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NORDEN – Chapitre 56

Chapitre 35 – Le manoir von Tassle

Ambre et Adèle patientaient sur le perron lorsqu’un fiacre estampillé aux armes des von Tassle se gara à proximité. Le cocher mit pied à terre et invita ses demoiselles à grimper à bord du véhicule. Tandis que sa puînée s’empressait de s’asseoir sur la banquette en velours molletonné, l’aînée s’accorda un instant pour observer cet homme qui, sans nul doute, devait être le fameux Pieter. Sensiblement du même âge que James de Rochester, il jouissait d’une carrure moins massive bien que finement musclée et d’une apparence soignée. Assorti à sa veste, un couvre-chef aux tonalités cendrées coiffait sa chevelure blonde piquetée de mèches grises. Une barbe taillée couplée d’une moustache poivre et sel ornait sa mâchoire carrée. Les prunelles de ses yeux étaient aussi délavées que son crin, à l’image de ses vêtements, austères mais élégants, dépourvus de fioritures à l’exception du magnifique écusson doré épinglé sur sa poitrine représentant un étalon cabré.

— Bien le bonjour, mademoiselle, la salua-t-il en s’inclinant. Je vous prie d’accepter les plus sincères remerciements de la part du lieutenant de Rochester. Les lettres que vous lui avez offertes lui sont précieuses et votre don l’a grandement ému. Voici un présent pour vous en guise de reconnaissance.

Il plongea une main dans la poche avant de sa veste et en sortit un très vieux briquet à silex patiné d’une laque dorée abrasée par le temps et gravé d’une tête de bouc qu’il glissa dans sa paume.

— James tient à vous préciser que votre père ne fumait guère et qu’il conservait cette relique en tant que porte-bonheur. Elle aurait, selon lui, appartenu à son frère aîné Ernest comme l’indique l’animal estampé sur sa surface.

Ambre pressa l’objet contre sa poitrine et le remercia vivement. Elle se fit violence pour réfréner ses larmes, ébranlée par ce cadeau inattendu qu’elle rangea dans la poche de sa jupe, puis s’installa à côté de la mouette. Une fois assise, elle inspira profondément et se mit à son aise, prenant garde à ne pas froisser sa mise.

Avoir un briquet sous la main ne m’incitera pas à m’arrêter de fumer ! songea-t-elle ironiquement en triturant l’objet à travers l’étoffe, tentant par la même occasion de ne pas porter ses ongles à ses lèvres afin de les croquer. J’ai déjà du mal avec la première interdiction mais la seconde est encore pire ! Cinq jours que je ne les ais pas rongés et mes ongles sont aussi long que ceux de Meredith. C’est vrai que c’est plus joli que des moignons…

Pieter referma la portière, reprit sa position sur son perchoir puis fit claquer son fouet, engageant Zola à poursuivre sa route.

Pendant le trajet, les deux sœurs focalisaient leur attention sur le paysage défilant où la campagne monotone laissait progressivement place à l’effervescence citadine. En particulier lorsque le Coursivet fut franchi via le Pont des Honneurs et qu’ils arpentèrent l’avenue de la Grande Licorne. Des gens flânaient sur les larges trottoirs bordés de bancs entrecroisés d’arbres et de lampadaires. Le soin de leur mise, la richesse de leur parure et leur port altier révélaient leur condition de privilégiés. Les étoffes et le métal précieux des bijoux scintillaient à la lumière.

— Qu’elles sont belles leurs robes ! s’extasia Adèle en plaquant sa joue contre la vitre pour mieux les admirer. On dirait des poupées ou de jolis papillons. Tu crois que tu pourras m’en acheter une comme ça un jour ?

— N’y songe même pas ! se gaussa l’aînée. Même si j’étais riche à ne plus savoir quoi faire de mon argent, jamais je ne mettrai de gaspiller un mois de salaire pour un vêtement. Aussi splendide soit-il !

La cadette fit la moue mais n’objecta rien, consciente que ce privilège serait de toute manière irréalisable et hors de sa portée, qu’importe ses résultats scolaires pour exercer, à l’avenir, un métier bien rémunéré.

Après une quinzaine de minutes, l’attelage passa un portail en fer forgé et pénétra dans une cour rocailleuse encadrée de jardins. Il laissa à sa droite une dépendance allouée au gardien ainsi que les écuries puis s’arrêta aux abords de l’escalier. Le cocher mit pied à terre et leur ouvrit la porte. Les invitées descendirent puis admirèrent avec émerveillement ce vaste domaine boisé où, juste devant elles, le somptueux manoir en pierre de taille s’érigeait.

