KissWood

NORDEN – Chapitre 48

Chapitre 48 – Judith

La journée était particulièrement belle, le ciel était dégagé et plongeait le domaine sous une lueur orangée.

Il était encore tôt lorsque la femme se leva. Elle s’étira de tout son long, mit une légère veste en lin et quitta ses appartements pour se diriger dans la salle à manger située à l’espace inférieur. Sa silhouette était fine, son allure gracile et ses longs cheveux noir de jais épousaient son dos à la manière d’une crinière.

Lorsqu’elle arriva dans la pièce, elle vit son fils en train de déjeuner calmement. Elle laissa glisser ses doigts dans sa chevelure noire, comme elle le faisait chaque matin. Puis elle vint à la rencontre de son mari qui lisait le journal en bout de table, une tasse de café à la main.

Elle se posta au-dessus de lui, posa délicatement sa main sur son épaule et lui embrassa le front.

— Bonjour, Judith ! S’écria l’homme sans détourner le regard de sa page. Tu as bien dormi ?

La femme pouffa, elle était d’excellente humeur :

— Fort bien mon cher Alexander, répondit-elle d’une voix langoureuse.

Elle s’étira de nouveau et alla rejoindre sa chaise.

— J’ai vraiment hâte d’être à ce soir, mon cher ! Le Duc annonce du beau monde à ce repas et je suis certaine que l’orchestre sera convié.

Elle passa sa main dans sa longue crinière, vint plaquer une mèche de cheveux juste au-dessus de ses lèvres et la mordit ; ce qui arracha un sourire au Baron, il aimait ce geste désinvolte.

Judith et Alexander avaient passé la journée ensemble dans le petit salon, rien que tous les deux. C’était leur lieu privilégié, car tous deux aimaient profondément la lecture.

Elle aimait la littérature et lui aimait les sciences. Les deux époux avaient appris à s’apprécier avec le temps. Pourtant, c’était loin d’être le cas lorsqu’ils s’étaient mariés six ans plus tôt.

C’était un mariage diplomatique forcé et aucun d’eux n’était vraiment intéressé par ce partenariat. D’autant qu’ils ne se connaissaient que très peu.

Judith, la veuve noréenne, était au courant de la personnalité, des habitudes et des manières outrancières du meilleur ami de son défunt mari, envers les femmes. C’était un courtisan, imbu de conquêtes et de pouvoir et totalement égocentrique, ne s’intéressant à rien d’autre qu’à son propre plaisir et à son statut de noblesse.

Lui de son côté, trouvait la femme trop vieille, ils avaient sept ans d’écart et cela le contrariait. Elle était à ses yeux rustre, molle et inculte sur de nombreux domaines, en dehors de la biologie puisqu’elle était herboriste. Elle n’avait, de surcroît, aucun charme particulier. De plus, il fallait qu’il supporte cet enfant ; un pauvre gamin, triste et renfermé, peureux et boiteux.

Alexander avait pris, à contrecœur, ces deux âmes en détresse sous son aile, les aida et les éduqua, perdant ainsi de sa liberté et de sa majesté. Mais avec le temps leur indifférence mutuelle était devenue amitié au fur et à mesure qu’ils apprenaient à se connaître.

Ils étaient devenus fusionnels d’un point de vue spirituel. Ils aimaient passer du temps ensemble et pouvaient également échanger sur de nombreux sujets sans se juger l’un et l’autre. C’était incongru que deux êtres si différents, qu’un évènement tragique avait réunis, puissent devenir aussi proches au fil des ans.

La journée passa et aux alentours de seize heures, Judith prit congé de son époux et fit venir sa femme de chambre, Émilie. Elle avait choisi pour l’occasion une robe longue en velours noir et brodé de fils d’or aux extrémités, accompagnée d’une paire de gants noirs lui montant jusqu’au niveau du coude. Sa chevelure était ornée d’une barrette à plumes de faisan qui était accolée à son chignon.

