Revolver Reign

Revolver Reign – Chapitre 1.2

Revolver Reign, chapitre 1.2

Son stand de tir. L’endroit qui chaque semaine l’appelle. Il est déjà tard. Il a perdu quelques précieuses minutes entre la circulation et son passage à l’accueil. Il se dirige d’un pas pressé vers le couloir huit qui est l’un des plus éloignés. À sa droite, les tireurs se succèdent, tous utilisent des armes différentes.

Il pose son sac sur le comptoir devant lui et l’ouvre méthodiquement avec habitude et précision. D’abord le casque antibruit, puis les boîtes de balles qu’il pose, bien alignées avec le rebord. Ensuite, la cible en papier qu’il accroche après l’avoir délicatement dépliée. Une simple silhouette tracée à l’encre noire sur une feuille blanche.

Il l’envoie de l’autre côté de la salle en la surveillant pour s’assurer qu’elle ne s’enfuit pas pendant le trajet en comprenant le destin qui l’attend.

Finalement, il sort son arme à feu. Un modèle simple, un Smith & Wesson de calibre 38. Puis il fait comme on lui a appris en formation sur les mesures de sécurité. Il vérifie d’abord le chien, puis le roulement du barillet et l’alignement du canon, s’assurant ainsi que l’arme est intacte et en parfait état de fonctionnement.

Il finit par insérer une à une les cinq balles dans le barillet, fait rouler celui-ci avant de le remettre en place d’un coup de poignet, le canon toujours braqué en direction de la cible en face de lui. Il y est, enfin. Son pistolet, la cible, et rien pour l’empêcher de faire feu.

Il ramène le chien de l’arme vers lui en visant la cible. Sa première balle est pour Marc, il ne mérite que cela après avoir vu sa femme deux fois dans la semaine. Son doigt caresse doucement la gâchette, il prend son temps et vise pendant une dizaine de secondes en regardant la cible. Une pression un peu plus forte sur la gâchette et le mécanisme s’enclenche.

Le chien se déplace vers l’arrière, compresse le ressort dans la crosse, la détente libère le chien en fin de course et le projette vers l’avant, le percuteur rencontre l’amorce, la poudre dans la douille prend feu et la balle passe par le canon en suivant les stries gravées dans le métal avant d’en sortir à toute vitesse.

Il libère le tonnerre. L’arme recule dans sa main et la balle file droit vers la cible. Il ne regarde pas la cible, il ne veut pas connaître le résultat. Il regarde son revolver, réajuste sa position, écarte un peu les jambes et détend les épaules. En fait, il se fiche du résultat, ce qui l’intéresse c’est ce qu’il tient en main, le résultat lui importe peu depuis longtemps. Le fait de sentir le recul, l’explosion quand il appuie sur la gâchette, c’est pour ça qu’il vient.

Connaître son arme par cœur est sa fierté, parce que tant qu’il la connaît et qu’il l’entretient correctement, il sait qu’elle ne le trahira pas, jamais. Elle est là pour lui et lui pour elle. Pour qu’il puisse s’exprimer chaque semaine, pour prendre soin d’elle et, s’il le décide, pour qu’il puisse tuer sa femme et son patron en plein milieu d’un de leurs rapports hebdomadaire proprement. Pas de bavure, pas de cris, juste le tonnerre et le silence.

Cette image qui existe dans un recoin de ses pensées n’est bien sûr qu’un relent d’imagination qui hante son esprit comme un cauchemar sans rapport avec ce qu’il souhaite et sans rapport avec sa cérémonie hebdomadaire. Il n’est pas là pour devenir un bon meurtrier, mais pour se libérer des fantômes de la semaine en lâchant sur chacun d’eux des balles, son arme devenant un instrument purifiant son esprit.

Une deuxième balle part, pour Sintia. Une odeur de poudre se répand doucement dans l’air autour de lui. La troisième balle, il ne veut pas la tirer, pas vraiment, car la personne qu’il y voit toujours est son fils et il se refuse à tirer sur un enfant. Il ne l’appelle pas « Père », ni même « Papa », à vrai dire il ne l’appelle plus vraiment. Il avait promis d’épouser Sintia après qu’elle lui ait annoncé qu’elle était enceinte, il avait fini par l’épouser trois ans après alors que leur vie de couple était à son apogée.

C’est à partir de ce moment que les choses se sont doucement détériorées, jusqu’au stade où elles sont actuellement.

