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NORDEN – Chapitre 48

Chapitre 48 – Les reliques des temps anciens

Après une sélection de pâtisseries raffinées sublimées d’un thé délicatement fruité au café du Triomphe, Enguerrand, sous les incitations d’Ambre, fit visiter à ses hôtesses le musée de paléontologie et ses fabuleux squelettes reconstitués. Arrivé au guichet, il paya trois tickets ainsi qu’une brochure illustrée qu’il offrit à la jeune femme puis le trio s’enfonça dans la galerie aussi silencieuse que lumineuse, éventrée de chaque côté par d’immenses fenêtres en ogive bordées de rideaux opalins.

Ambre fut comblée d’arpenter à nouveau ce lieu après tant d’années. Maintenant qu’elle était adulte, il se révélait moins imposant et austère que dans ses souvenirs. L’agencement n’était pas bien différent des autres institutions similaires avec ce parquet grinçant exhalant un suave parfum de cire d’abeille, ces écrasantes vitrines en bois massif dans lesquelles s’exposait une ribambelle de merveilles issues de Norden et des îlots environnants ou ponctionnées dans les eaux généreuses de l’Andrazure. La couleur écrue des ossements tranchait avec le revêtement des armatures, piqueté par moment par les plumages bigarrés des oiseaux et la surface bombée ou crénelée des divers coquillages.

— Oh ! regarde Ambre comme il est magnifique celui-ci ! s’exclama Adèle, en extase devant la première vitrine qui s’offrait à sa vue, foisonnante de fossiles méticuleusement entreposés.

Levant légèrement les yeux au ciel en signe d’exaspération, l’interpelée obtempéra et vint à sa rencontre, admirant avec un intérêt feint le zoolithe tant sublimé.

— Tu as raison, ma mouette, il est ravissant ! Mais je suis sûre que tu en as déniché de meilleurs que celui-ci.

— Ça c’est sûr ! assura la fillette avec un brin de vanité. Comme elle sait que je les collectionne, maman m’en dépose quelques-uns sur la plage. Tu refuses que je te les montre mais j’ai des coquillages et des pierres très rares dans ma boîte à trésors !

En guise de réponse, Ambre hocha simplement la tête. Au vu de ses petites mains baladeuses pressées contre la vitrine transparente, l’aînée se félicita intérieurement d’avoir ordonné à sa cadette de se les laver à l’eau claire sitôt sa douceur achevée. Rien ne l’aurait plus horrifié que de voir la fillette déposer sur le verre des traces sirupeuses de feuilleté au miel, saupoudrées de brisures d’amande, de noix et de pistache.

— Votre sœur est adorable, déclara Enguerrand une fois que l’enfant eut repris son exploration, laissant son aînée à nouveau seule auprès de l’anthropologue.

— En effet, elle est aussi charmante qu’épuisante ! Elle déborde d’énergie et demeure éternellement optimiste, même quand le sort semble s’acharner sur notre famille…

Elle réprima un rire sans joie puis couva l’enfant d’un œil tendre.

— Après, je serai terriblement odieuse de m’en plaindre. J’ai beau assumer le rôle de mère à son égard et brider ma vie pour protéger la sienne, j’ai la chance qu’elle soit encore à mes côtés et ne compte pas parmi les enfants noréens enlevés. Je n’ose même pas imaginer la souffrance de leurs parents. J’ai mis des années à l’accepter mais vivre sans Adèle me crèverait le cœur et je ne pourrais pas supporter de rester dans l’ignorance en la sachant enlevée, soumise à je ne sais quelle torture ou probablement tuée.

Enguerrand se renfrogna puis acquiesça.

— J’ai cru comprendre que votre père avait pris sa forme animalière lorsqu’elle a évoqué vouloir sillonner la côte à bord d’un voilier pour retrouver cette orque. Mais que vous vous y refusiez car vous n’appréciez pas l’eau.

— Ce n’est pas vraiment que je n’apprécie pas l’eau le problème, mais plutôt que je suis terrifiée à la simple évocation d’être isolée au milieu d’une immense étendue hostile, sans terre environnante. L’Andrazure a beau être souvent très calme, une tempête peut survenir à chaque instant et nous faire chavirer. De plus, je ne sais pas nager et je ne tiens absolument pas à apprendre, même s’il s’agissait d’une rivière au cours paisible dans laquelle j’aurais pied ! Ce qui est un comble pour le chat-pêcheur que je suis censée incarner, vous l’aurez noté.