Elle descendit les escaliers et vint rejoindre son époux qui l’attendait en bas. Voyant sa femme aussi élégamment vêtue, l’homme s’inclina et la complimenta. Elle avait su acquérir la grâce qu’il désirait et le Baron lui en était plus que reconnaissant.

De vilain petit canard, elle était devenue un élégant cygne noir, sachant se mettre en valeur quand c’était nécessaire. Car, Judith était loin d’être belle aux yeux de son mari. Il trouvait sa silhouette beaucoup trop maigre et ses grands yeux en amande aux reflets jaunes le perturbaient.

Il n’avait d’ailleurs aucun désir charnel envers cette femme et ne partageait pas sa couche avec elle ; ce qui avait le don de le frustrer de plus en plus avec le temps, car l’homme avait un fort appétit sexuel à assouvir.

Anselme les attendait à l’entrée, voulant leur souhaiter une agréable soirée. Le jeune homme n’était pas convié. C’était une soirée diplomatique où seuls les magistrats et autres personnalités influentes avaient accès. Judith embrassa tendrement son fils sur le front et partit à la suite de son époux.

Ils montèrent dans le fiacre et prirent la direction de la demeure du Duc. Ils arrivèrent au bout de quelques minutes dans la cour de l’immense domaine.

Alexander sortit en premier et vint donner son bras à son épouse. Ils étaient parmi les derniers à être arrivés, la soirée était en petit comité et ne comptait que des membres de l’Élite. Alexander, de par son titre, se trouva être un des hôtes les plus modestes. Cependant, sa tendre Judith lui fit remarquer qu’il était et de loin le plus séduisant de toute l’assemblée. Elle contemplait son époux, un léger sourire en coin dévoilant une douce fossette.

La soirée battait son plein. Après une danse effrénée auprès de son époux, Judith prit congé et partit s’aérer un moment dans les jardins afin de reprendre ses esprits.

Elle resta quelques instants sur le balcon, contemplant le ciel constellé d’étoiles, et une lune d’argent éclairait le domaine qui commençait à être noyé sous la brume nocturne.

Un fin effluve imprégnait l’air, une odeur particulière, à la fois dérangeante et attirante.

Un parfum âcre et métallique à forte note de jusquiame noire et de datura stramonium, qu’elle avait longuement humé jadis et qui l’avait rendue folle, hystérique, pendant de très nombreuses années : au point que son père, herboriste comme elle, dû lui mettre en place un traitement puissant, à base de valériane et de multiples plantes à vertus psychotropes et relaxantes afin d’apaiser le mal naissant qui germait en elle, la faisant déborder d’agressivité.

Elle en devint totalement dépendante et les effets du traitement finirent par la rendre quotidiennement léthargique et apathique.

Judith, enivrée, se laissa tenter et s’engouffra dans les jardins envahis par cet épais manteau gris. Elle respira à pleins poumons cet air automnal si frais et vivifiant, empreint de cette odeur si caractéristique de sa jeunesse à Varden. Cela lui rappelait le bon vieux temps.

À l’époque où elle quittait la basse-ville chaque soir pour rentrer chez elle, dans sa maison située en pleine campagne, proche de la mer, loin de la foule.

Elle enleva ses gants et fit parcourir ses longs doigts contre les feuilles des buissons qui passaient à sa portée. Celles-ci étaient imprégnées de délicates gouttelettes de rosée fraîchement tombées. Elle rêvassait, plongée dans la torpeur de cet environnement si calme et familier.

Soudain, une voix attira son attention. Se demandant qui donc pouvait être en ces lieux, elle s’avança prudemment et tentait de suivre le bruit. Elle remarqua deux silhouettes masculines en train de converser. L’odeur, également, semblait émaner d’eux.

Elle fit quelques pas et se cacha derrière un buisson ; piquée dans sa curiosité par cette conversation si personnelle et isolée de tout. Elle tendit l’oreille. De toute évidence, les deux hommes ne voulaient pas être vus ni entendus. Le ton était solennel, grave même.