C’était ce gamin qui avait causé tout ça en quelque sorte, mais pas uniquement. Sa mère ne l’éduquait pas vraiment, voire pas du tout. Un enfant pourri gâté par sa mère fatiguée de l’entendre crier pour avoir ceci ou cela. Elle lui achetait tout et n’importe quoi. Son fils avait des centaines de vêtements portant encore leur étiquette, des milliers de jouets. Un fils se gavant de chips à la maison en regardant la télé avec sa mère jusque tard dans la nuit.

Un jour, il avait levé la main sur lui, une seule fois, dans un supermarché. Il était hystérique, voulait tous les jouets du magasin, voulait manger tout ce qu’il voyait. Il avait craqué face à ses colères et était démuni devant son incapacité à le calmer. C’était à elle de s’occuper de son éducation, elle avait toujours voulu que ça se passe ainsi puisqu’elle était femme au foyer. Mais cette fois-ci fut de trop et face à son manque de réaction, Xavier avait réagi, oubliant toutes les règles sociétales indiquant de ne jamais frapper un enfant, surtout pas en public. Il l’avait attrapé par l’épaule et lui avait mis une claque suffisamment forte pour qu’il comprenne qu’il avait fait quelque chose de mal. Il s’y était refusé jusque-là et n’avait jamais levé la main sur lui, mais cette fois-ci, il l’avait fait.

Qu’est-ce qui en avait résulté ? Sa femme l’avait frappé en retour. Pas avec une simple claque qui vous pince le visage et que vous faites semblant d’oublier pour ne pas perdre la face. Non, c’était son poing qu’elle avait utilisé. Un coup plus surprenant que puissant, mais voilà, le geste l’avait surpris et il s’était reculé sans comprendre en fronçant les sourcils. Elle s’était mise à crier, lui demandant pourquoi il leur faisait subir tout ça, qu’il n’avait pas à être violent comme ça, que cet enfant n’avait rien fait de mal.

Il n’avait rien dit et avait subi le regard des gens faisant leurs courses autour de lui, qui le regardaient comme s’il battait sa femme et son enfant d’après ce qu’elle venait de hurler. Ces mêmes gens, qui, quelques secondes plus tôt, maudissaient les cris de son enfant. C’était lui le méchant, pas sa femme ni son enfant qui le regardait depuis les bras de sa mère. Son incompréhension et les quelques larmes avaient fait place à un mélange d’amusement et de haine envers la personne censée être son père.

Depuis, il n’avait plus vraiment considéré avoir un fils, il n’avait déjà plus de femme, mais cette fois-ci c’était fini, le mot famille avait disparu de son répertoire, elle se débrouillerait pour l’éducation puisque son aide n’était pas voulue. Le gamin grandirait et peut-être qu’il aurait l’opportunité de changer les choses un jour, mais pas tant que le regard que lui a jeté son fils serait gravé dans sa tête.

La troisième balle s’envole alors dans les airs alors qu’il a l’image de son fils en tête et il se sent horrible d’en éprouver du soulagement.

Après cette troisième balle, il imagine la personne qu’il souhaite au fur et à mesure. Une balle partie pour l’homme en kaki avec qui il avait parlé brièvement avant d’entrer. Une autre pour l’homme essayant de séduire Marie sans doute un peu plus loin dans un des couloirs.

Il restait cette sixième balle. Sur la cible, il n’y a pas de visage cette fois-ci, il n’y a qu’une ombre. Une espèce de nuage noir immobile qui ne le regarde pas comme les autres le font. Il tire cette sixième balle qui n’existe pas puisque son barillet n’en comporte que cinq. Cette ombre là-bas, il ne réussira jamais à l’avoir.

Il ouvre ensuite le barillet et retire les douilles en dirigeant le canon de l’arme vers le plafond. Elles tintent en tombant sur le comptoir devant lui et il recharge l’arme. Il imagine des gens au fur et à mesure de sa séance de tir : ses parents sans aucune raison, d’anciens amis, et même Marie que d’autres auraient imaginée dans des circonstances bien différentes. Le fait de tirer sur ces gens le détend.

Pour Xavier, cela l’empêche de perdre la raison chaque semaine et de finir par être la personne se tenant là-bas, à la place de la cible. Chaque personne lui permet d’utiliser ses balles pour qu’il puisse continuer sa vie une semaine de plus. Il essaye de garder l’esprit vide pour se concentrer sur son arme et change la cible de papier de temps à autre en répétant encore et encore le même cycle. Autour de lui, les gens vont et viennent, il est le seul à rester là sans bouger, sans pause, utilisant ses balles avec application, jusqu’à ce qu’il tire la dernière en sa possession.

