser ici alors que nos identités vous sont révélées. Vous allez devoir nous accompagner jusqu’à Varden où vous serez embarqué sur l’Alouette afin de rejoindre la Charité. Bien sûr, je ne suis pas sûr que votre père le Baron soit ravi de cette décision de notre part, mais il n’en saura rien.

Anselme était hors de lui. Il toisa l’homme et se leva. Il se tint debout, sans sa canne et leur fit face.

— Si jamais, vous touchez à ces deux femmes, je vous promets que vous allez le regretter amèrement.

Comme pour appuyer ses propos, la louve grogna et montra les crocs. Les deux chiens fondirent sur la bête et un combat féroce s’engagea entre eux. À deux contre une, les molosses avaient l’avantage, d’autant que la louve était blessée. Mais, celle-ci, voulant protéger son fils à tout prix, fut submergée par une vague de frénésie et de férocité inouïe.

N’ayant que faire de la douleur des crocs lui perçant son corps à de multiples endroits. La louve se débattait et menait son combat avec acharnement. En à peine quelques secondes, elle mit un des dobermans à terre. Elle enfonça ses crocs dans le cou de l’animal et arracha un immense morceau de peau.

L’animal jappa, couina puis tomba raide mort, la gueule pendante. L’autre molosse, grisé par l’ivresse du combat relâcha son étreinte et lui fit face. Les deux animaux se défiaient et grognaient avec férocité, tournant l’un autour de l’autre.

La louve se déplaçait avec peine. Son sang coulait à flots et venait se déverser sur la scène de marbre, provoquant une impressionnante marre rouge sur laquelle elle manquait de trébucher.

Le chien chargea, la louve fit volte-face et l’envoya valser d’un violent coup de patte par-delà la falaise située trois mètres plus loin. L’animal chuta, s’effondrant dans un ultime jappement.

L’assemblée demeura muette un instant. Tous observèrent ce combat sans avoir osé intervenir, tétanisés, pétrifiés, par ce spécimen malfaisant.

L’immense louve aux crocs argentés et tranchants fit de nouveau face à ses ennemis, la gueule maculée de sang et les yeux embrasés. Elle était dans un piteux état. Elle tremblait, mais n’en restait pas moins un affreux assaillant.

Les militaires la maintenaient en joue, parés à faire feu au moindre mouvement de celle-ci. Puis l’un des deux, situé au bord de la falaise, s’apprêta à tirer.

Dans un élan de courage, Anselme se jeta sur lui afin de protéger sa mère. Le coup partit, dévia de trajectoire tandis que le jeune homme et son assaillant se propulsèrent dans le vide pour s’écraser une centaine de mètres plus bas.

Le voyant disparaître ainsi dans le vide, Ambre hurla, submergée par le désespoir, espérant vainement que son ami soit encore vivant après une telle chute. Elle se précipita près du vide, tremblante, et scruta les rochers situés en contrebas.

Par malheur, la brume masquait le sol sur plusieurs mètres. Il était impossible de voir quoi que ce soit à plus de dix mètres.

De rage et de douleur, la louve tenta d’attaquer, mais s’en retrouva blessée d’une balle en pleine poitrine par le deuxième soldat. La bête s’immobilisa et s’effondra sur elle-même dans un couinement déchirant.

Après avoir récupéré leurs esprits. Le soldat, Charles et Enguerrand se mirent en route direction l’embarcation amarrée sur la plage en contrebas.

Charles prit la petite Adèle toujours inconsciente dans ses bras. Enguerrand, lui, s’avançait à la hauteur de la jeune femme qui, profondément choquée, n’avait même plus la force d’effectuer le moindre mouvement.

Elle était totalement abattue et tentait de ne pas réaliser ce qu’il venait de se passer. Il était impensable qu’Anselme se soit jeté dans le vide, qu’il ait disparu de manière aussi soudaine que brutale. Non, ce n’était pas envisageable ; elle avait mal vu, elle était encore endormie et devait certainement rêver, un rêve effroyable dont elle aurait voulu sortir au plus vite.