— Vous m’en voyez navré… J’espère que la perte de votre père ne vous cause pas tant de misère, en dehors du chagrin que son absence occasionne, je veux dire.

— Pour être honnête, il n’a jamais été officiellement déclaré transformé, faute de preuves, malgré le témoignage de son collègue officier. Cela ne fait même pas un mois mais je sens déjà le poids de certaines charges reposer sur mon unique salaire. Par malheur, la compensation de l’assurance vie que mon père a souscrite l’entièreté de sa carrière a été déclarée caduque et non valide. J’enrage rien que d’y repenser !

Tandis qu’ils arrivaient au milieu de la galerie, les fossiles nautiles et les coquillages laissèrent place à des spécimens de plus grande envergure, bien plus intéressants aux yeux de la noréenne que les précédentes reliques majoritairement émoussées ou détériorées par les rouages des millénaires. Squelettes de volatiles, poissons, reptiles et mammifères s’alternaient derrière les vitrines. Leurs noms à consonance tempérancienne — langue unanimement utilisée depuis des siècles sur Pandreden pour nommer les taxons animaliers et les végétaux — étaient délicatement mentionnés sous chacun d’eux, en lettrine noire fleurie. Mais ce qui titilla davantage la curiosité de la féline, et l’émerveilla pour la même occasion, fut la section consacrée aux « Titans Noréens ».

— Incroyable ! s’exclama-t-elle quand ses yeux se posèrent sur un squelette intégralement constitué d’un canis lupus juste à côté duquel, en comparaison, on avait exposé le fémur du très célèbre Ulfarks, le loup noir aux yeux rutilants.

Fondateur du peuple qui portait son nom, ce noréen était né il y a plus de mille cinq cents ans, selon les annales, avant de se transformer pour protéger Norden lors de la première invasion Providencienne. Cette métamorphose particulière lui avait valu d’être qualifié de Berserkr ou plus communément appelés Titan Berserk. Une appellation extraordinairement rare puisque, comme le précisait l’écriteau, seuls Hrafn et Svingars se voyaient regroupés dans cette catégorie. La taille de son fémur, à elle seule, égalait celle d’un cheval et dépassait par trois fois celle du squelette accroché à ses côtés, celui d’un loup lambda.

La note indiquait ceci :

Légende : Guidé par sa femme Velsidir, shaman et sensitive, le valeureux chef noréen Ulfarks revêt sa peau de loup à dessein d’accomplir la noble requête du Aràn Halfadir. La bête courageuse aux rugissements létaux parvint à repousser l’assaut des perfides ennemis. Faucheur des plaines à la gueule béante, stature de géant au pelage ombrageux d’une nuit sans lune et aux yeux flamboyants d’un brasier infernal. (cf. : extrait du peuple de Norden par le comte Alfred de Serignac, an 98)

Berserk Majeur ou Titans Berserk : Plus imposants que les berserks mineurs, Ardents ou Volontaires, caractéristiques inédites. Capacité à communiquer avec les shamans et les membres de son Lien via la télépathie. Conservation de l’intégralité des souvenirs et de la personnalité lors de la transformation. Espérance de vie pouvant aller à plusieurs millénaires. (cf. : La genèse des Titans ou la légende de Norden, informations non avérées, source : extraits choisis du Noréeden Vita par Wenceslas Deslauriers, an 105.)

— Impressionnant, n’est-il pas ? murmura Enguerrand, le regard brillant d’une admiration contenue. Inutile de vous dire qu’aucun spécimen de la sorte n’a été découvert sur Pandreden ou, du moins, jamais il n’y a eu de déclaration officielle sur le continent. À l’exception de la lionne Lejiona ou de la wyverne Nahash dont les existences sont contestées, à l’instar des trois autres chimères que sont l’aigle Adler, la salamandre Andrias et la licorne Adam. Sur Pandreden, on utilise l’appellation Pandaràn pour les désigner, l’équivalent de vos Aràn Halfadir et Harfang de toute évidence. Pour le cas présent, il s’agit de l’unique relique d’Ulfarks présente sur le territoire. Le reste des ossements demeure chez les Hani. Quant au crâne, les rumeurs racontent qu’il ornerait le castel du chef ulfarks des mines australes.

À l’écart de cette première préciosité qui laissa Ambre sans voix, une défense de sanglier, dont la courbure polie et ivoirine rappelait la lame d’un poignard, témoignait de la taille démesurée du vaillant Svingars.