Pieter guida ses invitées en direction du manoir. Cependant, elles n’eurent pas fait dix pas que Velours et Désirée accoururent en aboyant afin de les saluer dignement. Adèle les gratifia de caresses et reçut en retour leurs vifs coups de langue, sous l’œil réprobateur de la féline qui voulait éviter que la fillette ne souille ses habits de poussière et de bave.

Elles gravirent les degrés pierreux, foulèrent la terrasse inondée de lumière puis arrivèrent sur le seuil où une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe noire cintrée sous un modeste tablier blanc, les accueillit. La tête haute et les cheveux bruns foisonnants de filaments argentés coiffés en un chignon, elle adressait à ses hôtesses un sourire retenu. Ses iris cafés, ses lèvres pincées et son nez aquilin accordés à sa livrée monochrome lui conféraient l’allure d’une pie. Pourtant, nul médaillon ou attribut noréen ne décorait sa livrée d’autant que sa taille élancée et la coloration de sa pilosité trahissaient des origines aranéennes.

Ce doit être Séverine, la grand-mère d’Anselme ! C’est vrai qu’il y a un air de famille. Ils ont le même nez et elle n’est pas plus épaisse que lui.

— Bienvenues au manoir, mesdemoiselles !

Sa voix était chaude, vibrante d’émotion alors qu’elle les dévisageait avec une troublante intensité. Lorsque son attention se focalisa sur la plus jeune, sa face imprima une expression de surprise. Adèle ne prit pas ombrage de sa réaction spontanée tandis que la domestique s’excusait pour sa méconduite momentanée.

— Si vous savez à quel point je suis ravie de vous rencontrer enfin ! reprit-elle en les invitant à entrer. Je vous suis sincèrement reconnaissante pour l’aide que vous avez apportée à mon garçon ! Je vous en prie installez-vous, je vais chercher Anselme. J’ai le regret de vous informer qu’il n’est pas au mieux de sa forme ce matin mais il tient à vous accueillir comme il se doit.

Elle les fit patienter sur la banquette du hall puis emprunta l’escalier en bois donnant accès à l’étage avant de redescendre une minute plus tard pour rejoindre les cuisines et terminer les préparatifs du repas. Confortablement assise, Ambre explora les lieux du regard. Nonobstant l’opacité du parquet et du lambris, de larges fenêtres bardées de rideaux sarcelle laissaient les rayons solaires nimber l’espace. Nulle pellicule de poussière ne stagnait dans l’air chargé d’une succulente senteur florale émanant du sublime bouquet de lys émaillé de roses qui trônait au centre d’une console en marbre, derrière lequel un miroir au châssis mouluré reflétait les pétales blancs entrecoupés de nacarat et agrandissait la pièce. La partie haute des murs se couvrait de papier peint vert-de-gris que trois tableaux à l’effigie des membres de la famille von Tassle décoraient.

Ambre les étudia avec curiosité et décryptait les noms gravés sur les pourtours des cadres ornementés. Sur le plus proche, elle pouvait y lire Ophelia von Tassle dont le portrait en pied illustrait une femme à la mine avenante avoisinant la trentaine, assise sur une méridienne, un livre à la main. Sa majestueuse robe pervenche foisonnante de froufrous se déployait telle une corolle autour de sa taille corsetée, si émaciée qu’elle en paraissait valétudinaire.

Sur le mur opposé, une autre moins amène représentait un certain Ulrich Desnobles, guère plus âgé que la précédente, qui s’exerçait derrière un imposant piano à queue blanc. Au vu de la ressemblance notable de ce dernier avec le propriétaire actuel, Ambre déduisit qu’il devait être le père sinon un ancêtre du baron actuel.

Une troisième personnalité était peinte sur un tableau accroché dans un coin plus intimiste. La chatte reconnut aisément Judith. Postée de trois quarts sur un fond brun et uni, la mère d’Anselme portait un tailleur prune sur lequel un médaillon en forme de loup était épinglé. Une barrette en plume de faisan ornait ses cheveux d’un noir de jais attachés en une tresse aux boucles généreuses. Un mince sourire ourlait ses lèvres, dévoilant une fossette identique à celle de son fils. Ses yeux miellés se révélaient aussi puissants qu’hypnotiques.

