(Hey.
Pour promouvoir un peu plus le roman que je viens de sortir, je vais mettre sur KissWood le début de l’histoire. C’est à dire 4 extraits s’arrêtant un peu avant le chapitre 2.
La suite sera disponible dans la version à la vente, en ebook ou en version papier, lien en fin de chapitre.
Bonne lecture)
La fin de semaine, enfin. Il l’avait attendue avec impatience. Chaque jour, il avait travaillé, gardé le silence, fait en sorte que tout aille bien pour tout le monde. Mais aujourd’hui, on est samedi et il est 15 h 33. Comme à son habitude, il a pris la route et la dizaine de kilomètres qui le sépare de sa destination est passée au ralenti. Chaque voiture roulant trop lentement et chaque feu rouge l’irritant un peu plus. Il a trois minutes de retard par rapport à d’habitude, un retard qui lui donne l’impression d’être un junkie en manque dont le stress s’accumule encore à chaque seconde de plus dans sa voiture.
Il arrive enfin au parking où plusieurs véhicules sont stationnés. Il se gare lentement en marche arrière à côté d’une camionnette rouge, puis sort de sa voiture en rangeant dans sa poche la clé du véhicule à laquelle est accrochée une figurine à l’effigie de Mickey Mouse.
Il n’aime pas vraiment le personnage, mais son fils lui, oui. Il lui avait offert le porte-clés pour son anniversaire. Il n’avait rien dit et fait semblant d’être heureux avant de l’accrocher à ses clés. C’était la même chose pour le pare-soleil, avec le joli dessin d’un personnage dont il ne se souvient plus du nom.
Deux jouets en plastique sont d’ailleurs encore placés sur la banquette arrière. Sa voiture semble être remplie de gadgets en tout genre et, au vu du nombre, on pourrait supposer qu’il a au moins trois enfants. Il a beaucoup de mal à supporter ce désordre, mais il ne peut pas s’en débarrasser. Il les avait achetés pour deux raisons. La première était pour pouvoir calmer son fils et ses humeurs pendant les quelques trajets qu’ils devaient effectuer ensemble. La deuxième était pour améliorer leur relation qui ressemblait de plus en plus à celle entre un chauffeur et un gosse de riche.
Sa femme s’était accaparée à elle seule le rôle des deux parents, supprimant toutes les joies et tristesses que son rôle de père aurait dû lui apporter. Son propre fils le considère depuis quelque temps comme un « ami de sa mère » et plus comme son père et il ne sait absolument pas comment changer cette situation. Son travail n’arrange rien et il doit se contenter de croiser son fils le matin et le soir pendant à peine quelques minutes. Enfin, si sa femme le laisse faire bien entendu.
Il a besoin de temps pour ça, mais son travail ne lui permet pas d’en avoir. Il travaille dans une petite entreprise de marketing, dans un bureau grand comme une boîte à sardines, où lui et une dizaine de personnes passent leur temps à préparer des publicités pour de grandes surfaces ou pour des boîtes locales qui se permettent l’excentricité d’un panneau publicitaire en périphérie de la ville.
Son boulot ne lui plaît pas en tout cas, ou plutôt les gens qu’il y croise, comme ses collègues et son patron, et cela pour diverses raisons. Tout d’abord, il est le larbin de l’entreprise et ne reçoit aucune prime pour ses « bons et loyaux services » qu’il se force à rendre comme un vulgaire Béni-Oui-Oui. Et, bien qu’au début il se disait que ses efforts finiraient par être récompensés par une augmentation ou une promotion, après quelques années, il a fini par perdre espoir.
La seule vraie surprise agréable qui survenait au cours de l’année à son travail était de savoir ce que contiendrait la boîte que l’on offrait à tout le monde à Noël.
Il avait espéré obtenir une augmentation qui aurait permis à sa femme de s’offrir quelques bricoles de plus, histoire de faciliter un peu plus sa vie de père de famille. En cinq ans de travail, il n’a pas pris un seul congé, n’a jamais été absent et a toujours rendu un travail soigné dont son manager s’empressait de récolter les mérites.
Comme si c’était lui qui avait tout fait et qu’il n’était pas juste resté à son bureau, assis à regarder des films d’action sur l’écran de son ordinateur, pendant que lui cumulait les heures supplémentaires pour pouvoir boucler ses projets. Chaque date butoir tombant lentement sur lui comme une guillotine ne parcourant qu’un centimètre par jour.
