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NORDEN – Chapitre 47

Chapitre 47 – Quand le corbeau brave le hobereau

Le reste de la fin de semaine ne changea guère de d’ordinaire. Une fois rentrée après l’heure du déjeuner, Adèle avait relaté à son aînée l’intégralité de son vendredi. Dans son parcours, la fillette avait croisé Enguerrand qui, désirant s’excuser pour la visite de l’observatoire et sa fin calamiteuse, voulut lui offrir une gâterie de son choix. D’abord craintive, Adèle s’était laissé attendrir par son affabilité et lui avait chuchoté qu’une pâtisserieserait une honorable compensation. L’accord fut scellé et le scientifique invita la sororie à venir le rejoindre au Triomphe le samedi à venir, aux alentours de quinze heures où l’enfant dégusterait, assurait-il, les meilleurs desserts de l’île !

Quand le lundi arriva, Ambre fut surprise de retrouver un Beyrus fort jovial, fier d’avoir tant amassé lors de la fête nationale. Au point qu’il avait octroyé une coquette somme à son employée en guise de prime. La serveuse avait accepté de bonne grâce ce cadeau inattendu. En échange, elle lui avait offert les ceintures en cuir de son père, l’une de ses écharpes en laine encore en excellent état ainsi qu’un rasoir à la lame en argent damassé, ne dénichant rien de plus qui siérait à la taille démesurée du colosse.

Il en fera bon usage ! Je préfère les confier à mes proches plutôt que de les vendre à de parfaits inconnus.

En ce qui concernait les lettres et les carnets, elle avait la ferme volonté de les envoyer au lieutenant de Rochester. Or, ne sachant où il habitait, il lui fallait se rendre dans une agence postale pour y noter l’adresse afin de les expédier. Elle rechignait à aller par elle-même à son domicile. D’autant qu’il n’était pas impossible que l’Hirondelle entame sous peu son périple en mer, l’obligeant à opérer au plus vite.

J’irai me renseigner lors de ma pause, songea-t-elle tandis qu’elle dressait le couvert pour le déjeuner à venir. Un homme comme lui doit forcément avoir des domestiques pour réceptionner ses biens.

Derrière le bar où il servait les boissons à ses clients, le géant faisait part à son employée des dernières nouvelles en date, si nombreuses au vu des festivités passées qui apportaient leur lot de controverses, conflits et commérages.

— Au fait, savais-tu que Bernadette Beloiseau a eu l’immense honneur d’être invitée au manoir ducal ? ajouta l’ours, très friand de ce type d’actualité, surtout lorsqu’il concernait un tiers de sa connaissance. Quel sacré privilège !

— Hélas ! Je suis moins au courant des caquetages que toi, mon cher Beyrus ! minauda Ambre en lui adressant un regard empli d’espièglerie. Après, tu m’as déjà répété cent fois qu’elle avait travaillé pour le duc par le passé. Il ne me paraît pas étonnant qu’il la convie encore en sa demeure. Elle doit certainement connaître des domestiques toujours en service là-bas.

— C’est bien vrai ! Mais ce n’est pas un ragot, ma jeune impertinente, mais la stricte vérité car je la tiens de sa bouche ! Dire qu’elle a quitté ce poste de choix il y a plus de vingt ans pour élever seule sa fille Ann. Elle n’a jamais voulu me dire qui était le père mais, d’après ce que j’ai cru comprendre, il œuvre encore au manoir à l’heure actuelle. Dommage, je ne connais personne travaillant de près ou de loin chez les von Hauzen. Je sais que ça ne me regarde absolument pas mais je me demande bien qui ce pourrait être ! Bernadette est une femme raisonnable, je ne la vois pas s’amouracher du premier freluquet venu, sauf s’il s’agit d’un écart de jeunesse dont la conséquence a porté ses fruits…

— À moins qu’elle n’ait été la concubine de son maître ? On m’a assuré que les bâtards ne sont pas si rares dans la caste élitiste… Sans compter que pendant longtemps, la valetaille a dû se plier aux exigences plus ou moins tordues de leurs supérieurs.

Ambre n’avait pu s’empêcher de plaisanter sur ce sujet sensible, devenu tabou au fil des années. Les langues commençaient à se délier après deux décennies de véritable omerta. Depuis la fin des années 280, les lois concernant le traitement des domestiques par leurs employeurs s’étaient rigidifiées pour permettre aux futurs salariés un meilleur encadrement de leurs droits et de leurs devoirs. Le temps où les maîtres avaient l’entière disposition de leurs subordonnés était révolu ; la servitude enfin abolie.

