KissWood

NORDEN – Chapitre 49

Chapitre 49 – La noyade

Ambre parvint à reprendre ses esprits et se releva péniblement. Elle réussit à se redresser légèrement, le dos appuyé contre les barreaux de sa cellule. Elle examina les lieux, le regard embué.

La jeune femme se trouvait dans la cale d’une modeste embarcation de bois en compagnie de sa petite sœur Adèle. Celle-ci était allongée au sol en train de jouer quelques notes de son petit pipeau pour se rassurer.

Le lieu était glacial et humide, pénétrant les os jusqu’au plus profond de la chair. Le vent, d’une rare violence, s’engouffrait par de petits trous éparpillés sur la coque et faisait craquer le bois qui semblait pouvoir se rompre à tout moment.

Ambre vint à hauteur de sa sœur et passa tendrement sa main sur son visage pâle. La petite avait les yeux sombres et bordés de cernes. Elle paraissait éteinte, épuisée et grelottait sans discontinuer.

— Ambre, dit-elle mollement, où est-ce qu’on nous emmène ? Il est où Anselme ?

À l’évocation du nom du jeune homme, Ambre eut un pincement au cœur. Adèle n’avait pas assisté à la terrible scène qui venait de se produire et ne se doutait absolument pas du destin funeste infligé à son demi-frère.

— On nous a enlevé ma petite Mouette, répondit l’aînée avec douceur, tentant de maîtriser sa voix pour ne pas trembler. Et Anselme… Anselme n’est pas avec nous pour le moment.

La petite toussa, l’aînée mit la main sur son front et vit qu’elle était bouillante de fièvre et qu’elle commençait à suer à grosses gouttes. La grande sœur la prit avec délicatesse entre ses bras et la serra fort contre elle, la baignant ainsi de toute sa chaleur. Elle prit également la couverture rêche et miteuse, à moitié trempée, qui se tenait auprès d’elle et l’emmitoufla du mieux qu’elle put afin de la protéger des courants d’air.

Elles restèrent alors un moment ainsi, sans prononcer le moindre mot. Ambre avait la tête posée contre la joue de sa petite sœur qui avait les yeux fermés, trop fatiguée pour pouvoir les maintenir ouverts. L’aînée fredonna quelques airs pour la rassurer et se balançait lentement afin de la bercer et de l’apaiser.

« Dors mon doux chaton

Et cesse tes pleurs

Je suis là pour apaiser tes peurs

Nos cœurs battent à l’unisson

Endors-toi »

Un bruit de pas résonna dans l’escalier, Ambre leva les yeux et vit Enguerrand s’approcher d’elles. Le scientifique, chancelant, affichait un teint cadavéreux et avait un épais bandage qui lui recouvrait tout le ventre. Il lança un léger sourire désolé à la jeune femme et se laissa choir auprès d’elle, de l’autre côté de la cellule.

— Je suis vraiment désolé, finit-il par dire. Je sais qu’il comptait beaucoup pour vous.

Ambre eut un petit rire nerveux, ses yeux s’embuèrent. Pour pallier son angoisse, elle caressait la tête de sa petite Mouette tout en continuant de la bercer.

— Croyez-moi, que je regrette. Continua-t-il. J’ai toujours voulu vous préserver Adèle et vous. Je suis plus que peiné de devoir vous faire subir cela à toutes les deux. D’autant que j’appréciais vous étudier. Le Duc avait raison, vous êtes un spécimen à part, mademoiselle.

Sur ce, il eut une intense quinte de toux qui lui fit cracher du sang. Son corps tremblait, il était blessé grièvement.

— Je ne vous en veux pas… mentit Ambre d’une voix calme, vous aussi êtes victime d’une certaine façon et je vous en plains. Vous nous avez juste battues sur ce coup-ci. Mais quelqu’un d’autre, plus fort que nous, viendra vous prendre à votre tour… Ainsi va la vie…

— Je vous trouve bien pragmatique, répondit-il après avoir toussé à nouveau.

— Je ne le suis pas. J’essaie juste de vous amadouer.

Il rit nerveusement devant cette réponse inattendue.