Ses efforts étaient récompensés par le fait que la boîte n’était pas en train de couler et qu’il gardait son emploi. C’était sa récompense, jusqu’au prochain projet à réaliser.
Honnêtement, il s’en contentait. Un travail stable. Pas de mauvaises surprises tant que les projets étaient terminés à temps et les tâches n’étaient pas suffisamment rébarbatives pour détester venir travailler. Il pouvait sans doute se contenter de ça pour le reste de sa vie et laisser les jours passer. Il est un peu plus qualifié que ses collègues, mais pas suffisamment pour prétendre à autre chose que ce qu’il a maintenant, et il le sait.
Et puis, ce n’était pas comme s’il avait l’espoir de trouver un autre travail dans sa branche déjà remplie de jeunes qui seraient prêts à tout pour obtenir un boulot comme le sien. Non, son travail lui convenait. Il s’était fait à cet enfer moderne. Bien sûr, il y a des hauts et des bas. Il y en a toujours. Mais rien qui ne réussisse à l’énerver… à part peut-être la présence de son manager.
À chaque fois que celui-ci finissait un film sur son ordinateur, il avait toujours le même rituel : se faire un café, fumer et faire le tour des bureaux en soufflant son haleine fétide sur le visage de ceux dont la tête dépasse des parois des boxes pendant plus de trois secondes. Une forme de contrôle hiérarchique qui durait environ quinze minutes avant qu’il ne retourne devant son ordinateur et commence à regarder autre chose.
Cet homme, un semblant de chef, s’efforce de faire travailler l’équipe entière en s’assurant de son bon fonctionnement par un jeu de flicage des plus agréables. Peut-être que c’est nécessaire dans d’autres boîtes, mais ici, tout le monde est là depuis l’ouverture de cette branche de l’entreprise et tout le monde se connaît et sait que si le travail n’est pas accompli, la boîte fermera et ce sera chômage pour tout le monde sans possibilité de remonter la pente. Pourtant, il continue chaque jour de faire des rondes entre les bureaux pour vérifier que tout le monde effectue bien son travail. Un tyran de quelques quarts d’heure dans la journée. Faire semblant d’être le chef lui va bien. Il n’a rien à faire mis à part se moquer des autres dans leur dos, ou simplement rire ouvertement des idées de certains. Tout le monde y passe en vivant cette humiliation plus ou moins bien.
Cependant, lui a l’impression d’y être passé plus que les autres, mais c’était trivial de s’en plaindre, ce n’était pas ça qui le dérangeait le plus. Ce qui le dérangeait le plus avec Marc, son manager, c’était tous ces midis où il disparaissait pour coucher avec Sintia et le faire cocu pendant qu’il s’acharnait à son travail.
C’était sans doute pour ça qu’il a remarqué tous ces petits traits, ces tics et ses manières horripilantes qui l’insupportent au jour le jour. Il n’était pas réellement en colère contre Marc et voyait plutôt cela comme un échec personnel.
Marc était alors devenu une sorte de miroir où il pouvait voir son incompétence de chef de famille engendrant toujours plus de dégoût envers lui-même. En l’observant, il s’était dit qu’il trouverait peut-être ce qui clochait chez lui et ce qui les différenciait au point que sa femme le préfère à lui, mais il sait que le problème est sans doute plus profond que ça.
Son épouse avait cessé de l’aimer depuis longtemps. Après avoir mis au monde son fils, elle s’était renfermée dans le rôle de femme au foyer, ce qui l’avait rendue heureuse, jusqu’à ce que le petit aille à l’école. À partir de là, elle avait perdu sa « raison d’être » et n’en avait jamais trouvé d’autres. Elle ne voulait pas reprendre le travail, car elle préférait prendre soin du petit. De ce fait, elle restait à la maison, prenant du poids en mangeant des chips devant la télé, en lui répétant sans cesse qu’elle avait une super idée pour un bouquin et qu’elle allait devenir auteur de best-sellers qui feraient le tour du monde. Bien sûr, pour lui, cela semblait impossible si elle n’écrivait jamais une seule ligne, mais il se gardait de le lui dire.
Un soir après le travail, il était rentré chez lui et avait trouvé la cravate de son patron en dessous du lit en ramassant des vêtements qui traînaient. Marc l’avait porté le jour même et s’était fait porter pâle avant la réunion qui avait eu lieu cet après-midi-là. Marc avait la fâcheuse manie de tout le temps caresser sa cravate de haut en bas dès qu’il s’ennuyait un peu, autrement dit trop souvent pour l’ignorer. Il en changeait chaque jour et se vantait de chaque nouveau modèle qu’il achetait, donc il n’y avait pas d’erreur possible.
