Un mois et demi et il y est enfin. Quatre-vingts kilomètres de distance pour finalement atteindre le lieu. Son entraînement a payé. Beaucoup de nuits presque blanches à jouer avec le barillet, mais finalement il peut dire où est la première balle avec précision. À partir de la deuxième, c’est difficile, et complètement impossible à partir de la troisième. Mais à présent, il a toutes ses chances. Il ne reste plus qu’à connaître les règles du jeu, les inconnues dans son équation victorieuse.
Il avait appelé le numéro environ vingt jours après avoir reçu la lettre et il en reçut une nouvelle le samedi suivant de la même façon que la première. Celle-ci lui indiquait la date et le lieu où il devrait se rendre. Elle lui précisait de brûler la première lettre, ce qu’il avait fait. À force de la relire, il la connaissait par cœur de toute façon.
Ce bout de papier lui avait donné l’impression d’être sa ligne de vie pendant une bonne partie du mois, et sa combustion signifiait le début de son engagement dans le tournoi. Même s’il avait répondu tardivement, il n’était pas resté sans rien faire et il se sentait confiant à l’idée de gagner. Les kilomètres qu’il avait faits pour venir avaient été les plus stressants qu’il n’eut jamais faits. Sans doute à cause de l’impression de faire une bêtise qu’il ne peut pas s’empêcher de faire.
Il est deux heures du matin et sa femme et son fils ne le reverront peut-être jamais. Il a pensé à eux tout le long du trajet. Il a aussi pensé à Marie qui doit l’avoir oublié puisqu’il n’a toujours pas daigné répondre à son invitation, passant toujours le samedi devant elle en évitant le sujet. Quand il y pense, cela en dit long sur sa vie de ne penser qu’à trois personnes dans une telle situation.
Sur ces belles pensées, il se gare devant un bâtiment ne portant aucune marque distinctive. Celui-ci est en périphérie de la ville où il se trouve et il s’en remet totalement à la société, au club ou à l’entreprise pour la sécurité du lieu. Il sort de sa voiture et la verrouille tout de même par précaution.
Xavier se rend compte de l’ironie en mettant la clé dans sa poche et sourit tristement alors que son stress commence à monter. Il n’y a que sa voiture dans le parking et il se mit à douter un instant en s’approchant du bâtiment. Ce n’est peut-être qu’une farce finalement.
Il frappe à la porte et elle s’ouvre sur un homme masqué en smoking faisant une tête de plus que lui. Celui-ci ne prononce pas un mot et Xavier n’en dit pas un non plus. Il vient de passer de la fiction à la réalité à la simple ouverture de cette porte. C’est une sensation un peu particulière qui laisse doucement l’angoisse s’imprégner en lui, remplaçant le stress. Toutes les idées, les préconceptions qu’il a pu imaginer dans sa tête, elles ont toutes volé en éclat dès que la porte s’est ouverte. Il n’est maintenant plus question de gagner, se dit-il en fixant l’homme qui fait facilement vingt centimètres de plus que lui, il est question de survivre.
Sur la veste de l’homme masqué, il y a la même signature que celle présente sur les lettres qu’il a reçues : les deux initiales R.R., brodées en lettres d’or. Le masque que porte le géant est blanc, bien qu’une trace noire en forme de larme soit dessinée sous l’orifice noir du côté gauche lui permettant de voir. Il lui fait un signe de la main pour qu’il entre et, pendant quelques instants, Xavier hésite. C’est peut-être à cause de sa résignation qu’il doit entrer, ou bien un élan de folie passagère causé par sa nervosité, mais il finit par faire ce premier pas et entre dans le bâtiment incapable de réfléchir clairement.
L’homme ferme la porte derrière lui et il constate qu’il porte une sorte de bracelet au poignet qui est bien trop gros pour n’être que ça. L’homme fait quelques gestes pour qu’il lève son poignet et le découvre, ce qu’il fait. Il place alors le même bracelet sur son poignet qui cliquette avant de se resserrer automatiquement en sonnant une fois son installation terminée.
Le géant lui montre une affiche sur un mur où un message lui indique de « Ne pas sortir avec le dispositif de sécurité sous peine de mort ». Radical. Xavier se glace un peu plus devant la réalité de la situation et le choix qu’il a fait de venir ici.
Le géant lui présente alors sa gauche et lui fait signe d’aller dans cette direction. À pas lents sur la moquette atténuant le son de ses pas et en regardant son bracelet, il va dans cette direction, guidé par la lumière fluette des lampes au plafond. Pour lui, l’impression d’être du bétail qui va délibérément à sa mort est celle qui domine. Xavier ouvre ensuite une porte au bout du couloir qui débouche sur une pièce plus grande qui lui fait penser à une sorte de vestiaire.
C’est une grande salle avec des toilettes, une douche, une télé, un frigo, un lit et une table. Une salle de repos en quelque sorte. L’espace d’un instant, alors qu’il explore la pièce du regard, son angoisse redescend. Sur la table, il y a un baquet vide, une feuille et un stylo. Dans la penderie, il trouve des vêtements propres, mais il préfère garder les siens. Il grignote un biscuit avec une boisson énergisante qu’il trouve au frais pour se calmer alors qu’il réfléchit à sa situation.
Il était en avance de quinze minutes et a donc un peu de temps à « tuer ». Un surplus de temps pour se demander s’il a fait le bon choix à laquelle la réponse est évidemment « Non ». Il était prêt pour ça, mais le doute le prend plus que jamais aux tripes. Quand il aura l’arme entre les mains, ce sera certainement pire. Il boit une gorgée de la boisson sucrée. Un café n’aurait pas suffi à le calmer et la boisson gazéifiée à l’excès lui fait autant de bien qu’elle le dégoûte. L’idée stupide qu’il n’a pas vu un dentiste depuis longtemps lui vient, et il se met à sourire en faisant tourner la canette entre ses doigts, accoudé à la table.