Elle se rapprocha et se plaqua contre le tronc d’un arbre. La brume gagnait en intensité, elle était donc dissimulée par les vapeurs. De là, elle se concentra et étudia chaque mot :

— Je vois que vous avez réussi à obtenir un accord commercial avec l’empire de Charité ! Ce n’est pas trop tôt dites-moi. Qu’ont-ils pensé de cette transformation ? Les a-t-elle enfin convaincus ?

Judith, stupéfaite, reconnut le timbre de voix du Duc. Elle tenta un bref coup d’œil et reconnut sa silhouette. À ses côtés se tenait un homme beaucoup plus jeune, qu’elle ne connaissait pas. Le jeune homme avait les cheveux châtains, en bataille et portait des lunettes.

— Comme je vous l’avais promis, monsieur. Ils étaient ravis de voir cela de leurs propres yeux. Maintenant que notre plan est mis en place, j’espère que vous allez honorer votre parole et libérer mon homme.

— Ne soyez pas impatient, jeune homme. Je tiens toujours mes promesses et mon plus fidèle émissaire est sur le coup. Dans quelques petites années, vous serez à nouveau réunis à condition bien sûr de faire votre part du marché.

— Pouvons-nous alors exécuter notre plan sans plus tarder, monsieur ?

— Du calme, mon jeune ami ! Il nous faut agir avec prudence. L’enjeu est grand et la tâche est loin d’être aisée si nous ne souhaitons pas être remarqués !

Judith fronça les sourcils, se demandant de quoi les deux hommes pouvaient parler. Il était clair qu’il ne s’agissait pas de quelque chose de légal.

— Comment comptez-vous opérer, monsieur ? S’enquit le jeune homme. Il nous faut agir rapidement, ils ne nous accorderont pas énormément de temps.

— Vos hommes sont-ils fiables, Enguerrand ?

— Tout à fait monsieur, j’ai à ma solde quatre soldats et, bien sûr Charles, prêts à me suivre.

— Dans ce cas je vous fais confiance quant au mode opératoire que vous comptez employer. Vous aurez à disposition une embarcation sur la plage en contrebas d’Eden. Personne ne va jamais là-bas ; vous pourrez donc vous déplacer tranquillement sans vous faire remarquer.

— Et pour les enfants, monsieur ? Y a-t-il de jeunes noréens que vous voulez voir disparaître plutôt que d’autres ? Ou pouvons-nous les choisir nous-même ?

— Enlevez tous les enfants que vous voulez ! Du moins, ceux que vous jugez les plus intéressants. Je veux juste que vous ne vous fassiez pas remarquer. Que cette activité demeure la plus discrète que possible ! Évitez cependant les enfants des tribus ainsi que ceux des carrières Nord. Je ne voudrais pas de conflits avec ces peuples noréens ni avec la famille des Hani avec qui nous entretenons d’importants échanges commerciaux ; qui sait ce que ces sauvages pourraient faire s’ils apprenaient que nous enlevons leur progéniture pour les offrir en pâture à la Grande-terre.

— Pouvons-nous commencer dès samedi, monsieur ? J’ai remarqué qu’un petit noréen empruntait toujours le même chemin pour rentrer chez lui le soir. La campagne est tellement tranquille en ce moment. Il ne sera pas difficile de le capturer sans que personne ne s’en aperçoive. Nous l’emmènerons à l’observatoire aux alentours de minuit. Mes collègues scientifiques ne travaillent pas le dimanche, pas mêmes les deux astronomes.

— Faites comme vous le souhaitez, Enguerrand. Je ne tiens pas à être au courant de toutes vos actions. Vous ne devez me contacter que s’il y a urgence.

— Entendu monsieur ! Dit l’homme en s’inclinant.

Avant qu’il ne parte, le Duc ajouta :

— Ah ! Et surtout, veillez pour le moment à vous concentrer sur les spécimens « H » qu’importe ce que vous pourrez soutirer comme informations là-dessus. Même la plus infime découverte sur elles serait la bienvenue, sachez-le.

— À ce propos monsieur, pouvez-vous m’en dire plus ? Vous êtes resté très énigmatique quant à vos motivations…

L’homme leva la main et le fit taire.

