Chapitre 43 – La lapine à la voix brisée
Immergée dans la baignoire dont les eaux tièdes et mousseuses exhalaient un enivrant parfum floral, Ambre roucoulait d’aise. Les yeux clos, la tête ployée vers l’arrière et les bras mouillés dépliés sur les parois en fonte émaillée, elle était devenue, l’espace d’une poignée de minutes, une marionnette docile entre les mains d’Émilie. Assise derrière elle sur un tabouret, la domestique peignait sa longue chevelure flamboyante de la racine jusqu’à ses pointes élimées, déliant les nœuds qui s’y étaient accumulés. Sur ordre de son maître, elle avait été missionnée à apprêter son invitée tandis que son frère Maxime s’occupait de la plus jeune à grand renfort de jeux de société et d’une visite guidée des jardins dont il avait la garde et qui étaient sa fierté, même en cette saison de défoliation. Depuis le début du mois, Norden abandonnait progressivement sa vêture verdoyante pour arborer sa parure automnale et ses teintes chatoyantes. Un joli camaïeu de rouille, d’ocre, de brun et de pourpre que la brume poudrait de perles cristallines.
Quand Ambre fut lavée, Émilie lui apporta une serviette propre, au toucher soyeux et fleurant bon la lessive. La féline se redressa. Les gouttes ruisselèrent sur sa peau nue tapissée d’un fin duvet blond-roux. Un léger voile vaporeux nimbait sa silhouette et ternissait l’éclat de ses taches léopardées. Nullement gênée d’être ainsi dévêtue devant une consœur noréenne — d’un âge similaire au sien qui plus est —, elle s’enveloppa avec délice dans ce cocon douillet. Elle se sécha de pied en cap avant de suivre la lapine dans la chambre attenante où sa robe de soirée reposait sur le dossier d’un siège. Elle enfila ses sous-vêtements sous le regard lagunaire d’Émilie qui la dévisageait en attente d’une éventuelle sollicitation. Vêtue de sa livrée obsidienne protégée par un tablier blanc corseté et bordé de dentelles, elle patientait debout, immobile et mutique, les mains repliées contre son ventre.
Ambre nota qu’elle avait ôté ses gants et masqua son malaise lorsqu’elle entrevit l’état de sa peau satinée sur cette zone vérolée de taches violacées, comme brûlée au troisième degré.
Ma parole, elle a dû souffrir le martyre ! Je comprends pourquoi elle cache cette blessure. Même si elle semble datée, ce doit être assez difficile d’exposer ses mains au public, surtout dans ce milieu où l’allure joue énormément, y compris chez la valetaille… et si j’en juge sa lavallière, je pense que tout son corps doit être marbré de la sorte. À moins que ce ne soit pour masquer sa cicatrice. La pauvre !
Pour ne pas s’attarder sur ce détail, elle prit soin de laisser ses yeux errer dans la pièce lumineuse. Plus spacieux que sa chambre, l’ancien antre de Judith était meublé avec goût ; mobilier en acajou, tapis à arabesques, coiffeuse décorée de flacons colorés ou encore ces miroirs, broderies et aquarelles qui ornaient les consoles et les murs vert amande. En accord avec les sensibilités de l’herboriste, les motifs végétaux y étaient à l’honneur. La nature exposait son magnifique éventail de formes, de matières et de tonalités. Enfin, une parure liliale couvrait le lit dont le matelas paraissait incroyablement moelleux. Ambre s’y serait volontiers lovée mais attendrait la fin des festivités pour s’adonner au sommeil, partageant cette couche auprès de sa puînée.
Le vêtement endossé, Émilie se glissa derrière elle pour l’aider à agrafer les attaches puis à nouer l’ample ruban qui ceignait sa taille juste sous la poitrine. Adèle n’avait pas failli dans la prise de ses mensurations, la robe lui seyait à merveille. Elle s’arrêtait au niveau des genoux, exposant donc ses jambes à la vue d’autrui.
N’ayant pas de chaussures adéquates pour habiller ses pieds, Ambre s’était rendu la veille chez un bottier de la médiane. Après avoir essayé nombre de paires, elle avait porté son dévolu sur des souliers noirs vernis, confortables, sobres et élégants, dotés de talons relativement épais afin de lui conférer un maintien solide si Anselme ou une tierce personne l’invitait à danser.
Par la suite, Ambre s’admira à travers le miroir psyché, situé au pied de la fenêtre aux vantaux déployés. Le velours moiré de la robe malachite ondoyait sous le baiser de la brise marine et scintillait sous les rayons incandescents du soleil vespéral. L’astre entamait sa descente, frôlant la surface paisible de l’Andrazure.