C’est fou ce qu’Anselme lui ressemble ! Et quelle étrange couleur d’iris, ils sont carrément dorés ! Je ne me souviens pas qu’ils étaient à ce point rutilants. À moins que ce ne soit un caprice du peintre ?

— C’est tellement beau ! murmura Adèle après un temps, usant de sa volonté pour ne pas étaler outre mesure sa félicité. Et tu as vu ces fleurs ? Elles sont magnifiques !

La fillette aurait intimement souhaité fureter dans ce hall, humer le bouquet et explorer chaque œuvre exhibée si son aînée n’avait pas été là pour brider ses élans et l’obliger à demeurer aussi sage que mutique, les fesses posées sur la banquette.

Des bruits de pas accompagnés de toussotements résonnèrent à l’étage. Les deux sœurs levèrent la tête et virent Anselme descendre lentement les marches de l’escalier, sa canne sous le bras, une main caressant la rambarde et l’autre pressée contre sa bouche pour étouffer sa toux. Des striures carmines agressaient ses yeux larmoyants et des auréoles de sueur s’étalaient sous les manches de sa chemise froissée et mal boutonnée. Il paraissait fiévreux et conservait des reliquats d’égratignures sur la lèvre et le front. Toutefois, son ecchymose à la tempe avait dégonflé et son maintien était moins cambré que la semaine passée. Dès qu’il eut franchi la dernière marche, Adèle partit le saluer, prenant garde à ne pas se jeter sur lui comme elle avait coutume de le faire.

— Bonjour Anselme ! T’as pas l’air d’aller mieux, dis donc ! T’es tout pâle et tu tousses comme un vieux coq enroué.

Il eut un rire sec et se racla la gorge.

— En effet, répondit-il d’une voix rauque. Même si tout le monde a été aux petits soins pour que le corbeau estropié regagne sa vigueur, c’est la fièvre qui a fini par me terrasser pas plus tard qu’hier après-midi !

Il s’approcha de son amie et se contenta de lui échanger une poignée de main plutôt que de l’enlacer afin d’éviter un contact prolongé au vu de son état. Sa paume était chaude et moite.

Ambre grimaça puis déclara soucieuse :

— Mon pauvre ! T’es aussi pâle et creusé qu’un squelette.

Il hocha faiblement la tête et renifla.

— Crois-moi que je risque d’écourter le repas pour aller me reposer. Je suis épuisé et je peine à garder les yeux ouverts. J’ai des frissons et l’impression que mes muscles sont broyés. Je ne suis même pas sûr d’arriver à avaler ne serait-ce qu’une bouchée et encore moins d’apprécier le moindre aliment. Tenir jusqu’à la fin du dessert sera un véritable miracle !

— Tu aurais dû annuler ! Ça ne m’aurait pas offensée, tu sais.

— Non ! répliqua-t-il fermement, les deux mains posées sur le pommeau de sa canne. Ma grand-mère s’est fait une joie de vous accueillir. Elle avait déjà fait les courses et commencé à cuisiner quand les premiers symptômes de la maladie m’ont saisi. Je n’ai pas eu le cœur à annuler cette seconde invitation pour la déplacer à une date ultérieure.

Ambre acquiesça. Elle allait s’enquérir de la présence du baron lorsque la porte nichée au pied de l’escalier s’ouvrit et que le magistrat en sortit, la refermant derrière lui d’un tour de clé avant de rejoindre ses visiteuses postées à quelques pas de là.

— Mes hommages mesdemoiselles, dit-il en effectuant un salut poli de la tête qu’il coupla d’un baise-main à l’attention de l’aînée, pardonnez mon léger retard mais j’avais quelques rapports impérieux à rédiger.

Contrairement à la précédente entrevue, les traits de son visage rasé de frais étaient détendus et sa mise soignée, sans toutefois tomber dans l’extravagance avec cette sombre chevelure nouée en catogan par un nœud de soie ultramarine et ce sobre veston dépourvu de fioritures que soulignait la blancheur de sa chemise.

— C’est vraiment très beau ici chez vous, monsieur le baron von Tassle ! le complimenta Adèle en joignant ses mains dans le dos pour adopter une posture bien droite. Je n’ai jamais vu de maison aussi belle et grande, monsieur le baron von Tassle !

Imitée par Anselme, Ambre ne put réprimer un gloussement nerveux. Le baron ne s’offusqua pas de cette maladresse et la gratifia d’un sourire qui étira ses pattes d’oie, flatté par son propos.