Comment sa femme Sintia l’avait-elle rencontré ? Il n’en avait aucune idée, mais depuis qu’il avait trouvé la cravate, certains signes étaient devenus beaucoup plus évidents. Sa femme s’éloignait de plus en plus de lui. Il avait l’impression d’être colocataire et plus vraiment en couple, il mangeait seul, plus de discussions ou d’activités ensemble, aucun signe d’affection ou de bonjour le matin.
Les faits étaient là : Sintia le trompait régulièrement pour Marc, son patron.
Depuis qu’il l’avait réalisé, les choses avaient encore plus dégénéré entre eux. Elle était devenue méchante à son égard, sans raison, et utilisait son fils comme prétexte au fait qu’elle soit toujours là après cinq ans de mariage et onze ans de vie commune. Sa vie de famille est devenue une longue pente mortelle l’amenant lentement vers la rupture, mais il ne disait rien en sachant parfaitement que s’il le faisait, le divorce suivrait automatiquement. Les choses étaient plus tranquilles s’il ne réagissait pas directement. Il était content d’être marié et d’avoir quelqu’un vers qui revenir en fin de journée, même si cette personne ne l’aimait plus.
Le seul sentiment lui restant à son égard était de l’affection mélangée à une pointe de haine et d’amour triste.
Certains soirs, il prétexte de s’endormir sur le canapé devant la télé pour ne pas avoir à dormir dans le même lit qui a servi quelques heures plus tôt à l’adultère de sa femme et où l’odeur de transpiration de son patron et de son épouse imprègne les draps et le répugne. Il joue l’ignorant, mais il n’aime pas ce rôle. Au fond, l’espoir que la situation s’arrange et s’améliore est ce qui lui permet de tenir dans une telle situation. C’est tout ce qu’il lui reste. Sa dernière fierté dans la vie est d’avoir une famille qu’il aime, même si l’inverse n’est pas vrai. Sans cela, il ne lui reste plus rien.
Son meilleur espoir vient de l’argent qu’il essaye de mettre de côté pour offrir un voyage à sa femme et son fils, loin d’ici et de Marc. Et pourquoi ne pas s’installer et trouver un travail là-bas, dans ce paradis qu’il cherche encore sur internet.
Il veut que les choses s’arrangent et que tout redevienne comme avant. Comme aux premières années de mariage où celui-ci respirait le bonheur et où une simple conversation pouvait résoudre les soucis de tout un chacun, mais pour ça, il devait réussir à endurer le présent et miser sur cet ailleurs qui aurait le goût du paradis.
Tout finirait par s’arranger s’ils partaient ensemble : Sintia redeviendrait la femme qu’il avait connue et son mariage redeviendrait ce souvenir agréable dont la trace reste sur l’unique photo dans son portefeuille. Marc serait toujours un idiot, mais il ne le verrait plus, ne coucherait plus avec Sintia et devrait se contenter de sa propre femme. Pour finir, son fils le reconnaîtrait enfin comme étant son père et pas simplement comme un chauffeur avec lequel il partage la maison avec sa maman.
Il ouvre le coffre de la voiture et attrape son sac de sport noir. Tout ce dont il peut avoir besoin se trouve à l’intérieur. Il salue d’un geste de main un homme qui vient d’arriver et se dirige vers l’entrée avec lui. Il porte une veste kaki et des rangers, un fan d’armement sans doute. L’homme entame brièvement la conversation poliment, mais il lui répond sans écouter par de simples exclamations à chaque fois que l’inconnu finit de parler.
Cela lui permet d’être poli sans avoir à s’impliquer dans la conversation, parce qu’il ne vient pas ici pour ça. L’homme s’arrête dans un groupe de fumeurs en lui disant « à plus tard ». Il répond du tac au tac et entre directement dans le bâtiment qui ressemble à un complexe sportif dont la forte odeur lui imprègne presque aussitôt les narines.
La fille de l’accueil s’occupe d’un homme qui lui fait des blagues aux allusions sexuelles bien trop évidentes pour que ça ne soit pas sa façon à lui de la draguer.