La chatte soupira de contentement, un sourire niais fendait son visage tant elle était émerveillée par son propre reflet et l’irréalité de cette scène. Car, jamais, elle n’aurait songé à vivre pareille expérience ; fouler un si somptueux domaine et jouir de l’aide bienveillante d’une chambrière qui la préparerait en vue d’une soirée d’exception, encerclée de gens issus d’un milieu éminemment supérieur au sien. Comme pour compléter ce tableau idyllique, les oiseaux perchés sur les branches annexes entonnaient leur concerto de trilles. Le friselis des feuilles accompagnait leur aria.
Émilie plongea sa senestre dans la poche ventrale de son tablier pour en ressortir son calepin et son stylo puis inscrivit à la va-vite quelques phrases succinctes.
Chignon, boucles ou tresses pour chevelure ? Voulez-vous accessoires ; barrettes, gants, collier ou bracelets ? lut Ambre dans la foulée.
Elle fit une moue songeuse et s’examina à nouveau.
— Je pense que je vais les garder détachés, hormis peut-être une ou deux fines tresses de chaque côté que vous pouvez lier à l’arrière avec un ruban. Ce serait bien non ?
La domestique acquiesça puis lui indiqua la seconde phrase. Ambre se mordilla les lèvres. Hormis son médaillon et celui de son père qu’elle conservait précieusement dans le tiroir de sa table de chevet, elle ne possédait aucun bijou.
— À part mon totem, je n’ai rien à me mettre.
Sa négation ne découragea pas Émilie qui écrivit aussitôt : madame Judith en avait quelques-uns, vous pouvez les lui emprunter. Je vais vous les sortir si vous le désirez.
— Euh… merci, balbutia Ambre qui ne savait que faire, réjouie à l’idée de s’embellir pour une telle occasion mais également confuse à l’idée d’arborer de tels ornements.
Remarque, cela pourrait être un bel hommage… ou une sourde provocation ! Après tout, cela va faire un an que Judith s’est métamorphosée et Anselme suppose que tout a commencé lors de la précédente Alliance.
À son approbation, la domestique ouvrit la penderie puis se hissa sur la pointe des pieds pour y prélever un écrin vernissé dissimulé dans le coin supérieur. Elle le posa sur la poudreuse puis en sortit plusieurs accessoires qu’elle disposa sur le plateau de marbre, bien en évidence. Ambre n’avait plus qu’à piocher celui de sa convenance. Elle porta son dévolu sur la barrette à plume de faisan dont la couleur ambrée striée de noir s’accorderait avec sa chevelure. Pour le reste, elle ne désirait pas attirer l’attention plus que de raison, son médaillon suffirait.
Les bracelets et le pendentif en jaspe sont jolis mais je ne prendrais pas le risque de les perdre !
Émilie approuva puis, son hôte installée sur le siège de la coiffeuse, se faufila derrière elle puis entreprit de dompter sa foisonnante crinière. En cet instant d’intimité, Ambre aurait de bon gré entamé une conversation auprès de la lapine. Or, la camériste ne pouvait lui répondre de vive voix et ses doigts occupés ne lui permettaient guère de griffonner sur son papier.
Cependant, depuis qu’Anselme lui avait expliqué les raisons qui avaient incité le baron père à engager Émilie ainsi que son frère, cette demoiselle l’intriguait.
En effet, après que Judith et son fils eurent emménagé en sa demeure, Alexander avait décidé de louer les services d’un domestique supplémentaire afin de soulager Séverine et Pieter, devenus trop âgés pour endosser une telle charge de travail. Il lui fallait employer un garçon jeune et vigoureux, expérimenté dans l’exécution de tâches diversifiées. Un factotum en somme. De ce fait, il s’était rendu à l’Allégeance, la prestigieuse école vouée à former une valetaille d’exception. Où se côtoyaient des mineurs de toutes origines sociales et ethniques ; progéniture de livrées mais également des bambins moins bien lotis tels que les enfants issus de familles miséreuses ou les orphelins, placés céans en quête d’un métier et d’un avenir. Autrefois, Pieter, Ambroise ou encore la duchesse Irène étaient du nombre.
Alors qu’il entretenait une discussion dans le bureau du directeur, Alexander s’était pris d’affection pour la lapine aux cheveux d’or, si discrète et méticuleuse, qui veillait à son confort ainsi qu’à celui de son supérieur. Quand, sur l’ordre de ce dernier, Émilie se fut éclipsée afin d’aller quérir son frère — auquel la description du poste semblait convenir en tout point — le directeur confia à son client la terrible vérité concernant cette fratrie.