— Trois mètres dix au garrot pour une longueur de cinq mètres quarante et un poids aux alentours de six tonnes ! précisa Enguerrand d’un ton professoral, le port droit et les mains liées dans le dos. Selon les estimations et les multiples relevés d’empreintes que l’on a pu répertorier sur le territoire. Svingars est sans conteste le plus gros mammifère terrestre jamais recensé, même en y incluant les espèces ayant foulé notre vénérable planète depuis sa création, éteintes depuis des temps immémoriaux. C’est une chance que l’on conserve une quantité non négligeable d’écrits runiques et de nombreuses représentations le concernant. Il possédait des iris enflammés, un poil dru mêlant les tonalités du sable et de la cendre. Des sabots plus larges que ceux d’un cheval de trait et qui, apparemment, faisaient trembler le sol à chacune de ses cavalcades.

La genèse de ce titan, à l’image de son prédécesseur Ulfarks, coïncidait avec la seconde invasion de l’empire de l’Aigle sur l’île. Sorti vainqueur de l’assaut, le gigantesque sanglier, jadis noréen, avait fondé la quatrième et dernière tribu nordienne. Contrairement au loup noir, il n’avait pas succombé à l’ardeur du combat et avait régné une poignée de siècles avant de mourir de sa belle mort quelques décennies avant l’ultime assaut providencien, laissant les rênes de sa tribu à un chef humain aidé de son shaman.

Une ample page de gravures glissée sous une plaque de verre figurait puis listait les caractéristiques de chacun des fondateurs. Les jumeaux Korpr et Hrafn ne jouissaient d’aucune aptitude particulière hormis la couleur insolite de leurs iris, azurés pour l’un et dorés pour l’autre comme en attestent les ex-voto et autres talismans subsistant à leur effigie. Les informations supplémentaires qui les concernaient se révélaient lacunaires.

— Ils ont vécu il y a bien trop longtemps, l’informa le scientifique, trois millénaires au bas mot. Aucune relique organique n’a pu être conservée ni même retrouvée. Par ailleurs, il semblerait que leur physionomie ne se différenciait guère de corvus corax ordinaires à l’exception de leurs globes oculaires. Cela dit, vos légendes racontent que Korpr a été abattu en mer par la pointe d’un harpon. Il aurait été impossible de récupérer son cadavre le cas échéant. Et des rumeurs courent que Hrafn serait toujours en vie, maintenu captif sur Pandreden si je ne me fourvoie pas.

— C’est exact, mon père travaillait de concert avec les espions en charge de le retrouver puis de le ramener sur l’île. Dire qu’en deux siècles d’existence, les acteurs de la Noble Cause ne sont pas encore parvenus à mettre la main dessus. À croire que toute cette entreprise n’est qu’une immense farce et une perte financière.

— Je me garderais d’émettre le moindre jugement sur l’affaire, répliqua Enguerrand. Je ne suis pas assez instruit sur cette histoire pour émettre une opinion solide. Presque trois ans que je suis sur votre île et il ne se passe pas une journée sans que mon esprit soit interpelé par une chose ou une autre. La richesse de votre patrimoine et de votre génétique suffisent à elles seules à égayer la vie déjà bien remplie d’un modeste scientifique.

Alors qu’Ambre demeurait concentrée sur le document, le cri d’Adèle claqua dans le silence environnant, la faisant sursauter puis se retourner aussitôt. Elle aperçut sa sœur à l’extrémité de la salle qui l’invitait à la rejoindre. Derrière elle, une immense forme ovoïde, légèrement bombée et pointue à l’extrémité, se dressait et resplendissait sur la clarté du jour. Tandis qu’elle avançait, ce que la jeune femme avait de prime abord associé à un élément décoratif était en réalité une écaille à la surface lisse et nacrée, qui dominait sa cadette et rivalisait aisément avec la blancheur de sa peau.

— Regarde Ambre ! jubilait la petite en trépignant sur place. C’est une reconstitution à l’échelle d’une écaille dorsale du Aràn Harphang ! T’as vu comme elle est immense ! Je fais toute minuscule à côté ! Je suis sûre que même en tendant le bras très haut, Beyrus n’arriverait pas à toucher son sommet ! Sur l’écriteau, ils disent que le serpent en a des milliers sur son corps. Qu’il mesure deux kilomètres de la tête à la queue et que sa gueule est plus grosse que ce bâtiment ! Tu te rends compte ? Je pensais que papa rigolait quand il me disait qu’il était si gros. Mais, c’était vrai !