Beyrus partit dans un grand éclat de rire qui fit sursauter l’ensemble de sa clientèle.

— Moque-toi donc, tiens ! Notre éminence n’est pas exempte de défauts mais la débauche n’est pas celui qu’on lui reproche généralement ! Surtout qu’à cette époque ce triste sire était en proie à des tourments moins glorieux.

La fanfaronnade de la féline diminua dès lors qu’elle se rendit compte de l’absurdité de sa remarque. Car, ce fut en cette sombre période que sa femme Aliénor était morte en couches, suivie dans la foulée par son chétif nouveau-né. Trois ans après le drame, Friedrich von Hauzen épousait Irène, sa servante noréenne.

Qu’est-ce que je peux être idiote parfois ! s’énerva-t-elle en serrant rageusement les fourchettes qu’elle tenait en main. Je devrais vraiment penser à museler ma langue plutôt que de raconter de telles âneries, y compris sous le coup la moquerie ! En ce qui concerne Bernadette, si elle était enceinte ou allaitait un nourrisson au même moment que ce funeste événement, m’est avis qu’elle ne désirait pas s’attarder dans une demeure voilée par le deuil et aggraver les souffrances de son maître.

Elle poursuivit sa tâche sans rien oser ajouter, écoutant Beyrus épiloguer sur sa consœur pâtissière de sa voix caverneuse.

— Sa fille était mignonne. Très polie et bien élevée. Tu l’as peut-être connue ? Elle était très grande, brune, plutôt musclée et avec des iris aussi noirs que la nuit. Je mettrais ma main à couper que le père est aranéen. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas revue d’ailleurs. Elle doit avoir environ vingt-cinq maintenant. Bernadette m’a informé qu’elle a quitté le domicile il y a trois ans pour suivre son compagnon et s’installer avec lui sur la côte orientale.

Malgré cette brève description, Ambre ne parvenait pas à se remémorer l’intéressée.

— Non, ça ne me rappelle rien… Au vu de notre écart d’âge, on n’a pas dû avoir grand-chose à partager lorsqu’on se croisait à la Mésange Galante.

Beyrus opina puis se cacha aux cuisines afin de concocter le repas à venir, délaissant sa collègue qui se glissa derrière le comptoir et prit le relais des commandes.

***

Alors qu’elle entamait sa pause, picorant dans son assiette des œufs brouillés accompagnés d’une poêlée de haricots verts et flageolets ainsi que d’une épaisse tranche de pain aux noix, Anselme pénétra dans la taverne. S’attendant à sa visite, Ambre abandonna son repas qu’elle mangeait à une petite table nichée dans une alcôve — sise entre la porte des cuisines et la cheminée — pour aller l’accueillir. En se rapprochant du brunet à la canne, quelle ne fut pas sa surprise de le voir arborer, en plus de son sourire, un important coquard qui lui vérolait l’intégralité de l’œil droit ainsi qu’une lèvre fendue, encroûtée de sang.

— Par les bois d’Halfadir ! Comment t’es-tu fait ça ! réagit-elle aussitôt en fronçant les sourcils, étudiant son visage tuméfié.

— N’aies crainte ma rouquine ! tempéra-t-il en l’étreignant amicalement. Je vais tout te raconter autour d’un verre si tu as un peu de temps à m’accorder !

Ambre acquiesça et guida le corbeau jusqu’à sa modeste table où son plat refroidissait. Elle lui proposa de partager sa pitance mais le garçon déclina poliment et s’installa. Avant de le rejoindre, la noréenne lui servit une pinte de bière.

— Explique-moi tout ! ordonna-t-elle une fois assise, les yeux rivés dans ceux de son vis-à-vis avant de retourner à son assiette.

Pour accentuer son impatience, le baronnet but une gorgée, grimaça lorsque le liquide frais effleura sa plaie superficielle et reposa délicatement son verre.

— Isaac m’a provoqué. D’ordinaire je n’aurais pas réagi à ses piques mes cette fois-ci ces propos sont allés beaucoup trop loin pour que je reste sourd à ses menaces.

Éberluée, la fourchette garnie de haricots suspendue à ses doigts, Ambre marqua une seconde d’immobilité.

— Vous… vous êtes battus ?

— Aussi incroyable que cela puisse paraître, je me suis effectivement laissé emporter par la colère ! Il faut dire que l’alcool m’a pas mal échaudé. J’avais les nerfs à vif et me suis empressé de le corriger. Le coup est parti tout seul…

En dépit de l’admiration qu’elle vouait à l’infirme en cet instant, Ambre se renfrogna, gagnée par l’inquiétude.

