LES MONDES ERRANTS – Chapitre 77

Chapitre 13 – Le temps des adieux

Pendant les semaines suivantes, la tension était à son comble, tant au niveau politique que pour le déroulement de notre spectacle. Dehors, des émeutes avaient lieu aux quatre coins de la capitale. Des gens discouraient sur les places publiques. Du haut de leurs perchoirs, ils épousaient leurs allocutions haineuses de gestes éloquents pour amadouer les foules. Des pillages avaient lieu dans les échoppes des propriétaires valéziens, certains étrangers se faisaient caillasser ou essuyaient des injures et crachats à leur passage.

Une méfiance s’était installée et les rues, d’ordinaire paisibles, étaient continuellement empruntées par des milices armées et autres représentants de l’ordre, submergés par les interpellations et les querelles chaque jour plus virulentes. Les articles de presse jouaient un rôle majeur dans cette incitation à la haine raciale. Les gazettes ne manquaient pas de glorifier le parti national et de renforcer la vigilance des citoyens à l’égard de leurs concitoyens, ces étrangers valéziens, devenus soudainement la cible de tous les maux. Et les personnes interrogées, triées sur le volet pour leurs propos et idéaux, souhaitaient voir ces rats sortir de leur pays.

Ces mêmes rats qui habitaient ici depuis des décennies, qui avaient fondé leur vie dans cet empire. Ces mêmes rats qui chérissaient ce territoire qui les avait accueillis et leur avait permis un avenir profitable et serein. Ces mêmes rats qui avaient été éduqués dans ces écoles, étudié dans ces universités, travaillés dans ces commerces et entreprises. Ces mêmes rats qui s’étaient mariés, avaient fondé auprès d’eux de nouvelles familles. Ces mêmes rats à présent méprisés, rejetés comme de la vermine atteinte de la peste.

Dorénavant, lorsque je sortais pour me rendre au travail ou simplement faire mes achats, je voyais des familles valéziennes marcher d’un pas alerte sous le regard de la foule qui les huait sans vergogne. Valises sous le bras, les fugitifs prenaient la fuite. Les enfants, affolés par ces événements qu’ils ne comprenaient guère, suivaient docilement leurs parents. En larmes, leurs cris et leurs pleurs résonnaient dans les rues, tandis qu’ils transportaient leurs maigres paquetages de leurs petits bras, courant aussi vite que leurs jambes frêles pouvaient leur permettre.

J’eus les larmes aux yeux lorsque j’aperçus un père soutenant péniblement son enfant, caillassé par des armées de jeunes adultes qui les pourchassaient en braiment des propos haineux. L’enfant s’agrippait à son géniteur et pressait son doudou en forme de lapin pour se rassurer. Nos regards se croisèrent et j’y vis toute la détresse luire dans ses yeux verts aux bords rougis. Cette vision ne cesserait de me hanter jusqu’à la fin de mes jours.Pauvres gens !

Des jours durant, les valéziens se ruaient vers la gare où les trains surchargés attendaient les départs prochains. Jamais il n’y avait eu tant de trafic ferroviaire. Du matin au soir, les immenses locomotives crachaient de leurs cheminées des nuages noirs qui s’étendaient dans les airs pour répandre une étouffante odeur de brûlé. Les machines vrombissaient et avalaient dans leurs gueules béantes ces étrangers pour les chasser à jamais de l’empire, les emportant loin, très loin d’ici. « Dans un monde moins cruel où le bonheur y est éternel ! » dit un parent à son enfant pour le rassurer.

Dans tout ce tumulte et ce climat tendu, l’opéra rayonnait dans sa splendeur. En cette période de trouble, les gens avaient besoin de divertissement et de rêve. La beauté spectaculaire de la pièce ainsi que le somptueux décor de l’institution apaisait les mœurs et permettait une seconde d’évasion en ces temps meurtris.