Une nouvelle fois, l’aînée fut troublée par cette découverte. Elle aurait volontiers effleuré la surface opalescence pour chasser son incrédulité si le cartouche auprès de la fausse relique ne dissuadait pas les spectateurs de la palper au risque de la souiller.

La visite se conclut peu de temps après et Enguerrand décida de raccompagner les deux sœurs jusqu’en basse-ville.

— Vous savez, dit-il à l’attention de la noréenne suspendue à son bras. Ma proposition au sujet d’étudier votre cas tient toujours. Je serai prêt à vous rémunérer une coquette somme pour deux ou trois séances à mon domicile. Une pièce d’argent pour chaque visite effectuée, cela vous conviendrait-il ?

Ambre soupira, gagnée par la méfiance malgré la proposition généreusement alléchante.

— Je ne sais pas… Certes je ne voudrais pas décliner pareille offrande ni même entraver vos recherches qui, je m’en doute, vous sont précieuses mais je ne vois pas trop ce que je pourrais vous apporter de concluant. Je vous ai déjà raconté tout ce que je pouvais me rappeler me concernant.

Tu redoutes surtout ce que tu pourrais apprendre sur ton cas ! Tu n’es pas comme les autres, on te l’a éternellement rabâché ! Tes yeux, ta peau léopardée, ta nyctalopie…

— Oh ! je suis sûr qu’après quelques échanges de confiance et orientés par mes soins votre mémoire se débridera et libérera des souvenirs enfouis. Je désirerais également effectuer des tests et des prélèvements. Rien de bien méchant, rassurez-vous. Il s’agit surtout d’une prise de vos mensurations, d’analyses sanguines et expérimenter votre acuité visuelle ainsi que vos capacités cognitives et sensorielles. Pour ce faire, je voudrais vous convier à mon domicile, nous y serions au calme et à l’abri des regards indiscrets.

Il se pinça les lèvres et ajouta avec une certaine gêne :

— Je tiens à vous préciser qu’il faudra vous dévêtir un minimum. Je vous promets en ce sens de faire tout mon possible pour que vous soyez à l’aise en ma présence et éviter, cela va sans dire, le moindre geste inconvenant à votre encontre.

Ambre ne répondit pas immédiatement, les yeux dans le vague et perdue dans ses réflexions. En l’espace de quatre jours, c’était le deuxième dilemme qui s’offrait à elle. Puisque, comme l’avait prévu Anselme, la duchesse Meredith von Hauzen était allée la retrouver devant la Taverne de l’Ours à la fin de son service pour lui proposer, sans préambule, de nouer une amitié. Ambre, qui avait longuement réfléchi en amont aux conséquences et avantages d’une telle liaison, avait accepté et les demoiselles s’étaient retrouvées à discuter sur un banc, en pleine rue, au vu et au su de la population. Ne pouvant s’attarder, la conversation fut écourtée et elles s’étaient saluées avec la promesse d’une entrevue prochaine.

Pouvait-elle accorder autant de confiance au scientifique qu’à l’aristocrate qui, à son image, côtoyait son collègue Charles de manière plus qu’intime ? Bien qu’il l’avait profondément déçue lors de sa précédente visite, Ambre ne portait ni griefs ni rancune à l’encontre de l’anthropologue dont la soif de découverte était aussi légitime que compréhensible. De plus, elle lui faisait suffisamment confiance pour redouter d’éventuels gestes déplacés de sa part. Au vu de ses manières par trop efféminées, elle ne doutait pas que l’homme soit davantage attiré par la gent masculine plutôt que féminine. D’autant qu’il n’avait jamais posé sur elle l’ombre d’un regard concupiscent ni émis la moindre remarque égrillarde.

— C’est d’accord, j’accepte votre proposition. Mais à une unique condition ! finit-elle par déclarer.

— Laquelle, je vous prie ?

Ambre plongea sans regard dans celui du scientifique, le toisant d’un air grave, teinté d’une défiance muette. Derrière ses lunettes rondes, les iris aigue-marine d’Enguerrand vibraient de curiosité.

— J’exige que vous me fassiez part des résultats de vos recherches. En ce qui me concerne, j’entends ! précisa-t-elle.

— Avec grand plaisir, mademoiselle ! conclut le trentenaire qui la gratifia d’un sourire sincère.

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