— Vous avez dû essuyer de sévères remontrances après cela ! grogna-t-elle en mâchonnant sa bouchée.

Anselme hocha la tête puis haussa les épaules.

— Oh oui ! Je te mentirais en t’affirmant l’inverse. Il n’y a pas eu de vrai blâme, juste des sermons oraux après qu’on nous ait séparés puis enfermés dans une pièce annexe afin que nous nous expliquions. Mon beau-père, le duc et le marquis de Malherbes nous ont interrogés. Le maire n’était pas le plus furieux de nos juges, juste déçu que nous ayons quelque peu entaché sa soirée. Il était même plutôt pragmatique car, selon lui, « Il faut que jeunesse se passe ».N’ayant pas d’héritier masculin ni de réel adversaire outre sur le bord politique, il doit sans doute estimer honnête que nous soyons enclins à nous battre pour asseoir notre dominance.

» Laurent, à l’inverse, était furieux et nous a fustigés d’un flot de menaces et d’injures que je me garderais de te détailler. Si mon beau-père paraît intimidant quand il sort de ses gonds, ce n’est absolument rien en comparaison du marquis ! J’ai cru qu’il allait me frapper de sa canne. Il l’aurait d’ailleurs fait sans aucun scrupule si Alexander et le maire n’avaient pas été là pour le dissuader.

La noréenne déglutit. Elle reposa sa fourchette dans son assiette saucée, tapota sa serviette contre sa bouche pour y ôter les reliquats de beurre puis déclara avec pragmatisme :

— S’attaquer à son noble rejeton d’ordinaire si protégé a dû être un choc terriblement amer à encaisser !

— Penses-tu ! ricana Anselme. Ses fulminations valaient autant pour moi que pour son fils ! S’il y a une chose qu’il faut savoir, c’est que le marquis tient par-dessus tout à sa notoriété. Tout ce qui pourrait écailler son image est à proscrire. C’est un homme extrêmement puissant et un prédateur de l’ombre qui, généralement, n’agit jamais de manière impulsive, à l’inverse d’Isaac. Voir son fils unique s’adonner à ses travers devant témoins risque de compromettre ses plans d’accéder un jour à la tête de l’État.

Il fit pianoter ses doigts contre les parois de sa chope.

— Le troisième mandat de Friedrich arrive à son terme en mai prochain. Selon la loi en vigueur, il ne peut cumuler un quatrième mandat, ce qui laisse le champ libre à n’importe quel successeur. Trois partis sont en lice parmi les cinq représentés.

Couplant le geste à la parole, il les énuméra un à un :

— Tu as l’Ordre Régional, un parti conservateur présidé par le marquis Dieter von Dorff. L’Alliance Aranoréenne, une union socialiste dominée par mon beau-père. Et enfin la LicorneSouveraine, la ligue ultra nationaliste qui vise à asseoir l’autorité aranéenne sur l’ensemble du territoire et à reconquérir les mines septentrionales pour s’emparer de ses richesses en vue de l’expansion du commerce transandrazurien. En plus de contester la légitimité voire l’existence même d’Halfadir.

— Je présume que ce dernier est dirigé par de Malherbes ?

— Tout à fait. Laurent prospecte en quête de potentiels partisans. Un seul éclat dans ses rouages bien huilés et tout ce qu’il entreprend depuis des années pour siéger au pouvoir serait réduit à néant ! La une du Vaillant Légitimiste a d’ailleurs consacré une magnifique rubrique suite à notre heurt. Quoi de pire pour accentuer la fureur d’un homme de sa veine que de savoir son fils tourné en ridicule par les magnats de la presse.

Pour appuyer ses dires, il sortit de sa poche un morceau de journal froissé qu’il déplia et tendit à sa partenaire. Ambre le saisit et le parcourut. Un rictus tordit ses lèvres une fois sa lecture achevée.

— Et le baron ? s’enquit-elle en lui rendant le billet, brisant le silence qui venait de s’imposer.

