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NORDEN – Chapitre 64

Chapitre 64 – La Chienne et l’Honorable Marquis

Il faisait particulièrement chaud en cette matinée de fin de printemps. Ambre et Meredith profitaient de ce moment d’ensoleillement pour se balader à Varden, entre amies, se laissant immerger par l’animation et l’ambiance de la basse-ville en ce dimanche matin, jour de marché.

Les deux jeunes femmes étaient vêtues de saison ; d’une simple chemise blanche sur un pantalon sombre uni pour Ambre et une robe noréenne à motifs floraux très colorés pour la duchesse.

Cette dernière, comme à son habitude, ne passait pas inaperçue avec ses dizaines de bracelets dorés, lui parcourant l’intégralité des avant-bras ainsi qu’avec ses boucles d’oreilles en pierres précieuses, brillantes de mille éclats, et mettant en valeur sa peau caramel. Son père les lui avait offerts et elle tenait à ses bijoux comme à la prunelle de ses yeux, au point de ne jamais se résoudre à s’en séparer lorsqu’elle sortait. C’étaient là les seuls objets qu’elle avait pu conserver lors de la perquisition.

Sous ses apparats scintillants, elle irradiait de lumière dans cette foule majoritairement vêtue de brun et de gris. Des regards envieux, voire haineux, s’attardaient sur elle sans pour autant que ces gens aillent l’aborder ou murmurent la moindre remarque déplacée à son attention. Car, malgré sa déchéance familiale, Meredith von Hauzen n’en restait pas moins duchesse et, à ce titre, se devait d’être respectée.

Les deux amies marchaient d’un pas léger, bras dessus bras dessous, flânant et contemplant les étals bien garnis sur lesquels étaient disposés et savamment rangés, tout un foisonnement de nourriture.

Les couleurs et les formes offraient un délicieux spectacle visuel qui donnait l’envie de débourser son argent sans compter à la dépense. Pourtant, Ambre se rendit compte que le prix de certaines denrées avait une nouvelle fois augmenté, voire triplé.

Les légumes, le pain et le poisson n’étaient pas impactés. Cependant, la viande et certains produits d’épicerie comme le cacao, les épices et graines, le café ou même encore le thé, vendus en vrac, étaient devenus extrêmement chers au kilo, atteignant des sommes pratiquement inabordables pour la grande majorité des citadins. Les effets de l’embargo commençaient à se faire durement ressentir.

La jeune femme prit sa bourse et s’acheta un paquet de cigarettes, qu’elle paya deux fois le prix de l’an dernier ; un luxe qu’elle pouvait s’offrir dorénavant, depuis qu’elle vivait chez son hôte.

Puis elle s’attarda un instant pour observer la foule et tendit l’oreille. Elle nota que de nombreuses personnes s’offusquaient de cette hausse soudaine ; certaines s’énervaient, indignées par cette énième augmentation tarifaire brutale, tandis que d’autres, au contraire, étaient satisfaites de voir enfin le changement se faire.

Le nom du maire était sur toutes les lèvres, de même que celui de son opposant, le marquis Dieter von Dorff et celui du Duc von Hauzen, dont le procès tardait à venir. Les mots «Charité » et «Providence » dominaient les discussions. Mais la plupart des habitants paraissaient plus inquiets par la guerre civile latente, dont les conflits, toujours plus nombreux, envahissaient les rues le soir venu, plutôt que par une guerre éventuelle avec l’un des deux empires ennemis.

En revanche, presque tout le monde sur le territoire, semblait avoir oublié la disparition et l’enlèvement des enfants noréens. Les seuls qui s’intéressaient à l’affaire, autre que le Baron et les familles des victimes était la vieille famille des de Rochester.

Meredith reprit le bras de son amie et l’amena en direction du port, l’un de leurs lieux privilégiés lorsqu’elles se voyaient autrefois. Ambre, sceptique, refusa, souhaitant à tout prix éviter de se promener dans ces quartiers où elles ne seraient sans doute pas les bienvenues. Leur présence risquerait au contraire d’être prise pour de la provocation et d’attiser les conflits.