Il commence à se faire tard. Xavier pose son arme, l’esprit embrumé par la poudre et fatigué d’être resté ici aussi longtemps. Il s’étire en se retournant pour regarder l’horloge contre le mur. Huit heures, il est dans les temps. Il est seul, plus de bruit. Il pose son casque sur le comptoir, légèrement assourdi par sa séance. Il vide les douilles de son arme et la pose également. Il s’étire et pousse un soupir de soulagement quand il sent son corps se détendre et ses articulations craquer. Il avait pris son temps cet après-midi, mais ça a payé. Il se sent beaucoup mieux à présent, soulagé.

Il prend le bac qui traîne contre le mur et, en s’aidant de son avant-bras, il y met le plus de douilles possible avant de finir par les prendre une à une. Il range ensuite son arme et son casque, jette le reste, prend son sac et se dirige vers la sortie. Marie n’est pas loin derrière son bureau, toujours en train de lire. Elle l’ignore, concentrée sur son livre, et il ne la dérange pas. Il murmure un simple « Au revoir » inaudible et passe la porte comme il l’avait fait tant de fois auparavant, silencieux.

Il traverse le parking vide et se dirige vers sa voiture illuminée par les lampadaires qui lancent une lumière jaune fluette. Il ouvre la portière et la lampe intérieure s’allume sur le siège conducteur où est posée une enveloppe.

Tout d’abord, il fronce les sourcils, ne comprenant pas vraiment ce qu’elle fait là. Il regarde autour de lui dans le parking et ne voit personne. Il recule et vérifie à travers les vitres qu’il n’y a personne dans la voiture non plus. Non, il n’y a que les jouets qui le regardent avec de grands yeux et des sourires gigantesques coupant leur visage en deux. Non, personne.

Il entre dans le véhicule, l’enveloppe en main, et ferme les portières en appuyant sur le loquet central en vérifiant que les vitres sont bien complètement fermées elles aussi. Il ouvre ensuite l’enveloppe blanche pour en sortir une lettre pliée en trois et il commence à la lire.

« Monsieur,

Après plusieurs examens, nous avons trouvé votre profil suffisamment pertinent pour participer à notre tournoi. Vos qualités font de vous un parfait compétiteur et nous pensons que vous disposez de toutes vos chances de l’emporter. Nous allons tout d’abord énumérer quelques points importants vous concernant pour que vous puissiez vous rendre compte du sérieux de cette lettre et de la compétition à laquelle vous pouvez prendre part :

Depuis maintenant un an, sept mois et neuf jours, votre application à venir chaque samedi dans l’établissement devant lequel vous vous trouvez encore certainement en lisant cette lettre a été exemplaire. Cette assiduité nous pousse à avoir confiance en votre capacité d’implication dans notre tournoi. La discrétion dont vous avez fait preuve après l’achat de votre arme à feu et le fait qu’à ce jour aucun de vos proches ne sache que vous pratiquez le tir démontrent également que vous n’auriez aucun mal à cacher votre participation dans une compétition considérée comme illégale par les autorités.

Lors de la création de votre profil, nous avons constaté que ce qui semblait être un laisser-aller évident dans vos relations avec votre femme, son amant qui est votre directeur, et votre propre fils, serait en réalité motivé par votre désir réfléchi de quitter votre présente situation. Cela nécessite cependant un apport financier que notre tournoi peut vous apporter.

Votre manière d’évacuer hebdomadairement votre frustration est d’ailleurs quelque chose qui sera mis à l’honneur lors du tournoi. L’unique utilisation du modèle S&W 60 lors de vos séances représente un avantage certain puisque c’est cette arme qui sera utilisée lors de notre compétition.

Nous nous arrêterons là dans la description de votre profil. Si vous avez besoin de plus de détails de notre part, nous nous sommes très certainement trompés et vous n’êtes pas la personne dont nous avons besoin. Cependant, nous espérons que tout ceci reste suffisant pour vous convaincre du sérieux de nos recherches et de notre proposition.

La compétition à laquelle nous vous proposons de participer tourne autour d’un seul jeu pouvant sembler rustique au premier abord, mais que nous espérons avec ce tournoi élever au niveau d’œuvre d’art : La Roulette Russe.

Les règles spécifiques du jeu seront énoncées en temps et en heure, car ce n’est pas la version originale du jeu à laquelle vous jouerez. Votre participation sera rémunérée à hauteur de 100 000 unités disponibles sur votre compte bancaire après chaque rencontre.