Tout en allant à sa rencontre, Enguerrand sentit que quelque chose n’allait pas chez lui. Il regarda ses mains et remarqua que l’une d’elles était tachée de sang. Il s’inspecta longuement et vit avec horreur qu’un trou béant se trouvait au niveau de son ventre. Il comprit que la balle déviée par le garçon l’avait touché de plein fouet.

Charles, ayant distingué sa blessure, accourut vers lui, Adèle toujours inconsciente dans les bras. Il demanda à son ami de s’appuyer sur lui afin de l’aider à descendre la falaise et à regagner le bateau. Le scientifique fit signe au soldat de s’occuper de la jeune femme et de l’embarquer. En état de choc, elle était incapable de réagir, le regard perdu dans le vide, les oreilles bourdonnantes et l’esprit absent.

***

Plusieurs minutes passèrent lorsque le Baron arriva aux abords des falaises, à dos de Montaigne, son cheval. Il discerna au loin un bateau prenant le large, toutes voiles dehors. L’homme avait finalement décidé à leur venir en aide et s’était préparé aussitôt que son fils l’avait défié.

Le Baron avait fait seller son propre cheval. Il s’était rendu dans un premier temps à l’observatoire, accompagné de sa chienne Désirée. Puis, remarquant que personne n’était présent en ces lieux, il parcourut la côte à la recherche d’indices. Lorsque soudainement, il aperçut à plusieurs centaines de mètres la silhouette d’un imposant destrier se dessinant dans les hauteurs.

L’homme reconnut aisément, malgré la distance, Balthazar, le fidèle compagnon de son fils. Celui-ci dévalait la pente d’Eden à vive allure et sans cavalier. Il fut alors parcouru d’une obscure intuition et décida de se rendre là-bas. Eden n’était plus fréquenté depuis le jour où sa femme avait chuté du haut de la falaise.

Il regarda sa chienne et lui ordonna de se rendre au plus vite au manoir afin de les prévenir et d’envoyer du renfort. La chienne, compréhensive, hocha la tête et partit en galopant.

Il se munit de son arme et inspecta les lieux. La scène était couverte de sang et un imposant loup agonisant trônait au centre. Le souffle de l’animal était sourd et rauque. L’homme arriva à sa hauteur et s’accroupit. Il passa timidement la main sous la truffe du canidé. Celui-ci la renifla et la lécha d’un léger coup de langue.

Désarmé, le Baron s’assit à côté de sa femme. Il avait toujours su qui elle était et ce qu’elle était devenue. Il venait lui rendre visite certains soirs, mais s’était toujours gardé de dévoiler aux autres la véritable identité de cette effroyable créature aux yeux jaunes. Il lui prit délicatement la tête et la posa contre ses cuisses.

D’un geste doux, il passa sa main contre son pelage et la caressa. L’animal couinait tout en se laissant bercer par ce geste si rare de la part de l’homme qui fut jadis son époux. Le Baron la regarda. Pour la première fois de sa vie, les horribles yeux jaunes de Judith ne le dérangeaient pas.

La louve lâcha prise et, dans un dernier soupire, sombra dans les ténèbres. Elle s’éteignit lentement, sans le quitter du regard, elle avait l’air sereine.

Alexander était ébranlé. C’était bien la première fois depuis de nombreuses années qu’il ressentait à nouveau un sentiment aussi fort, lui ramenant en mémoire d’amers souvenirs qu’il avait vainement tenté d’enfouir, au fond de lui-même.

Il resta un long moment à côté du cadavre de son amie. Cette femme qui avait changé et brisé sa vie et qu’il n’avait jamais vraiment aimé.

Pourtant, en cet instant, il aurait désiré parler avec elle une dernière fois ; auprès de cette femme qui n’avait jamais rien demandé à personne et qui avait su gagner l’amitié de l’être le plus impitoyable et narcissique de l’île, lui-même.

Un bruit de pas approcha et un homme monta sur la scène ; une imposante masse sombre regardant d’un regard impitoyable le Baron, une arme pointée sur lui.

— Je vous avais averti Alexander.

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