— Ne t’en fais pas mon petit chat ! Je suis une duchesse, et de par mon titre, personne n’osera jamais lever la main sur nous, voyons ! Assura-t-elle en ayant toute confiance en son titre de noblesse, le plus important de l’île.

La jeune duchesse marchait gaîment, de sa démarche chaloupée ; elle était élégante et pétillante, heureuse malgré son infortune.

Au grand désarroi d’Ambre, la belle brune était amoureuse, bercée par l’insouciance et la légèreté de sa relation avec Antonin de Lussac ; un amour sincère et partagé, qui lui laissait un goût très amer au travers de la gorge. Elle ne parvenait pas à pardonner au jeune homme la tentative de viol qu’il avait eue à son égard et le lynchage qu’il avait infligé à Anselme.

Elle hérissait l’échine, écœurée, chaque fois que son amie prononçait avec délice le nom de son bien-aimé, les yeux brillants. Pour couronner le tout, le jeune marquis se déplaçait régulièrement en compagnie de Théodore, qu’elle détestait tout autant.

Elle les apercevait par moments en ville ou au manoir puisque les deux «jeunes bâtards », comme elle les appelait ouvertement, sans gêne, comptaient parmi les partisans du Baron. Elle devait donc faire face à ces détestables spécimens qu’elle voyait, à son grand désarroi, un peu souvent trop à son goût.

D’instinct narquois et pervers, les deux marquis s’étaient ligués contre elle, la harcelant discrètement. Ils éprouvaient un plaisir malin à titiller ses nerfs, lui jetant des propos obscènes lorsqu’ils la croisaient, riant éhontément et guettant ses réactions, un sourire malicieux au coin des lèvres.

— T’envisagerais sérieusement l’idée de te marier avec lui ? Fit Ambre, stupéfaite et dégoûtée, après que Meredith lui eut ouvertement détaillé son projet de vie.

— Bien sûr ! Gloussa-t-elle, je sais que cela t’énerve mon petit chat, je le vois à ton regard. Mais ne t’inquiète pas, je suis sûre qu’il arrivera à se faire pardonner un jour, laisse-lui le temps.

— Meredith, répliqua-t-elle d’un ton acerbe, je ne veux pas revenir éternellement là-dessus, je sais très bien que c’est ta vie et que quoiqu’il se passe tu resteras mon amie, ça, je te le promets. Mais surtout, ne me demande pas d’être conciliante et de devoir le supporter lorsque je te verrai. Je le croise déjà assez souvent au manoir pour que je m’impose en plus sa présence lorsque je suis en ta compagnie. C’est au-dessus de mes forces !

Elles continuèrent leur marche et s’engagèrent dans la grande avenue en direction du port où de nombreux tombereaux chargés de caisses de poissons, fraîchement pêchés et tractés par de gros chevaux de trait, avançaient au pas. Les chevaux, la tête basse, les oreilles pendantes et la bave aux lèvres, paraissaient épuisés par ces allées et venues incessantes. Ils claquaient avec lassitude leurs gros sabots ferrés sur le sol pavé jonché de flaque d’eau, produisant des claquements secs qui résonnaient à travers les rues agitées.

Les maisons de l’avenue, faites de pierres et de colombages, avaient leurs murs placardés d’affiches et de coupures de journaux où l’on pouvait très nettement lire : « À mort le maire, sauvons nos emplois ! », « von Tassle veut notre mort, réveillez-vous citoyens, et battez-vous ! », « L’Élite nous sauvera, gloire à l’ÉLITE ! »

— C’est moi ou il y a eu du changement ici ? S’étonna la duchesse en portant son regard, ébahie, sur les pancartes et les prospectus que leur tendaient certains passants, hélant la foule en pleine rue.

— Tu n’es pas revenue à Varden depuis combien de temps ? S’enquit Ambre, le cœur serré en voyant une nouvelle affiche peinte à son attention.