Quelques minutes passent et l’écran de télévision s’allume. Un compte à rebours se lance et une fois celui-ci terminé, le « R.R. » signant les lettres qu’il avait reçues apparaît à l’écran, celui-ci se transforme et il peut lire les deux mots « Revolver Reign » apparaître après un petit effet écartant les deux lettres l’une de l’autre digne d’une animation de luxe. Une voix modifiée électroniquement commence alors à parler et il se redresse.
« Bonsoir, Xavier. Bienvenue sur le lieu du tournoi du Revolver Reign. Comme vous le savez déjà, le jeu se base sur la roulette russe. Nous allons dès maintenant vous expliquer le déroulement exact d’un match avant de passer aux règles spéciales puis aux interdictions.
Le match se joue au tour par tour, le joueur qui commence la partie est désigné au début du match après un vote du public. Le joueur commençant la partie a deux options, soit il peut appuyer sur la gâchette tout de suite, soit il peut demander à l’arbitre de faire tourner le barillet une fois, avant de devoir appuyer sur la gâchette. Le canon du revolver doit toujours être en direction de la boîte crânienne au moment de faire feu. Chaque tour dure au maximum cinq minutes, en cas de non-respect de la limite des cinq minutes, vous serez sanctionné par une exécution sommaire. Une fois le tour terminé vous devez poser l’arme sur la table et l’arbitre la remettra lui-même à l’autre joueur pour qu’il puisse commencer son tour et cela jusqu’à ce qu’un des deux joueurs tire la balle.
Concernant les règles spécialement créées pour ce tournoi, elles offrent une possibilité de stratégie unique vous permettant d’ajouter une règle spéciale au jeu. Chaque joueur se voit attribuer une carte unique en fonction de sa personnalité, l’adversaire ne connaît pas votre carte et vous ne connaîtrez pas la sienne. Votre carte se trouve sous la table dans une boîte qui y est accrochée. Je vous laisse maintenant quelques instants pour la récupérer. »
La voix s’éteint et le silence revient. Xavier fait le tri des informations qui lui sont données. Se penchant en dessous de la table, il attrape une petite boîte noire qu’il pose sur la table avant de l’ouvrir. La carte est bien là, posée sur du satin.
Celle-ci est aussi haute qu’une carte de tarot, mais plus large d’un centimètre environ. En grandes lettres, deux mots sont inscrits sur sa surface : « Death Wish ». Un dessin simple montre la grande faucheuse tendant la main dans sa direction. Le design est simple, mais efficace. Il est obligé de l’admettre. Pour autant, il n’a pas la moindre idée de ce que cela veut dire.
Saisissant la carte à deux mains, il joue un peu avec. Elle est faite d’un papier souple mais solide qui montre une finition digne d’une grande imprimerie. L’arrière de la carte est complètement noir. En pleine contemplation, la voix l’interrompt et reprend son explication.
« Le Death Wish est votre carte, un exemplaire vous sera offert à chaque partie. Dès la fin de partie ou dès son utilisation, il vous sera demandé de donner la carte à l’arbitre. Cette carte vous permet lors de votre tour uniquement de tourner l’arme vers votre adversaire et de faire feu. Si aucune balle n’est tirée après enclenchement de la gâchette, vous reprendrez la partie comme un tour normal.
Concernant les interdictions, le bracelet que vous portez actuellement enverra un poison rapide et mortel dans vos veines. Pour votre propre sécurité, il est donc déconseillé de vous lever de votre chaise avant la fin du combat, de braquer votre arme dans la direction de l’arbitre ou de votre adversaire sans avoir utilisé votre carte, d’ouvrir le barillet, de rendre l’arme inutilisable ou de la jeter sur quelqu’un ou quelque chose, d’appuyer sur la gâchette sans que l’arme vise directement votre tête, utilisation de votre carte exclue, ou encore d’endommager votre bracelet.
Si vous avez une question, il vous sera possible de la poser directement à l’arbitre. Tout autre comportement non précisé précédemment et pouvant entraîner un mauvais déroulement du match sera puni par un avertissement ou par une injection. Il vous est conseillé de ne pas prendre le bracelet à la légère, son efficacité n’est plus à prouver et son poison entraînera une mort pénible.
Ce sera tout. »
Le pouvoir de tuer. Voilà ce qu’on lui offre.
Une surprise de taille. Il n’y aurait pas pensé, le pire est sans doute comment la voix a justifié ce pouvoir qui lui est propre : « En fonction de votre personnalité ». Ironique pour quelqu’un comme lui. Même si c’est un jeu de vie et de mort, il ne s’attendait pas à avoir la possibilité de tuer. Voir quelqu’un mourir devant lui est une chose, être celui qui tire la balle en est une autre.
Pour ce qui est des instructions, rien de bien compliqué. Il reste encore les quelques minutes d’attente qu’il passe à paniquer à l’idée d’utiliser sa carte. La voix retentit alors une dernière fois pour lui annoncer qu’il peut à présent entrer dans la zone de jeu en laissant ses affaires personnelles dans le bac sur la table. Il vide entièrement ses poches, y dépose son portefeuille, ses clés et son téléphone. Il s’avança ensuite, carte en main, devant la porte où la poignée n’attend que d’être tournée. Une dernière inspiration et il passe la porte.
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