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NORDEN – Chapitre 65

Chapitre 65 – Les jumelles, la mère et l’amante

Meredith et Ambre quittèrent aussitôt la place afin de regagner la Taverne de l’Ours et de soigner la jeune duchesse au plus vite. Sa plaie saignait abondamment et le tissu dont elle se servait pour arrêter l’hémorragie ne parvenait plus à contenir le liquide tant il était imbibé.

Sur l’allée bondée de monde, elles parvinrent à se frayer un chemin, se faufilant péniblement entre les riverains. Les gens semblaient tout aussi excités que sur la place, parlant bruyamment et se bousculant sans gêne. Même les chevaux paraissaient anxieux, avançant tout en articulant leurs oreilles d’avant en arrière, hennissant et piaffant.

Ambre tenait fermement le bras de son amie, la guidant au mieux, le cœur battant et l’estomac noué.

C’est bizarre toute cette agitation… ce n’est pas normal !

Dans cette cohue, elles furent hélées par une voix grave. Elles se retournèrent et virent le Capitaine James de Rochester. L’homme se déplaçait en cabriolet et s’apprêtait à rejoindre son poste lorsqu’il les avait aperçues au loin, parmi la foule.

Arrivé à leur hauteur, il fit signe à son cocher de stopper net ses chevaux, engagés au grand trot. Il descendit et se posta devant elles invitant ces demoiselles à monter à bord tout en contemplant les rues d’un air inquiet. Le Capitaine ne passait pas inaperçu avec son costume militaire bordeaux sur lequel les armoiries L d L, en l’honneur du marquis Léopold de Lussac, étaient cousues juste à côté d’un médaillon en forme de cerf cabré, fait d’or pur et brillant au soleil.

Les de Rochester étaient une famille sans titre, fervente défenseure des droits et des institutions et très discrète sur la vie privée de ses membres. Elle était érigée depuis trois siècles comme les gardiens de l’ordre et de la paix sur Norden. William, le père, était l’ancien capitaine de la Goélette et James, le fils aîné, était son successeur.

Suite au scandale des enlèvements, concernant non seulement le rapt des enfants noréens mais également la disparition des marins noréens sur Providence, le capitaine de Rochester père s’était donné pour mission de réparer ses torts.

En effet, au vu de la cadence effrénée imposée par son supérieur ainsi que par ses commanditaires, le vieil homme, malade, avait l’esprit préoccupé. Il était submergé par le travail et, de ce fait, ne se rendait nullement compte de la disparition de ses membres d’équipage.

Lorsqu’il apprit, avec effroi, cette tragédie, lors des enquêtes ouvertes par les magistrats sur les deux voiliers cargos, il décida de prendre sa retraite. Afin de se racheter et d’apaiser sa conscience, il jura un dévouement sincère et sans faille au maire ainsi qu’à son ami Hangàr Hani dont la petite fille, Imperà, venait d’être enlevée.

James affichait un visage grave. Il avait les traits tirés, les sourcils froncés et un rictus se dessinait sur ses lèvres. Il leur adressa un salut amical et les fit monter à bord pour les raccompagner chez elles au plus vite.

L’homme assurait la fonction de maire suppléant et travaillait depuis peu au service de Léopold de Lussac. Le marquis possédait, à lui seul, près d’un tiers des navires de pêches de Varden et des commerces portuaires. En tant que sympathisant, il l’engagea comme capitaine du Fou ; une gabare maritime chargée de la liaison fluviale entre Varden, Forden et Wolden.

Malgré son changement de poste, James continuait à arpenter la partie du port consacré à la navette commerciale entre Norden et Providence afin de s’enquérir des nouvelles d’outre-mer. D’autant que son père était encore apprécié et conservait donc quelques partisans parmi les marins affrétés sur la Goélette. Néanmoins, mieux valait éviter, pour tout partisan du parti de l’Alliance, de se rendre à cet endroit où la domination des familles Desrosiers et de Malherbes était clairement notable.

Dans le fiacre, Meredith s’installa à côté de son amie et se lova contre elle, les yeux clos et la tempe bouillonnante. De Rochester lui avait donné un mouchoir afin qu’elle change de tissu. Il était assis en face d’elles et leur expliquait le plus calmement possible, la dangerosité de ces quartiers, faisant un point sur les évènements dont elles venaient d’être témoins.

Ambre, tracassée par ce qu’elle avait entendu sur la place, ne l’écoutait que d’une oreille, tout en le dévisageant avec soin.