— Vous n’avez rien à savoir là-dessus, contentez-vous seulement de faire ce que je dis et de m’envoyer vos rapports à ce sujet ! Me suis-je bien fait comprendre ?

— Oui monsieur, c’est parfaitement clair.

Les deux hommes partirent et prirent la direction du domaine par la porte arrière.

Judith resta quelques instants sur place, effrayée et horrifiée par les propos qu’elle venait d’entendre. Elle partit en hâte jusqu’aux escaliers afin de rejoindre son mari au plus vite. Elle entra dans la grande salle et le vit non loin de la piste de danse, où bon nombre de convives valsaient en toute légèreté.

La voyant ainsi essoufflée, l’homme parut surpris :

— Bon sang, mais où étais-tu ? Cela fait plus de vingt minutes que je te cherche partout !

Il regarda sa femme de haut en bas et vit qu’elle avait les chaussures et le bas de sa robe humide et pleine de boue :

— Mais qu’as-tu fait, Judith ! Pesta-t-il, énervé.

La femme lui posa délicatement son index sur la bouche et lui jeta un regard entendu. Il leva un sourcil, intrigué par son comportement. Elle prit le bras de son époux et plaça sa main sur sa hanche et commença à se mouvoir au gré de la musique.

L’homme, interloqué, suivit ses mouvements et exécuta quelques pas de danse avec elle. Il serra son épouse contre lui et vit son souffle s’accélérer. Il sentait que sa femme était troublée et inquiète. Il la fit tournoyer autour de lui et la plaqua à nouveau contre son buste.

Judith regardait ailleurs, son regard inspectait les alentours.

— Tu comptes me dire ce qu’il se passe ou dois-je deviner ? Cracha-t-il entre ses dents.

La femme approcha sa tête de la sienne comme pour l’embrasser, mais elle se contenta de lui glisser quelques mots à l’oreille.

— Il faut qu’on parle, Alexander !

Il eut un bref mouvement de recul et la regarda d’un œil sombre. Il pouvait sentir le pouls de sa femme battre rapidement entre ses doigts.

Il la fit se cambrer une nouvelle fois afin de la plaquer à nouveau contre lui :

— Je t’écoute, chuchota-t-il, piqué au vif.

Ils esquissèrent quelques pas, se déplaçant avec grâce et légèreté. Puis l’homme la fit tourner et à son retour vers lui. Judith l’agrippa fermement à la taille.

— Pas ici, Alexander ! Lui murmura-t-elle.

Il la fit se cambrer une dernière fois et la redressa ; la mélodie venait de se terminer. Judith fit semblant d’avoir soif et lui demanda de l’accompagner jusqu’au buffet afin de déguster une coupe de champagne en sa compagnie.

Elle affichait un large sourire et contemplait l’assemblée de ses yeux rieurs. L’homme n’était guère rassuré, il voyait clairement qu’elle était troublée. Pourtant, celle-ci n’était pas facilement impressionnable, bien au contraire.

Elle trinqua avec son époux et but une grande gorgée de liquide doré. Puis, ils s’installèrent sur une méridienne. Il mit sa main derrière la nuque de sa femme et la caressa délicatement avec son pouce, il aimait ce contact envers elle.

Judith remarqua que le Duc et le jeune homme étaient de nouveau présents dans la pièce. Alexander suivit son regard et les observa d’un œil furtif.

Par chance, il commençait à se faire tard et ils purent prendre congé sans que cela ne soit suspect. Ils sortirent du manoir von Hauzen et regagnèrent leur fiacre à la hâte.

Une fois qu’ils furent installés, l’homme croisa les bras et planta son regard sombre dans celui de son épouse :

— Je t’écoute ! Dit-il.

Elle soutint son regard et se laissa quelques instants afin de réfléchir à ce qu’elle allait lui dire. Puis, elle lui prit la main et la serra fermement.

— Il se passe quelque chose de grave, Alexander !

Elle lui expliqua en détail la conversation qu’elle avait entendue. Il l’écoutait d’un air grave, les yeux mi-clos et les sourcils froncés. Quand elle eut terminé son discours, il demeura songeur et ne prononça aucun mot.