Elle est plutôt jolie, juste assez jeune et bien faite pour être intéressante aux yeux de quelqu’un entre deux âges. Elle s’appelle Marie, il la connaît un peu puisqu’il fait partie des habitués et il venait ici bien avant qu’elle ne commence à y travailler. Il lui arrive d’avoir de vagues conversations avec elle de temps à autre après « l’entraînement » vu qu’il reste jusqu’à la fermeture.
L’homme en face d’elle, la quarantaine, est accoudé à l’accueil et prend à cœur la « conversation » qu’il anime seul. Marie se contente de répondre de temps à autre, comme intéressée par ses blagues grivoises et les histoires qu’il a à lui raconter. La tête posée sur sa main et se balançant légèrement de gauche à droite sur son fauteuil à roulette, elle a le regard vide de quelqu’un qui subit.
Marie a vingt-huit ans, brune, les cheveux attachés par un élastique, des yeux gris et un visage élégant et fin où quelques taches de rousseur se promènent. Elle porte un petit haut vert foncé qui met en avant sa poitrine et laisse voir la bretelle noire de son soutien-gorge. Un jean, des chaussures à talon, des mains fines et une peau blanche viennent compléter le portrait. Elle est jolie et il comprend l’acharnement de l’homme en face d’elle, mais il compatit pour Marie. Une relation lui rappelant celle qu’il entretient avec Marc chaque jour. Il réagit finalement pour que ça s’arrête.
D’un raclement de gorge, il interpelle l’homme qui le regarde brièvement avant de revenir à son monologue au plus grand désespoir de Marie. Bien que patiente, elle a l’air de ne plus savoir quoi faire pour s’en débarrasser et revenir au livre qu’elle cache sous le comptoir sur ses jambes. Probablement un recueil de nouvelles fantastiques s’il ne se trompe pas sur ses goûts.
Il se racle à nouveau la gorge de la même manière que la première fois et s’avance de quelques pas. L’homme commence à comprendre même s’il ne semble pas prêt à laisser tomber. Préférant abréger ce petit jeu, il s’approche du comptoir et engage la conversation avec Marie.
— Bonjour, comment allez-vous, Marie ? dit-il, comme si l’homme à côté de lui n’était pas là.
— Plutôt bien aujourd’hui. On a beaucoup de clients, mais j’ai fait en sorte de te réserver un couloir, le huit.
C’est la première fois qu’elle le tutoie. Peut-être que la présence de l’homme à côté de lui l’a poussée à le faire et il fronce les sourcils par pur réflexe, comme à chaque fois qu’il est surpris ou désemparé.
Un homme célibataire n’aurait pas hésité face à un sourire aussi franc venant de cette demoiselle pour tenter quelque chose, mais le simple fait qu’il soit marié l’a castré d’une certaine façon. Il ne regarde pas vraiment Marie comme une conquête possible.
La gent féminine est devenue asexuée à ses yeux après onze ans de vie de couple. Malgré l’état de son mariage, l’idée d’être infidèle n’est pas quelque chose qu’il a en tête. Il y pense quelques secondes avant de revenir à Marie qui lui passe le formulaire habituel en le posant sur le bureau avec un stylo, par-dessus un tas de prospectus en tout genre. Il sort sa carte de membre et la lui donne, elle se met alors à taper sur un clavier pendant qu’il marque son nom sur le formulaire : Xavier. Il ajoute ensuite sa signature, la date et quelques autres détails.
— Tu as passé une bonne semaine ? Lui demande-t-elle en lui rendant sa carte, ignorant autant qu’elle le peut l’homme à côté de lui qui reste silencieux en les observant l’un après l’autre.
— Comme d’habitude.
Il n’a pas envie d’en dire plus parce que ce n’est pas une vraie question à laquelle il doit répondre honnêtement. Et puis, cette question, il n’y a pas répondu en disant la vérité depuis bien longtemps. À vrai dire, il n’a pas envie de parler de ses problèmes avec qui que ce soit. Ici, la situation ne s’y prête pas de toute façon, et la personne non plus.
Il a déjà l’impression de n’être qu’un rebut d’humanité, ce n’est pas pour que les autres soient en plus d’accord avec lui. Il lui rend le formulaire et l’homme à côté de lui s’éloigne après un « Bon, je te laisse, à plus tard » qui tombe à plat car il ne reçoit aucune réponse.
Honnêtement, Xavier ne veut pas non plus rester plus longtemps, pas après cette dernière question qui lui rappelle encore une fois pourquoi il est là. Dans sa tête, les jours de la semaine défilent avec leurs lots de souvenirs désagréables qu’il est là pour évacuer, et non ressasser.