— Merci à vous jeune demoiselle ! répondit-il gentiment. Je demanderai à Émilie de vous faire visiter les lieux tout à l’heure si vous le désirez.

— Avec grand plaisir, monsieur le baron von Tassle !

— Je vous en prie, appelez-moi Alexander. Je n’aime pas les manières lorsque j’invite dans mon espace privé, en particulier pour partager un simple déjeuner. Et « monsieur le Baron von Tassle » est un tantinet long et pompeux comme appellation.

— Dans ce cas, vous pouvez me surnommer Mouette, Alexander ! Car c’est comme ça que mes amis m’appellent, vous savez !

Les lèvres du magistrat s’étirèrent davantage tandis que l’aînée, gênée par l’outrageante familiarité qu’exerçait sa cadette, demeurait roide. Séverine les rejoignit dans le hall et adressa à son maître un hochement de tête approbateur, signe que le repas était prêt.

Sans attendre, le baron intima ses hôtes à se rendre dans la salle à manger. Ils empruntèrent l’unique porte située à gauche de l’entrée et arrivèrent dans une pièce spacieuse au sol marqueté d’un plancher de bois clair. L’espace s’ouvrait sur une terrasse latérale via deux larges baies vitrées, laissant pénétrer la chaude lueur du soleil au zénith qui illuminait les murs d’un délicat bleu pastel où s’exposaient miroirs et natures mortes ainsi qu’un foisonnement de carrés de broderie à motif végétalisé. Vases, broderies et petits éléments d’orfèvreries décoraient le buffet et le manteau de la cheminée. En écho aux jardins, des plantes aux feuillages denses et variés patientaient à chaque recoin. Une imposante table drapée d’une nappe laiteuse trônait au centre. Au-dessus de laquelle, une vaisselle en porcelaine était dressée pour quatre personnes, accompagnée de verres en cristal et d’un service d’argenterie. Sur chaque assiette, des serviettes en dentelles se déployaient telle la queue d’un paon.

Le baron les invita à s’asseoir. Celui-ci siégeait en bout de table, Anselme à sa gauche. Ambre fut placée à sa droite, Adèle à ses côtés. La fillette observait avec avidité les entrées apportées par Émilie, la dernière domestique à leur être présentée.

La jeune femme était âgée d’une vingtaine d’années et dotée d’une silhouette caractéristique des hrafn avec ces hanches solides et cette taille qui n’excédait pas les un mètre soixante. Un discret lapin en bois épinglait le haut de son col amidonné. Sa chevelure blonde moirée de reflets roux s’attachait en deux lourdes tresses réparties de chaque côté de son cou. Contrairement à Séverine, une paire de gants habillait ses mains et une lavallière ornait sa nuque jusqu’à la mâchoire, masquant la moindre parcelle de peau en dehors du visage. Elle paraissait également bien plus réservée que sa supérieure, à l’image d’un chat égaré en territoire hostile. Au point qu’elle se contenta d’un simple hochement de tête pour saluer ses invitées, les bras repliés contre sa poitrine, avant de retourner à sa tâche.

En guise d’entrée, un velouté de légumes d’automne à la texture crémeuse leur fut proposé. Ambre plongea sa cuillère et se délecta de cette première mise en bouche tant les saveurs étaient exquises. Elle reconnut le goût de la châtaigne et du potimarron, relevés d’épices qu’elle ne saurait identifier. À côté d’elle, sa sœur exprimait son plaisir à voix haute et réfrénait ses gestes pour se tenir convenablement et ne pas porter directement le bol à ses lèvres. On leur servit également un verre de vin rouge, à l’exception d’Adèle qui se vit offrir un jus de raisin.

Le début du repas s’entama sur des échanges triviaux empreints de courtoisie, interrompus par les toussotements d’Anselme dont la lucidité s’évaporait au fil des minutes. Le pauvre corbeau s’efforçait de demeurer droit sur sa chaise et d’avaler le contenu de son bol, sa senestre parcourue de soubresauts. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et ses yeux zébrés de pourpre étaient larmoyants. Ses paupières à demi closes manquaient de se fermer définitivement. Le voyant en peine et inquiète à son sujet, Séverine posa une main sur son front. Ses traits se froissèrent et elle se courba pour murmurer quelques paroles à son oreille.

— Ta fièvre s’est accrue ! entendit Ambre. Tu devrais aller te recoucher, je vais demander à Émilie de te monter une tisane ainsi qu’un cachet de saule blanc.