— Je ne vous suis pas là, mademoiselle !

Ambre le dévisagea puis déclara :

— Faites de moi ce que vous voulez Enguerrand. Emmenez-moi où vous voulez, vendez-moi, torturez-moi, qu’importe… Mais libérez ma sœur ! Si ce que vous dites est vrai et que je suis effectivement « à part », je dois bien valoir assez cher pour que vous puissiez épargner Adèle.

L’homme fut surpris par sa détermination. Il n’y avait dans sa voix ni pitié ni colère. C’était juste une déclaration franche et sincère.

— Vous savez bien que je ne peux pas, mademoiselle. Votre petite sœur en sait beaucoup trop sur nous et comment voulez-vous qu’elle survive après tout ce qu’elle a subi ! Elle n’a plus de père ni de mère. Sa seule et unique chance est de lui trouver une nouvelle famille sur Pandreden qui serait prête à payer cher pour avoir un spécimen comme elle. Bien que, au vu de son physique particulier, je pense qu’elle intéresserait davantage des hommes de sciences ou des pervers assoiffés d’exotisme, que des familles à part entières. Personne ne voudrait d’une enfant à l’apparence aussi étrange. D’autant que personne ne sait ce qu’elle pourrait devenir adulte, une fois transfor…

— Ne dites rien de plus !

La voix d’Ambre était devenue ferme et un sentiment de dégoût l’envahit, prise d’un haut-le-cœur.

— Cependant, insista Enguerrand. Je crois que votre destinée à toutes les deux sera tout autre. Vous êtes très convoitées mes chères. Le Duc tenait à ce que je vous étudie depuis le début vous ainsi que d’autres potentiels spécimens. Je ne sais pas quelles étaient ses motivations, mais en vous étudiant de près j’ai remarqué qu’en effet, vous êtes une noréenne à part. J’ai eu l’occasion d’en étudier quelques autres comme vous, mais je n’ai pas pu me pencher sur le cas de votre sœur comme vous y étiez farouchement opposée.

Ambre allait rétorquer lorsque, contre toute attente, Adèle ouvrit les yeux. Sa respiration s’accéléra et elle se redressa. Elle était aux aguets.

— Qu’y a-t-il Adèle ? Demanda sa grande sœur, étonnée par ce regain soudain d’énergie.

La petite haletait, Ambre sentait son cœur battre à vive allure. Adèle se tourna alors vers sa sœur et plongea ses grands yeux bleu azur dans les siens.

— Papa arrive !

Il fallut moins de quelques secondes pour qu’un grondement sonore suivi d’une intense secousse venue des profondeurs fasse tanguer l’embarcation. Le bateau trembla et le bois craqua. Un son profond et guttural semblait émaner de sous la surface. Leur père, sous sa forme de baleine, venait les délivrer et il était furieux.

Sous le choc, Enguerrand eut un vif mouvement qui lui fit rouvrir la plaie que Charles venait de suturer quelques dizaines de minutes auparavant. La douleur lui arracha un cri et il se tint le ventre pour tenter d’arrêter l’hémorragie.

Dehors, Ambre entendit des coups de feu résonner, accompagnés des cris de Charles et du militaire, surpris eux aussi par cette attaque soudaine. La jeune femme tenait fermement sa petite sœur entre ses bras, les doigts et la mâchoire crispés, mais celle-ci avait l’air étrangement calme et s’était arrêtée de trembler.

Après un bref moment de répit, un énorme grondement se fit entendre : un hurlement puissant, strident, à en faire hérisser l’échine. Il fut suivi d’une seconde secousse beaucoup plus intense que la première et fit à nouveau trembler le bateau.

La décharge fut si violente qu’elle brisa le bois de la coque. L’eau commença à s’engouffrer rapidement et à inonder la cale.

Un sentiment de panique gagna Ambre. Elles étaient captives dans leur cellule et ne pouvaient donc pas s’échapper.

On va se noyer ! Se dit-elle complètement paniquée.

