Chapitre 12 – La guerre
Je ne revis pas Luciano avant la tombée du jour. Profondément inquiète, j’étais restée prostrée dans le salon dans l’attente de son retour. Je regardais, désespérée et les viscères broyés, les aiguilles défiler avec une lenteur affligeante. Puis je portais mon regard vers la fenêtre et vis les gens s’amonceler devant les portes du logis. Je me demandais s’ils venaient pour la représentation ou s’il espéraient s’enquérir d’une quelconque information ou recueillir son témoignage. Tout l’empire connaissait les origines valéziennes du maestro.
On frappait et sonnait par intermittence, mais je n’osais ouvrir et donnais l’ordre à Rosa de les ignorer également. La névrose s’emparait de mon être et je chassais le temps en effectuant les cent pas, n’arrivant pas à trouver une once de sommeil dans cette agitation morbide. Pourtant, il fallait que je me repose, j’avais une autre représentation ce soir et je devais être tout aussi performante que la veille. Quel supplice pour mes nerfs de jouer dans ces conditions catastrophiques ! J’avais l’impression de vivre un véritable cauchemar, de n’être pas parvenue à me réveiller de ma délicieuse soirée.
Un tel événement, cet odieux assassinat, n’allait pas rester dénué de conséquences. Mon instinct me martelait des images que je ne voulais voir, que je ne voulais concevoir ; des illusions à la guerre, des familles paniquées expulsées de leur logis, en fuite, emportant avec eux leurs maigres biens. Des enfants séparés de leurs proches, des hommes et des femmes arrêtés, molestés, abattus sur les places publiques pour montrer l’exemple comme lors du dernier conflit sanglant. Le sol serait à nouveau teinté de rouge.
J’étouffai dans l’air lourd de cette maison vide. Walf n’eut pas même le don de m’apaiser et je caressais machinalement mon bichon. Par mégarde, je lui ôtais des touffes de poils que mes mains crispées arrachaient inconsciemment. L’animal, soucieux de mon état, ne gémissait ni ne couinait.
Pourtant, mon refuge se trouvait ailleurs et quand quinze heures sonnèrent, une douce mélodie parvint à mon oreille, entonnée dans un valézien parfait ; la voix de mon tendre Luciano. Malheureusement mon amant n’était pas rentré, et l’ensemble de mon attention se focalisait sur le seul et unique être capable de l’imiter à la perfection ; le fascinant Marcelo. À demi ensommeillée, j’aperçus l’ara bleu en haut de son perchoir. Il se balançait d’avant en arrière, laissant ses longues plumes d’or et de saphir pendre derrière lui comme une traîne impériale.
À seize heures, je fus réveillée par Rosa afin de rejoindre mon travail. Mes yeux embués se posèrent sur la vitre, je vis un attroupement encore plus important qu’une heure auparavant. Je me rembrunis ; il fallait que je sorte mais n’en avais ni l’envie ni le courage. En proie à un dilemme, je pris un moment pour réfléchir. Quoiqu’il advienne, la pièce était ce que Luciano et moi possédions de primordial ; rien au monde ne devait troubler le déroulé de ce spectacle que nous avions mis si longtemps à bâtir. J’enfilai mon manteau, décidée à affronter cette assemblée inquisitrice. Une fois dehors, je marchai à grandes enjambées, les muscles statiques, et fis fi de mon environnement.
Dans le fiacre, je balayai frénétiquement les rues du regard. À mon grand étonnement, les gens avaient l’air sereins. Et si cette peur était le fruit de mon imagination, de la conséquence de mes heures appauvries de sommeil et de la décharge du stress de la veille ? Terrée dans ma loge, je me préparai en silence, endossant pour la seconde fois le rôle d’Eugenia. Puis, parée de mes atours, j’exécutai mon numéro de charme devant une assemblée tout aussi admirative que le soir précédent. L’opéra affichait une nouvelle fois complet. Du moins c’est ce que me confia l’un des guichetiers en me confirmant que toutes les places avaient été vendues, et ce, pour les trois semaines à venir.