Le gagnant du tournoi recevra également une récompense substantielle qui sera établie dès que nous connaîtrons le nombre de participants au tournoi.

Pour nous contacter, nous laissons le numéro inscrit à l’arrière de cette lettre à votre disposition. Le simple fait d’appeler vous inscrira directement au tournoi. La date limite de réponse est de trente jours à partir d’aujourd’hui.

Contacter les autorités ou encore parler de cette lettre sera puni de manière disciplinaire. Dans le cas où vous refuseriez de participer, veuillez directement incinérer cette lettre.

Cordialement,

R. R. »

La première pensée la plus sincère qui traversa l’esprit de Xavier est celle-ci : « C’est une blague ? » Il est un peu perdu, déboussolé. Il comprend sans croire ce qu’il vient de lire. On l’a espionné et on lui propose un jeu de suicide. Il connaît le jeu comme une vieille rumeur, mais Xavier ne s’attendait pas à ce que ce jeu soit mentionné sérieusement dans sa vie.

L’idée de participer à ce genre de jeu est très déroutante pour lui. L’étalage de ce qu’il est en quelques mots, le fait qu’il trouve la lettre dans sa voiture alors que celle-ci était fermée : Tout cela est bien trop étrange.

Plus que jamais, il a les sourcils froncés en réfléchissant à qui a pu écrire un tel courrier. Personne ne sait qu’il est cocu à part sa femme, son patron et sûrement quelques collègues qui l’auront appris, mais qui n’en diront rien devant lui en tout cas. Sa femme serait incapable de composer une lettre comme celle-ci, son patron encore moins.

De plus, aucun des deux n’a jamais su ce qu’il faisait de ses samedis après-midi. À vrai dire, personne n’est au courant puisqu’il a toujours fait attention à ce que cela reste secret. En ce qui concerne l’idée de partir, elle n’est encore qu’à l’état de quelques recherches sur internet et il est le seul au courant.

D’après lui, avoir les trois informations est impossible à moins que quelqu’un les suive, lui ou sa femme, et qu’en plus on ait piraté son ordinateur pour fouiller son historique. Que quelqu’un fasse tout cela pour lui proposer un tournoi semble ridicule, mais avoir enquêté sur sa vie donne un côté troublant presque réel à ce courrier.

Plus il y pense et plus le contenu devient non pas possible, mais plausible. Pirater son ordinateur et le suivre pour lui faire une farce comme celle-ci serait trop stupidement élaborée. C’est sans doute cela le pire, que l’on puisse réellement lui demander de participer à ce genre de jeu… de « compétition », comme l’indique la lettre.

Après l’avoir remise dans l’enveloppe, il la pose à côté de son sac sur le siège. En tournant la clé, il allume les feux et recule sa voiture pour partir. Il jette des coups d’œil autour de lui sans bouger la tête, cherchant éventuellement une voiture ou quelqu’un l’observant, mais il n’y a personne.

Il sort ensuite du parking en essayant de trouver une explication à cette lettre et plaisante à l’idée que ce ne soit qu’une farce.

Une vingtaine de kilomètres plus loin, il arrive chez lui dans une belle banlieue résidentielle où les maisons, dont les peintures commencent à s’écailler, bordent les routes de haie de buissons ainsi que de grands portails, grillages et murets. Quelques arbres plantés sur les trottoirs jalonnent la route, mais il traverse sans faire attention, habitué au paysage.

Il ouvre le portail devant chez lui et roule directement dans le garage encore ouvert. Il sort son sac puis soulève une plaque du plafond avant de l’y cacher. Il prend ensuite un déodorant en spray et s’en asperge copieusement avec dégoût. C’est une simple sécurité pour que sa femme ne sente jamais la poudre sur lui. La lettre dans la poche, il ferme le garage derrière lui et rentre directement dans la maison.

Un coup d’œil sur sa droite et il peut voir sa femme et son fils vautrés sur le canapé, une pizza encore dans sa boîte posée sur la table basse, regardant une vieille sitcom à la télé. Personne ne remarque qu’il est rentré ou alors ils le cachent tous les deux. Même le claquement de porte ne les déconcentre pas de l’image sur l’écran qui semble les hypnotiser, comme n’importe quel insecte le serait face à un peu de lumière une fois la nuit venue.