En proie à une hésitation, le garçon mira son amie qu’il couva d’un regard aussi maussade que navré avant de porter son attention sur son beau-père.

— Va donc te reposer, mon fils, dit calmement le baron. Tu es aussi livide qu’une écaille de Harphang et je doute que tes amies apprécient de te voir te torturer de la sorte afin de faire bonne mesure, au risque d’aggraver ton mal.

Bien que cela la gênât de se retrouver seule en compagnie du maître des lieux, Ambre approuva les précautions de son hôte. Elle souffrait de savoir Anselme s’échiner à conserver sa contenance alors qu’il manquait de défaillir et aspirait au repos. Soulagé de leur assentiment, le corbeau entreprit sa retraite.

— Merci et excusez-moi, marmonna-t-il faiblement en se redressant avec fébrilité, aidé par sa grand-mère qui, le soutenant à la taille, le guida jusqu’à sa chambre.

— Au revoir Anselme ! piaula Adèle, la mine chagrine, une fois qu’il eut franchi la porte.

Un poids se fit sentir à son départ et un silence s’instaura afin que les deux jeunes convives s’acclimatent à ces lieux désertés de toute présence familière et dégustent leur mets. Curieuse, Ambre jetait des œillades en direction du baron dont la gestuelle mesurée témoignait de sa caste privilégiée. Il se maintenait droit, les coudes hors de la table et portait les cuillerées à ses lèvres avec une lenteur cadencée. Là où les clients de la Taverne de l’Ours se tenaient d’ordinaire avachis, le nez proche de leur pitance qu’ils engloutissaient plutôt que savouraient. Il rompait également son pain au lieu de croquer le quignon à pleines dents ni ne commettait l’affront de l’émietter et de tremper les morceaux dans son breuvage pour lui donner plus de corps.

Après ce préambule muet et pour briser la tension latente, l’homme engagea la conversation, remerciant une nouvelle fois la noréenne pour son intervention de la semaine passée puis s’enquérant de ses liens d’amitié auprès d’Anselme dont il n’avait eu que de maigres indices. Sans entrer dans les détails, Ambre relata quelques péripéties de leurs jeunes années jusqu’à ce que l’assassinat d’Ambroise ne les sépare puis poursuivit sur les circonstances qui les avaient récemment rapprochés. Par la suite, elle laissa le soin à Adèle de se présenter elle-même. L’enfant commença par étaler ses goûts et ses nombreuses passions créatives avant de s’immerger dans des sujets plus sérieux.

— Ça fait maintenant trois semaines que les vacances d’été sont finies et que je suis entrée en troisième année de primaire. Du coup je suis parmi les plus grandes de ma classe. Je suis assez déçue car mon ami Ferdinand qui a un an de plus que moi n’est pas dans la même classe. Mais ce n’est pas grave car on se voit souvent en dehors de l’école. Comme Ambre travaille beaucoup et qu’on a plus de papa ni de maman pour me garder, je reste dormir chez lui tous les lundis et jeudis soirs. Au cottage je m’ennuie un peu ces temps-ci, à cause des méchants monstres qui enlèvent des enfants. Ambre m’interdit d’aller jouer toute seule dans la lande et même d’aller sur la plage pour voir maman.

Elle fit la moue et se rembrunit. Son aînée ressentit un pincement au cœur à cette confidence mais se garda d’intervenir pour se justifier ; Adèle savait pertinemment les raisons de cette interdiction et ne lui en portait pas ombrage malgré sa déception.

— Vous savez, ma maman elle était une grande couturière, ajouta la fillette d’un ton plus jovial. Elle travaillait avec papi Heifir et mamie Suzanne dans une boutique du quartier des antiquaires. Elle confectionnait pleins de costumes pour les marins et les officiers, c’est comme ça qu’elle a connu mon papa d’ailleurs ! Il y a cinq ans, elle est tombée gravement malade. Du coup, pour ne pas mourir, elle s’est transformée en son animal totem et est devenue un très joli phoque tout blanc ! J’aimerais beaucoup voir mon papa également mais c’est plus compliqué parce qu’il est devenu une orque et je crois pas trop qu’il s’approche du littoral à cause des baleiniers qui voguent à proximité. Mais Ambre m’a promis qu’on ira le voir en haute mer un jour prochain.

Sa tirade fut ponctuée d’un silence, laissant le temps au baron d’intégrer ses révélations. Revenue parmi eux et assise sur une chaise, Séverine écoutait, sincèrement intéressée par le monologue de la fillette.