Tandis que ma renommée grandissait, celle de maestro Davore s’amenuisait au fil des jours écoulés. La pièce flamboyait. L’aversion vis-à-vis des origines de l’auteur déversait un flot d’encre incessant. Le spectacle vivait de ce scandale et se nourrissait de notre union impure qui attisait tant les passions que la haine. Cette ambivalence saillait à merveille et moi, tantôt Eugenia Danza tantôt Hannah Wagner, épousais les deux rôles. J’étais devenue une chose hybride, plongée entre le réel et l’imaginaire. Plus les représentations passaient, plus les tensions s’accroissaient et plus je quittais mon rôle quotidien pour venir me réfugier dans celui de mon protagoniste. Eugenia avait une situation nettement plus enviable que celle que je vivais en dehors des portes de l’opéra. Elle était mon refuge, mon sanctuaire.

Ma relation avec Luciano s’étiolait, mais le feu de notre amour brûlait encore de sa flamme ardente que rien au monde ne pourrait éteindre. En effet, le maestro, soucieux de ce climat hostile, n’osait plus mettre un pied dehors. Il restait éternellement cloîtré chez lui, à l’abri des regards et de l’agitation, terré comme une proie fuyant ces très nombreux prédateurs. Il essuyait de nombreuses plaintes et menaces de mort qu’il recevait dans sa boîte aux lettres. Lui qui, d’ordinaire, affichait un air assuré et une attitude maîtrisée, commençait à perdre de sa contenance et de sa superbe.

Lorsque je regagnais notre nid au soir couchant, je le trouvais affalé sur sa table d’écriture, la tête dissimulée sous ses mains crispées. Ses yeux rougis étaient dépourvus d’éclat, ôtés de toute inspiration créatrice. En proie aux plus mauvaises insomnies, je l’entendais la nuit faire les cent pas dans le salon, s’asseoir, gratter quelques mots sur le papier. Puis le froisser en jurant et se redresser pour se lancer à nouveau dans une ronde d’errance sans fin ni but. Il était une bête entravée, un oiseau d’apparat enfermé dans un zoo, à l’étroit dans cette cage exiguë. Il ne chantait plus ni ne se montrait aux yeux de ce public. Son état me broyait le cœur.

Son malheur, je voulais le porter sur mes épaules pour que nous puissions soutenir ce lourd fardeau en ces temps infâmes. Je développais ainsi ma chétive carrure pour devenir une femme forte et inflexible à l’instar de ma vénérable amie Olivia. Néanmoins, et ce malgré ma bonne volonté, mon corps avait ses limites. Ma position en tant que femme ne m’assurait aucune considération eu égard à ces hommes qui, de plus en plus farouches, discouraient leurs réflexions venimeuses afin que je puisse jouir du prestige et de la gloire qui me revenaient de droit. Je trouvais ces mots abjects.

Comment osaient-ils me dire cela alors qu’ils venaient d’assister à la pièce de ce brillant maestro valéziano ? Comment osaient-ils m’assurer que le succès de ce spectacle n’était dû qu’à mon fait ? Oubliant ainsi le génie créateur de cet énigmatique compositeur et écrivain. Luciano Sylvio Davore ne demeuraiplus qu’un nom, celui d’un étranger qu’il fallait chasser au loin pour me protéger.

En pleine déréliction devant ces afflux haineux qui prenaient pour cible mon amant, je scotomisais ces informations pour préserver mon couple agonisant. Je nourrissais le vain espoir que les choses daignent s’arranger, que le gouvernement trouve une solution et que le peuple entende raison.

11 février 1912. Cela faisait plusieurs jours que je n’étais pas sortie de la demeure autre que pour me rendre à l’opéra et effectuer ma besogne sans réel entrain. Ne disposant plus assez de vivres à notre domicile, je décidai de me rendre à l’épicerie afin d’effectuer quelques achats de première nécessitée. D’ordinaire, c’était Dona Rosa qui exécutait cette tâche mais la madone était tout aussi dévastée que son maître. Elle semblait avoir vieillie de dix ans et se révélait incapable d’affronter le monde extérieur, se barricadant dans notre forteresse de solitude. Je m’étais habillée simplement et avais attaché mes cheveux en une queue de cheval afin de trancher avec mon apparence habituelle et éviter ainsi d’être abordée.