L’eau montait progressivement et Ambre, tétanisée, désespérait de plus en plus, essayant de trouver un moyen de sortir de cette cage. Son regard se posa sur la silhouette d’Enguerrand, fort mal en point. Le sang de sa blessure avait entièrement taché le bandage, commençant à dégouliner et à se répandre dans l’eau.

— Enguerrand, l’appela-t-elle, affolée. Enguerrand je vous en prie, ouvrez-nous !

L’homme était affalé contre les grilles, à moitié conscient, et lui tournait le dos, la tête appuyée contre un barreau.

— Je suis désolé… murmura-t-il, déglutissant péniblement.

— Je vous en prie Enguerrand, ouvrez-nous. Cria-t-elle, paniquée et tremblante, par le niveau de l’eau qui montait à vue d’œil, les recouvrant jusqu’aux mollets. Laissez au moins Adèle sortir ! Elle ne doit pas mourir, s’il vous plaît, libérez-la !

L’eau continuait sa progression et arrivait aux genoux.

Enguerrand déglutit. Il peinait à entendre la voix de la jeune femme, ses oreilles bourdonnaient. Il se sentait défaillir. Après un ultime effort, il sortit de sa poche un trousseau et lui tendit. Ambre le lui prit et, en hâte, engouffra la clé dans la serrure et ouvrit la cage.

L’eau arrivait à mi-cuisse. Ambre, terrifiée, prit Adèle sous le bras et commença à monter les escaliers. Avant de quitter la pièce, elle se retourna et vit le scientifique, de la pâleur d’un mort, gisant inconscient contre la grille.

Une fois en haut, elle n’aperçut ni Charles ni le militaire ; de toute évidence, ceux-ci avaient tenté de rejoindre la côte à la nage.

Elle s’approcha lentement du bord, paniquée à la vue de l’immense étendue d’eau qui se déployait autour d’elle. Elle suffoquait, son cœur battait avec acharnement contre sa poitrine, manquant de rompre à tout instant. Le bateau continuait de sombrer. La cale était entièrement sous l’eau.

Adèle pointa du doigt une forme obscure qui se dirigeait vers elle, faisant ondoyer l’eau en surface.

— Papa ! Fit la petite. Ambre, il faut qu’on plonge.

Ambre contempla l’eau qui se tenait tout autour d’elle, tétanisée, les yeux écarquillés et les membres tremblants.

— Je ne sais pas nager ma Mouette, on va se noyer !

— Ambre, papa est là ! Il va nous récupérer ! Rassure-toi ! Cria Adèle.

La jeune femme était pétrifiée devant cette interminable surface bleu noir sans fond. Adèle voulant raisonner sa sœur, lui hurla dessus :

— Plonge, Ambre ! Papa est là !

D’un geste désespéré, la jeune femme se jeta à l’eau. Adèle s’agrippa fermement contre elle. L’eau était glaciale, Ambre avait du mal à garder la tête hors de l’eau.

La panique l’envahissait et elle bougeait ses bras de manière frénétique. Elle attendait son père, que celui-ci vienne les attraper et leur vienne en aide. Malheureusement la baleine tardait à venir. Elle fatiguait et commençait à se noyer. Adèle aussi peinait à garder la tête hors de l’eau.

Au bout d’un temps qui semblait interminable et, à bout de forces, l’aînée sombra, emportant sa petite sœur avec elle.

Elles se retrouvèrent sous les flots, s’enfonçant progressivement sous cette infinie étendue d’eau, dans le royaume de Jörmungand ; elles allaient mourir ensemble.

Un cri strident émergea des profondeurs. Quelque chose vint se glisser sous elles et les propulser avec force hors de l’eau afin de les faire remonter à la surface.

Une fois à l’air libre, Ambre cracha puis respira à pleins poumons une immense bouffée d’air glacial. Adèle, elle, demeurait une nouvelle fois inconsciente : heureusement, la petite respirait encore.

Ambre s’agrippa fermement sur la nageoire dorsale du mastodonte à la peau lisse qui venait de les sauver. Elle se plaqua contre le dos de l’animal, protégeant un maximum sa petite Mouette.

La baleine avançait à vive allure et se dirigeait vers la plage qu’elles avaient quittée il y avait de cela une demi-heure seulement.

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