C’était la première fois qu’elle le voyait d’aussi près. Pourtant, son visage lui semblait familier et éveillait en elle des flashs de son passé qu’elle ne parvenait pas à identifier clairement. Elle l’observa attentivement, troublée.

James était un aranéen d’une bonne cinquantaine d’années, au visage dur et la mâchoire carrée, masquée en partie par une barbe rousse bien entretenue. L’homme, malgré ses traits sévères, dégageait une certaine bienveillance émanant de ses yeux bleus cernés de rides et de ses grandes fossettes.

C’est bizarre, mais d’aussi près il me fait vraiment penser à papa dans sa gestuelle comme dans sa voix. Bon, après papa a travaillé au service de son père pendant une trentaine d’années… il a du prendre de ses mimiques.

Le fiacre les déposa à Iriden, devant une somptueuse maison de ville à la façade blanche et au toit mansardé. Elle s’érigeait sur deux étages et comportait deux rangées de fenêtres hautes de chaque côté de l’entrée légèrement en avancée. L’entrée se faisait par une grille noire portant les armoiries des de Lussac et menait sur un petit jardin où poussaient quelques rosiers et fleurs sauvages. Il comprenait un bassin dans lequel des carpes koïs, aux écailles blanches et rouges, nageaient paisiblement.

Les deux femmes gravirent les marches du perron et entrèrent. Meredith, prise de vertiges et prête à défaillir à tout moment, indiqua le salon à son amie qui la tenait fermement.

Une fois la porte de la pièce passée, Ambre la déposa sur le canapé le plus proche. La duchesse s’avachit et lui ordonna de prendre la trousse de soins rangée dans l’armoire. Celle-ci s’exécuta et sortit le tout. Lentement et précautionneusement, elle commença à nettoyer et à désinfecter sa plaie à l’aide d’une compresse imbibée d’alcool.

Pendant qu’elle s’affairait, elle prit le temps de contempler les lieux. Elles se trouvaient dans une pièce spacieuse à l’ambiance chaleureuse de laquelle s’échappaient de fortes et enivrantes fragrances de fleur, provenant de la multitude de bouquets de roses et de lys, de toutes les couleurs, ainsi que du parfum des trois femmes vivant ici quotidiennement. Les gerbes étaient disposées de part et d’autre, dans de grands vases en cristal, donnant un aspect végétal là où l’influence marine dominait pleinement.

La décoration était démesurément luxuriante, la pièce entière était organisée à la manière d’une nature morte. Les murs étaient d’un bleu pastel uni, égayés par un foisonnement de peintures dans des encadrements dorés, représentant des paysages marins ainsi que par les imposants rideaux, d’un bleu outremer à motifs de coquillages. Une grande armoire, en bois sombre et massif, prenait avec la cheminée peinte en blanc, presque tout un pan de mur. Celle-ci possédait une vitrine dans laquelle des appareils de mesures, des globes de toutes les tailles ainsi qu’une maquette de voilier trônaient avec majesté. Un sabre lustré, de noble facture, était accroché au-dessus de l’âtre, bien mis en évidence.

Les consoles étaient garnies de livres sur la marine et regorgeaient d’objets représentants des créatures à l’effigie de l’univers marin tels que des chandeliers en forme de requin, des horloges à motif de coquillages ou encore des statuettes en corail.

Au vu de la quantité astronomique d’objets richement ornés, si savamment rangés et entretenus, l’homme était un collectionneur et ne regardait pas à la dépense pour satisfaire sa passion qui semblait ne pas avoir de limite.

Quelle sacrée collection, j’ai l’impression de me noyer au milieu toute cette décoration… y’a pas mal d’objets de mauvais goût cela dit… on dirait que presque tout provient de la Grande-terre. Le sabre et la maquette de voilier sont magnifiques cependant.

Un bruit de pas provenant des escaliers extirpa la jeune femme de ses pensées. Blanche venait de rentrer dans la pièce en compagnie de Prune, l’un de ses chats ; une petite boule de poils au pelage crème et aux yeux bleus. Elle avança calmement, de sa démarche gracile. Elle semblait flotter dans les airs, effleurant le sol du bout des pieds. Sa longue robe blanche en fine mousseline, sans ornement et cintrée sous les seins, épousait les contours de son corps élancé, sans l’ombre d’une imperfection, pas la moindre impureté apparente hormis ses taches de rousseurs pâles au niveau de ses pommettes.

Elle les observa de ses yeux vairons mis en valeur par sa chevelure blonde attachée en un chignon impeccable. Puis elle s’installa devant elles en silence, s’asseyant bien droite sur une des banquettes, les mains et les pieds joints.