Dès que l’entracte survint, Olivia se glissa dans ma loge. Elle pressa ses mains dans les miennes puis murmura :
— Le maestro Davore est là. Il est en grande conversation avec le directeur, sois rassurée.
Je hochai la tête. À peine plus apaisée, j’entamai la seconde partie avec un peu plus de fougue que la première. Le spectacle achevé, je regagnai ma loge à la hâte et vis, à mon grand soulagement, que mon amant était présent. Il m’attendait debout, la tête haute et un port droit, aussi rigide qu’une statue de pierre. Je ne pus m’empêcher d’écarquiller les yeux en étudiant sa mine déplorable. En effet, monsieur avait un teint d’une pâleur mortuaire et ses yeux étaient si cernés que l’on crut qu’il venait d’essuyer deux coquards. D’une voix tranchante, il m’ordonna de me changer rapidement et de le suivre. Je fis ce qu’il exigea sans objecter et le suivis en silence. Dans le fiacre, il ne dit mot et regardait devant lui, sa main pressant farouchement la mienne.
Une fois chez nous, il fit quémander Rosa et, alors que nous nous trouvions tous les trois autour de la table de la salle à manger, il nous mit au fait de la situation, parlant tantôt en ausztracien tantôt en valézien. Nous l’écoutâmes sagement, suspendues à ses lèvres comme des fidèles devant les sermons de leur évêque. Ainsi, nous apprîmes qu’il s’était rendu avec certains proches à l’allocution de l’empereur.
Il nous relata les tragiques événements qui s’étaient produits, les motifs de ce meurtre, selon les rares témoignages des belligérants encore en vie, ainsi que les répercussions éventuelles, suivies des mesures draconiennes qui allaient s’instaurer. Les prochaines semaines seraient cruciales pour maintenir un minimum de paix entre les deux pays frontaliers ; de nombreuses réunions avec le parlement, les diplomates et les ambassadeurs valéziens allaient se succéder.
Comme je le redoutais, tous ces phénomènes n’engageaient rien de bon. N’ayant jamais porté le moindre intérêt à la politique, jugeant qu’il s’agissait là d’une affaire d’hommes au même titre que la finance, je fus stupéfaite d’apprendre que les relations entre les deux empires alliés étaient au plus mal depuis plusieurs années déjà et que rien ne semblait apaiser les rapports. Au contraire, tout allait de mal en pis et cela faisait bien des mois que l’empereur redoutait un assaut.
Je me souvins alors du journal que j’avais lu des mois auparavant et du coup de fouet que j’avais ressenti en imaginant ce qu’il adviendrait si nos nations respectives entraient en guerre. Ce jour allait malheureusement arriver, c’était une certitude, et Luciano ne faisait que confirmer mes craintes.
Nous restâmes un long moment à discuter à la lueur des chandelles, encerclés par les profondeurs de la nuit. Rosa tremblait. Les larmes aux yeux, la vieille dame se recroquevillait sur sa chaise. Nous la consolâmes tant bien que mal ; je savais qu’elle avait connu la guerre autrefois, dans sa jeunesse. Voir les membres de sa famille emportés sous le fer des lames ou les impacts des balles avaient laissés en elle de douloureuses cicatrices qui rejaillissaient en cet instant. L’histoire allait se répéter. Elle qui avait juré ne jamais vouloir revivre pareil déchirement, préférait se donner la mort plutôt que de subir une seconde fois cette torture morale.
Nous joignîmes nos forces pour la transporter jusque dans mon ancienne chambre car Luciano, inquiet pour sa santé, ne souhaitait pas qu’elle parte de chez lui. Nous la couchâmes et restâmes à ses côtés le temps qu’elle s’endorme, comme des enfants au chevet d’une mère dolente. Puis, une fois la madone emportée par le sommeil, nous regagnâmes la chambre de monsieur. Nichée au creux de ses bras, je ressentais pleinement les battements vigoureux de son cœur et me laissais bercer par ce tambourinement d’une langueur monotone.
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