En allant prendre une part dans la boîte, il se rend compte que celle-ci est couverte de noix et une vieille allergie le fait reposer automatiquement la part de pizza. Sintia, qui n’aime pourtant pas particulièrement les noix, le sait. Mais elle ne le regarde même pas. Il n’a pas envie d’en discuter. Il passe en cuisine, récupère des pâtes dans le réfrigérateur et les fait réchauffer rapidement au micro-ondes avant de se diriger vers son bureau une assiette à la main. Il s’installe en posant sa fourchette et allume son ordinateur.

Il sort la lettre de sa poche et la pose sur le bureau, rentre son mot de passe de douze caractères et ouvre le navigateur en inscrivant les deux mots « roulette russe ». Il ne trouve rien de vraiment concret. Quelques faits-divers, des règles vagues, des statistiques, c’est tout.

Il attaque son repas en relisant la lettre. Les mots « tournoi », « récompense » et « règles spécifiques » tournent dans sa tête. Il pense ironiquement qu’il n’a que sa vie à risquer. Une idée qui le fait sourire tristement quelques instants.

Malheureusement, l’idée de réellement participer devient attrayante, comme une sorte d’opportunité, s’il met de côté les conséquences en cas de défaite. Au rythme actuel, il lui faudra encore cinq ans avant de réussir à atteindre la somme qu’il s’est fixée pour partir avec sa famille et même là, il n’atteindra pas ce que lui rapportera un match de ce tournoi.

Il n’a pas vraiment de doute sur l’existence de ce tournoi. Ou plutôt, il en a, mais ça ne change rien. Soit c’est un canular stupide ou une arnaque étrange et très élaborée, ce qui n’a aucune utilité si quelqu’un le connaît. Soit c’est une proposition sérieuse et il ne peut pas se permettre de l’ignorer comme certains ne peuvent pas ignorer une chance de gagner au loto. Surtout qu’il a besoin de cet argent.

Xavier se frotte le front et la tempe en effleurant quelques mèches rebelles. Il ne peut pas se permettre d’en douter. Maintenant, est-ce qu’il veut vraiment participer ? Non, pas s’il risque de mourir, mais ce serait trop demander à un tournoi clandestin qui espionne les gens.

Toutefois, gagner de l’argent et faire quelque chose de plus intéressant que rester dans sa « non-existence » actuelle, bien sûr que ça l’intéresse. Cette somme d’argent lui permettrait de prendre le large comme il le souhaite tant, emmener sa famille avec lui pour un nouveau départ. Bien entendu, c’est dans le meilleur scénario : s’il gagne.

« Risquer sa vie »… C’est une idée bien étrange. Il ne lui semble pas s’être déjà mis dans une position où il pouvait se dire « je risque ma vie », cette phrase n’a pas vraiment de sens dans sa vie bien rangée, un simple concept étranger à ce qu’il a vécu.

Une victoire est une bonne chose, mais une défaite et il n’a plus rien du tout, juste une mort brutale et probablement rapide. C’est le genre de défaite radicale dont il ne sait pas encore quoi penser. Il doit trouver quelque chose, pour être sûr de gagner sans laisser le hasard faire son œuvre. Il ne peut pas s’engager sans réflexion préalable sur le jeu. La lettre disait qu’il était avantagé, mais en quoi ?

Finissant son assiette en relisant la lettre encore et encore, il réfléchit en laissant les mots défiler devant ses yeux sans trop savoir s’il y a quelque chose à chercher. Au bout d’un moment cependant, ses yeux s’arrêtent et il repose la fourchette dans son assiette en fixant le morceau de papier comme une relique. Son esprit cherche à faire le lien entre un début d’idée et ce qu’il peut lire. Il a trouvé un élément qu’il ne comprend pas, mais qui semble être un signe qu’il y a effectivement quelque chose à saisir.

« L’unique utilisation du modèle S&W 60 lors de vos séances est également un avantage certain, puisque lors de notre compétition, c’est cette arme qui sera utilisée. »

En quoi est-ce que cela pouvait être un avantage certain ? En quoi son expérience avec cette arme peut-elle l’aider ? Un revolver reste un revolver, on tire après avoir armé le chien, rien de bien compliqué, un enfant pourrait malheureusement le faire en se servant d’un dessin animé comme d’un cours.

Il y pense encore plusieurs minutes, cherchant à comprendre cet avantage qu’on lui prête. Quel est le plus grand paramètre du jeu ? Le hasard, puisqu’il n’y a aucun moyen de savoir où se trouve la balle ; sur cinq emplacements, un seul en contient une. S’il sait où est la balle, il gagne. C’est impossible de perdre à moins qu’on ne le force à se tirer dessus. Pourquoi ne pas travailler sur cet angle-là ?