Anselme réfléchit un moment avant de répondre, ne voulant lui avouer la vérité sur ce sujet. Il se revoyait sur le chemin du retour, affrontant le regard courroucé d’Alexander qui, dressé face à lui dans le fiacre scellé, ne comprenait pas l’emportement de son garçon d’habitude si docile. Désirée couinait à ses pieds tant elle ressentait l’ire intérieure de son maître. Lorsque le corbeau osa révéler les ultimes paroles de son rival, le visage du baron père se décomposa, vidé de ses couleurs. Ses mains tremblaient tandis qu’il demeurait d’une extrême droiture, les yeux larmoyants. Anselme crut qu’il allait défaillir mais l’homme se ressaisit puis, après un temps qui parut interminable, se contenta de dire d’une voix agitée de sanglots : « Tu as bien fait dans ce cas. Je te remercie, mon fils. »

— J’ai été vertement fustigé le soir de l’incident ! finit-il par répondre. J’ai cru essuyer de sacrées remontrances ultérieures mais une fois que nous nous sommes retrouvés en privé le lendemain, il m’a avoué être fier de ma réaction. Selon lui, j’ai défendu mon honneur et j’ai démontré devant l’assemblée que les von Tassle savaient mordre et riposter. Il a aussi ajouté, non sans moquerie, que j’avais exprimé les penchants hérités de mon paternel, si souvent prompt à user de la violence lorsqu’il se mesurait à ses adversaires ou protégeait la dignité de son maître.

Ambre étrangla un rire.

— Le baron est vraiment un homme étrange…

— À qui le dis-tu ! Permets-moi de te préciser par ailleurs qu’il était enchanté d’avoir enfin pu faire ta connaissance et qu’il était désolé de ne pas avoir suffisamment de temps pour échanger plus en profondeur. Tu lui as fait bonne impression. Il était sincère lorsqu’il vous a conviées au manoir Adèle et toi. J’envisageais de vous inviter à déjeuner un samedi, reste à savoir lequel conviendrait le mieux. Probablement pas le prochain si je veux être un minimum présentable pour vous recevoir et ne pas terrifier la mouette avec ma face balafrée ! Et je crois que mon beau-père a des obligations pour les deux fins de semaine suivantes. Ce qui nous amène à une disponibilité éventuelle le premier samedi de septembre !

— Quel calendrier de diplomate ! se moqua-t-elle. Nous n’aurions pas été disponibles le vingt et un de toute manière… Adèle a eu l’excellente idée d’approuver un rendez-vous auprès d’Enguerrand avant de m’en parler… Je ne suis pas vraiment réjouie à la pensée de le revoir à cause du fiasco de notre précédente visite mais il semble avoir la ferme volonté de se faire pardonner.

— Quoi de mieux pour convier une dame à un rencard que de soudoyer sa candide puînée. Le stratagème est fourbe mais absolument génial ! J’en prends bonne note pour une prochaine fois et je m’empresse de réserver la journée du quatre septembre auprès d’Alexander avant qu’un nouvel impératif ne survienne !

Il ponctua sa sentence d’un clin d’œil appuyé conjugué d’un sourire narquois puis narra les autres péripéties de sa soirée passée, depuis son arrivée au manoir ducal jusqu’à son altercation.

— Enfin, tu l’auras compris, Meredith va te surveiller comme un loup guette une proie convoitée ! conclut-il avec amusement.

Après un instant de flottement, Ambre chuchota :

— En parlant de louve, tu as revu ta mère dernièrement ?

— Oui ! assura-t-il d’une voix tout aussi basse pour ne pas éveiller les curiosités de la clientèle environnante. Pour être honnête, je suis allé la rejoindre le soir où nous nous sommes disputés. J’avais besoin de me changer les idées et la voir, même sous sa forme animalière, m’a fait le plus grand bien. Je ne sais pas quel miracle est en œuvre mais elle parvient toujours à me repérer lorsque je désire la retrouver aux abords de la sylve. Certes, les canidés ont un flair hors pair mais on dirait qu’elle anticipe exactement là où je veux me rendre et m’attend.

— Je n’en suis pas surprise. On nous a sans cesse rabâché qu’une fois transformé, un noréen conservait ses allégeances et savait lorsque ses proches étaient en danger ou en quête de leur aide. Une sorte d’instinct propre à notre héritage. Je me souviens que sous sa forme d’hermine, maman quittait la forêt pour venir se lover dans mes mains chaque fois que j’étais triste.

— C’est vrai que la louve a gardé ses penchants maternels. C’est terriblement perturbant de caresser le flan d’un immense prédateur dont la gueule pourrait broyer mes membres d’un simple claquement de mâchoires. Elle se comporte comme un chiot en ma présence. Elle me lèche, jappe et agite la queue de la même manière que Velours ou Désirée.

Les sourcils arqués, Ambre se rembrunit.

— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Anselme.

— Je peux te poser une question indiscrète ?

— Euh… oui, bien sûr ! balbutia-t-il, décontenancé.

— Ton beau-père… Est-il au courant pour sa transformation ? Vous en parlez entre vous ?

Une lueur d’étonnement traversa les pupilles du corbeau. Il fit la moue puis hocha faiblement la tête.