Elle y était représentée en portrait, caricaturée, avec de grands yeux rouges, un large sillon sur la joue et des crocs apparents, l’air folle et furieuse. Sous cette représentation, peu flatteuse, était écrit un slogan cinglant et provocateur : « La chienne du Baron vous ment ! Tuez la chienne ! »

— Je ne suis pas revenue depuis que je vis chez les parents d’Antonin… Ce n’est pas très ressemblant cette peinture de toi mon petit chat, ils auraient pu faire un effort ! Ajouta-t-elle avec philosophie, en scrutant attentivement la représentation de son amie, sa voix trahissant une pointe d’anxiété.

Meredith logeait depuis plus de neuf mois dans la maison secondaire de monsieur le marquis Léopold de Lussac et de son épouse Anne-Louise, située en plein cœur d’Iriden, dans la plus noble avenue. Elle y habitait avec Antonin, sa sœur Blanche et sa mère Irène. Le marquis, dans sa générosité coutumière, ne pouvait se résoudre à laisser des femmes de haut rang livrées à elles-mêmes, sans logement et sans le sou.

Depuis l’arrestation du Duc et la perquisition de leur logement, les trois femmes avaient été expulsées contre leur volonté et rejetées par bon nombre de membres de l’Élite aranéenne à cause de leurs origines impures de noréennes. Au point qu’elles se retrouvèrent dans l’obligation de demander de l’aide.

Ce fâcheux évènement se révéla pour Irène comme un léger pincement au cœur. Pourtant, elle et sa fille Blanche ne se laissaient toujours pas envahir par l’émotion. Elles restaient égales à elles-mêmes, à leurs valeurs. Avec une dignité sans faille, elles écrasaient sans pitié le moindre prétendant magnanime voulant faire l’effort de s’abaisser à les épouser afin de les sortir de leur condition de misère.

Elles étaient deux impératrices en disgrâce, deux beautés froides, intimidantes et convoitées pour leur physique de déesse qui faisait pâlir n’importe quelle aranéenne de haut rang. Elles étaient voilées d’une peau lisse, immaculée et sans aspérité. Leurs yeux et leurs cheveux étaient clairs et leur silhouette longiligne d’une extrême finesse. Ainsi tout homme respectable de l’Élite se rêvait secrètement de les posséder, dans une volonté inavouable.

Seule Meredith venait égayer et trancher cet amas de blancheur fade ; la jeune duchesse à la peau brune et aux yeux noirs chargés de douceur étincelait parmi elles, offrant un peu d’exotisme et de chaleur dans cette famille déchue.

Ambre s’était souvent demandée comment une jeune fille si pleine de vie et de gentillesse pouvait être issue d’un milieu aussi froid et hautain ; en particulier issue d’une femme que tout le monde semblait craindre, y compris son mari. Elle que tout opposait à sa famille et dont la couleur de peau ne semblait nullement identique à celle de ses proches. Seuls sa physionomie et son visage similaire à sa jumelle Blanche appuyaient sa filiation.

Elles quittèrent l’avenue, débouchant sur le port, où la foule battait son plein, plongeant les lieux dans un tumulte assourdissant. Ainsi marins et vendeurs alpaguaient les passants, accompagnés depuis peu par de grands orateurs, prônant leurs discours politiques sur les murets aux abords des quais afin d’être vus par tous.

Les deux grands voiliers étaient amarrés au port, les voiles repliées pour l’un tandis que l’autre les avait déployées.

Ses mastodontes, gigantesques, paraissaient impressionnants vus d’aussi près, dominant largement les autres navires alentour. Malgré la traversée des siècles et leur aspect ancien, ils se révélaient être encore en bon état d’usage. Même si, depuis l’embargo, ils semblaient avoir vieilli d’un coup.

En les observant attentivement, Ambre remarqua sans peine que les deux bateaux cargos, fleuron de la flotte aranéenne, étaient bien moins choyés qu’à l’époque.

Le bois, jadis régulièrement verni et poli, était couvert de crustacés et d’algues. La peinture noire des lettres, illustrant le nom de chacun des voiliers, s’écaillait par endroits et les voiles, autrefois immaculées et d’une blancheur éclatante, étaient devenues grises et légèrement déchirées.