— Un père officier et une mère couturière dans la ville médiane, je comprends mieux votre degré d’éducation, nota le baron. N’y voyez là aucune condescendance de ma part, mais je ne m’attendais pas à ce qu’une demoiselle à peine majeure, vivant dans la proche périphérie de Varden et exerçant en tant que serveuse puisse faire preuve de tant de mesure et déployer un vif intérêt pour les loisirs intellectuels ou le domaine des sciences.

— Vous n’êtes pas le premier à me le dire, répondit Ambre à la fois flattée et embarrassée par ce compliment, non seulement en songeant que le défunt Isaac lui avait fait part de cette même réflexion lors de leur rencontre à la bibliothèque mais également pour l’allusion que cette sentence imposait. Contrairement à ce que vous pouvez croire, sachez que les habitants de Varden et des campagnes environnantes ne sont pas des rustres limités et dépourvus d’intelligence !

Le visage de l’homme se para d’une expression de surprise mêlée de consternation.

— Loin de moi l’idée de penser une telle chose ! répliqua-t-il aussitôt, les yeux écarquillés. Pardonnez-moi de vous avoir heurtée mais jamais je ne me permettrais d’insinuer que les gens de la basse-ville sont des rustres limités comme vous le dites ! Nous n’avons simplement pas le même degré d’éducation ni les mêmes préoccupations. Bien que nos milieux, nos besoins et nos ambitions diffèrent par trop, je respecte chacun de mes concitoyens et prends très à cœur les valeurs d’équité et de tolérance. À titre de confession, je suis sensiblement plus à mon aise en compagnie du bas peuple plutôt qu’en celle de mes pairs…

Il but une gorgée de vin rouge et reposa son verre.

— Mais évitons de parler politique, je vous prie. Il serait fâcheux d’entacher ce repas en mentionnant l’actualité ou les obscurs desseins de certains de mes pairs.

Voyant les entrées terminées, Séverine se leva afin de débarrasser, aidée par sa subordonnée Émilie.

— L’entrée vous a-t-elle plu, jeune fille ? s’enquit la doyenne avec une satisfaction non feinte en notant que le bol de l’enfant était d’un blanc immaculé, saucé jusqu’à la dernière goutte. Désirez-vous une louche supplémentaire avant que l’on ne vous serve le plat principal ?

Adèle regarda sa sœur en quête de son approbation puis opina en lui tendant le bol pour que la vieille domestique le remplisse à nouveau. Émilie, quant à elle, retira les récipients vides avant de servir des assiettes joliment dressées ; filet de cannette agrémentée d’une déclinaison de courgettes et d’une mousseline de carottes. Le plat se révélait hautement coloré avec ce joli dégradé de légumes. Les saveur exhalées étaient exquises.

La conversation se poursuivit sur des notes plus légères, bien que toujours sur la retenue, puisque ni Ambre ni le baron ne savaient réellement quelle approche opérer tant leur sexe, leur écart d’âge et leur statut social se révélaient diamétralement opposés. Anselme aurait été un bon entremetteur pour faciliter leur échange. Toutefois, leur accointance pour les sciences naturelles et la lecture représentaient des sujets de choix sur lesquels s’accorder sans commettre un impair.

Le plat et le fromage achevés, une part de tarte aux poires saupoudrées d’amandes et de copeaux chocolatés fut déposée devant chacun. Muni d’une fourchette et d’un couteau, on trancha la pâte feuilletée. Caramélisés au beurre, les fruits fondaient sur la langue et le cacao diffusait ses arômes sur les papilles.

Une fois le repas terminé, le baron interpela Émilie qui accourut d’une démarche aussi souple que gracile. Elle toisa son maître en attente de ses ordres, les mains jointes devant elle.

— Pouvez-vous prendre la fillette sous votre aile, je vous prie ? l’intima-t-il en adressant à l’enfant un sourire en coin. Je crois savoir que mademoiselle aime les animaux. Faites-lui donc visiter les jardins et découvrir les écuries.

Toujours mutique, la domestique inclina la tête avec déférence puis engagea la petite à la suivre d’un geste de la main. Adèle fut heureuse du programme qui s’annonçait et se leva prestement pour partir en sa compagnie. Dès qu’elles furent suffisamment éloignées, l’homme invita l’aînée à boire le café dans son salon privé afin de clôturer dignement ce repas puis de bavarder auprès d’elle de manière plus intime.

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