— On va dire que oui… Ce n’est pas vraiment un sujet que j’ose aborder avec lui ni avec ma grand-mère d’ailleurs. Mais ils savent que la louve n’est autre que Judith. Alexander a beau feindre l’indifférence et m’assurer que sa femme est considérée comme morte à ses yeux depuis sa transformation mais il n’en est rien. Il souffre de sa disparition, d’avoir à nouveau perdu un être qui lui était cher…

Il déglutit péniblement puis soupira :

— Sache qu’il se rend de temps à autre dans la lande pour aller la rencontrer. M’est avis qu’il enquête sur son cas de son côté. La métamorphose de ma mère n’a rien d’anodin et ça le ronge de ne pas parvenir à saisir pourquoi elle s’est abaissée à cette extrémité.

Ambre posa une main sur la sienne et la caressa tendrement.

— Je suis sincèrement désolée.

Je comprends mieux pourquoi je l’ai croisé en pleine nuit et qu’il avait l’air si déstabilisé. Ma chute a dû contrecarrer ses plans de rejoindre son épouse. Ça a dû lui faire drôle de se retrouver confronter à quelqu’un alors qu’il souhaitait demeurer le plus discret possible…

— Tu n’as pas à l’être, ma rouquine. Bien que ça me fend le cœur chaque fois que j’y pense, ma mère est toujours en vie et en relative bonne santé. Ce qui me frustre, en revanche, et je rejoins mon beau-père sur ce point, c’est de ne pas comprendre les motifs de sa transformation ni si elle impliquée de près ou de loin à cette série d’enlèvements… Et pour répondre à la question que tu risques de me poser, Alexander ne m’a fait part d’aucune théorie à ce sujet. Il a peut-être des hypothèses mais il refuse de me les révéler. Non pas qu’il me juge trop jeune ou sensible pour les entendre mais il n’aime pas énoncer des conjectures scabreuses, sans réel fondement pour les valider.

Il venait à peine d’achever sa phrase, qu’un groupe de clients, fraîchement entré dans la taverne, interpella la serveuse pour quémander leur boisson. Ambre s’excusa auprès de son ami puis se leva pour reprendre son service. Le garçon resta un moment assis à sa table où il terminait sa bière en solitaire et profitait de l’ambiance chaleureuse du lieu pour chasser son mal-être que cette dernière conversation avait accru.

Quand Ambre fut à nouveau disponible, il s’arma de sa canne puis se rendit au comptoir pour payer sa consommation.

— Au fait, vu que le baron est ami avec monsieur James de Rochester, saurais-tu me dire où il habite ? demanda Ambre qui, durant la pause, avait totalement oublié de sortir se renseigner à propos de l’adresse du lieutenant. J’aurais quelques affaires de mon père à lui confier et ne sais pas où les lui envoyer.

Anselme émit un rire bref.

— Ma foi, pas vraiment. Mais tu peux me les remettre si ce n’est pas trop encombrant car je connais quelqu’un qui se ferait un plaisir de les lui donner !

— Que veux-tu dire ? s’étonna-t-elle en haussant un sourcil.

Il s’accouda au comptoir et approcha sa tête jusqu’à ce que sa bouche soit à quelques centimètres de son oreille.

— Puisqu’on en est aux confidences bien que ce ne soit nullement un secret, laisse-moi te dire que Pieter, notre palefrenier, est très étroitement lié au lieutenant.

— Tu veux dire amicalement ou amoureusement ?

— La deuxième option, et ce, depuis bien avant ma naissance. Au vu de son emploi du temps chargé et de ses nombreux séjours en mer, James vient rarement nous visiter au manoir mais lui et Pieter possèdent un appartement dans la ville médiane. Je peux lui transmettre tes biens pour qu’il les lui remette en main propre.

Ambre opina puis, une fois la monnaie rendue à son interlocuteur, partit dans la cuisine fouiller dans sa besace pour donner au corbeau les lettres et les carnets, enveloppés dans un sachet kraft.

— Prends garde à ne pas t’amocher davantage ! susurra-t-elle alors qu’Anselme s’apprêtait à quitter la salle.

Le baronnet s’inclina avec une véhémence comique.

— Soyez rassurée, douce dame, votre preux chevalier veille à sa sécurité ainsi qu’à celle de ses alliés. Et si l’on me contrarie, le loup viendra venger l’affront que l’on m’aura causé.

Ils échangèrent un sourire complice puis le garçon, sa canne en main et son précieux chargement sous le bras, franchit la porte de la taverne pour affronter les ardeurs de la basse-ville.

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