À la vue de la Goélette, elle soupira. Silencieuse, elle porta son regard au loin, vers l’horizon, gagnée par la tristesse et la rancœur. Puis elle posa à nouveau ses yeux sur le navire, où de nombreux marins s’activaient ; le départ s’annonçait imminent.

Elles reprirent leur marche, longeant les étals de poissons vendus à la criée par des marchands empressés et nerveux.

Les effluves étaient épouvantables, encore plus qu’à l’accoutumée. La marée vaseuse dégageait une forte odeur d’iode et d’algue, mêlée aux accents de poissons, de sueurs et de crottins. Le tout était rehaussé par des parfums luxuriants, d’alcool et de musc émanant de la toute nouvelle clientèle des lieux ; de riches propriétaires et soldats qui arpentaient les rues afin d’échauder les riverains via des discours haineux envers le maire et sa politique actuelle.

Les deux amies resserrent leur étreinte afin de ne pas se perdre de vue. Elles étaient en territoire ennemi, possiblement en danger, mieux valait rester sur ses gardes. Ambre, anxieuse, fut soudainement envahie par un profond dégoût en apercevant Maspero-Gavard. Le Capitaine était en tenue d’officier, d’un rouge cardinal avec de larges épaulettes dorées, et fumait tranquillement, adossé au muret.

Lorsqu’il les aperçut, il plissa les yeux, jeta sa cigarette en mer avec désinvolture et s’approcha. Arrivé devant elles, il les salua courtoisement, les contemplant de haut, le port droit, les dominant ainsi en tout point.

Meredith, dans son amabilité et sa diplomatie naturelle, lui répondit poliment tandis qu’Ambre, hargneuse, se contenta de le scruter, un affreux rictus dessiné au coin de ses lèvres. Son énervement était d’autant plus accentué par le parfum qui émanait de sa personne ; cette odeur !

Sans s’en apercevoir, elle commença à haleter et son rythme cardiaque s’intensifia.

— Quelle impolie tu fais ! Lança le trentenaire d’une voix forte et distincte afin que tout le monde puisse l’entendre. Ton maître ne t’a pas appris les bonnes manières, petite chienne ?

Il passa une main dans sa crinière blonde et balaya l’assemblée du regard avant de planter ses grands yeux noirs dans les siens.

— À moins que tu ne veuilles faire ton intéressante devant mes hommes, ajouta-t-il cynique.

Ambre grogna et montra les dents.

— Je dirais plus que c’est Vous qui souhaitez faire votre coq devant vos larbins afin de les impressionner ! Répliqua-t-elle, acerbe.

Il laissa échapper un petit rire.

— Ta mère était beaucoup plus aimable et coopérative que toi, dit-il avec un sourire narquois, c’était agréable de la prendre sauvagement et de la voir se soumettre à tous nos désirs en échange de nos bons services. La pauvre était si désespérée, c’en était fort touchant !

Il se baissa et lui murmura quelques mots à l’oreille :

— Dommage que tu ne sois pas de la même veine, j’aurais pris plaisir à m’exécuter auprès de toi également. Même si, très clairement ta mère était beaucoup plus attirante que toi, ma petite balafrée.

— Je vous interdit de parler de cette femme ou de me comparer à elle ! Cracha-t-elle, fulminante, je vous jure qu’un jour je ne manquerais pas de vous faire payer pour ce que vous avez fait ! Et de vous réduire en charpie, et ce, même devant vos hommes !

Armand plissa les yeux et ricana :

— Ah oui ? J’ai par principe de ne plus m’attaquer aux femmes désormais. Vous êtes si fragile qu’un seul coup de ma part manquerait de vous tuer.

Puis il ajouta de manière plus intimidante :

— Mais bon, pour toi je ferais certainement une petite exception. Ça doit être tellement jubilant d’entendre une petite chienne couiner.

De rage et sans aucune honte, elle le gifla avec force. La claque, d’une belle intensité, résonna. La foule annexe se stoppa net, choquée, affichant des visages hagards.