— Merci pour ça. Je vous rendrai la faveur, répond-elle en souriant, reconnaissante.
Elle soupire ensuite, soulagée par le poids du harcèlement que l’on vient de lui retirer. Le vouvoiement est de retour et il soupire lui aussi en souriant légèrement de la même façon qu’elle vient de le faire. Difficile de dire s’il le fait par réflexe ou simplement en la mimant à cause de sa nervosité. Pendant un instant, il a eu peur de devenir plus pour elle, de devenir quelqu’un. En tout cas, elle ne l’interpréta pas de la même façon, croyant sans doute que c’était sa manière de rester humble. Elle se mit à sourire un peu plus.
— Un dîner ou même un verre, cette semaine si cela vous convient ?
Sa voix est restée amicale, mais le ton est légèrement plus aigu qu’à son habitude. Un changement qu’il a senti, car c’est la première fois que cela arrive depuis qu’il la voit chaque semaine depuis plus de six mois. Il est donc devenu quelqu’un pour elle, finalement. Il ne veut pas d’un lien avec les gens, il a toujours été un solitaire qui ne s’encombre pas d’une véritable vie sociale, qu’il n’arriverait pas à gérer de toute façon. Sintia est la seule femme qu’il ait connue à l’avoir accepté.
— Peut-être pas cette semaine malheureusement. Beaucoup de choses à faire, mais je prends note.
Il sourit légèrement pour faire bonne figure face à sa proposition. Il n’a rien contre elle, mais il s’était promis de ne rien tenter avec elle ou quiconque il y a bien longtemps, quand il a demandé Sintia en mariage. Il est probablement le seul à prendre à cœur les vœux qu’il a prononcés, mais il n’y renoncera pas tant qu’il a l’espoir que tout s’arrange.
Depuis qu’il connaît Marie, il n’a jamais dit qu’il était marié, et maintenant il se rend compte de son erreur. Même l’anneau qu’il est censé porter a disparu il y a bien longtemps dans la cuvette des toilettes sur son lieu de travail après une blague grivoise faite par son patron. Il avait fait semblant de rire sachant pertinemment que c’était de sa femme dont il parlait. Que les rondeurs et les courbes dont il parlait, que les détails salaces qu’il racontait aux autres pendant la pause concernaient Sintia.
Il avait eu envie de vomir ce jour-là et s’était dirigé vers les toilettes, dégoûté de lui-même et de la situation dans laquelle il se trouvait. Il avait retiré l’anneau de son doigt pour finir par le jeter nerveusement dans la cuvette avant de tirer la chasse comme un enfant ayant conscience de faire une bêtise, évacuant une partie de sa frustration et le regrettant mille fois après coup. Il n’avait rien dit par la suite et personne ne l’avait remarqué.
Sa femme s’en moquait de toute façon, cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’intéressait plus à lui, à son bien-être, ou encore à ce qu’il pouvait bien porter comme vêtements. Il avait craqué ce jour-là et avait voulu fuir tout cela, seul. Oublier sa douleur et les personnes responsables de son malheur. Pourtant, quelques minutes plus tard, il changea d’avis et fit comme si de rien n’était, se raccrochant une fois de plus à son espoir.
Il n’est pas là pour repenser à ce moment en tout cas, c’est même le contraire. Il refoule ces vagues souvenirs amers au fond de lui et se concentre sur ce qui l’attend. Marie ne l’a pas lâché du regard pendant les quelques secondes qu’il venait de mettre à trier ses souvenirs. Elle le dévisage longuement avec intérêt, puis en le voyant sortir de ses pensées, fait semblant de rien. Il resserre la main sur la lanière de son sac et se dirige vers l’intérieur du bâtiment et, d’un geste de la main tout en s’éloignant, il lui souhaite un bon après-midi.
Depuis tout à l’heure, venant de derrière la double porte battante, il entend le son étouffé des armes à feu. Une semaine est passée depuis la dernière fois qu’il a pu entendre ce son. En parlant avec Marie, il l’avait pratiquement oublié, l’habitude lui faisant ignorer ce bruit. C’est « son endroit » comme il se plaît à le penser : l’endroit où personne ne peut l’atteindre et où personne le connaissant ne s’attend à le voir. Il pousse les portes battantes et laisse l’odeur de poudre lui atteindre le nez. Il se concentre ensuite sur le bruit des armes quelques instants en fermant les yeux.
C’est maintenant que sa cérémonie commence.
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