— Bonjour mademoiselle Blanche, fit Ambre courtoisement.

— Bonjour, se contenta-t-elle de répondre tout en regardant sa sœur de manière impassible, que t’est-il arrivé ?

Meredith fit la moue et lui relata les faits, sans même la regarder, la tête appuyée sur les genoux de son amie qui venait de terminer de la soigner.

— Je t’avais prévenue, répondit la jumelle en caressant du bout des doigts la chatte qui venait de la rejoindre sur le divan. Le félin ronronnait, les yeux clos.

Comme mon petit Pantoufle… songea Ambre avec amertume, hypnotisée par l’animal.

— Je sais ! Pesta Meredith, comme toujours tu as raison et j’ai tort ! C’est bon, t’as d’autres choses à rajouter ?

Ambre écarquilla les yeux, surprise par le comportement de son amie qu’elle voyait rarement s’emporter avec autant d’empressement.

— Non, je suis rassurée qu’il ne te soit rien arrivé de pire.

— Très gentil à toi ! Bougonna-t-elle en croisant les bras.

La jeune femme, muette et les lèvres pincées, regarda les jumelles tour à tour, gênée par l’atmosphère tendue.

— Je crois que je vais vous laisser, murmura-t-elle au bout d’un moment.

— Oh non ! Reste un peu mon petit chat, s’il te plaît ! Répondit-elle en lui agrippant le bras. En plus, si ça peut te rassurer, Antonin ne devrait pas rentrer tout de suite !

Ambre scruta l’horloge, celle-ci indiquait quinze heures.

— C’est qu’il se fait tard et je ne voudrais pas inquiéter Adèle, je lui ai promis de rentrer tôt afin de jouer un peu avec elle cet après-midi.

— S’il te plaît, reste encore un peu ! Supplia-t-elle en la dévisageant de ses grands yeux de biche.

La jeune femme réfléchit puis porta son regard sur Blanche qui esquissa un léger haussement d’épaules pour lui signifier qu’elle n’était pas contre l’idée.

Les trois femmes restèrent ensemble dans le salon. Pour se montrer amicale avec son hôte, Blanche leur servit une citronnade bien fraîche qu’elles dégustèrent avec plaisir, accompagnée de biscuits sablés, de carrés de chocolat et d’une mangue coupée en dé.

Une fois la tension descendue, elles discutèrent tranquillement. En bavardant auprès d’elles, Ambre apprit des informations inédites à leur sujet. En la présence de Blanche, elles se mirent à parler de manière plus sérieuse qu’à l’accoutumée.

Ça fait surtout du bien de parler d’autre chose que d’Antonin !

Au fil de la discussion, la jeune femme s’aperçut que la duchesse se déridait quelque peu ; ses gestes devenaient bien plus vifs et le ton de sa voix de même que son expression faciale étaient nettement plus chaleureux qu’au départ.

Elle tente d’imiter sa mère, mais rien n’a vraiment l’air naturel chez elle finalement. Elle n’est peut-être pas aussi froide qu’elle veut le faire paraître.

D’après ce qu’elle put comprendre, les deux sœurs avaient fait leurs études à l’université, non pas pour faire carrière, car le statut de leur père leur assurait un avenir aisé, mais pour s’instruire et amasser un maximum de connaissances. Étant, jadis, les femmes les plus importantes de l’île en termes de réputation et de titre, elles étaient vouées à épouser de riches maris puissants et se devaient de les épauler dans leurs actions. Elles avaient alors touché à tous les domaines possibles ; droit, commerce, politique, sciences humaines, sciences, philosophie, art, ainsi qu’histoire.

Ambre se risqua à demander par la suite, s’il en avait été de même pour Irène. Mais les jumelles, confuses, préférèrent éluder la question.

En revanche, Meredith lui dévoila en confidence que leur mère était dorénavant régulièrement absente. Car le veuf marquis Wolfgang von Eyre, connu autrement sous le nom de Mantis, avait pour intention ferme de l’épouser une fois que le divorce de la duchesse mère avec son mari Friedrich serait prononcé. En attendant, les deux amants passaient leurs journées ensemble au manoir von Eyre.

Ambre fut surprise de ce basculement amoureux de la part de cette femme et se demanda s’il n’y avait pas là-dessous une stratégie visant à la protéger elle et ses deux filles, ce que Meredith laissait largement sous-entendre. D’autant qu’elle se souvenait, le marquis von Eyre n’était ni le plus fortuné ni le plus influent de l’île, mais possédait des atouts non négligeables en termes de fortune immobilière.