« Leur père était un grand consommateur d’Écaille de wyvern, lui avait-il révélé. On raconte qu’en proie à une folie délirante, il aurait violenté son fils jusqu’au sang. Sa sœur est intervenue pour le protéger. Tandis qu’elle s’interposait, elle a reçu un coup de couteau en pleine gorge qui ne l’a pas tuée mais qui lui a malheureusement sectionné les cordes vocales. Elle est muette depuis. Les enfants ont été pris en charge suite à l’alerte donnée par un voisin et les autorités les ont hospitalisés d’urgence. Les médecins se sont alors rendu compte que les sévices avaient été répétés et que les deux enfants présentaient de graves lésions sur l’ensemble du corps. La fille, surtout, paraissait avoir été ébouillantée lors de ses premières années. Le père est décédé il y a peu mais il a longuement séjourné en prison sitôt son procès encouru. »
Il n’en avait pas fallu plus pour que le baron, profondément ému, embauche ces deux âmes meurtries à son service. D’autant que Maxime et son caractère aussi humble qu’affable et éternellement jovial, lui plaisait. Peut-être le garçon saurait-il nouer le dialogue voire une possible amitié auprès de son fils adoptif que trois courtes années séparaient ?
Ambre avait été estomaquée par cette anecdote mais quand elle eut interrogé Anselme pour en apprendre davantage là-dessus, le corbeau s’était tu, ne souhaitant pas dévoiler plus intimement les autres raisons qui avaient poussé son père à les engager. Car il y en avait d’autres, assurément, mais Anselme ne se sentait pas légitime de les lui confier en toute impunité. Tout ce qui concernait le passé du baron et de sa chère Désirée devait rester à jamais enfoui, qu’importe l’incommensurable affection qu’il portait à sa féale.
Lorsqu’elle fut parée de ses atours, les lèvres peintes d’un subtil carmin et un trait sombre crayonné sur les paupières, Ambre suivit Émilie jusqu’à la salle à manger où Adèle, fidèle à ses principes artistiques, s’amusait à croquer sur papier le jeune factotum tout en l’inondant de ses babillages. Après leur flânerie dans les jardins, la serre et la roseraie en sa compagnie, la mouette trouvait encore le moyen d’alimenter la discussion. Cela ne semblait pas gêner Maxime qui se pliait à son jeu sans rechigner. Assis avec désinvolture sur sa chaise, il prenait une pause de dandy et sirotait une tisane fumante à l’arôme fruité. Quand il aperçut sa sœur et son invitée, ce dernier se redressa et les gratifia d’un sourire franc.
— Vous êtes ravissante mademoiselle ! la complimenta-t-il. Comme toujours, ma sœur a fait des merveilles !
Son visage poupin aux dents de guingois et ses cheveux hirsutes à la teinte miellée n’étaient pas sans rappeler la frimousse de son animal-totem. Ambre et Émilie le remercièrent. Puis se fut au tour d’Adèle de décrocher de son œuvre pour admirer son aînée. Ses yeux cérulés s’écarquillèrent à sa vue.
— Oh ! Wahou ! Mais qu’est-ce que t’es belle ! s’écria-t-elle en accourant pour l’observer de plus près, pivotant autour d’elle comme un chien enjoué.
Elle débita un chapelet de louange qui attendrit la féline autant qui l’embarrassa. Désormais délivré de sa mignonne tortionnaire, Maxime prit congé, laissant Émilie le relayer et servir aux damoiselles une boisson en attendant que ses messieurs terminent de se préparer. Ambre se vit offrir un café tandis que la fillette commanda un énième jus de raisin.
— Séverine est partie aider Anselme à s’habiller, lui confia Adèle en continuant de dessiner, portant son dévolu sur les petites broderies florales exposées sur le manteau de la cheminée. Lui et monsieur le baron von Tassle sont arrivés il y a une heure. Je l’aime bien monsieur le baron. Il est vraiment gentil et il est venu me voir pour savoir si tout allait bien et espère que je passerais une bonne soirée. Il m’a demandé ce que je souhaitais dîner et il m’a même dit que je pouvais jouer avec Désirée car la chienne ne peut pas venir au manoir avec lui et qu’elle sera très triste. Tu te rends compte ? Faut qu’on vienne ici plus souvent !
Ambre et Émilie échangèrent un regard amusé. Il était vrai que le manoir avait également apposé son charme aux yeux de l’aînée, envoûtée par ce domaine et l’extrême amabilité de ses résidents. La féline comprenait ainsi pourquoi les domestiques étaient fidèles à leur maître. Loin des principes hiérarchiques qui régissent les organisations des grandes maisons, elle avait plutôt l’impression de se trouver plonger au sein d’une famille hétéroclite et dont même les animaux étaient inclus. Une famille dont chaque membre, hélas, semblait avoir souffert.
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