Armand, outré, se tint la joue, rougie sous l’impact du choc. Il fut désarçonné par cet affront public. La bouche entrouverte, il la dévisageait avec défiance et étonnement. Il serra les poings et se redressa.

Ambre, dont l’irritation était accentuée par cette senteur putride et insoutenable, soutint son regard et émit un grondement guttural, les yeux luisant d’un éclat ocré fort menaçant.

La petite duchesse ainsi que le reste de l’assemblée, muette, guettaient la scène avec anxiété et hébétement.

Voyant qu’il ne pouvait la frapper publiquement, de peur d’en prendre pour son grade, il éclata de rire et posa sa main sur l’épaule de son adversaire. Puis, avec lenteur, il approcha sa tête de la sienne.

— Toi ma petite, sache que tu vas payer très cher pour cette humiliation ! Espère ne jamais croiser ma route ou je te jure que tu vas passer un sale quart d’heure.

— Vous ne m’effrayez pas ! Se contenta-t-elle de répondre.

— T’es toujours aussi agressive qu’à l’époque ma petite enragée. Fais gaffe ou ton minois risque d’être une nouvelle fois défiguré et je ne retiendrai pas mes coups, sache-le !

— Que voulez-vous dire par là ? Cracha-t-elle, piquée au vif.

Pour toute réponse, il décrocha un petit rire. Puis il retira sa main et poursuivit sa route.

Les deux femmes le regardèrent s’éloigner. Ambre, toujours gênée par l’effluve, toussota et se gratta le nez. Meredith, tressaillante, lui reprit le bras afin de faire demi-tour.

Sur le chemin du retour, elles croisèrent des gens qui parlaient avec empressement et se dirigeaient d’un pas hâtif dans une allée à gauche. Elles s’y rendirent, intriguées par la cohue, et aboutirent sur une place circulaire, bordée de commerces et de pubs, où un homme sur une estrade, située au centre, déclamait son discours avec des gestes pour appuyer ses dires.

Sur la scène se tenaient deux hommes, le premier, l’orateur, légèrement avancé, était un homme d’une quarantaine d’années, en costume gris clair à rayures blanches. Ses cheveux bruns foisonnants étaient soigneusement coiffés sur son crâne en une houppette semblable à celle d’un rapace. Et ses yeux sombres, plissés en fente, ainsi que son sourire aux dents blanches parfaitement alignées, accentuaient encore plus son côté prédateur.

Ambre trouvait qu’il ressemblait à s’y méprendre à une hyène. Son éloquence était magistrale, théâtrale, il semblait possédé et débitait ses paroles avec fougue et passion. Elle le reconnut, il s’agissait de Rafael Muffart, le patron du journal le Légitimiste, qui l’avait tant harcelé les premiers mois après sa convalescence afin d’avoir son témoignage, en bon charognard avide d’informations juteuses à se mettre sous les crocs.

« Vous citoyens qui vous sentez lésés, laissés pour compte par le nouveau régime mis en place par votre nouveau maire… »

Le second, juste derrière lui, contemplait la foule de manière impassible, droit et fier, une canne à pommeau de serpent dans les mains. Et au vu de son port implacable et de son apparat austère, l’homme était sans nul doute éminent.

« … épousez la cause de l’Élite, nous vous protégerons face à la menace noréenne, à la famine et à ces sauvages de Hani qui nous volent notre territoire… »

— Par Alfadir ! Chuchota Meredith à l’oreille de son ami, d’une voix trahissant sa stupeur. Mais que fait le marquis ici !

— Tu le connais ? Demanda Ambre qui ne parvenait pas à détacher son regard de la silhouette dudit marquis.

C’était un homme, au visage froid et dur, proche des soixante-dix ans, aux cheveux poivre et sel, aux yeux noirs d’une profondeur inquiétante et portant une fine barbe taillée. Il portait un costume cintré noir, repassé et neuf, ainsi qu’un haut-de-forme, le grandissant encore plus.