Arrivée dans l’échoppe, je fus surprise de voir les rayons partiellement vidés de multiples produits pourtant si répandus jusqu’alors. Plus aucun condiment ne trônait sur les étagères. La farine, l’huile, les céréales et les produits ménagers n’étaient disponibles qu’en faible quantité. Légumes, fruits, bocaux et autres conserves affichaient un tarif démesurément élevé ; presque trois fois plus chers qu’à l’accoutumée. L’inflation avait eu lieu depuis l’embargo économique mis en place au début du conflit, faisant grincer des dents de nombreux citoyens qui ne pouvaient plus se permettre d’acheter tels ou tels produits devenus introuvables ou inabordables pour leur porte-monnaie.

En déambulant dans les allées, je glissai rapidement mes denrées dans mon panier sans regarder à la dépense. J’avais l’impression d’être en terrain ennemi et jetai des œillades discrètes dès que j’entendais des bruits se rapprocher.

Le panier chargé de mes biens, je me rendis en caisse afin de payer. Il y avait la queue. Je pris mon mal en patience et attendis mon tour. Quand celui-ci arriva, je disposai un à un mes articles sur le comptoir, gentiment réceptionnée par le caissier qui, comme à son habitude, échangea quelques mots en ma compagnie. Je commençai à sortir mes pièces pour payer lorsque la porte de l’épicerie s’ouvrit avec fracas.

Quatre hommes armés de matraques entrèrent et se ruèrent sur lui. N’ayant eu le temps de réagir, ce dernier reçu l’arme de plein fouet. Sa face rencontra le comptoir et il s’effondra dans un bruit sourd. Je poussai un cri et me reculai dans un réflexe défensif. Les assaillants arrosèrent d’insultes ce commerçant valézien qui commettait l’affront de rester vivre en leur fief et qui, de surcroît, osait vendre ses produits à des sommes inconcevables. Hébété, le pauvre homme se redressa en tressaillant.

Je regardai impuissante ces civils appartenant au comité d’épuration, une corporation nouvellement créée dans le but de « sermonner » n’importe quel étranger rebelle, s’acharner sur cet homme. Après avoir été insulté et humilié, il fut traîné dehors par la peau du cou où il fut roué de coups jusqu’à s’effondrer au sol. Là, les assaillants s’acharnèrent sur lui avec davantage d’ardeur, allant jusqu’à le poignarder à diverses reprises. La foule hurlait devant ce spectacle effroyable mais personne n’osa intervenir dans ce lynchage, moi y compris. Une mare de sang finit par s’étendre sous le corps inerte de la victime.

Je demeurais debout, tétanisée. Le souffle court et les oreilles bourdonnantes, je détournai le regard pour reprendre mon panier. Mes yeux mouillés aperçurent la pièce posée sur le comptoir où le profil de l’empereur luisait d’or, souillé par le sang d’un modeste commerçant valézien qui, de sa vie, venait de payer son tribut à l’empire.

21 février 1912. Aux premières lueurs de l’aurore, Rosa fut tuée, poignardée sur le perron de sa porte alors qu’elle se rendait chez nous. Une simple vieille dame assassinée de sang-froid par un inconnu dont tous se fichaient éperdument de découvrir l’identité. Les médecins avaient recueilli son corps pour l’enterrer on ne sait où, dans une fausse commune. Elle qui, croyante et pratiquante, espérait être scellée dans un cercueil et gésir éternellement dans le petit cimetière non loin de son avenue, qu’elle prenait plaisir à alimenter de belles fleurs. Ce meurtre aggrava les tourments de Luciano qui, abattu face à cette impitoyable fatalité, ne pouvait demeurer en Ausztracia, où sa vie était menacée. Nous étions à la veille de la dernière représentation du Chant du Rossignol.