Le fiacre arriva chez eux. Ils descendirent, mais avant que sa femme ne sorte, il lui prit le poignet et la retint :

— Surtout, ne dis pas un mot de cela à Anselme ! Ce garçon est déjà assez perturbé comme ça, donc ce n’est pas pour l’embrouiller davantage. Me suis-je bien fait comprendre, Judith ?

La femme soutint son regard et acquiesça en silence. Il la libéra et tous deux regagnèrent leurs chambres respectives.

Les jours suivants, il y eut de grandes disputes entre eux.

Judith, terriblement perturbée et désespérée voulait avoir le fin mot de cette histoire et partir pour Eden aider ce pauvre enfant. Tandis que son mari s’opposait vivement à cette idée, jugeant une altercation avec le Duc beaucoup trop délicate et hasardeuse. Étant l’homme le plus respecté de l’île, le Duc devait avoir une grande partie d’aranéens de bonne famille à sa solde, qui sait combien d’autres gens étaient au courant de ses manigances.

D’un autre côté, Alexander ne supportait pas la lâcheté dont il faisait preuve et les propos de Judith à son égard étaient à la fois cinglants, mais terriblement justifiés et vrais, ce qu’il supportait très mal. Il parvint malgré tout, après de nombreux échanges houleux, à la faire capituler.

***

La nuit du samedi arriva. Il était près de vingt-trois heures lorsque Judith se leva de son lit. Elle s’habilla sans faire le moindre bruit, enfila un pantalon confortable et doublé ainsi qu’un manteau chaud, le froid en cette saison était mordant. Puis elle mit son médaillon en forme de loup autour du cou. Elle descendit les escaliers à pas de velours, prenant soin que personne ne la remarque.

Une fois dehors, elle partit aux écuries et prépara Voltaire, son cheval à la robe alezane, et monta en selle. Elle donna un bref coup de cravache sur l’arrière-train de l’animal et partit au grand galop rejoindre l’observatoire.

La campagne était très calme à cette heure-ci. Judith ne croisa plus personne une fois qu’elle eut quitté Iriden via la sortie Nord. Voltaire galopait avec rapidité et aisance. Elle l’avait habitué à parcourir de longues distances.

Une légère brume commençait à s’installer, le vent était glacial et le froid pénétrant. L’observatoire se dessinait au loin. Les lumières étaient allumées. Judith ralentit sa monture et la mit au pas. Elle laissa l’animal à quelques centaines de mètres, juste à l’orée d’un bois, et avança en silence.

Six chevaux sellés étaient attachés aux anneaux de la façade, patientant sagement.

Elle remarqua que plusieurs silhouettes d’hommes étaient affairées et parlaient bruyamment. Le lieu étant particulièrement isolé en pleine nature, personne ne pouvait les voir ni les entendre. Elle se glissa sous une fenêtre et jeta un coup d’œil. Elle distingua six individus ; un enfant et cinq adultes.

Elle reconnut le jeune homme à lunettes de l’autre soir et l’enfant à ses côtés était terrorisé. C’était un petit garçon d’environ huit ans, aux cheveux bruns et aux yeux verts et qui portait un pull gris sur lequel était accroché un médaillon en forme d’oiseau.

Judith s’apprêta à repartir lorsqu’une voix d’homme résonna non loin d’elle !

— Eh ! Vous là-bas ! Hurla celui-ci. Arrêtez-vous !

Elle se retourna. L’homme n’était qu’à quelques centaines de mètres à peine et patrouillait. Il portait un uniforme militaire ainsi qu’une carabine et un gros molosse de type doberman, marchait à ses côtés. Se voyant ainsi démasquée, elle prit la fuite et courut jusqu’à son cheval.

L’homme lâcha le chien qui se lança à sa poursuite. Il pointa son arme sur la femme et tira. Les autres sortirent en hâte de l’observatoire, voulant s’enquérir du problème. Ils virent la silhouette d’une femme partir au grand galop dans la brume et partirent à sa poursuite.