« N’ayez crainte, nobles citoyens, nous vous protégerons, nous possédons la richesse… »

— C’est le marquis Lucius Desrosiers, l’un des membres du trio baptisé l’Hydre, le plus fidèle allié du marquis von Dorff avec le marquis de Malherbes. C’est le propriétaire de la Goélette et chargé des relations commerciales avec la Grande-terre et avec le territoire des carrières Nord. Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas en prison après le scandale qui s’est passé au sujet des marins perdus sur Providence.

— Je connais ses fonctions oui, maugréa-t-elle, mon père travaillait pour lui. Mais je ne l’avais encore jamais vu !

« Embrassez la cause de l’Élite, joignez-vous à nous et battez-vous à nos côtés ! »

Elle fronça les sourcils et grogna.

— Tu crois que le tribunal a assez de poids pour l’arrêter ?

— Non, en effet ! S’inquiéta la duchesse. Tu sais le tribunal est présidé par von Dorff. Cela ne m’étonnerait pas qu’il le protège et masque les preuves d’enquête à son sujet comme il l’a fait pour de Malherbes, ils sont très soudés.

Soudain, les jeunes femmes entendirent leurs noms et virent les regards inquiétants, mêlant stupeur et fureur, portés sur elles, ce qui les fit se redresser instantanément.

— Quelle joie de vous voir vous joindre à nous, mesdemoiselles ! Déclara Rafael, un large sourire carnassier sur le visage. Vous avez enfin compris à qui rallier la cause ou vous venez vous enquérir des paroles de vos ennemis ?

Un sentiment de peur panique envahit Meredith qui serra avec force le bras de son amie tout en regardant son interlocuteur. Ambre, habituée à être insultée et dévisagée, lui fit face. Dans la masse, hostile, elle pouvait entendre des bruits de jappements et d’aboiements adressés à son attention.

Ça y est, les ennuis commencent…

— À moins que vous ne soyez venues nous provoquer toutes les deux, voyez comment deux jeunes tourterelles aguichantes se baladent en totale désinvolture parmi les plus miséreux afin de leur donner le coup de grâce ! N’avez-vous donc pas honte d’exposer votre luxe et votre bonheur devant ces pauvres gens sans le sou ?

Les aboiements gagnaient en intensité, Ambre, aux abois, entendait très nettement des Sale chienne et autres noms d’oiseaux. Elle sentit la colère lui monter et voulait le défier, or, la foule était échaudée et les deux femmes se retrouvaient seules contre tous, vulnérables.

Meredith lui annonça, tremblante, qu’elles étaient à présent encerclées par des marins, mais aussi par les hommes du marquis, lourdement armés.

Mais Ambre, dans un souci de fierté et de provocation, ne bougea pas et observait attentivement cette assemblée furieuse, prête à se jeter sur elle sans la moindre pitié. Ses yeux ambrés balayèrent la place avant de croiser ceux du marquis. L’homme la toisait au loin, en silence, la tête dressée et les lèvres pincées.

Ils s’engagèrent dans un duel de regard ; plus rien autour ne comptait.

C’est à cause de cet homme que mon père s’est transformé, à cause de son acharnement, de sa volonté de toujours imposer plus aux autres… et dire qu’il a engagé l’assassin employé par ma mère en tant que Capitaine. Il n’y a pas plus grande provocation !

Un projectile, jeté en leur direction, la sortit de son duel, la manquant de peu. Il fut suivi par d’autres, lancés avec panache.

— Mais ils veulent nous tuer ma parole ! S’indigna la duchesse.

Meredith, affolée, agrippa le bras de son amie. Les aboiements s’intensifiaient et les regards malveillants devenaient de plus en plus menaçants. Ambre comprit qu’il était temps pour elles de prendre la fuite. Malheureusement, elles étaient toujours cernées et il n’y avait aucune échappatoire.

Un autre projectile, lancé haut, atterrit directement sur la tête de la duchesse, qui cria de douleur. Par chance, ce n’était qu’une pierre de taille relativement petite, mais il suffit pour l’ouvrir à la tempe et la blesser à sang, manquant de lui faire perdre connaissance. Sonnée, elle sortit en hâte son mouchoir de soie et le plaqua sur son front, décrochant un cri étouffé et plaintif.