Sans attendre, il m’envoya le matin même acheter deux billets de train à la gare afin que nous partions le lendemain soir après l’ultime représentation. Celle-ci scellerait à jamais la fin de notre œuvre et nous permettrait de vivre des jours heureux en tant que réfugiés dans une lointaine contrée, à l’abri du chagrin, loin de la foule déchaînée.

Pour cette dernière journée, nous réunîmes en hâtes nos affaires, ne prenant dans nos valises que l’indispensable. Bien entendu, Walf et Marcelo nous accompagneraient, il ne pouvait en aller autrement. Le tri fut aussi douloureux que difficile car en ces mois passés chez lui j’avais réuni bon nombre de choses auxquelles je m’étais attachée ; mes robes et mes souliers principalement. Je savais qu’ils ne seraient pas de prime utilité, ainsi je n’emportais pas mille vêtements et laissais de la place dans mes malles pour y glisser des livres ainsi que des souvenirs. Bien évidement, je n’oubliais pas d’y dissimuler dans les jointures secrètes mes bijoux et autres parures que je pourrais revendre plus tard afin de nous assurer un train de vie honorable.

Nous passâmes cette ultime nuit comme s’il s’agissait de la dernière de notre vie, lovés l’un contre l’autre, muets et immobiles. Mon dos plaqué contre son torse, je sentais son souffle chaud parcourir ma nuque. Je crus même y sentir la goutte d’une larme perler le long de ma joue.

Ce fut dans ce dédale d’affaires rangées et de malles parées que je quittai mon bien-aimé pour y endosser mon intrépide Eugenia et pousser l’ultime cri du Rossignol. Avant de partir, je dis adieu à mon amant, l’enserrant de tout mon être pour me donner le courage nécessaire afin de clore ce chapitre dans la plus somptueuse et étincelante apothéose. Contrairement à d’ordinaire, Luciano m’accorda en cet instant un regard troublant. Sans un mot, il posa une main sur ma joue. Il la caressa et m’embrassa tendrement, m’offrant le baiser le plus doux que je n’eus jamais reçu.

Grisée par ce cadeau invisible je m’envolais pour l’opéra. En arrivant, j’y trouvai un gigantesque attroupement devant les portes closes. En avançant, je vis les regards de la foule observer avec hébétement ce ciel rougeoyant où l’odeur âcre de fumée s’étendait dans les airs. J’écarquillai les yeux. L‘opéra brûle ! La majestueuse institution se consumait, dévorée par des flammes incandescentes qui s’échappaient des fenêtres. Un nuage de cendre s’élevait.

Effrayée, je fis demi-tour et hélai un fiacre pour regagner mon cocon. Il n’y aurait de toute façon aucune représentation ce soir.L’Opéra est mort, il nous faut partir au plus vite. Mais en arrivant dans ma demeure, j’assistai là aussi à un spectacle des plus atroces. Car, j’y trouvais la maison plongée dans le noir le plus complet avec pour seuls guides les jappements de mon chien apeuré et les jacassements du perroquet. Toutes nos affaires étaient encore présentes, mais l’une des valises de Luciano, la plus petite et aisément transportable, manquait à l’appel ainsi que l’un des deux billets.

Alors que je m’égosillais à l’appeler, le cherchant vainement dans toutes les pièces, je fus gagnée d’une angoisse viscérale qui me dévorait les entrailles. En arrivant dans son salon privé, je vis une lettre posée sur la table d’écriture. La missive, sur un papier vélin blanc, était adressée à mon intention, écrite et estampillée de la main du maestro. Les mains tremblantes, je dépliai la feuille et lus ce simple mot :

A ma merveilleuse Hannah :

En l’attente de jours meilleurs, je reviendrai.

En signe de notre amour, ta main je demanderai.

De cette vile fuite, je m’excuserai.

Mais te sachant libre et heureuse, je vivrai.

Pardonne-moi.

Ps : Prends soin de mon ami Marcelo.

Alors, anéantie et le cœur brisé en mille morceaux, je lâchai prise et m’effondrai. Assise au sol, je redressai la tête et hurlai jusqu’à m’époumoner, les yeux noyés de larmes.

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