Il dut attendre que sa femme et son fils se couchent pour aller prendre l’arme dans le garage, ainsi qu’une balle de sa boîte de réserve, avant de retourner dans son bureau.

Il verrouille la porte et prend ensuite l’arme dans ses mains et la regarde longuement. Le barillet comporte deux faiblesses pour ce genre de jeu. L’avant et l’arrière de celui-ci, à moins qu’il joue les yeux bandés, il ne peut que voir l’emplacement de la balle, ces zones seront sans doute renforcées pour rendre impossible la vision de l’intérieur du barillet.

Mettre des balles à blanc pour remplir le chargeur complètement en dissimulant la vraie balle parmi elles est aussi une possibilité. Ou simplement des balles sans poudre puisque même à blanc une balle reste dangereuse. Cependant, s’il détient « un avantage certain », il doit y avoir quelque chose à laquelle il n’a pas encore pensé et qui nécessite qu’il y réfléchisse.

Il insère la balle dans le barillet, le fait rouler en fermant les yeux, puis le remet en place d’un mouvement du poignet. Il garde le doigt loin de la gâchette et commence à soupeser l’arme en réfléchissant à la position de la balle. Il a l’habitude de l’utiliser, donc cela ne devrait pas être un problème. Pourtant, en rouvrant les yeux et en ouvrant le barillet, il se rend compte qu’il s’est trompé sur la position. Ensuite, il recommence encore et encore, cherchant le centre de gravité de l’arme qui change avec la position de la balle.

Au bout d’une cinquantaine d’essais, il n’est pas capable de trouver la position exacte de la balle, mais il peut savoir si elle est en haut ou en bas grâce aux légères nuances du centre de gravité, un progrès qui lui permet de croire qu’il a ses chances.

C’est difficile, mais pas impossible. Cela serait effectivement un atout pendant un tournoi de ce genre. C’est loin d’être discret, mais avec de l’entraînement, il pourra peut-être camoufler cela en une sorte de gimmick lorsqu’il prendrait l’arme en main. Il réessaiera le lendemain en changeant le nombre de balles et voir jusqu’où il peut se pousser.

C’est à ce moment qu’il se rend compte qu’il y pense comme s’il allait participer au jeu, qu’il allait y risquer sa vie. Avec de la chance, il verrait donc la personne en face de lui mourir en s’explosant le crâne, à moins que ce ne soit le sien qui finisse par colorer les murs. L’idée lui laisse la bouche pâteuse et fait disparaître toute forme d’amusement qu’il a pu éprouver jusque-là. Il n’est pas vraiment curieux de voir un tel spectacle.

L’arme entre les mains, il ne sait plus trop quoi penser. Qu’est-ce qui le retient au fond, sa famille ? Son boulot ? Ou plus simplement sa morale ? La décision n’est bien sûr pas complètement prise, mais cet atout qu’il découvre change les choses.

Dès qu’il a commencé à se prendre au jeu en s’entraînant, il avait déjà l’impression d’y être. Ce n’est pas une décision simple ou facile, mais pour lui c’est plutôt la décision d’un homme ayant peur de manquer l’opportunité du siècle.

Dans la victoire, il changerait tout, l’argent lui permettrait de faire des choses impossibles jusque-là. La mort, elle, l’empêcherait de réaliser son projet de départ et laisserait vraiment Sintia seule pour élever son fils. Il a bien une assurance-vie de toute façon, au cas où justement il en viendrait à disparaître, donc ils seraient tous les deux en sécurité. Cela ne changerait pas grand-chose à leurs vies actuelles de toute façon.

De son côté, que pense-t-il de l’importance de sa vie… ? C’est difficile à dire, vraiment. L’idée de refuser une opportunité qui ne se représentera jamais est actuellement bien plus troublante que celle de mourir. En gagnant, il pourrait faire tellement de choses qui sont impossibles avec son salaire de publicitaire local… et puis combien de matchs serait-il capable de faire ? Peut-être deux ou trois, mais probablement pas plus. Et s’il a bien la capacité de deviner où se trouve la balle, alors il pourrait sortir vainqueur bien plus facilement que quiconque.

Il n’a pas besoin de donner une réponse maintenant. Puisqu’il a un mois devant lui, autant en profiter. Au minimum, il doit savoir où se trouve la balle s’il veut participer, c’est une condition essentielle. En dehors de cela, il doit continuer de peser le pour et le contre. Sa vie, ou l’argent. Non, sa vie, ou une opportunité de changer sa vie.

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