— Alors mesdemoiselles, poursuivit Muffart à voix haute, affichant une grande fierté. Vous vous rendez enfin compte du trouble que vous causez à la population ?

Les marins, hostiles et déchaînés, accompagnés de carriéristes et de commerçants du port, s’apprêtaient à fondre sur elles afin de les rosser. Ils voulaient leur faire subir le supplice d’une humiliation publique, leur faire regretter leur condition de privilégiées, sans once de culpabilité ; un acte de provocation jouissif envers le maire et son parti.

Ambre scrutait ces visages sales, cette assemblée aussi miséreuse qu’elle ne l’était par le passé ; des gens pour la plupart en haillons, des habits gris, déchirés et délavés. De pauvres gens, très certainement de bons travailleurs acharnés et dévoués, ayant perdu leurs emplois, ayant probablement une famille à nourrir et cherchant désespérément un coupable sur qui porter leur haine grandissante devant la terrible injustice qu’ils subissaient.

En étudiant ces mines déplorables, la jeune femme se rendit compte de l’incroyable chance qu’elle avait à présent et de l’immense fossé qui la séparait de sa situation d’avant, en vivant dans ce nouveau monde d’opulence qu’elle avait tant jalousée et méprisée autrefois.

Elle était devenue une privilégiée : nourrie à sa faim, éduquée avec le plus grand soin et disposant d’un confort qu’elle ne pensait jamais pouvoir acquérir. Et même si son hôte et employeur n’était pas des plus supportables, elle ne pouvait réfuter cette horrible vérité ; elle était devenue ce contre quoi elle s’était toujours indignée, révoltée, et elle sentit son cœur se serrer à cette prise de conscience brutale.

Mais avant que les marins, fulminants, le regard haineux, ne fondent sur elles et ne les maltraitent, le marquis Desrosiers esquissa un signe de la main. Ses hommes s’exécutèrent, mirent la foule en joue et la firent ainsi taire en une fraction de seconde ; bon nombre de gens étaient sous ses ordres, indirectement, et son éminence avait toute autorité sur eux. Une fois la place devenue calme, le marquis s’avança au-devant de la scène et balaya la foule d’un regard hautain.

Il s’éclaircit la gorge et déclara d’une voix forte et distincte :

— Mademoiselle la duchesse von Hauzen, vous daignez enfin sortir de votre cage dorée, bienvenue dans le vrai monde ! Une chance que certains d’entre nous ai eu pitié de vous et de votre famille déchue ! J’espère que vous avez bien profité de ces années d’opulence, chère enfant, car ce n’est pas votre nouveau parti qui vous sauvera je le crains.

Meredith fit la moue et se mordit les lèvres. Paniquée, elle respirait péniblement, la peur au ventre. Pourtant, tout comme Ambre, elle ne voulait pas se laisser abattre et le défiait elle aussi, tentant de faire abstraction de la douleur qui lui cognait à la tempe. Un filet de sang perlait sur son visage qu’elle parvenait difficilement à arrêter à l’aide de son mouchoir imbibé.

L’homme leur jeta un dernier regard dédaigneux puis fit signe à l’assemblée de se disperser. En partant, certains d’entre eux se pressaient vers elles, crachant au sol, juste sur leurs pieds. Ils grognaient et leur adressaient des propos provocateurs tout en effectuant des gestes obscènes.

Ambre feula et montra les dents lorsque l’un d’eux s’approcha un peu trop près de leurs personnes.

Dès que la foule fut dispersée, les soldats rangèrent leur arme et partirent. La jeune femme jeta un œil en direction du marquis qui la dévisageait de haut.

Après un dernier échange silencieux, il remonta avec élégance dans son fiacre aux armoiries argentées représentant trois serpents enlacés. Le véhicule était tracté par de grands et beaux palefrois gris bien nourris et bien brossés.

Cet homme parle d’opulence et d’injustice sociale, mais il empeste le luxe à plein nez…

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