Elle savait qu’il possédait plusieurs bars et boutiques aux quatre coins des villes, notamment Chez Francine, ainsi qu’un luxueux cabaret à Iriden, baptisé le Cheval Fougueux, avec lequel il faisait fortune et était mis au courant des éventuels ragots colportés. Mantis était également apprécié pour son détachement des convenances et la facilité avec laquelle les gens de tout milieu pouvaient l’aborder.

Pour finir, il était magistrat et exerçait son métier aussi efficacement que pouvait le faire le Baron et, à l’instar de cet homme, était tout autant coureur de jupons.

***

L’horloge indiquait dix-sept heures lorsqu’un courant d’air se fit sentir. Un jeune homme pénétra dans la pièce, le sourire aux lèvres en voyant sa magnifique Blanche de loin qui se tenait assise sur le divan, dans son champ de vision.

— Oh ! Ma miss Blanchette ! Déclara-t-il, guilleret, ma future belle-sœur adorée, comment vas-tu ?

— Garde tes surnoms pour tes concubines, Théodore, te supporter est déjà un grand désastre, n’en rajoute pas, je te prie.

Il s’avança vers elles d’une démarche chaloupée et lui baisa tendrement la main, sous le regard mauvais d’Ambre qu’il n’avait pas encore aperçu sur le canapé.

— Ne sois pas si froide, ma Blanchette ! Gloussa-t-il. Lorsque tu viendras vivre chez mon père, j’espère que tu seras plus aimable, je ne voudrais pas que toi ou ta mère fassiez fuir mes futurs amants. Je suis déjà bien triste de ne jamais pouvoir te compter parmi mon harem. Je pense que tu aurais été ma favorite d’entre tous. À moins que l’inceste ne t’enchante ?

Blanche porta avec grâce le dos de sa main à la bouche et toussota, gênée et incommodée.

— Ta très chère sœur est-elle là ? S’enquit-il, je dois l’informer qu’Antonin est parti rejoindre monsieur le maire, apparemment il y a eu du grabuge au port et une altercation a éclaté. Il ne sera donc pas là tout de suite.

Blanche, dans son avarice de mot, esquissa un léger signe de la tête pour lui signifier de se retourner. Le jeune homme, surpris, s’exécuta et remarqua les silhouettes d’Ambre et de Meredith qui se tenaient sur le canapé, vivement redressées depuis son arrivée.

À la vue du visage tuméfié de Meredith et du visage malveillant de sa rouquine préférée, il ne put réprimer un petit cri de stupeur.

— Ça par exemple ! Que je me réjouis d’un si beau spectacle ! Rien de tel pour égayer ma fin de journée bien remplie.

Il se redressa, passa une main dans ses cheveux bruns afin de se recoiffer et replaça ses lunettes, le tout avec un sourire aussi charmeur que sournois et les yeux verts rieurs. Puis il avança vers elle avec élégance et distinction.

L’attitude d’un paon, mais le charisme d’un pigeon ! Songea Ambre avec aigreur, les yeux plissés, semblables à deux fentes.

Il prit avec délicatesse la main de Meredith et la baisa :

— Ma chère, que t’est-il arrivé ? Antonin va être peiné de te voir ainsi. Qui donc aurait osé faire perler le sang d’un aussi beau visage !

Meredith soupira et glissa sa main dans la sienne.

— Merci mon Teddy, mais je vais bien, je t’assure. On a subi une attaque au port justement et Ambre m’a soignée.

À l’entente du surnom, cette dernière eut un haut-le-cœur.

— Tu m’en vois navré, soupira-t-il en lui replaçant délicatement une mèche de cheveux derrière l’oreille.

Il se tourna vers sa chère amie rouquine et lui adressa un immense sourire. Puis il tendit sa main vers elle afin de cueillir la sienne et de l’embrasser.

— N’y compte même pas ! Trancha-t-elle d’une voix cinglante, courroucée par l’attitude de son amie vis-à-vis de cet horrible spécimen.

Il se ravisa et plissa les yeux, l’air mesquin.

— Comment va madame la Baronne ? Gloussa-t-il.

Elle se leva et le défia.

— Si tu tiens à rester encore vivant, je te conseille vivement de ne pas m’appeler comme ça ! Cracha-t-elle.

Fulminante, elle scruta l’horloge puis les jumelles.

— Il faut que je rentre, il est tard. Merci pour tout ! Fit-elle en les saluant.

Sur ce, elle tourna les talons, puis sortit.

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