Judith cravacha son cheval qui, n’ayant pas récupéré de sa course, peinait à accélérer la cadence, de l’écume s’échappait de sa bouche et ses naseaux fumaient.

Une douleur vint lui traverser le ventre. Elle remarqua avec effroi qu’elle était blessée et commençait à perdre une bonne quantité de sang.

Le bruit des hommes et des chiens se rapprochait et les silhouettes se révélaient à travers la brume, devenant de plus en plus distinctes.

— Cours Voltaire ! Cria-t-elle à son cheval, alarmée.

Après de longues minutes à galoper dans l’épais brouillard, la douleur de sa blessure devenait de plus en plus intense et la femme vacillait. Le pauvre Voltaire ralentissait. Il haletait et crachait ses poumons.

Se sentant défaillir et prise au piège, Judith se rendit compte qu’elle était perdue et que personne ne pourrait l’aider. Elle repensa alors aux paroles de son mari ainsi qu’à son cher fils, Anselme. Elle savait qu’elle ne les reverrait plus jamais et que ses assaillants feraient tout pour la capturer ou pour la tuer, sans la moindre pitié.

Le bruit des vagues se fracassant contre les falaises semblait se rapprocher et elle reconnut aussitôt où elle se trouvait. Une idée vint alors lui traverser l’esprit. Mais pour cela, il allait falloir qu’elle se sacrifie. Car même si elle s’en sortait, rien ne pourrait plus être comme avant.

Elle eut alors une dernière pensée pour son fils. Son seul et unique amour qu’elle chérissait de tout son être.

Des larmes coulaient le long de son visage. Elle allait devoir partir sans lui avoir dit au revoir, sans avoir pu embrasser son cher enfant une dernière fois.

Elle prit son médaillon qui ballottait contre sa poitrine et le serra très fort puis elle l’accrocha du mieux qu’elle put sur Voltaire. Enfin elle prit alors une dernière grande inspiration, se concentrant au mieux, puis, lors de l’expiration, fit le vœu de se transformer.

La métamorphose fut instantanée : sa peau venait de se recouvrir d’une épaisse fourrure noir intense. Ses ongles étaient devenus de longues griffes tranchantes et sa bouche s’allongea et se remplit de crocs acérés. Une queue et des oreilles en pointe venaient d’émerger et ses grands yeux aux reflets jaunes virèrent au doré et luisaient à présent dans le noir.

L’animal sauta en hâte du dos de Voltaire et se mit à le poursuivre en grognant. Le cheval, surpris et effrayé, hennit et accéléra de nouveau ; terrifié par le loup qui se tenait juste à côté de lui et qui montrait les crocs d’un air menaçant. Judith était toujours poursuivie par ses assaillants et entendait les chiens hurler et japper distinctement.

Les vagues résonnaient de plus en plus fort. Dans un dernier élan, Judith gnaqua le haut de la cuisse du cheval. L’animal devint fou et, ne pouvant plus être raisonné, se jeta dans le vide et s’effondra contre les rochers situés en contrebas.

Elle s’arrêta net au bord de la falaise et examina l’équidé. Celui-ci avait le corps disloqué et le ventre ouvert. De larges filets de sang s’échappaient de tous les côtés et venaient se déverser dans l’océan.

Le bruit de sabots et des jappements était tout près. La louve se ressaisit et prit la fuite en direction d’un bosquet situé non loin de là.

Elle se plaqua au sol et examina la scène de ses deux gros yeux jaunes. Mais elle ne parvenait pas à identifier les paroles des hommes qui s’étaient arrêtés au bord de la falaise et parlaient de vive voix. Ceux-ci regardaient avec stupeur le corps décharné du cheval, une centaine de mètres plus bas.

Les hurlements des chiens avaient cessé, ils ne devaient plus parvenir à reconnaître son odeur.

Une fois qu’ils furent tous partis, la louve se releva péniblement et fit quelques pas afin de regagner la forêt. Elle avait une plaie béante sur le flanc, de laquelle se déversait une grande quantité de sang. Dans un dernier élan, elle leva la tête et contempla la lune. Elle se braqua puis hurla.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :